Part 8
Jamais propos ne tomba plus à pic; je fus aussitôt éclairé par lui sur mon tourment singulier: si je n’avais su par quel bout prendre le moindre écrit sur Paul Valéry, pour qui j’ai cependant tant de «goût», c’est que j’appartiens tout juste au genre d’hommes sur qui il ne saurait lui-même «point du tout écrire».
Nous sommes situés aux antipodes. Je ne prétends point par là que je sache m’y prendre pour «faire des personnages» ni pour «donner la vie»; mais ces deux opérations, qui d’ailleurs se confondent, sont précisément de celles qui, en littérature, toujours m’intéressent le plus. Je me laisse même entraîner, dans mes moments d’exagération, jusqu’à soutenir qu’hormis elles il y a peu de choses qui vaillent, et j’aurai le front de confesser ici qu’en de nombreux instants de méditation je me suis demandé, tout bas, si la conception de la plus forte pensée ou si la création de Don Quichotte, d’Hamlet (abstraction faite du vers), d’Alceste, de Candide (abstraction faite de la prose), de Valmont, de Julien Sorel, du curé de Tours ou du baron Hulot, n’avait pas plus de poids aux yeux du souverain juge que la plus parfaite musique de mots bien choisis, bien enchâssés et comptés. Je ne soutiens pas cette opinion, je dis qu’elle m’a tenté comme un démon, à des heures d’angoisse. Et je me permets de l’exprimer à l’occasion d’un dire de Paul Valéry, parce que je trouve en pareille antithèse une occasion merveilleuse à projeter de la lumière sur maints désaccords qui troublent les esprits, et parce qu’elle peut provoquer de précieuses opinions de notre cher Valéry lui-même.
Musique, musique! Il n’est pour l’heure question que de ces vibrations du son, plus ou moins «pures», plus ou moins réglées ou interrompues à des intervalles imités de ceux de la respiration humaine ou des démarches de la raison. Et ce jeu des muses ou des anges a des répercussions dans tout l’être humain. Je n’y contredis certes pas, et je crois l’éprouver tout comme un autre. Mais à ce compte, une mesure de la _Cinquième Symphonie_, une phrase de la _Sonate à Kreutzer_, ou le divin accent de la fille du Rhin sortant des ondes au long bruit monotone, me produit encore plus d’effet que:
_La fille de Minos et de Pasiphaé_,
que
_Dans l’Orient désert_...
ou que
_Je demeurai longtemps errant dans Césarée_,
dont la splendeur cependant me contracte la gorge au point de m’empêcher de lire à haute voix ces admirables vers. Si le vers est toute musique et uniquement musique, la musique l’écrase: s’il n’est que musique et raison, il diminue la raison et ne vaut pas la musique.
D’autre part, la métaphore nous tient actuellement tout pantelants; la qualité d’une _image_ semble l’emporter sur le total du meilleur livre. Nous accorderons plus volontiers le génie à l’auteur qui nous ravit par une comparaison heureuse, qu’à celui qui a fixé des caractères, deviné les jeux subtils des passions humaines, ou arrêté, dans la composition d’un tableau parfait, les lignes mouvantes de son temps. Or je me demande, puisqu’on accorde tant de crédit à l’_image_, pourquoi tant d’incompréhension ou de dédain pour la création de la figure humaine typique dans le roman ou le théâtre, laquelle est précisément l’image par excellence, la métaphore la plus éblouissante, attendu qu’elle ramasse en une seule tête les innombrables unités qui composent une nation, une civilisation, voire l’humanité elle-même et en outre: _les idées_. Elle est le résumé des individualités, mais elle est aussi un agglomérat d’_idées_. Pour «donner la vie», pour «faire un personnage» qui tienne debout, qui soit durable, qui soit plus vrai qu’un homme, qui soit parfois immortel, il faut avoir intégré en sa substance, souvent inapparentes à un premier examen, beaucoup sinon toutes les idées que les philosophes élèvent sur les autels, dans leurs livres en apparence d’autant plus sérieux qu’ils semblent s’éloigner de la vie familière. Il y a, succinctes fois, autant d’idées dans un bon roman ou dans une bonne pièce, où pas une idée n’est exprimée, que dans les traités les plus doctes et les plus importants pour les foules crédules. Elles y sont à l’état de symboles; elles s’y élèvent jusqu’à la poésie. Elles y sont égales à la _raison_, sans quoi «le personnage» ni l’œuvre n’amassent ni valeur ni stabilité. Nous nous pâmons sur des systèmes philosophiques infiniment ingénieux, quelques-uns nouveaux, et qui, au bout de vingt ans, sont dépassés, ruinés, ou ridicules. Mais un type romanesque (je ne parle pas du roman dit d’action ou d’aventures) a plus de chances de subsister qu’un système. Quand, par quelque veine, il tient du génie, alors il s’agrandit avec le temps, il emprunte aux époques pour lesquelles il n’était pas fait des éléments insoupçonnés de son temps à lui; et pour peu qu’il soit humain, il fait complètement peau neuve, il se prolonge, et il continue à agir indéfiniment. Quoi! c’est ce «personnage» qui serait, en littérature, moins digne qu’une idée, qu’une image, ou que l’habile modulation du souffle sur les pipeaux?
