Part 6
Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous prenons part. Or l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le contour immuable des choses qui changent sans répit.
Antagonisme de l’art et de la vie.
Par contre on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les sociétés humaines, et ce serait l’_économie_. L’art, comme l’a dit Mithouard, est «une sublime économie». C’est la définition la plus vraie que je sache. L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible et parce qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un seul point, de tout notre plomb qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a petit art; où il y a prodigue, il y a pauvre homme.
J’explique par un sentiment de la règle artistique mon aversion personnelle pour la bohème. Elle peut coexister avec le génie, mais non pas sans lui nuire. On voit des bohèmes, comme La Fontaine, qui pratiquent la plus sévère économie dans leur art. Mais, sont-ce des bohèmes? Ce sont avant tout des esprits amoureux de la liberté; c’est bien autre chose.
MENUS PROPOS[21]
[21] 1921. Paru dans _la Revue critique des idées et des livres_.
Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des érudits--celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives--qui peu à peu gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à l’admiration, et l’herbier remplace la nature.
* * * * *
L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque d’une certaine insuffisance d’esprit.
Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser. Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la morale et non pour la vérité humaine.
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Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions, si c’est cette étude qui fait votre sujet. Nous devons traiter notre sujet comme un savant la matière de ses expériences ou de ses observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le; car c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle et en nous.
On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles gens bien intentionnés qui voudraient nous faire forcer la nature ou les faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, apôtres,--prenez garde,--qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus fort, sinon meilleur.
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Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin, qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce n’est pas l’idée morale qui crée l’art.
Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet! C’est confondre art et métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste par sa manière propre de le traiter que l’on est original, donc artiste. Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.
L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression d’une vibration singulière de la sensibilité. Or quoi de plus propre que l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités. L’idée morale, comme toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère esthétique.
La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires--et à ce titre déjà respectable--mais elle est en outre un commandement, d’ordre mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière défroque d’un romantisme à courte vue?
LIBERTÉ ET LITTÉRATURE[22]
[22] D’une conférence faite le 9 mai 1921 à la Société d’Agriculture, Sciences, Arts et Belles-lettres à Tours.
I
... Le cas d’un petit jeune homme qui s’est mis en tête de devenir écrivain n’est pas chose rare. Il est devenu même très commun. Il est devenu commun pour des motifs divers: entre autres par suite de la désuétude où est tombé ce que nous appelions autrefois le préjugé contre les artistes; ensuite par le radical changement qui s’est produit dans la conception du métier d’artiste. Ce métier était une fonction auguste qui exigeait une vocation véritable, des connaissances, une grande abnégation, voire quelque courage. D’aucuns affirment qu’il est devenu quelque chose comme une carrière. Je n’en veux rien croire, car quiconque fait des dupes n’en fait jamais pendant très longtemps. Peut-être, toutefois, se laisse-t-on aller à croire que les terribles difficultés, dont un glorieux avenir apparaissait jadis tout hérissé, sont atténuées, ce qui suffirait à susciter de fausses vocations et à leurrer les familles qui, croyant que là comme ailleurs on «arrive», et même plus rapidement, relâchent ce frein conservateur des prudences bourgeoises que nous avons tant maudit, nous les jeunes gens de 1889, et dont aujourd’hui, pour ma part, je reconnais l’opportunité.
Mais, à l’époque où nous terminions nos études, le préjugé était dans toute sa force. Ah! nos familles vénéraient, certes, les grands écrivains consacrés, sources des plaisirs spirituels et honneur de la France. Mais elles les considéraient volontiers comme étant tombés du ciel tout glorieux, et tenant sous le bras leurs œuvres complètes: elles eussent souhaité être de leur parenté, mais elles ne concevaient pas qu’elles eussent pu engendrer un garnement bâti en somme comme tout le monde, de qui la naissance n’avait été accompagnée ni de l’éclat de la foudre ni du tremblement de la terre, mauvais élève en outre, peut-être mauvaise tête aussi, c’est probable, et paresseux comme un loir--c’est presque le signe précurseur certain. Non, elles n’admettaient pas qu’un tel blanc-bec prétendît jeter le célèbre cri: «_Anch’ io son’ pittore!_ Moi aussi j’ai reçu la grâce céleste! Moi aussi je suis créateur d’images inoubliables et de fictions qui font rêver! Moi aussi je suis fait pour brosser des toiles où l’humanité se reconnaîtra! Moi aussi j’ai du génie!»
