Part 2
Quand elle indique un village, une tribu, un détail de route, une perspective, on peut être certain que tout est en place. D’ailleurs personne n’avait vécu comme elle chez les paysans de cette côte.
Il est encore très significatif que dans la sordide et magnifique Casbah d’Alger, son port d’attache, une certaine sorcellerie maugrebine l’ait attirée.
Elle aimait ces échappées d’eaux-fortes, ce demi-jour des intelligences, ces tâtonnements dans l’instinct et dans l’intuition. Au sortir de cette «obscurité», elle n’a voulu voir que la terre des fellah et des pasteurs.
Son intelligence éveillée n’a pas méprisé l’ignorance qui recèle des trésors de sensibilité; elle n’a pas médit de la paresse quand elle laisse une marge de rêve et de jouissance aux déshérités. Comment n’eût-elle pas été suspecte à ceux qui veulent faire du travail la seule loi du monde?
Cherchons-la, dans son innocence vagabonde, plus nombreuse et plus simple que je n’ai su la peindre.
Figure à jamais disparue, elle s’est assise sur la natte comme un fumeur de kif; elle a suivi pas à pas le «khammès» dans son labeur ingrat; dans les cantines du Sud, à l’enseigne de «La Mère du Soldat», par les soirs de «fièvre tafiatique» elle a respiré non seulement la tabagie sombre et les relents du concert mais la nostalgie des «heimathlos.»
Et pourtant, quand elle croit s’attacher passionnément, entièrement, aux choses du bled, une ancienne romance pleure au loin, et dans ces courts moments de faiblesse et de déroute sa profonde pensée d’exil s’exprime par les mots les plus usuels et les naïves couleurs de l’imagerie sentimentale.
Alors, sous le manteau bédouin dont elle s’enveloppe, on retrouve la jeune slave élevée à Genève par un vieil ami de Tolstoï et de Herzen, ce doux et farouche Alexandre Trophimowsky, son tuteur et son père, quelquefois philosophe et souvent jardinier qui, dans les terres rapportées de la «Villa Neuve», s’essayait patiemment à la libre culture des palmiers et des plantes tropicales sur les bords du Léman.--Et cette jeune fille du lac n’est pas moins vraie que l’amazone des sables.
VICTOR BARRUCAND.
OBSCURITÉ
LE MAGE
Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis.
Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.
Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.
A côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du flageolet.
On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier piquées dans leurs crinières noires.
On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux réticences et aux chuchotements de la vie maure.
Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans un patio frais, plein d’une ombre séculaire.
Un escalier de faïence usée, une autre porte: on était sur ma terrasse, étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages lointains, en cette fin d’été sereine.
Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art suranné, peintes en brun sombre.
Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.
Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousses, d’une âme lasse.
Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne ne venait et où on ne parlait jamais.
Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.
Il finit par m’intriguer: il rentrait très tard, jamais avant onze heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.
Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au vieux parapet moussu.
Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée ouverte: une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des tapisseries fanées.
Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.
Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. A la lueur incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait, toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le nécromant consultait parfois.
Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum, psalmodiant des paroles hébraïques.
Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.
Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et rauque.
Enfin, il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il resta là longtemps, longtemps les yeux clos.
... La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune coula, s’éteignit.
L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet dans les ténèbres chaudes.
*
* *
Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très banal: l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande et exerçait la profession d’accordeur de piano.
C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.
LE MOGHREBIN
Dans un quartier écarté de la Casbah, dans une impasse blanche et déserte, El Hadj Zoubir Et Tazi gîtait en une échoppe grande comme une armoire.
Une natte, un coussin en indienne à fleurs passées, une petite étagère chargée de vieux livres et de fioles, un coffre vert à coins de cuivre poli, un réchaud en terre, quelques humbles ustensiles de cuisine--c’était tout.
El Hadj Zoubir était vieux et bronzé, de constitution frêle, avec un fin profil d’oiseau, l’œil cave et expressif, sous d’épais sourcils grisonnants.
Il portait le costume de son pays, la _djellaba_ de drap bleu et le petit turban blanc autour de la chéchiya rouge.
Calme, poli, accueillant, El Hadj Zoubir était à son ordinaire fort silencieux, avec des attitudes pensives et de longs regards scrutateurs.
Né dans la sombre Taza, capitale des Guébala pillards, il avait appris là-bas les sciences musulmanes et aussi un art qui se conserve depuis des siècles dans l’isolement farouche et l’obscurité marocaine: la sorcellerie.
