Part 7
Il faut surtout ne pas s’exagérer le péril, ni croire qu’il est nouveau, qu’il date de nos jours. S’il comporte un élément neuf, ce serait celui-ci, et il est important: durant des siècles, les circonstances ont permis à la France de se comporter comme une personne qui vit chez elle, en sa gentilhommière aux murs épais, et qui, si elle a fort souci de ce que diront ses proches, fait bon marché d’une opinion étrangère. La nécessité d’une grande solidarité interalliée autant que le rôle éclatant que vient de jouer notre pays dans l’univers, nous obligent à un surcroît de tenue: ce ne sont plus des siècles du haut de trois pyramides, ce sont «quarante» États qui nous contemplent!... Toutes les nations sont avides de connaître nos livres afin de nous connaître mieux, car nous avions fait tout le possible pour être méconnus; nous ne parlons plus dans le privé; nous sommes devant un immense public. Si jamais une littérature de société fut opportune, c’est bien aujourd’hui, encore ne s’agit-il plus d’une société polie et sous le contrôle d’une femme de qualité, mais de la société mondiale et sous le contrôle de la conscience humaine.
De ceci étant avertis une bonne fois, que devons-nous faire? Eh bien, je vous l’affirme après mûre réflexion: nous ne devons pas nous laisser gêner par cette grande idée, jusqu’à nous en trouver entravés dans nos facultés créatrices. Un écrivain français qui cesse de croire qu’il est libre, altère par ce fait même l’intégrité et la fécondité de son génie. Et, d’autre part, toute velléité de se guinder pour parler trop bien, ou de s’enfler pour parler aux peuples divers, risque de faire perdre à l’esprit français sa fleur même, avec son parfum, c’est-à-dire ce qui nous rend agréables et partant assimilables à tous.
L’idée de notre responsabilité devant le monde, il convient de la poser et de l’inscrire sur un lisible écriteau à l’entrée de la grande voie littéraire. Mais si nous sommes sans chimères, force nous sera de reconnaître qu’il y a chance que cette invitation à la gravité ne trouble pas plus le démon qui frémit chez l’écrivain, que ne l’ont fait dans le passé le prestige de la loi religieuse, la morale commune, ou les cachots de la Bastille. Ne nous leurrons pas: la littérature, et celle des meilleurs, au point de vue des mœurs et des idées, reste la matière en fusion qui entretient la chaleur du globe et sans laquelle celui-ci périrait, mais qui, çà et là aussi, produit des puanteurs de solfatares, ou soulève le redoutable panache d’un Vésuve d’où s’échappera sans aucun doute, à des intervalles inégaux, et la pierre qui lapide le promeneur insouciant et la lave qui ensevelit le village tranquille.
Et alors, me direz-vous, vous constatez tout cela et vous ne sonnez pas la cloche d’alarme? Si fait! Je la sonne, et je vous dis: «Méfiez-vous d’une littérature qui ne fait qu’exploiter le caractère attrayant du danger.» Mais je vous dis plus haut encore: «Conservez devant la littérature comme devant la vie tout votre sang-froid; apprenez à discerner ce qui n’est qu’appât mercantile et ce qui sous des épines, même vénéneuses, contient le fruit savoureux et nutritif.»
Ne nous alarmons pas, et songeons que nos ancêtres littéraires les plus honorés eux-mêmes furent dangereux.
Ni les fabliaux du moyen âge, ni les _Quinze Joyes de mariage_, ni les _Contes de la reine de Navarre_, ni Marot, ni Villon, ne sont œuvrettes candides ou maîtres innocents! Rabelais, opulent artiste, grand par le verbe comme par l’esprit, est-il un auteur pour demoiselles? Croyez-vous que la sublime férocité de l’écrivain des _Provinciales_ trouverait seulement accès aujourd’hui en nos revues littéraires de tout repos? Je me souviens d’avoir entendu dire à une femme aussi sainte qu’érudite et qu’excellent juge: que certains _Contes_ de Perrault étaient d’une parfaite immoralité... Et le père de _Phèdre_, qui passe pour ange de douceur à cause de la suavité de ses sons, quelle torche furieuse il promène dans les plus noires ténèbres du cœur! Si nous brûlions _Manon Lescaut_, _René_, _Adolphe_, _le Rouge et le Noir_, et dans Balzac ne fût-ce que les pages concernant le baron Hulot, enfin _Madame Bovary_, que resterait-il de ce qui fit la gloire du roman français moderne?
