Part 5
Fille de bûcheron, Achoura avait longtemps poursuivi l’indicible rêve de l’inconscience en face des grands horizons bleus de la montagne et de ses sombres forêts de cèdres. Puis, mariée trop jeune, elle avait été emmenée par son mari dans la triste et banale Batna, ville de casernes et de masures, sans passé et sans histoire. Cloîtrée, en proie à l’ennui lourd d’une existence pour laquelle elle n’était pas née, Achoura avait connu toutes les affres du besoin inassouvi de la liberté. Répudiée bientôt, elle s’était fixée dans l’une des cahutes croulantes du Village-Nègre, complément obligé des casernes de la garnison.
Là, sa nature étrange s’était affirmée. Sombre et hautaine envers ses semblables et les clients en vestes ou en pantalons rouges, elle était secourable pour les pauvres et les infirmes.
Comme les autres pourtant, elle s’enivrait d’absinthe et passait de longues heures d’attente assise sur le pas de sa porte, la cigarette à la bouche, les mains jointes sur son genou relevé. Mais elle conservait toujours cet air triste et grave qui allait si bien à sa beauté sombre, et, dans ses yeux au regard lointain, à défaut de pensée, brûlait la flamme de la passion.
Un jour, un fils de grande tente, Si Mohammed el Arbi, dont le père était titulaire d’un aghalik du Sud, remarqua Achoura et l’aima. Audacieux et beau, capable de passions violentes, le jeune chérif fit le bonheur de la Chaouïya, le seul bonheur qui lui fut accessible: âpre et mêlé de souffrance. Jaloux, blessé dans son orgueil par de basses promiscuités, Si Mohammed el Arbi souffrit de voir Achoura au Village-Nègre, à la merci des soldats. Mais l’en retirer eût été un scandale, et le jeune chérif craignait la colère paternelle...
Comme il arrive pour toutes les créatures d’amour, Achoura se sentit naître à une vie nouvelle. Il lui sembla n’avoir jamais vu le soleil dorer la crête azurée des montagnes et la lumière se jouer capricieusement dans les arbres touffus de la montagne. Parce que la joie était en elle, elle sentit une joie monter de la terre, comme elle alanguie en un éternel amour.
Achoura, comme toutes les filles de sa race, regardait le trafic de son corps comme le seul gage d’affranchissement accessible à la femme. Elle ne voulait plus de la claustration domestique, elle voulait vivre au grand jour et elle n’avait point honte d’être ce qu’elle était. Cela lui semblait légitime et ne gênait pas son amour pour l’élu, car l’idée ne lui vint même jamais d’assimiler leurs ineffables ivresses à ce qu’elle appelait du mot sabir et cynique de «coummerce»...
Achoura aima Si Mohammed el Arbi. Pour lui, elle sut trouver des trésors de délicatesse d’une saveur un peu sauvage.
Jamais personne ne dormit sur le matelas de laine blanche réservé au chérif et aucun autre ne reposa sa tête sur le coussin brodé où Si Mohammed el Arbi reposa la sienne... Quand il devait venir, elle achetait chez les jardiniers «roumis» une moisson de fleurs odorantes et les semait sur les nattes, sur le lit, dans toute son humble chambre où, du décor habituel des orgies obligées, rien ne restait... Le taudis qui abritait d’ordinaire tant de brutales ivresses et de banales débauches devenait un délicieux, un mystérieux réduit d’amour.
Impérieuse, fantasque et dure envers les hommes, Achoura était, pour le chérif, douce et soumise sans passivité. Elle était heureuse de le servir, de s’humilier devant lui, et ses façons de maître très despotique lui plaisaient.
Seule, la jalousie de l’aimé la faisait parfois cruellement souffrir. Les exigences de la condition d’Achoura blessaient bien un peu la délicatesse innée du chérif, mais il voulait bien, se faisant violence, les accepter, pour ne pas s’insurger ouvertement contre les coutumes, en affichant une liaison presque maritale. Mais ce qu’il craignait et ce dont le soupçon provoquait chez lui des colères d’une violence terrible, c’était l’_amour_ des autres, c’était de la _sincérité_ dans les relations d’Achoura avec les inconnus qui venaient quand le maître était absent. Il avait la méfiance de sa race et le soupçon le tourmentait.