A pied, avec des bandes de lettrés pillards et coupeurs de routes, il avait parcouru tout le Maroc, de Melilla au Tafilalet, de Tétouan à Figuig, d’Oudjda à Mogador. Puis, à travers l’Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine, il était allé étudier dans une inaccessible zaouïya de la Cyrénaïque. Enfin, par l’Égypte où il avait écouté pieusement les docteurs d’El-Azhar, il avait gagné la Mecque, d’où il était revenu par la Syrie et Stamboul.
Quand le Marocain fut devenu mon ami, il aima me raconter, avec des images ingénieuses et des détails curieux, ces longues pérégrinations accomplies en mendiant au nom de Dieu, et qui avaient occupé trente années de sa vie.
Devant ses clients, gens de la ville, Mauresques aux gestes dolents, Arabes de l’intérieur, le Tazi prenait un air fermé et mystérieux.
On le consultait sur la bonne aventure, sur des amulettes pour conjurer ou jeter des sorts.
Et, souvent, le Tazi forçait mon admiration.
--Tiens, disait-il au client, prends ce calam de roseau, invoque le nom de Dieu le Très Haut, appuie la pointe contre ton cœur et formule en _toi-même_ le souhait qui t’amène.
Pendant ce temps, le sorcier fixait son regard ardent sur celui du client. Après, il reprenait la plume et, sur une planchette d’écolier arabe, il traçait en carré des lettres et des chiffres correspondant au nom du client et _de sa mère_. Puis, rapidement, il se livrait à un calcul inconnu dont il inscrivait le résultat au bas du carré, de façon à rétrécir les lignes dont la dernière n’avait plus qu’une seule lettre.
Alors, avec une aisance et une sérénité parfaites, sans jamais se tromper, il disait le souhait qui avait été formulé en silence. Puis, il supputait les chances de succès.
Pourtant, quand le calcul magique révélait des éventualités trop noires, le Tazi les atténuait, les enveloppant de paroles d’encouragement et d’espoir.
Une fois, quand une Mauresque sortit de l’échoppe, laissant une pièce blanche, le Tazi soupira.
--Voilà, Si Mahmoud, une femme qui est jeune est qui est belle. Elle vient me consulter sur l’issue de ses amours... Au lieu des étreintes rêvées, c’est le sang et le linceul qui l’attendent. La vie et la mort sont entre les mains de Dieu!
El Hadj Zoubir vivait ainsi seul, sans famille, sans autre logis que sa boutique et sans autre fortune que sa science millénaire.
Il était calme et serein, et ses jours s’écoulaient sans bruit et sans souci, comme un ruisseau de plaine, dans ce coin oublié d’Alger déchu.
*
* *
Après une longue absence, je suis montée à l’impasse blanche. J’ai trouvé la boutique fermée. Un vieux marchand de kif du voisinage m’a appris qu’au mois de _redjeb_ de l’an dernier, El Hadj Zoubir Et Tazi s’est éteint doucement, au milieu de ses grimoires et de ses fioles.
LA MAIN
Une réminiscence, vieille déjà de quatre années, du Souf âpre et flamboyant, de la terre fanatique et splendide que j’aimais et qui a failli me garder pour toujours, en quelqu’une de ses nécropoles sans clôtures et sans tristesse.
C’était la nuit, au nord d’El-Oued, sur la route de Béhima.
Nous rentrions, un spahi et moi, d’une course à une zaouïya lointaine, et nous gardions le silence.
Oh! ces nuits de lune sur le désert de sable, ces nuits incomparables de splendeur et de mystère!
Le chaos des dunes, les tombeaux, la silhouette du grand minaret blanc de Sidi Salem, dominant la ville, tout s’estompait, se fondait, prenait des aspects vaporeux et irréels.
Le désert où coulaient des lueurs roses, des lueurs glauques, des lueurs bleues, des reflets argentés, se peuplait de fantômes.
Aucun contour net et précis, aucune forme distincte, dans le scintillement immense du sable.
Les dunes lointaines semblaient des vapeurs amoncelées à l’horizon et les plus proche s’évanouissaient dans la clarté infinie d’en haut.
Nous passions sur un sentier étroit, au-dessus d’une petite vallée grise, semée de pierres dressées: le cimetière de Sidi-Abdallah.
Dans le sable sec et mouvant, nos chevaux las avançaient sans bruit.