Le mal n’est pas de rendre les passions ni les vices de l’humanité ni même d’exprimer des idées subversives. Car l’hygiène véritable n’est pas d’ignorer le mal ou de le nier, mais d’être armé pour le combattre. Le mal pour un écrivain, c’est d’avoir une vilaine âme et, ce qui est pire, une âme nulle. Si je vous supplie de ne point vous laisser épouvanter par la littérature que je reconnais moi-même dangereuse, c’est que je sais trop que la crainte qu’elle inspire peut provoquer par réaction, et provoquer tout naturellement chez les plus honnêtes gens, le goût d’une littérature dont le caractère essentiel consisterait à n’être pas dangereuse. Je ne blâme point cette dernière, et, sans nul doute, elle est nécessaire pour la plupart des esprits non avertis qui ont le louable désir de lire et qui ne savent pas réagir contre les sujets de lecture; ce genre de littérature nous épargne la lutte, et il donne momentanément satisfaction à un besoin du bien, du beau, du bon, qui est au cœur secret de beaucoup d’entre nous. Mais il est à craindre que l’illusion optimiste qu’il répand sur la vie, n’émousse nos moyens naturels de défense, n’atrophie nos muscles de guerre, n’abolisse en nous ce sens critique, cette verve de combat, qui, eux, engendrent la féconde satire et la «vraie comédie», celle qu’un bourgeois de Paris reconnut à l’audition d’une des premières pièces de Molière, c’est-à-dire une des manifestations les plus propres du génie français.
Je ne sais pourquoi le sens critique est généralement pris en mauvaise part. On le confond avec l’esprit de dénigrement et avec la méchanceté, alors qu’il n’est que l’esprit de justice appliqué aux choses de l’ordre moral. Il est la preuve même de la vitalité d’un sujet, le témoignage de sa réaction ou de ses réflexes normaux sous le choc des événements ou des idées. Cette fâcheuse interprétation a été jusqu’à jeter sa suspicion sur la critique proprement dite, que certains croient un genre inférieur, alors que la littérature elle-même, comme la philosophie, comme la science, ne sont qu’à base de critique ou ne sont rien qui vaille.
Ce que nous sommes en droit de demander à un écrivain, ce n’est pas d’être anodin, c’est d’être honnête homme. Ce n’est pas en vous présentant des exemples magnifiques, des caractères droits, des actes irréprochables, en un mot une vie idéale, qu’il se montrera un compagnon de fréquentation sûre. C’est en sachant vous inspirer du spectacle de la vie telle qu’elle est, avec ses malignités, ses petitesses et ses vertus aussi, mêlées, un tableau dont la franchise d’exécution nous invite à d’innombrables réflexions fécondes. Le bon écrivain ne doit pas solliciter votre approbation constante ni surtout immédiate, il doit solliciter votre collaboration. Il faut qu’en le lisant vous vous disiez: «J’ai vu des gens ainsi faits... J’ai vu des situations pareilles. Mais ni ces gens ni ces situations ne m’avaient pareillement donné à penser.»
Notre but commun, que nous soyons partisans de l’une ou de l’autre littérature, c’est d’instruire, d’embellir, de fortifier et d’élever les âmes. Une école qui est de vieille tradition, et respectable, croit y parvenir en ne vous présentant que des âmes cristallines, que l’on met violemment en opposition avec des chenapans et des traîtres farouches. Cela est peut-être très bien, mais me semble ne vous faire que peu d’honneur; et n’est-ce pas vous traiter en enfants assis devant le théâtre de Guignol? Une autre, plus confiante en la qualité de vos esprits, sans vous tenir en lisière, vous laisse libres de vous mouvoir au milieu des diverses conditions humaines, où vous êtes témoins que l’injustice n’est pas infailliblement étouffée et que la vertu n’a pas toujours la récompense qu’elle mérite. A vous, lecteurs, stimulés par le spectacle peu satisfaisant du réel, d’opérer en votre cœur le rétablissement nécessaire et de concevoir un désir plus efficace de redresser les torts, que vous ne l’eussiez fait si vous aviez vu l’écrivain, à la fin de son livre, pratiquer lui-même la solennelle opération du jugement dernier: placer les bons dans la gloire éternelle et précipiter les méchants dans les gouffres infernaux.