Lorsque nos parents fronçaient le sourcil, peut-être ignoraient-ils que tous les engagements dans une voie qui n’est pas la normale doivent être contrariés. Mais ce bon sens qu’il ne faut pas craindre d’appeler par son beau nom bourgeois de «sens commun», ce bon sens que l’on retrouve toujours et en particulier dans nos masses françaises, ce bon sens qui nous a tant de fois sauvés, leur inspirait le souci hargneux à la fois et salubre d’accumuler les obstacles sous les pas d’un jeune téméraire. Les plus forts, seuls, ou ceux qui avaient reçu à n’en pouvoir douter le redoutable don, franchissaient barrières et fossés, et passaient... C’est bien ainsi qu’il convient qu’aillent les choses. Si ingrate que soit cette opinion, partagée, je le sais, par d’éminents esprits, et si amer que soit le souvenir de ce que j’ai dû souffrir moi-même à mes débuts, je crois qu’il est bon que quelques lacets soient astucieusement mis, afin de les empêtrer, aux doigts de l’adolescent qui veut jouer de la lyre. Que celui qui parvient à tirer des sons harmonieux de l’instrument d’Apollon, ait à rendre à son obstination ce témoignage fier: «J’en ai joué quand même.»
Mais s’il convient que des éléments insouciants ou obscurs s’opposent aux vocations peu sûres afin d’opérer le tri des valeurs réelles, il n’est pas moins à désirer que çà et là quelque intelligence transportée par la foi esthétique vienne rappeler à la jeunesse encore en tutelle que, parmi les grandes tâches que la nation sollicite de leurs énergies, il en est une attirante et périlleuse comme une aventure fantastique, et qui consiste à ambitionner l’honneur d’ajouter un volume, quelques pages, ne fût-ce qu’un sonnet, au monument incomparable qu’est la littérature française.
Il ne faut jamais croire, comme nombre d’hommes d’un certain âge sont tentés de le faire, que la lignée superbe de nos auteurs soit interrompue. Les éclipses sont possibles, encore qu’on les constate à peine, mais la nuit définitive n’est qu’une méchante pronostication.
Tant que notre sang français aura conservé ses vertus--et nous savons s’il les a conservées,--il produira des inventeurs, des savants, et des héros, et il produira de grands écrivains. Tels sont les fruits naturels de notre vieux sol. S’il en manquait un seul à la corbeille traditionnelle qui orne notre table, aucun des convives ne se croirait plus chez nous.
II
Nous voilà au cœur même d’un grand sujet, à savoir: l’appréhension naturelle qu’éprouve une immense partie du public vis-à-vis de la littérature et vis-à-vis de l’homme de lettres. J’ai ouï dire que cette question intéressait beaucoup de monde. En effet, l’homme de lettres n’est pas beaucoup plus rare aujourd’hui que ne l’est le lapin dans nos bois. Il pullule. Il est si commun qu’il ne peut plus guère en imposer à personne. Par son nombre il multiplie les difficultés inhérentes à son état. Comme il lui faut à tout prix être remarqué, sous peine de ne pas être, il se condamne à l’éclat qui produit des dégâts coûteux, ou au scandale dont la puissance de publicité commence même à s’user. Et il est de jeunes Erostrates qui, si les bons gendarmes avaient le dos tourné, mettraient le feu aux cathédrales et aux musées à seule fin que leur nom soit connu!... Quelle est la famille qui aujourd’hui n’a vu avec effroi se lever en son sein ces monstres singuliers? Quoi! tant de gens ont quelque chose à dire d’original? Et tant d’originaux ont l’impérieux besoin d’exprimer leurs idées exquises dans les langues de Racine ou de Hugo? Encore si c’était en ces langues!...