Tout à coup, nous vîmes une forme noire qui descendait l’autre versant de la vallée, se dirigeant vers le cimetière.
C’était une femme, et elle était vêtue de la _mlahfa_ sombre des Soufiat, en draperie hellénique.
Surpris, vaguement inquiets, nous nous arrêtâmes et nous la suivîmes des yeux. Deux palmes fraîches dressées sur un tertre indiquaient une sépulture toute récente. La femme dont la lune éclairait maintenant le visage ratatiné et ridé de vieille, s’agenouilla, après avoir enlevé les palmes.
Puis, elle creusa dans le sable avec ses mains, très vite, comme les bêtes fouisseuses du désert.
Elle mettait une sorte d’acharnement à cette besogne.
Le trou noir se rouvrait rapidement sur le sommeil et la putréfaction anonymes qu’il recelait.
Enfin, la femme se pencha sur la tombe béante. Quand elle se redressa, elle tenait une des mains du mort, coupée au poignet, une pauvre main roide et livide.
En hâte, la vieille remblaya le trou et replanta les palmes vertes. Puis, cachant la main dans sa _mlahfa_, elle reprit le chemin de la ville.
Alors, pâle, haletant, le spahi prit son fusil, l’arma, l’épaula.
Je l’arrêtai:--Pourquoi faire? Est-ce que cela nous regarde? Dieu est son juge!
--Oh, Seigneur, Seigneur, répétait le spahi épouvanté. Laisse-moi tuer l’ennemie de Dieu et de ses créatures!
--Dis-moi plutôt ce qu’elle peut bien vouloir faire de cette main!
--Ah, tu ne sais pas! C’est une sorcière maudite. Avec la main du mort, elle va pétrir du pain. Puis elle le fera manger à quelque malheureux. Et celui qui a mangé du pain pétri avec une main de mort prise une nuit de vendredi par la pleine lune, son cœur se dessèche et meurt lentement. Il devient indifférent à tout et un _rétrécissement de l’âme_ affreux s’empare de lui. Il dépérit et trépasse. Dieu nous préserve de ce maléfice!
Dans le rayonnement doux de la nuit, la vieille avait disparu, allant à son œuvre obscure.
Nous reprîmes en silence le chemin de la ville aux mille coupoles, petites et rondes, que semblaient prolonger, d’un horizon à l’autre, les dos monstrueux de l’Erg, en une gigantesque cité translucide des Mille et une Nuits, peuplée de génies et d’enchanteurs[2].
[2] Une autre version manuscrite du même sujet est intitulée «la Goule».
L’ÉCRITURE DE SABLE
Un vieux cep de vigne se tord contre la chaux roussie de la muraille et retombe sur les faïences vertes encore brillantes, de la fontaine turque, en une étreinte lasse et fraternelle.
La rue au pavé noir monte étroite, capricieuse, étranglée entre l’affaissement sénile des maisons centenaires, penchées sur elle par leurs étages en surplomb.
Un jour discret, verdâtre, glisse à travers le fouillis des porte-à-faux dorés par le temps. De mystérieuses petites meurtrières s’ouvrent dans l’épaisseur des murs, trous noirs ne révélant rien. Les portes cloutées sont basses, renfoncées, énigmatiques.
Vers le haut, la ruelle s’engouffre sous une voûte sombre surbaissée.
Tout est mort, tout est silencieux, dans ce coin du vieil Alger barbaresque.
Seule, une boutique de fruitier arabe jette sa note gaie dans tout cet assombrissement des choses. Une échoppe étroite où s’entassent, en des mannes et des couffins, les pommes dorées, les poissons luisants, les légumes plantureux, les roses carottes, les raisins blancs, les noirs, lourds et gonflés de suc miellé, les citrons verts et les tomates surtout, la gloire écarlate des tomates qui saignent sous les rares rayons obliques du soleil intrus...
A côté, dans une niche encore plus petite, en contre-bas de la rue, habite le _taleb_ marocain El Hadj Abdelhadi El Mogh’rebi, sorcier et médecin empirique.
El Mogh’rebi peut avoir cinquante ans. Long, très mince sous sa _djellaba_ brune, il porte un turban volumineux, contrastant étrangement avec la maigreur osseuse de son visage bronzé, aux yeux pénétrants et vifs. Il ne sourit jamais.