Dans l’une et l’autre littérature, l’idéalisme doit demeurer le noble but que l’on se propose. Dans l’une, c’est l’écrivain qui s’en arroge tout le mérite; dans l’autre, il vous oblige à juger vous-mêmes, à discuter, à exercer vos intelligences et vos facultés généreuses, à tirer du désordre l’amour de l’ordre, et de l’imparfait l’appétit du mieux; il fait l’honneur aux citoyens de les constituer en jury; il s’adresse non à des marmots, mais à des hommes; il veut, il veut surtout, vous traiter non en troupeau de douces brebis, auxquelles il ne s’agirait que de fournir l’herbe préférée, mais en êtres intelligents. Si la littérature n’avait pas pour fin de nous rendre plus riches en toutes les sortes de biens moraux et notamment en intelligence, elle serait la plus vaine des manies. Être intelligent, ce n’est pas, en France, seulement adopter les conclusions d’un personnage présumé supérieur, c’est juger pièces en main. La littérature française, la romanesque en particulier,--j’entends la bonne, c’est-à-dire celle qui dérive de la verve de nos incomparables moralistes,--la littérature se propose de vous faire passer entre les mains au moins un aperçu de toutes ces pièces; l’écrivain projette sur elles une lumière plus claire que le jour, et il semble bien n’avoir qu’un tout petit mot de commentaire à ajouter; c’est: «Voilà.» J’avoue que j’aime, lorsque je suis moi-même public, que l’on me traite de cette façon et qu’on veuille laisser mon verdict tout à fait indépendant.
Je pense vous avoir montré en quelle mesure l’homme de lettres est un être inquiétant et qui mérite au premier abord toute méfiance. Ce conteur plein d’attraits a pour devoir d’exciter, voire de mettre en alerte vos facultés critiques. Si grand que soit chez lui le respect de la morale et de la conservation sociale, il est presque, par définition, un agitateur, puisqu’il doit soulever vos pensées comme vos sentiments. C’est un sonneur de cloches, il éveille, il anime, il ébranle, et l’élixir qu’il place s’appelle la quintessence de vie. Par les éléments de nouveauté qu’il vous présente, il vous heurte, il vous choque, il vous scandalise quelquefois; mais, vous contraignant à juger, il obtient de vous la plus haute en même temps qu’une des plus difficiles opérations de l’esprit. Il fait de chacun de vous un petit Prométhée qui dérobe un peu du feu du ciel. Une action si hardie ne s’accomplit pas sans risque. Mais, devant la splendeur du résultat, bien couard celui qui hésiterait.
Il va sans dire que ce n’est pas l’audace inconsidérée ou attentatoire aux mœurs que je recommande au public français, trop justement écœuré des procédés dits «naturalistes», en général fort pauvres en esprit; c’est la simple bravoure accompagnée de belle humeur, ou c’est, si vous voulez, l’absence de pruderie et le courage de la discussion qui nous sont d’ailleurs pour ainsi dire instinctifs. Ce que je considère comme un devoir de préconiser, c’est le maintien de notre illustre renommée d’écrivains libres. Que nous venions par malheur à la perdre, la littérature française en serait diminuée.
UN GENRE LITTÉRAIRE EN DANGER: LE ROMAN[24]
[24] Octobre 1924. Paru dans _la Revue de France_.
La question posée récemment par Marcel Prévost: «Les femmes lisent-elles?» a suscité d’innombrables réflexions. Celles-ci ont très vite dépassé les limites de la question, ou, plus exactement, ont prouvé que la question était posée tout à fait à propos, et qu’elle était des plus fécondes.