Un jour, sur de vagues indices, il crut à une trahison. Sa colère, avivée encore par une sincère douleur, fut terrible. Il frappa Achoura et partit, sans un mot d’adieu ni de pardon.
Si Mohammed el Arbi habitait un _bordj_ solitaire dans la montagne, loin de la ville. A pied, seule dans la nuit glaciale d’hiver, Achoura alla implorer son pardon. Le matin, on la trouva devant la porte du _bordj_ affalée dans la neige. Touché, Si Mohammed el Arbi pardonna.
Apre au gain et cupide avec les autres, Achoura était très désintéressée envers le chérif; elle préférait sa présence à tous les dons.
Un jour, le père du jeune homme apprit qu’on parlait de la liaison de son fils avec une femme du village.
Il vint à Batna, et sans dire un mot à Si Mohammed el Arbi, obtint l’expulsion immédiate d’Achoura.
Éplorée, elle se réfugia dans l’une des petites boutiques de la rue des Ouled-Naïl, dans la tiédeur chaude et odorante de Biskra.
Malgré son père, Si Mohammed el Arbi profita de toutes les occasions pour courir revoir celle qu’il aimait. Et, comme ils avaient souffert l’un pour l’autre, leur amour devint meilleur et plus humain.
... Aux heures accablantes de la sieste, accoudée sur son matelas, Achoura se perdait en une longue contemplation des traits adorés, reproduits par une photographie fanée qu’elle couvrait de baisers... Ainsi, elle attendait les instants bénis où il venait auprès d’elle et où ils oubliaient la douloureuse séparation.
Mais, le bonheur d’Achoura ne fut pas de longue durée. Si Mohammed el Arbi fut appelé à un caïdat opulent du Sud et partit, jurant à Achoura de la faire venir à Touggourt, où elle serait plus près de lui.
Patiemment, Achoura attendit. Les lettres du caïd étaient sa seule consolation, mais bientôt elles se firent plus rares. Si Mohammed el Arbi, dans ce pays nouveau, dans cette vie nouvelle si différente de l’ancienne toute d’inaction et de rêve, s’était laissé griser par d’autres ivresses et captiver par d’autres yeux. Et le jour vint où le caïd cessa d’écrire... Pour lui, la vie venait à peine de commencer. Mais, pour Achoura, elle venait de finir.
Quelque chose s’était éteint en elle, du jour où elle avait acquis la certitude que Si Mohammed el Arbi ne l’aimait plus. Et, avec cette lumière qui était morte, l’âme d’Achoura avait été plongée dans les ténèbres. Indifférente désormais et morne, Achoura s’était mise à boire, pour oublier. Puis elle revint à Batna, attirée sans doute par de chers souvenirs. Là, dans les bouges du village, elle connut un spahi qui l’aima et qu’elle subjugua sans qu’il lui fût cher. Alors, comme le spahi avait été libéré, elle vendit une partie de ses bijoux, ne gardant que ceux qui lui avaient été donnés par le chérif. Elle donna une partie de son argent à des pèlerins pauvres partant pour La Mecque et épousa El Abadi qui, joueur et ivrogne, ne put se maintenir dans la vie civile et rengagea.
Achoura rentra dans l’ombre et la retraite du foyer musulman, où elle mène désormais une vie exemplaire et silencieuse.
Elle s’est réfugiée là pour songer en toute liberté à Si Mohammed el Arbi, le beau chérif qui l’a oubliée depuis longtemps et qu’elle aime toujours.
FIANCÉE
Mohammed passa sa main droite sur sa fine barbe naissante.
--Tiens, dit-il solennellement, que l’on me rase celle-ci et que je devienne semblable à une femme, si je ne tiens pas parole, et si je ne te fais pas entrer sous la tente de mon père, ô Emmbarka! Si je t’oublie, que mes deux yeux deviennent aveugles et que je finisse ma vie en mendiant au nom de Dieu!
Emmbarka, affalée sur le lourd _ferach_ (tapis de lit) multicolore, pleurait lentement.
Son corps avait la sveltesse gracile de la jeunesse, et son visage ovale, à la peau ambrée et veloutée, était d’une fraîcheur charmante. Ses yeux, très longs et très noirs, étaient rougis par les larmes qu’elle ne cessait de verser depuis la veille, quand Mohammed était venu lui annoncer son départ pour le Sud-Oranais, avec le goum de sa tribu.