Ne nous laissons pas émouvoir: car si les débuts dans les lettres sont innombrables, les œuvres retenues se peuvent compter sur les doigts de la main. Dans la lutte pour se faire lire, une terrible sélection s’opère, plus impitoyable que celle que pratiquaient nos honnêtes familles d’autrefois. Nous nous trouvons donc, si l’on veut parler sérieusement, nous nous trouvons aujourd’hui, comme de tous temps, en face de l’homme de lettres, espèce rare et dont un très petit nombre de noms est familier à tout le monde. Eh bien! malgré une sélection si sévère, j’ai le dessein de soutenir le paradoxe que voici: cette espèce d’hommes, avec ce qu’elle produit, conserve malgré tout quelque caractère inquiétant et qui justifie la méfiance d’un public non averti.
L’homme et l’œuvre, ce public plein de bon sens et qu’on n’a pas suffisamment prévenu les aborde à peu près de la même façon que rôde le chat autour du feu qui couve sous la cendre. Cet animal prudent mesure la température. Il allonge le museau, puis il le retire soudain, il risque un pas en avant, il en fait deux rapides en arrière, tout en exprimant par les sinuosités de son panache le tremblement qui l’agite. Il est attiré par une chaleur qu’il adore, et il se méfie du charbon invisible qui brûle la patte, et de l’étincelle qui sitôt pétille et peut vous éborgner. Ce chat circonspect, errant tout près, le plus près possible, de l’âtre ardent, exposant puis retirant la petite face sensible de sa patte de velours, c’est une image que je crois bonne à retenir, si l’on veut fixer l’attitude que l’humanité en général observe vis-à-vis de la littérature, et je me hâte d’ajouter, si étonnante que mon opinion paraisse: que l’humanité en général fait très bien d’observer.
Je me revois rhétoricien, passant, pour aller au lycée[23], par la rue George-Sand, et déposant au bureau de l’imprimerie Ladevèze mon premier manuscrit. L’article était en prose: je crois bien que c’était une histoire sentimentale et larmoyante. Je l’avais jeté simplement dans la boîte du journal. Je n’espérais guère l’insertion, car je n’étais pas fou, et néanmoins je trépignais d’impatience. Trois jours après, regardant par-dessus l’épaule de mon grand-père qui dépliait son journal, que vois-je en première page? Mon article avec son titre en gros caractères, et le pseudonyme adopté! Mon cœur se serre. Je pâlis et je vais m’asseoir, mais non sans épier la figure du vieillard qui lit au coin de son feu. Cette figure ne bronche pas. J’entends les battements de mon cœur. Est-ce que le regard ne s’est pas avivé un peu derrière les lunettes? Est-ce que la bouche rasée n’a pas souri? Je n’ose le croire. Mais, tout à coup, la bouche prononce ces mots pour moi inoubliables: «Mon garçon, voici une fantaisie qu’il faudra lire...» Je n’étais plus pâle, mais rouge. Je ne me contins pas. Et sans seulement prendre le journal, je m’écriai: «La fantaisie? c’est moi qui l’ai écrite.»
[23] Le lycée Descartes, à Tours.
Je croyais qu’on allait m’embrasser, me porter aux nues et me crier là-haut: «Mon garçon, tu as trouvé ta voie...» Pas du tout! L’article, qui valait la peine d’être lu alors qu’il était l’œuvre d’un inconnu, subit la plus implacable critique aussitôt qu’il fut de moi. Et je vis toute ma famille s’unir pour me démontrer que j’avais commis une incongruité. La fantaisie que j’avais faite comportait entre autres épisodes l’ouverture clandestine de certain vieux meuble tout rempli de reliques et flairant bon le passé. C’était un sujet très touchant, très séduisant quand il s’agissait d’un meuble étranger. Mais parce qu’on reconnaissait le secrétaire de la chambre voisine, il y eut un chœur de voix pour m’accabler: «Ah çà, est-ce que désormais, petit misérable, tu vas te mettre à fracturer toutes nos armoires?...»