Son mobilier est fruste: une natte, deux coussins couverts d’indienne jaune, une couverture _djeridi_ rouge et verte pour toute literie, deux ou trois petites étagères marocaines anxieusement fouillées et peinturlurées, chargées de vieux livres jaunis, de fioles de drogues et d’encre, quelques petites marmites et un réchaud arabe en terre cuite, un mortier en cuivre et une _meïda_, basse petite table ronde.
El Mogh’rebi, accroupi sur sa natte, attend avec une indifférence songeuse ses clients.
Depuis vingt ans, les habitants du quartier sont habitués à voir le _taleb_ ouvrir sa boutique avant le jour, aller faire ses ablutions à la fontaine et rentrer pour prier et préparer lui-même son café.
Parfois, un passant s’arrête, souhaite au _taleb_ la paix et la miséricorde divine, puis, retirant ses souliers, entre et s’accroupit en face d’El Mogh’rebi.
Tantôt, c’est quelque vieux maure en costume aux nuances claires, tantôt un notable de l’intérieur, amplement drapé de laine et de soie blanches, coiffé du haut _guennour_ à cordelettes en poil de chameau, tantôt quelque humble fellah enveloppé de loques fauves, ou une vieille dolente, émissaire des belles dames d’honnête lignée, ne sortant pas, ou une libre hétaïre de la haute ville...
Pour tous les hommes, El Mogh’rebi garde la même politesse grave et bienveillante. Pour les femmes, il est plus négligent, plus familier aussi parfois.
La plupart des clients viennent consulter le _taleb_ sur l’avenir, avec la soif étonnante et déraisonnable qu’ont tous les humains de dissiper la brume bienfaisante des lendemains ignorés...
Le procédé, très vieux, employé par El Mogh’rebi, est l’_Écriture de sable_. Il remet au client un _kalâm_ en lui recommandant de s’en appuyer la pointe à la place du cœur, en formulant en lui-même sa question.
Puis, il lui demande son nom et celui de sa mère et, sur une planchette de bois jaune polie, il trace un grimoire inintelligible, un carré composé de lettres arabes, finissant vers le bas en triangle. Il se livre à un calcul à lui connu, puis, _presque toujours sans se tromper_, il dit au client la _nature_ de son souhait: argent, honneurs, amour, vengeance. Jamais il ne précise l’objet lui-même, en indiquant seulement l’espèce. Il prédit alors si l’impétrant obtiendra ou non l’objet de ses souhaits. Les clients habituels d’El Mogh’rebi affirment qu’il ne se trompe jamais...
Le refrain de ses prédictions est toujours le même, qu’elles soient bonnes ou mauvaises: «Mon fils, patiente, car la patience est bonne. Elle est la clé de la consolation.»
Le _taleb_ accepte sans murmurer la rétribution qu’on lui offre.
D’autres fois, ce sont à ses lumières de _khakim_, médecin, que l’on vient s’adresser. Il a, suspendues aux solives blanchies de son échoppe, des bottes de simples desséchées. Il manie ces herbes avec une science accomplie de leurs différentes propriétés. Par contre, en chirurgie, son savoir est très limité et ne dépasse guère celui d’un rebouteux des campagnes de France.
Il compose également des élixirs et des philtres, il prépare des amulettes, avec une conviction absolue en leur efficacité.
A l’inverse des charlatans européens, El Mogh’rebi fuit les foules et le tumulte et ne se donne pas la peine de débiter des boniments. Pour quelques pièces blanches, il rend les services qu’on lui demande, sans jamais se déranger, sans rien faire pour attirer les clients.
Cette monotonie des choses quotidiennes est comme la condition indispensable de sa vie. Il envisagerait sans doute tout changement comme un désagrément, peut-être même comme une infortune.
Sur ses origines, son passé, sa famille, El Mogh’rebi est muet. L’on sait seulement qu’il est originaire d’Oudjda et habite Alger depuis son retour de la Mecque, il y a vingt ans... vingt ans d’immobilité et de silence sur tout ce qui n’est pas son art.
Ses habitudes, comme le décor de sa ruelle, sont immuables, et ses jours tombent au néant, comme des gouttes d’eau dans le sable.
La soif du merveilleux et de l’inconnu, qui brûle les cœurs simples et angoisse les âmes encore proches de la mystérieuse nature, durera bien autant que la vie d’El Mogh’rebi et de ses émules, et que leur vieille science surannée réfugiée dans les trous d’ombre et de paix des cités de jadis.
L’ENLUMINEUR SACRÉ
Sous les petites coupoles de plâtre que dore le soleil, les boutiques s’alignent, minuscules, inégales comme des alvéoles. Les comptoirs branlants sont de planches brutes.