La vérité est simple. Il y a des esprits ouverts à l’abstraction et qui la peuvent pousser jusqu’à ses dernières conséquences, enivrés des voluptés qu’elle procure, et croisant sur leur chemin le concret sans daigner l’apercevoir. Et il y a des esprits que la chose concrète sollicite d’abord[27] et qui ne se font pas faute de la presser jusqu’à en faire jaillir la pépite d’or amalgamée à sa substance. Cependant, par l’image de cette pépite, j’entends quelque chose qui doit bien avoir rang, semble-t-il, dans le temple de l’intelligence; j’entends, par exemple, la psychologie, science du concret, moins noble d’apparence que le concept pur, mais sans laquelle il serait bien vain de philosopher, car elle est la science de la vie même. Et sans la sociologie qu’elle rend possible et le foyer familial qu’elle rend habitable, comment s’élèveraient les métaphysiciens et les architectes? Et par cette pépite j’entends encore les essais historiques, qui ne sont que la psychologie des peuples et qui sont tous pétris de la vile matière humaine. Et j’entends toute cette puissance littéraire _réaliste_ qui va de l’_Odyssée_ aux grands moralistes des seizième, dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles (Charron, Montaigne, Rabelais, Pascal, Racine, Molière, Montesquieu, Diderot, Constant, Joubert, Balzac, etc.), composée non d’abstracteurs de quintessence ni d’intellectuels purs, mais d’observateurs bourgeois, humblement penchés sur la créature.
[27] Oserai-je faire remarquer que les premiers exécutent une opération «unilatérale»? Ils échafaudent leurs éblouissants concepts comme on peut édifier, paraît-il, toute une géométrie sur un axiome arbitraire. Ils ne rencontrent jamais cet ennemi terrible que tout artiste doit dompter et réduire à l’état d’ami, et qu’on peut appeler la résistance de la matière. Il n’y a art qu’où il y a matière asservie. Or la matière, pour l’écrivain auteur de fiction, c’est précisément la nature humaine, complexe amalgame d’os et de chair, de sentiments et d’instincts, d’hérédités obscures et d’imprévisibles surprises, d’esprits enfin, dont la puanteur animale inspire des répugnances excessives ou regrettables à ceux qui n’œuvrent que dans l’ineffable. (Note de R. B.)
Je me suis laissé entraîner à cette longue digression parce qu’elle m’était fournie par Paul Valéry lui-même, parce que je me reconnaissais un peu indigne de parler convenablement, ou, si l’on préfère, directement, d’un esprit aussi subtil, aussi perçant, aussi fort, enfin parce que la question soulevée par mon nouveau confrère me paraît d’importance, comme presque tout ce qu’il soulève en ayant l’air, pour ainsi dire, de se jouer.
Valéry, en effet, n’est pas de ces auteurs qui se posent et s’imposent. Il émet une timide voix à laquelle encore il a préféré vingt-cinq ans de silence. On l’entend, on s’étonne, on crie merveille, et c’est lui qui est étonné. Il n’annonce point qu’il porte une œuvre et qu’il va nous la jeter à la face. Il écoute avec politesse les solliciteurs. On lui demande de publier: il dit qu’il n’a rien ou ne connaît point le sujet, cependant il accepte par condescendance. Et il se trouve que tous les travaux ainsi exécutés sont comme des joyaux longtemps enfermés dans une caverne sombre. Ils sont d’abord exprimés dans une langue totalement étrangère aux impuretés des novateurs, dans une langue qui annoncerait plutôt des pensers anciens et qui vous cause la surprise de goûter, au contraire, des pensers entièrement nouveaux et dont la hardiesse s’enveloppe d’une sorte d’ingénuité savoureuse, non voulue, naturelle, exquise. Il pourrait être le plus agréable des essayistes, et il rejoint, sans pause, les philosophes les plus ardus et les plus vigoureux. Une âme de poète donne, à mon avis, non un charme, mais une puissance, une étendue à tous ses écrits.