--Oui, tu dis cela maintenant, et puis tu vas partir pour la guerre, et si même Dieu te ramène vivant, tu auras oublié Emmbarka, la pauvre Emmbarka qui n’est rien!
Mohammed se pencha vers elle et l’enlaça, essuyant tendrement ses larmes.
--Ne pleure pas, la vie et la mort, et le cœur de l’homme sont entre les mains de Dieu. Quant à moi, je n’ai qu’une parole, et Dieu me maudisse, si j’oublie les serments du jour présent! Pour toi j’ai laissé dans l’abandon ma femme, mère de mon fils, et j’ai été sans cesse tracassé par mon père... Reste en paix, Emmbarka, et attends mon retour, en comptant sur Dieu et sur moi!
Comme il allait s’attendrir, Mohammed se leva et sortit brusquement: il ne convenait pas à un homme, à un djouad (noble), de pleurer devant une femme.
Et Emmbarka demeura seule dans sa misérable chambre, boutique blanchie à la chaux, dans l’une des ruelles boueuses et désertes d’Aflou.
Quelques mois auparavant, comme il chassait dans la montagne, Mohammed ould Abdel Kader, fils d’une des plus grandes tentes du Djebel Amour, avait rencontré Emmbarka près d’un _redir_[10] où elle emplissait sa grande amphore de terre cuite. A peine nubile, sous ses haillons de nomade, Emmbarka était déjà belle et Mohammed l’avait convoitée. Elle avait cédé, avec la passivité des filles de sa race: Mohammed était beau, jeune, de haute lignée et généreux, de cette insouciante générosité arabe qui touche à la prodigalité.
[10] Flaque d’eau dans les terres argileuses.
Comme il rentrait à Aflou, elle l’avait suivi, s’installant parmi les filles de joie dont les robes aux couleurs éclatantes jettent leur note gaie sur le fond de pierre grise, de terre rosée et de verdure sombre de cette minuscule capitale prostituée traditionnellement.
Et Mohammed, quittant la tente paternelle sous tous les prétextes imaginables, venait la rejoindre, obstinément, malgré la colère de son père et les remontrances de tous les notables musulmans.
Entre Mohammed et Emmbarka était né un de ces étranges amours, violent et tendre à la fois, comme il y en a tant entre Arabes de sang noble, de situation en vue, et prostituées obscures.
Mohammed comblait sa maîtresse de cadeaux, s’endettant pour elle, bravant avec une rare audace les suites de sa conduite.
L’ordre de partir avec le goum de son oncle le caïd avait surpris Mohammed en plein rêve. Il obéissait, à contre-cœur; quelques mois auparavant il fût parti heureux, plein d’entrain et d’orgueil: pour lui c’était la guerre, sous son aspect attirant et grisant de grande fantasia dangereuse.
*
* *
... Le soleil se levait à peine, tout rouge, au-dessus des collines pierreuses, colorées de teintes virginales, d’un rose pâle, infiniment limpide. Le premier vent frais d’automne murmurait dans les peupliers argentés, le long des avenues françaises.
Les nomades en burnous blancs ou noirs, encapuchonnés, défilèrent sur leurs maigres petits chevaux ardents.
Ils étaient fiers de leurs cartouchières et de leurs fusils, les goumiers, et ils traversèrent sans nécessité toute la ville, attirant les femmes mal éveillées sur le seuil de leurs portes. Et c’étaient des adieux sans fin, des plaisanteries échangées au passage, avec les belles tatouées.
Mohammed excitait à plaisir son bel étalon bai qui bondissait joyeusement à la tête du goum. Avec sa veste bleu de ciel, toute chamarrée d’or, ses bottes rouges et ses burnous de fine soie blanche, le nomade avait grand air. Son _lithoua_ de mousseline immaculée encadrait son visage régulier et pur, aux méplats de bronze poli, et adoucissait d’une ombre légère l’éclat superbe de ses yeux roux.
Devant la porte d’Emmbarka, il s’arrêta et se penchant sur sa selle en peau de panthère brodée d’argent, il dit un adieu ému et discret à Emmbarka qui attendait là depuis l’aube, parée et immobile comme une idole sous ses mousselines transparentes et ses foulards de brocart.