Les réflexions se sont portées sur «la lecture» en soi, thème fertile[25]. Et, comme on croit généralement que le roman est le genre le plus lu, les réflexions ont été attirées vers le roman.
[25] Que l’on relise à ce propos la préface de _Sésame et les Lys_ (Mercure de France, 1906) ainsi que les précieuses notes ajoutées par Marcel Proust à la traduction du livre de Ruskin. (Note de R. B.)
Je crois, pour ma part, que certains traités de vulgarisation scientifique, et touchant principalement l’astronomie, sont dévorés avec une ardeur plus fervente que le roman. Et on en pourrait probablement dire autant des ouvrages de mystique,--toujours d’allure scientifique,--qui abordent les problèmes de l’au-delà. Ces livres sont lus, relus--et par les femmes!--et honorés dans les demeures, ce qui n’arrive que bien exceptionnellement au roman. Mais enfin, le plus grand débit de livres, sur le marché, étant en faveur du roman, il faut bien que, par des femmes ou par des hommes, le roman soit lu, parcouru, feuilleté tout au moins, si mince que soit le peu d’honneur en quoi on le tient.
Sur les raisons qui font que, bon gré mal gré, l’on s’attache à la lecture du roman, je me propose de revenir tout à l’heure. Mais il me semble qu’il y a un mot à dire sur un phénomène tout nouveau, qui, d’une part, contribue à une diffusion grandissante du roman, d’autre part--et cela semble contradictoire--à un plus grand discrédit du genre.
Car c’est un fait qu’on achète des romans, et en quantité, mais la plupart du temps sans respect pour l’objet de son emplette.--Je mets à part, bien entendu, les bibliophiles, dont le goût fournit des preuves souvent héroïques de sa sincérité. Je ne parle pas non plus des snobs, qui se jettent sur toute nouveauté bien lancée avec une piété crédule et touchante; ils constituent, somme toute, une minorité dans la clientèle nombreuse du roman.--On achète un roman pour y «chercher une sensation», pour y être heurté, bousculé, stupéfait, durant une soirée qui coûte moins cher que celle du Grand-Guignol, pour y trouver la confirmation écrite des idées discutées à table ou bien une source d’idées discutables à jeter dans la prochaine conversation, pour tuer le temps, ou simplement par habitude. Je connais des gens qui lisent énormément, qui lisent n’importe quoi, et qui à défaut de provision renouvelée relisent d’une âme égale ce qu’ils ont déjà lu. Beaucoup plus qu’on ne le croit, aussi, on lit pour apprendre, pour s’instruire. S’instruire par le roman? Oui, par le roman. D’où le succès du roman historique, géographique, et, encore une fois, d’apparence didactique. Si vous pouvez être scandalisé, c’est que vous êtes encore capable d’_apprendre_ quelque horreur qui vous avait été épargnée, ou tout au moins d’apprendre qu’il est possible d’exprimer publiquement une turpitude que vous croyiez réservée au huis-clos. Être édifié, c’est s’étonner d’une conception de la vie qui surpasse celle que votre modestie s’était faite.
De tels usages que l’on fait du livre le différencient-ils nettement du premier ustensile venu, que vous pourriez vous procurer au bazar de l’Hôtel-de-Ville ou dans une pharmacie, ou du résultat de l’audition d’un cours public, ou d’un sermon? En achetant un volume, vous n’avez fait qu’introduire chez vous un objet qui peut vous _servir_ à quelque chose. Le roman n’est pas pour vous une fin, une entité affectant votre intelligence ou votre cœur; il est un moyen, un intermédiaire quelconque, propres à vous faire passer d’un état à un autre, tout simplement. Vous pouvez le jeter comme un journal de la veille ou comme un linge sali.