S’il est un homme à qui on doive passer la manière un peu désinvolte dont il traite les créatures vivantes de l’imagination, c’est bien lui, car il en fournit la compensation à sa manière. Ai-je fait suffisamment entendre que je vois en Paul Valéry un écrivain qui, sans briser aucune des traditionnelles formules de la langue, a exprimé admirablement les choses les plus difficiles, les plus inattendues, les plus originales?
NOTES DIVERSES[28]
[28] Extraites des carnets et du fichier de René Boylesve. Beaucoup, et même des plus anciennes, portent comme titre: _Pour une étude sur le roman_. On les a placées autant que possible dans l’ordre chronologique, en se guidant, lorsque les dates manquent, sur l’écriture de l’auteur et sur le genre de papier dont il a usé.
1900.
«Si l’on considère presque toutes les comédies et les romans, on n’y trouve guère autre chose que des passions vicieuses, embellies d’un certain fard qui les rend agréables aux yeux du monde.»
Réfléchir à cette pensée de Nicole, et voir si de tout temps l’art de la littérature d’imagination n’a pas consisté dans le goût paradoxal de faire admettre au lecteur quelque chose qui l’étonne. Tour de force chez l’artiste (du poète à l’acrobate), et plaisir chez le lecteur, provenant de la «surprise» qui est presque toujours par exemple la cause du rire. Grand attrait pour les personnages vicieux et en même temps sympathiques, les beaux gredins (fondement du théâtre, de Guignol, de l’opérette moderne, etc.).
C’est par faiblesse, par veulerie, par absence d’art, que les mauvais romanciers modernes ont accoutumé le public à ne plus aimer que le personnage orné de toutes les vertus: c’est là entretenir l’inertie de l’esprit du lecteur, qui devrait être violenté, gagné par le prestige de l’adresse. Au fond on aime assez être vaincu, ou plutôt absorber quelque aliment nouveau dont le goût premièrement vous blesse, mais que la nature, conservatrice souveraine et au même degré révolutionnaire, vous impose à votre insu.
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Le roman n’est pas de l’histoire à proprement parler.
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1902.
Cette pensée de Dürer, que je pourrais presque mettre en épigraphe: «Regarde attentivement la nature, dirige-toi d’après elle, et ne t’en écarte point, t’imaginant que tu trouveras mieux par toi-même. Ce serait une illusion; l’art est vraiment caché dans la nature; celui qui peut l’en tirer la possédera.»
Et comment? Dürer répond lui-même: «Par le trésor mystérieux amassé au fond du cœur.»
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Il me semble qu’on s’habitue à l’idée que pour faire un roman, il suffit d’être habile, ou bien informé. Il faut être _artiste_. On ne commet pas la même erreur vis-à-vis d’un tableau fait avec compétence ou d’un opéra adroit.--Ne la commet-on pas?
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Sur le lieu commun, c’est-à-dire sur la vanité de vouloir se singulariser, sur la fausse originalité qu’est l’originalité voulue. Les plus beaux génies sont-ils ceux qui ont tout révolutionné? Shakespeare? Dante? Molière? Gœthe? Importance de la _forme_.
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Principe de _permanence_. En littérature, ne s’attacher qu’à ce qui représente un élément permanent. Ne s’attacher qu’aux gens dévoués au caractère permanent du pays. Les individus ne sont jamais attachés à la permanence de quoi que ce soit, parce qu’ils peuvent toujours louvoyer et se fourvoyer: les hommes réunis en _corps_, seuls, ou plus exactement les _corps_ sociaux sont dévoués à la permanence de la nation.
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1902.
Je cherche une œuvre «fraîche», une œuvre où il y ait de la jeunesse, mais tous les débutants ont la prétention, non de faire un chef-d’œuvre, mais de faire «le chef-d’œuvre» du siècle. Ils sont fanés par la prétention, ils méprisent le sourire.
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1902.
A propos de l’impersonnalité, relire l’article de Brunetière sur Taine (_Revue des Deux Mondes_, 1er sept. 1902). Voir ce même article sur le but de la littérature, comme de l’art, qui est de _plaire_, et par conséquent d’exciter la sensibilité _personnelle_. Et à propos du paragraphe de la science dans le roman, le développement des recherches de Taine qui, ayant cru à l’existence d’un critérium naturel, scientifique, pour juger l’homme, est bien obligé d’admettre un critérium _moral_: le règne humain est, selon Pascal, «un empire dans la nature». Taine aurait démontré l’insuffisance de la conception matérialiste de l’histoire.