Pâle et soucieuse, elle lui sourit et le suivit des yeux, tant qu’il fut en vue, caracolant parmi ses hommes, sur le plateau grisâtre que les thuyas piquaient de taches sombres.
*
* *
Les jours et les semaines s’écoulèrent, monotones pour Emmbarka, pleins d’imprévu d’abord pour Mohammed, puis voilés de lourd ennui.
En effet, il avait vite éprouvé une grande désillusion: au lieu des escarmouches rêvées, des coups de fusil et des exploits de guerre, il avait été astreint à de longues marches lentes, sans charme, sur les pistes désertes de l’extrême sud, à la suite des convois de chameaux.
Pas la moindre attaque, seuls quelques coups de fusil entendus de loin, parfois.
Les goumiers impatients descendirent jusqu’à Beni-Abbès sans encombre. Puis, on les envoya à Béchar: là, sûrement, la poudre parlerait. Il n’en fut rien, et ils rentrèrent mécontents et las. Puis, ce fut vers Ich et Attatiale qu’on les lança. On parlait d’une _harka_ importante de Beni-Guil à poursuivre... Les goumiers trouvèrent, après des marches forcées dans la montagne et la brousse, une quinzaine de tentes délabrées et pouilleuses, quelques vieillards impotents et des femmes qui se jetaient à leurs pieds en se lamentant et en demandant du pain.
Le soir, autour des feux clairs, dans leurs campements de hasard, les cavaliers du Djebel Amour commençait à murmurer: décidément, ou bien les roumis avaient peur des bandits de l’ouest, ou bien ils ne savaient pas faire la guerre, puisqu’ils n’attaquaient pas, perdant le temps en marches inutiles!
Les nomades primitifs ne comprenaient rien à cette guerre moderne, doublée de politique, à cette «police» pacifique en plein territoire étranger. Si on les avait laissés faire, eux, c’eût été bien autre chose: puisque c’étaient les Beni-Guil, les Doui-Ménia dissidents, les terribles Oueld-Djerir et les insaisissables Beraber qu’on devait combattre, ils les auraient cherchés et exterminés, jusqu’au fond du Tafilala!
*
* *
Comme le goum rentrait de Béchar, par une journée brumeuse et froide, il s’engagea dans un défilé pierreux, entouré de collines peu élevées, arides.
Les chevaux fatigués avançaient lentement, la tête basse. C’était le ramadhan, et les goumiers, que le jeûne rendait maussades, se taisaient, roulés dans leurs burnous poudreux.
Brusquement, deux ou trois coups de feu crépitèrent dans le silence. Un cheval s’abattit.
L’officier arrêta le convoi et les goumiers firent face au coteau déchiqueté où devait être l’ennemi invisible.
Le feu recommença, habile, meurtrier. Les goumiers ripostaient avec entrain, mais leurs balles devaient se perdre inutilement dans les rochers, tandis qu’ils étaient vus, donc fusillés à coup sûr.
Bien peu d’entre les cinquante goumiers du Djebel Amour s’échappèrent, avec leur officier français blessé, du sinistre défilé.
Bou Hafs, le cousin de Mohammed, ne l’avait pas quitté un instant. Le cœur du nomade bondissait de joie et d’émotion: enfin, c’était la guerre, la vraie guerre, et il tirait comme les autres, au hasard, criant des injures aux bandits, aux lâches qui n’osaient se montrer.
Quand Mohammed, la poitrine traversée par une balle, roula sur le sol pierreux, le goum fuyait. Bou Hafs sauta à terre, saisit le corps de son cousin et le jeta en travers de sa selle. Puis, remontant à cheval, sous une grêle de plomb, il rejoignit le goum au galop.
--Les chiens ne se moqueront pas du fils d’Abdel Kader! dit Bou Hafs.
Et Mohammed dormit son dernier sommeil sur le bord de la route de Béchar, dans la terre rouge.
*
* *
Le soir d’hiver tombait, fuligineux, sur Aflou. Une vingtaine de cavaliers loqueteux passèrent au grand trot sur leurs chevaux fourbus. Sombres, ils répondaient à peine aux questions des femmes accourant en masse, vol gracieux de papillons multicolores.
Emmbarka, pâlie et maigrie, questionna du geste Bou Hafs qui passait, silencieux, drapé dans son grand burnous noir tout en lambeaux.