Parole profonde, et dont je reconnais aujourd’hui l’étonnante sagesse, l’inconsciente divination. Peut-être a-t-il pu se faire que, dans le cas particulier, mon grand-père eût tort de me détourner d’écrire des «fantaisies» pour les journaux,--et ce n’est pas certain,--mais d’une manière générale, les grands-pères ont raison d’agir comme le fit le mien.
L’homme de lettres «fracture» les armoires de famille, et d’autres aussi quelquefois. C’est avec les secrets, les choses intimes, souvent avec de cyniques indiscrétions qu’il compose la pâte diabolique qui sert à peindre l’humanité. C’est presque toujours au détriment de quelqu’un, en tout cas c’est en broyant beaucoup de grains de sable, que l’on coule le verre de ces miroirs immortels où l’homme de tous les pays et de tous les temps vient apprendre à se connaître. Consultez les clés des _Caractères_ de La Bruyère, et vous verrez aux dépens de qui fut composé un des chefs-d’œuvre qui font le plus de gloire à la France.
Eh quoi! vais-je vous présenter de la littérature et de l’écrivain une opinion qui tournera contre moi-même? A un certain degré d’élévation dans l’ordre des choses morales, on fait fi des précautions intéressées qui sont coutumières dans la vie de relations. Dans la confection d’une œuvre littéraire un peu haute, comme dans la conversation privée de l’honnête homme, on méprise les contingences, on considère la vérité en face, et on la dit.
Or c’est précisément cette obligation de dire vrai et de mépriser les contingences, qui fait de la littérature digne ce nom une sorte de substance d’apparence équivoque, une matière dangereuse dont l’aimantation est puissante, mais dont le contact vous déconcerte ou vous trouble, vous produit quelquefois un choc nerveux et néfaste, peut parfaitement vous intoxiquer, à tout le moins vous laisse incertains si vous devez déclarer la chose excellente ou détestable. N’est-ce pas là que vous en êtes trop fréquemment en ouvrant les livres? N’est-ce pas ce que vous éprouvez, aujourd’hui que la liberté d’écrire est grande, lorsque vous essayez de vous faire un jugement sur les ouvrages littéraires? Est-ce que vous n’êtes pas souvent embarrassés au triple point de vue intellectuel, esthétique, et moral? Est-ce que vous n’êtes pas gênés dans votre propre conscience? Est-ce que vous ne l’êtes pas davantage dans le sentiment de votre responsabilité, lorsqu’il s’agit--ce qui arrive tous les jours--de conseiller aux vôtres telle ou telle lecture?
Voilà une question grave, qui, si elle est mal résolue, peut éloigner à tout jamais de la littérature quantité d’esprits fort dignes d’y être initiés, et, conséquence pire, peut précipiter la décadence littéraire d’un pays, ce qui équivaut à une défaite désastreuse lorsque ce pays est la France, de tous temps éminente par ses arts.