Dans la lumière exaspérée, les mouches bourdonnent, alléchées, grisées par le suc fermenté des dattes.
Les ombres violettes, très brèves, coupent l’éblouissement des choses, et l’accablement de l’heure tait les bruits.
Le maître de l’une des boutiques, assis sur une caisse, accoudé sur le comptoir, le capuchon rabattu sur le front, sommeille, l’œil mi-clos, dans la pose assoupie, mais vivante, du félin au repos.
Dans le fond, sur une natte, Si El Hadj Hamouda s’applique au travail patient d’enluminure qui délaie en douceur la monotonie des heures: il copie, d’un _kalâm_ expert, les paroles des Livres, ornant d’or et de cinabre les pages ambrées, après avoir pieusement inscrit sur la première la formule: «Ne le touchez, si vous n’êtes pur.»
Lentement, d’une main calme et agile, Hadj Hamouda enroule en volutes les caractères de rêve, les encadre d’arabesques déliées, où les rouges et les verts rehaussent les ors pâlissants, sépare les versets par de petites étoiles naïves, en guise de points.
La feuille de parchemin simplement posée sur son genou, ses encres en de petites tasses ébréchées, l’enlumineur travaille, malgré la lourdeur amollissante de l’air, malgré l’obstination des mouches.
Enveloppé de burnous blancs, encapuchonné, un long chapelet au cou, Hadj Hamouda, de visage émacié et brun, de traits réguliers, la barbe grisonnante à peine, poursuit son œuvre patiente. Son regard est calme, éteint, et l’ambition y paraît à peine. Parfois, une ombre de sourire passe sur sa lèvre, quand lui plaisent la bonne ordonnance d’une page, la grâce d’une vignette.
Il vit de ce travail charmant, en une insouciance heureuse, en cette boutique qui l’abrite, avec la piété hospitalière de l’Islam. Après des années, il y reste toujours l’hôte discret, ne se mêlant pas du mouvement journalier, presque pas même des conversations.
Parfois, quelque vieux taleb, distingué et poli, aux gestes graves, vient s’asseoir sur la natte du calligraphe après avoir baisé son front en signe de respect. De nombreux _salam_, sans hâte, puis des discours lents, où passent des choses très vieilles.
Les enfants eux-mêmes n’osent venir jouer devant la boutique, et la présence de Hadj Hamouda la sanctifie presque.
Aux heures où l’appel plaintif des _mouedden_ plane sur El-Oued, l’enlumineur se lève, rejette ses burnous sur son épaule, d’un geste ample et beau, et s’en va à la mosquée des Messaâba.
Entre les dernières maisons du ksar et les premières dunes qui continuent les coupoles en teintes plus claires, un dôme gris s’élève, sur des murs bas et effrités, dans un enclos où de jeunes dattiers tamisent en bleu l’ardeur de la lumière.
Près du puits à _hottara_[3], dont l’armature grince, lourde et criarde, dans un bassin de plâtre, les fidèles font les ablutions rituelles.
[3] _Hottara_, armature de puits en troncs de palmiers, dans le Souf.
Puis, dans l’intérieur fruste et nu, sur les nattes desséchées, jaunies, ils se prosternent ensemble en attestant l’unité absolue de Dieu.
Hadj Hamouda, au premier rang, récite à voix haute les versets chantants: le plus savant parmi les assistants, il est l’_imam_.
Après, du même pas lent, il regagne sa boutique où il reprend son _kalâm_ et son travail suranné.
Le soir, à l’heure rouge où le soleil embrase le ksar, Hadj Hamouda, toujours seul, promène son rêve restreint, doux, sa mélancolie sans motifs extérieurs, au sommet des dunes, sur les pistes grises, entre les tombeaux disséminés.
Parfois, il s’arrête, les mains levées et ouvertes devant lui comme un livre, et il dit une _fatiha_[4] devant quelque tombeau anonyme ou quelque _koubba_ blanche, esseulée dans le désert.
[4] La _Fatiha_ (sourate de l’Ouverture) la première du Korân.
Après la prière de l’Acha, il rentre dans la boutique et reprend sur sa natte la prière commencée à la mosquée. Assis, la tête penchée, il égrène son chapelet, l’œil voilé d’un rêve plus lointain.
Puis, sur l’humble couche, toujours solitaire, il s’endort, sans regrets et sans désirs.