--Dieu lui accorde sa miséricorde! et Bou Hafs continua son chemin, sans même se retourner au long cri de bête blessée d’Emmbarka. Elle se déchirait le visage, affolée à terre, devant sa porte, repoussant les femmes qui essayaient de la consoler...
*
* *
Emmbarka, parée de soie rose et de foulards lamés d’or, sous ses longs voiles de mousseline brodée, glisse sur les dalles, tandis que ses hanches ondulent voluptueusement.
Sur un banc, une «ghaïta» criarde jette sa note de grande tristesse sauvage, soutenue par le battement sonore des tambourins. Et Emmbarka récolte des pièces blanches que les hommes lui glissent entre les lèvres.
En attendant que quelque spahi ou quelque bédouin l’appelle pour une nuitée d’amour, elle retourne ensuite à son banc. Mais son œil est sombre, ses lèvres sans sourire: elle se souvient toujours du beau Mohammed, l’amant élu qui dort là-bas dans le Moghrid lointain[11].
Aflou, décembre 1903.
[11] Nous avons trois versions de cette nouvelle. _Deuil_, parut à la Dépêche algérienne en 1904. _Danseuse_ figure aux «Notes de Route». _Fiancée_ est le premier état du récit, avec un début qui manque aux deux autres formes.
TAALITH
Elle se souvenait, comme d’un rêve très beau, de jours plus gais sur des coteaux riants que dorait le soleil, au pied des montagnes puissantes que des gorges profondes déchiraient, ouvraient sur la tiédeur bleue de l’horizon... Il y avait là-bas de grandes forêts de pins et de chênes-lièges, silencieuses et menaçantes, et des taillis touffus d’où montait une haleine chaude dans la transparence des automnes, dans l’ivresse brutale des printemps...
Il y avait des myrtes verts et des lauriers-roses étoilés au bord des oueds paisibles, à travers les jardins de figuiers et les oliveraies grises... Les fougères diaphanes jetaient leur brume légère sur les coulées de sang des rochers éventrés, près des cascades de perles, et les torrents roulaient, joyeux au soleil, ou hurlaient dans l’effroi des nuits d’hiver.
Petite bergère libre et rieuse, elle avait joué là, dans le bain continuel de la bonne lumière vivifiante, les membres robustes, presque nus, au soleil...
Puis elle songeait avec un frisson retrouvé aux épousailles magnifiques, quand on l’avait donnée à Rezki ou Saïd, le beau chasseur qu’elle aimait.
Et il lui semblait, dans le recul du souvenir, que ces jours révolus avaient tous été sans trouble et sans tristesse, que tout s’enivrait alors de son ivresse.
Puis, les heures noires étaient venues...
Brusquement, tout avait été brisé, rasé, dissipé, comme le vent disperse un tourbillon courant sur la route ensoleillée. Une nuit, des voleurs de chevaux avaient tué Rezki d’un coup de fusil... Ç’avait été le deuil affreux de toute sa chair arrachée, la folie des vêtements déchirés, des joues griffées, sanglantes sous les cheveux épars. Elle avait hurlé, comme les femelles sauvages de la montagne, sous la morsure du plomb... Après, son père s’était éteint, durant un hiver glacé, de misère et d’épouvante, comme la tempête amoncelait les lourdeurs de la neige sur le gourbi chancelant... Quelques mois après, Zouïna, la mère de Taalith, épousait un marchand qui les emmenait toutes deux à Alger.
Et maintenant, Taalith était captive là, dans cette cour mauresque fermée comme une prison de hautes murailles peintes en bleu pâle, entourées de colonnades de cloître, au milieu de toute l’oppression inquiétante du vieil Alger turc et maure, tout d’obscurité et de méfiance farouche... Elle étouffait là, dans cette ombre délétère, parmi des femmes qui parlaient une autre langue et qui l’appelaient dédaigneusement la Kakyle.
Là, une nouvelle torture avait commencé: son beau-père voulait la remarier, la donner à son associé, vieux et laid.
La chair d’amoureuse de Taalith se révolta contre l’union sénile, et elle refusa, farouche.
--J’aime Rezki! répondait-elle à sa mère quand elle lui parlait de sa jeunesse et de sa beauté, pour la décider.
Et c’était vrai. Elle aimait l’époux amant mort, celui dont sa chair gardait le souvenir douloureusement doux.