Si vous souhaitez mon avis là-dessus, je vous dirai que la gêne est venue surtout de ceci: à partir du dix-septième siècle, nous avons eu en France une littérature de société. Nos mœurs étaient au plus haut degré sociables, tout étant subordonné chez nous à la vie de relations, autrement dit à une sorte de vie sinon publique, du moins qui exclut comme incivile, inconvenante, toute préoccupation privée. Notre littérature s’est alors assouplie à n’exprimer que ce qui peut être sinon approuvé du moins entendu sans sursaut par des personnes de bonne compagnie et réunies, et la plupart du temps sous l’autorité morale d’une femme et d’une maîtresse de maison. Cet usage a produit des chefs-d’œuvre de littérature polie dont beaucoup d’entre nous n’arrivent point à se désaccoutumer. La contrainte qu’il exige ne nous a privés ni des grandeurs de passion ni des profondeurs de pénétration spirituelle qui sont dans Racine, ni des meilleures études de mœurs ni de la gracieuse liberté qui sont dans La Fontaine, ni des hardiesses singulières, voire impertinentes, qui sont dans La Bruyère, dans Molière, dans La Rochefoucauld, dans Bossuet, dans Pascal. Mais tout cesse. Cette charmante vie par groupements choisis, où l’on lisait pour ainsi dire tout haut, fut bouleversée à la fin du dix-huitième siècle. Les malheurs publics et particuliers obligèrent chacun à se replier sur soi-même. On essaya de tirer de soi ce qu’auparavant on recevait de la société! L’individualisme, qui n’avait jamais cessé d’exister, se trouva désormais sans contrepoids et sans frein, il s’exalta, il éprouva le besoin de proclamer son avènement et de lancer des manifestes. Les résultats n’en furent pas tous regrettables, certes; et qui de vous n’applaudit encore un superbe lyrisme né avec Chateaubriand, Vigny, et Lamartine? Mais aussitôt la littérature se multiplia, s’émietta, s’éparpilla. Il y avait eu une sorte de littérature, moyennant quoi l’on s’y reconnaissait. Il y en eut désormais autant que de plumes à écrire! Chacun parla de soi, chacun vit le monde à sa guise, chacun d’ailleurs s’efforça de le voir autrement que son voisin; et, phénomène bien humain, chacun s’acharna à imposer sa vision personnelle avec d’autant plus d’impétuosité qu’il était moins assuré de sa valeur. On devait aboutir à l’anarchie littéraire, cause de votre angoisse, cause de mille maux, et qui permet au premier venu de se déclarer un maître, mais qui aussi, en compensation, laisse à toute intelligence, à toute conscience, le loisir de descendre en ses sous-sols les plus obscurs comme de s’élever librement en plein azur, sans le souci de savoir si la loi des convenances vous le permet ou bien non.
Du jour où la littérature fut devenue individuelle, c’en a été fait de la littérature qui peut inspirer confiance _a priori_. A dater de Jean-Jacques, l’écrivain n’est plus l’homme du monde s’installant pour causer, le dos à la cheminée d’un salon, devant des messieurs au jugement éclairé et un cercle élégant de belles dames; l’écrivain est l’homme de cabinet qui, à l’abri de toute sanction immédiate, vous fait part de ses confidences... ou de celles d’autrui, ou des vôtres en particulier. Or Dieu sait ce qu’un «cœur mis à nu», pour employer l’expression de Baudelaire, peut contenir, et ce qu’une bouche que nulle réserve ne bride peut formuler en fait de confidences! La littérature a cessé d’avoir exclusivement le caractère esthétique. Elle a adopté le caractère documentaire. La littérature n’étant plus de société, mais personnelle, abdique toute pudeur, effarouche nombre d’âmes délicates, et court le risque d’être franchement nauséabonde. Elle l’est, quelquefois, jusqu’à nous faire boucher le nez...
Cependant, je vous en supplie, ne la condamnez pas encore! C’est que, en revanche, elle peut nous instruire utilement. Émanant de n’importe qui, ayant pour objet n’importe quoi, elle est en mesure de nous renseigner sur des âmes humbles qui n’avaient pas droit de cité dans de plus nobles compositions. Elle va nous introduire dans les milieux les plus divers, les plus surprenants, et quelquefois les plus dignes d’être connus. Elle devient apte à nous montrer la variété si grande des types humains, et, tout compte fait, et quoi qu’on en dise, plutôt encore que dans la visite curieuse des bas-fonds c’est dans l’exaltation propre au poète, c’est dans le plein vol de l’âme au-dessus des âmes et au-dessus d’elle-même, que cette liberté effrénée garde la chance d’être une louable conquête.
Je me refuse à la maudire. Les pires choses ont leurs avantages. Mais il n’en demeure pas moins que, grâce à ce caractère, la littérature est, comme le feu, sournoise, attirante, et dangereuse. Il ne faut pas briser avec elle sous le prétexte qu’elle est dangereuse; mais il faut savoir qu’elle l’est; elle l’est au point de vue des mœurs, elle l’est au point de vue des idées. Les physiciens, les médecins manient tous les jours des substances explosives ou toxiques: il y a la manière, elle s’apprend, il faut l’apprendre.