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Que l’œuvre d’art soit l’expression d’une personnalité, soit! mais non l’ivresse de cette expression, mais non la débauche de la personnalité. Il y faut encore tenir compte de la société au milieu de quoi l’on écrit. La contrainte qu’impose le sentiment que l’on n’écrit pas pour soi seul--et Dieu sait s’ils le savent qu’ils n’écrivent pas pour eux seuls, mais bien pour se répandre à centaines de mille!--ne fait que clarifier, purifier, ordonner ce que l’explosion forcenée de la personnalité peut enfermer de dément, de caduc. (Exemples: Victor Hugo, Zola.)
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Zola écrit (_Haines_, p. 65): «Une œuvre est simplement une libre et haute manifestation d’une personnalité... Je me plais à considérer une œuvre d’art comme un fait isolé qui se produit, à l’étudier comme un cas curieux qui vient de se manifester dans l’intelligence de l’homme.»
Autant dire qu’on se plaît à un musée tératologique.
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On nous parle de libre expression de la personnalité, mais elle a toujours existé, et principalement aux époques de discipline. Quoi de plus varié, de plus original, et certes de plus libre que les œuvres littéraires du dix-septième siècle? D’ailleurs, la discipline existe toujours; l’esprit semble la rechercher avec plus d’avidité que la liberté, mais il ne l’avoue pas; lorsqu’il n’y a plus discipline sociale, il y a discipline d’école, influence. Rien de moins libre que toute l’école issue de Flaubert, dont pas un élève qui ne se réclame de liberté d’expression, de personnalité libre.
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Il y a encore la question de la _science_, sottise dont les petits jeunes gens et les imbéciles nous rabattent les oreilles. La science qui doit transformer le roman!
On cite la lettre de Flaubert: «La littérature prendra de plus en plus les allures de la science; elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique.» Et on ne s’aperçoit pas que le second membre de phrase corrige précisément le premier. La littérature sera exposante, c’est l’impartialité, l’erreur de Flaubert simplement; c’est assez qu’il ait commis celle-là. Mais il n’a pas dit que la littérature serait, comme a prétendu l’être celle de Zola, enseignante (chemin de fer, mines).
Ne pas oublier la phrase de Zola: «Le roman expérimental est une conséquence de l’évolution scientifique du siècle... Il substitue à l’étude de l’homme abstrait, de l’homme métaphysique, l’étude de l’homme naturel, soumis aux lois physico-chimiques et déterminé par les influences du milieu; il est, en un mot, la littérature de notre âge scientifique, comme la littérature classique et romantique a correspondu à un âge de scholastique et de théologie.»
C’est une réclame électorale! La connaissance de l’esprit humain, qui est le propre de toute littérature sans épithète, n’est pas accrue par le bagage scientifique: elle est un don d’abord, et elle s’augmente par la vue quotidienne des hommes. Encore n’est-elle rien, même telle, sans l’âme artiste qui seule donne à l’œuvre sa valeur. Le vrai savant ne fera pas de romans. Le demi-savant, embarrassé de son bagage, sera très gauche à rendre ce qu’il eût attrapé du premier coup sans cela.
Voyez-vous Shakespeare, Molière, Cervantès, Aristophane, Homère, étudiant l’homme soumis aux lois physico-chimiques? Et Racine, écrivant à une époque «scholastique», a peut-être tout de même poussé l’étude de l’homme et de la femme un peu plus loin que M. Zola!
Les théories scientifiques appliquées à l’homme sont tout ce qu’il y a de plus éphémère. En s’armant d’elles pour illustrer l’homme, on illustre la théorie qui, au bout de dix ans, est caduque. Mais le jeune homme ignorant qui décrit les maux de son cœur, crée un chef-d’œuvre éternel.
La science, en littérature, est bonne tout au plus à inspirer une passion, une foi religieuse. Toute foi, en un sens, est bonne, parce qu’elle rend actif et tire de l’homme tout ce qu’il peut donner.
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Septembre 1903.
Faire un travail sur la vérité romanesque, et se souvenir de ce que dit Eugène Delacroix (_Journal_, II, 264) à propos des nouvelles de Gogol, comparativement aux romans de Voltaire, à _Don Quichotte_, à _Gil Blas_, etc. Dans le moderne, vérité dans les détails, et affabulation invraisemblable. Dans les grands auteurs anciens, peu de souci de la variété des détails, mais vérité supérieure qui rend tout vraisemblable.