Mais, devant l’insistance énervante de sa mère et la brutalité de son beau-père qui la battait cruellement, Taalith sentit l’inutilité de la lutte sans issue. Et puis, n’aimait-elle pas le mort, ne lui était-elle pas fidèle, ne se sentait-elle pas seule et incapable d’un nouvel amour?
Son visage brun aux longs yeux de caresse triste, au front tatoué et à la bouche tendre se raidit, se tira en une maigreur maladive. Une flamme étrange s’alluma dans son regard assombri.
Un jour, elle dit à son beau-père:
--Puisque c’est écrit, j’obéirai... Puis, toujours plus silencieuse et plus pâle, elle attendit.
*
* *
C’était la veille du jour où devaient commencer les fêtes nuptiales. La nuit avait peu à peu assoupi les bruits des nichées pauvres de la maison. Taalith et Zouïna étaient seules.
--Mère, dit Taalith avec un étrange sourire, je veux que tu m’habilles et que tu me pares, comme je serai demain, pour voir si je serai au moins belle, moi dont les yeux sont morts à force de pleurer!
Zouïna, heureuse de ce qu’elle croyait un renouveau de joie enfantine, se hâta de passer à Taalith les fines chemises de gaze lamée, les gandouras de soie claire, les foulards chatoyants... puis elle la chargea de tous ses bijoux kabyles: sur sa tête aux longs cheveux teints, elle attacha le diadème d’argent orné de corail. Au cou nu et pur, elle enroula les colliers de verre, de pièces d’or et de corail, par-dessus le lourd gorgerin ciselé. Elle serra la taille souple dans la large ceinture d’argent et chargea les poignets ronds de bracelets, les chevilles frêles de _khalkhal_ chantants. Un collier de pâte odorante et durcie enveloppa le corps de Taalith d’une senteur chaude.
Puis, Zouïna, accroupie à terre, admira Taalith.
--Tu es belle, œil de gazelle! répétait-elle.
Taalith avait pris son miroir. Elle se regarda longtemps, comme en extase, si longtemps que Zouïna s’endormit.
Alors, retirant ses _khalkhal_ sonores, Taalith sortit dans la cour toute blanche dans la lueur oblique de la lune, glissant sur le dallage, laissant les colonnades dans l’ombre bleue.
Comme en rêve, Taalith murmura: «Il doit être tard!»
Enfiévrée, tremblante, elle appuya son front brûlant contre le marbre froid d’une colonne... Une insupportable douleur serrait sa gorge, un sanglot muet qui la secouait toute, sans une larme.
Les ornements de corail de son diadème eurent un faible cliquetis contre la pierre... Alors Taalith tressaillit, se redressa, très pâle.
Dans un coin, le vieux puits maure sommeillait, abîme étroit et sans fond.
Elle se pencha un instant sur le mystère noir du trou... Puis, elle monta sur la margelle usée. Un instant, elle apparut ainsi, toute droite dans la gloire lunaire, comme une idole argentée.
Elle ferma les yeux, un murmure pieux d’Islam remua ses lèvres, et elle se laissa tomber, dans l’ombre d’en dessous, avec un frôlement de soie, un cliquetis de bijoux. Un choc mat, un clapotis lointain: l’eau noire, le monstre, léchait les parois gluantes... Puis, tout se tut.
Taalith, parée en épousée, avait disparu. Tous l’accusèrent de s’être enfuie pour aller se prostituer dans les bouges de la Casbah.
Mais Zouïna, hagarde, vieillie, devina la vérité et supplia qu’on la descendît dans le puits au bout d’une corde. Devant cette incessante prière qui semblait de la folie, l’autorité fit murer le puits. Alors, Zouïna s’arracha les ongles et la chair des mains contre la pierre, hurlant pendant des jours le nom chéri: Taalith!
On chercha au dehors, en vain. Alors, on rouvrit le gouffre, un homme descendit, trouva Taalith qui flottait...
On ramena le cadavre sur les dalles blanches, et le soleil discret du soir ralluma des lueurs roses sur les bijoux enserrant encore les chairs boursouflées, verdâtres, toute l’immonde pourriture qui avait été Taalith...
PLEURS D’AMANDIERS
A Maxime Noiré, le peintre des horizons en feu et des amandiers en pleurs.