Je sais que c’est la conception généralement adoptée. C’est celle de quelques-uns des maîtres du roman contemporain. C’est celle qui se fait jour dans le livre de Ruskin que je viens de citer en note; et, hélas! je vois bien que c’est au fond celle de Taine,--qui cependant a mis en honneur Stendhal,--de Taine qui a écrit sur le roman ces lignes que l’on ne rappelle pas assez: «Et si je pouvais choisir pour quelqu’un, entre tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos, de l’amitié, je n’en prendrais aucun: je voudrais qu’il fût artiste, écrivain plutôt qu’artiste, romancier plutôt qu’écrivain, et je croirais pour lui-même comme pour les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur et de plus beau.» (_Corresp._, II, 250.)
Je me demande si les romans qui font la gloire de la littérature: _Don Quichotte_, _la Princesse de Clèves_, _les Liaisons dangereuses_, _Candide_, _Adolphe_, _le Rouge_, _la Chartreuse_, _la Cousine Bette_, _Madame Bovary_ ou _l’Éducation sentimentale_, _Anna Karénine_, et même les plus fameux romans anglais, sont des œuvres d’utilité. Mais passons. L’opinion est celle-ci: le roman _sert_, il est destiné à servir, il sert aux besoins les plus variés; parmi les genres littéraires, il est le bon à tout faire. Cela ne contribue pas à le hausser dans l’estime publique, qui, en dépit de toutes ses fluctuations inévitables et même de sa croyance, n’ira jamais qu’à l’objet de luxe, superflu, désintéressé, ou tout au moins n’accordera jamais son adhésion passionnée qu’à des créations dont nos besoins, hormis le besoin esthétique, n’avaient absolument que faire: depuis la Vénus de Milo ou l’Apoxyomène jusqu’aux _Symphonies_ de Beethoven ou à Tristan, en passant par l’_Odyssée_, l’_Œdipe-Roi_, _Hamlet_, _la Ronde de nuit_, ou Versailles.
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Le roman, malgré sa vogue, ne doit donc pas aspirer aux lettres de noblesse. Malgré les qualités d’art par lui amplement méritées parfois, et qui lui ont été partout reconnues, il n’est pas le grand genre. Une tragédie, un bon petit livre de vers lui paraîtront toujours supérieurs.
La cause en est, je crois, chez nous du moins, au fait qu’il échappe, plus qu’aucune autre œuvre littéraire, aux règles. Il _a l’air_ d’être le genre le plus facile. Tout le monde ne met pas sur pied un ouvrage dramatique jouable; tout le monde ne s’astreint pas à rimer un millier d’alexandrins. Mais il est constant qu’aujourd’hui, à peu près tout le monde a écrit son roman. Les duchesses, les princesses, les comtesses, les bourgeoises, les actrices, les femmes galantes, les midinettes ou les dactylos, il y a une question que vous pouvez en tout état de cause leur poser sans risquer un impair, c’est: «Quand _le_ publiez-vous?» Toutes les petites Bovary de notre temps écrivent, et elles prennent volontiers pour sujet l’aventure de petits Flaubert.
On a posé l’étiquette «roman» sur des élucubrations de toutes qualités et de toutes sortes. La marchandise n’a pas tellement plu par elle-même, mais des commerçants ingénieux se sont avisés qu’on pouvait la soumettre au traitement de toute marchandise. Dès lors, la fureur de la publicité jointe à l’institution de nouveaux guides de la valeur littéraire, appelés «jurys», a soulevé une clientèle insoupçonnable. Et avec la faveur de l’article, sa production s’est accrue.
Celle-ci a pris de telles proportions, que non seulement les éditeurs, non seulement les membres des jurys, mais les critiques eux-mêmes, de qui la fonction est de lire et de juger les romans, se voient dans l’impossibilité de prendre connaissance des trois quarts de ceux qui leur sont envoyés. Un homme spécialement doué et lisant jour et nuit, ainsi que durant ses repas, ne parviendrait pas à en lire la moitié. En admettant qu’il survécût, quand pourrait-il écrire ses appréciations?
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Pareille extrémité a un aspect comique, mais elle comporte des conséquences très graves.
Nous ne sommes, après tout, que des hommes. En admettant que la bonne volonté soit totale, que la résistance physique et morale du critique soit à toute épreuve, elle ne le garantira pas, dans ces conditions, d’une lassitude. Dans la mesure même où il est consciencieux, il souffre de ne pouvoir, en un tel fatras, faire un choix motivé. Il atteint promptement l’écœurement, il conçoit malgré lui un certain dédain d’une matière si abondante, et il lui faut avoir un esprit trempé pour ne pas succomber à la tentation de discréditer lui-même une littérature à la portée du premier venu.