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_La vérité littéraire_[29].--Bien peu de personnes sont en état d’apprécier une œuvre d’art en tant qu’elle est une œuvre d’art, mais tout le monde est autorisé à déclarer: «Cette œuvre est _vraie_ ou elle ne l’est pas.» Très peu de gens ont le sens du beau, tout le monde a ou croit avoir le sens du _vrai_. La vérité, si difficile à démêler de l’erreur en justice, en histoire, et dans les paroles mêmes de nos femmes et de nos enfants, la vérité est ce qui se discerne le plus aisément dans l’œuvre d’art. La vérité, c’est, dans l’œuvre d’art, l’élément sur quoi chacun se précipite, c’est le point de vue de tout le monde, c’est le point de vue bourgeois, c’est le point de vue commun. N’en pas conclure qu’il soit méprisable.
[29] Nous plaçons ici ce fragment inachevé, qui semble répondre à l’intention formulée par l’auteur dans la note précédente.
Il est irritant pour les artistes, précisément parce qu’ils savent ou sentent que c’est un point de vue où il ne faut pas manquer de se placer, parce qu’ils remarquent que la plupart des citoyens s’y placent en effet, et que c’est cependant de cette position-là que les plus fortes inepties sont dites.
Le point de vue idéaliste fournit moins de sottises, d’abord parce que tout le monde n’est pas capable de s’y placer: il faut avoir des «aspirations», concevoir quelque chose d’autre que ce qui est--si médiocre que soit la conception,--et il faut aussi avoir le courage ou la naïveté de dire tout haut que l’on conçoit cela et qu’on a des aspirations. Mais le point de vue de la vérité, c’est le point de vue des «esprits scientifiques» sinon des savants, c’est celui des personnes qui ne s’en laissent pas conter, qui ne s’«emballent pas», c’est aussi celui des hommes spirituels, des malins, des loustics, des «rongeurs». Il réunit ceux qui semblent le mieux désignés pour porter un jugement ferme et ceux qui, par la tournure même de leur esprit tatillon, satirique, ou méchant, ne laissent aucun défaut inaperçu; enfin ce sont les gens qu’on écoute, soit parce que leur jargon en impose, soit parce que l’instinct destructeur--qui est indirectement un des principaux éléments de conservation du monde--est éminemment contagieux. Le monsieur qui vous dit: «Les lois de la perspective sont violées en tel endroit du tableau que vous qualifiez chef-d’œuvre», ou: «Tel vers superbe de Hérédia n’est pas la traduction rigoureuse des observations astronomiques», acquiert par de telles paroles un prestige sûr: il a troublé des esprits peu analytiques mais sensibles qu’une certaine beauté touchait, il a rompu leur élan; plus vif était leur entraînement naturel et plus vif leur dépit momentané d’être arrêtés, plus complète sera demain, ou dans huit jours, la victoire du grincheux bien averti qui leur a désigné dans un coin du chef-d’œuvre la tare!
--Au nom de la Vérité je vous arrête!
Arrêtons-nous. La Vérité en vaut en effet bien la peine. Et tout le monde conviendra que le plus beau des artistes, qui peignant la nature n’a pas pris la peine de s’informer de ses lois, est en défaut. Mais tous les hommes de sens et de culture conviendront également que de pareils défauts on en voit dans les chefs-d’œuvre les plus incontestés, que ce sont des taches, oui--il y en a bien sur le soleil,--mais que ce n’est point par là que l’on condamne une œuvre d’art. Pourquoi? Parce que l’œuvre est faite _essentiellement_ d’autre chose que d’exactitude et que de l’observance des lois de la nature et même des lois propres à tel art. Et qu’est-ce donc que cette autre chose? Ah! si on pouvait le dire, il y aurait des professeurs d’art comme il y en a du métier nécessaire à l’artiste, et l’on vous apprendrait à être un bel écrivain comme on vous apprend à dessiner une belle académie. Cette autre chose, c’est l’art même, c’est le don de la Fée qui ne s’acquiert ni ne s’achète, c’est le secret personnel à l’artiste--et que lui-même souvent ignore--, c’est le désespoir du critique, c’est la beauté. J’ai lu bien des savants traités sur le Beau, je ne sais pas encore ce que c’est que le Beau. Mais avant d’avoir lu ces dissertations, je savais ce que le Beau assurément n’est pas: il n’est pas la réalité.