Nous serons témoins de cette extrémité, nous verrons des critiques professionnels, tout comme des hommes de lettres dont le jugement au moins verbal est sollicité tous les jours, sourire quand il sera question d’un roman, et réserver leur attention sérieuse pour des «genres» un peu plus rares.
Nous ne sommes pas éloignés du moment où, en pleine période de prospérité du roman, il deviendra nécessaire de prendre la défense du roman, de circonscrire son domaine propre au milieu de la production littéraire, d’en exclure la multitude des élucubrations qui ont usurpé son nom, d’énumérer les richesses artistiques ou intellectuelles qui ne peuvent éclore ou atteindre leur complet développement que sous la forme romanesque, de peser les qualités de ses richesses, en les comparant, par exemple, à celles de la poésie, de l’histoire, de l’essai ou de l’art dramatique; de prouver enfin, pièces en main, que le roman, si tard venu qu’il soit dans l’évolution des lettres, a peut-être rattrapé le temps perdu, en faisant, de la psychologie presque toute pure, sa chose, et en traitant, avec une liberté et une audace qui ne sont permises à aucun autre genre, l’enquête sur l’esprit et le cœur humain; enfin en poussant l’imitation de la vie en toutes ses complexités, sinuosités, incertitudes ou profondeurs, non pas à la ressemblance, mais jusqu’à cette transposition définitive qui est le vraisemblable,--le vraisemblable qui n’est la beauté d’aucun des autres genres et qui est probablement celle du roman.
Si les modernes ont surpassé les anciens, ce ne peut être que par la musique et par le roman, non parce que ces deux arts n’existèrent à peu près pas chez eux, mais parce qu’ils nous ont apporté des éléments inattendus. Et plus je réfléchis à la nouveauté propre au genre dit roman, plus je m’approche de cette conclusion: que cette acquisition consiste en la possibilité, unique à ce genre, de pouvoir s’affranchir des contraintes, de ne connaître ni temps, ni lieu, ni espace, ni cette convenance, extrêmement limitative, qu’impose la perception de l’œuvre par des auditeurs assemblés, ni cette unité de point de vue dont l’essai, grand ami de la liberté pourtant, s’affranchit mal, et d’être le seul qui, libre de s’adresser à la foule, le soit aussi de participer à ce qu’a de si exceptionnellement riche, en matière spirituelle, la causerie à voix basse, la confidence...
DE L’IDÉE PURE A LA FICTION[26]
[26] 1925. A propos de Paul Valéry.
On m’a fait l’honneur de me prier d’écrire ma pensée sur ce pur poète, sur cet esprit philosophique, et sur cet homme si particulièrement charmant. J’ai accepté d’emblée, parce que mon admiration pour lui est grande. Il le sait. Après quoi, j’ai éprouvé une difficulté à m’exécuter, qui allait jusqu’à me paraître insoluble; j’étais gêné; je doutais non de l’excellence de mon sujet, mais de moi; je désespérais, lorsque m’arriva un livre tout frais éclos. Il contenait une préface de Paul Valéry! Cette préface contenait quinze lignes qui précisément expliquaient mon cas. Les voici:
«Il y a un abîme entre une impression et une expression. Je puis goûter bien des choses dont je ne saurais point du tout écrire... Je prise et je révère ce grand art (le roman), mais je ne fais mystère de m’y connaître peu. C’est un genre fondé sur une manière de voir les hommes qui ne m’est point naturelle. Je ne sais comment on s’y prend pour faire des _personnages_... Les romanciers donnent la vie, et je ne cherche, dans un certain sens, qu’à l’éliminer. Cette optique singulière m’interdit de juger raisonnablement quoi que ce soit en matière de roman, de théâtre, de politique, et même d’histoire, bref en tous ces genres de travaux qui prennent l’homme apparent pour unité ou élément de leurs combinaisons.»