Part 5
Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier, qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les idées, comme les impressions même, et comme les mots, d’une façon caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part du génie littéraire.
LETTRE AU R. P. ***, S. J.[14]
[14] Avril 1920.
Depuis un mois et demi que je suis ici (à Nice), j’ai imaginé et écrit entièrement tout un volume, ce qui est vous dire que je ne me suis guère arrêté. Rien ne m’amuserait autant que de causer avec vous du livre que je viens de composer, qui est une espèce de conte philosophique ou moral ou social, fantastique, et où je n’ai cherché qu’à dessiner des images agréables, dont aucune ne manque d’avoir pour but de faire réfléchir à quelque objet extrêmement grave[15]. C’est une manière qui m’a toujours plu, et à laquelle je m’adonne d’autant plus volontiers que je me gêne moins. Elle me semble avoir quelque rapport avec la vie même qui m’a toujours présenté un côté comique et quasi burlesque, alors que je la sentais à base de tragédie souvent atroce.
[15] Il s’agit ici du _Carrosse aux deux lézards verts_.
Je veux vous donner un aperçu du sujet de mon conte, parce que c’est déjà répondre aux questions très importantes que vous me posez. Il s’y agit de la question de la matière opposée à l’esprit, et je prendrais, si je n’étais si profane, pour épigraphe une phrase de Bossuet. A mon avis, le monde un jour a fait fausse route: c’est le jour où l’infernal génie de l’application des sciences à la matière s’est développé. On a cru que le monde renaissait; la plupart des hommes ont trouvé là à satisfaire leurs instincts; la science appliquée correspond à un des goûts humains les plus vifs. Mais ce jour a marqué la décadence de l’esprit. Le progrès, s’il existe, consiste dans la culture de l’esprit; mais l’esprit appliqué à la matière, qui, dans l’acception de tous, engage le monde dans la voie du progrès, jusqu’à faire de cette idée saugrenue une croyance mystique, inaugure une ère maudite qui aboutit à l’obscurcissement de l’intelligence et au malheur réel des hommes. Tout ceci fait la matière d’un conte de fées... Vous voyez comme je suis, quelque sujet que je traite: «un apologiste du dehors» puisque, toute question religieuse mise à part, j’aboutis toujours à quelque conclusion comme celle-ci, du panégyrique de saint Bernard: «Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d’une telle fureur, qu’ont-elles, après tout, qu’une illusion de peu de durée?»
J’imagine même volontiers que, vivant «dans le siècle», je professe une doctrine plus sévère en ces matières que ne sauraient le faire des religieux. C’est que _je vois_ tous les jours le néant dont ils parlent. Tout le mouvement effréné du monde a pour but l’enrichissement de quelques-uns--ce qui constitue une aristocratie grossière, bien plus offensante que celle qui venait de la naissance; et cet enrichissement a pour unique but, quoi? de procurer aux bénéficiaires l’avantage _de se déplacer_. Se déplacer est devenu le but de l’effort des hommes. Votre ennemi Pascal avait dit: «l’homme est né pour penser!»... Se déplacer, pourquoi?--Mais c’est intéressant de voir des pays, des hommes nouveaux, d’étudier les mœurs!--Sans doute. Mais outre que la plupart de ceux qui se déplacent ne voient ni n’étudient rien du tout, il faut tenir compte d’un autre phénomène, c’est qu’à mesure que les hommes se déplacent, ils concourent à rendre la surface du globe absolument uniforme. Avant cent ans, le monde n’offrira plus de différences sensibles que ses pics coriaces ou ses climats, et encore ceux-ci s’altèrent beaucoup. Donc cet immense appétit de mouvement, résultant lui-même de l’enrichissement--qui a comme contre-partie le travail ingrat et de plus en plus bête des quatre cinquièmes de l’humanité,--cet appétit de mouvement ne procurera plus absolument rien d’intéressant. Tandis qu’une vie humaine ne suffit pas à assimiler les trésors de pensées et de beautés littéraires préexistantes...
Voilà à quelles réflexions je m’amuse dans une ville où les vieillards, les vieilles femmes comme les jeunes gens, ne semblent pas concevoir autre chose que de se trémousser aux sons sauvages du jazz-band.
Ceci m’amène tout naturellement à vous répondre au sujet de la _thèse_[16].
[16] Le correspondant de René Boylesve lui avait remarqué que «ici et là, avec le choix du sujet, il tournait à la _thèse_».
Évidemment, je suis et j’ai toujours été opposé à la _thèse_ romanesque. Bourget lui-même ne la soutient pas théoriquement, et même la récuse. Elle est essentiellement inesthétique et vous reconnaissez bien que le roman doit conserver un caractère esthétique. C’est une œuvre d’art ou ce n’est rien. Ce que je reproche à la thèse, telle que la pratiquent ses adeptes, c’est le caractère artificiel des moyens qui aboutissent à une conclusion voulue, arrêtée _a priori_. Vous pouvez démontrer, à l’aide de marionnettes animées, tout ce que vous voudrez. Démontrer de cette façon appartient au tract, au discours, au sermon, etc. Il y a pour cela des _genres_ très respectables, et qui tous peuvent avoir un caractère littéraire égal à celui du roman ou de la pièce dramatique. Le romancier, à mon avis, n’a qu’un moyen à sa disposition: c’est l’étude impartiale des hommes et des sociétés. Il faut qu’on sente que, sans tricherie, il a pour but unique de s’informer sur ce que sont réellement les hommes et sur les réactions qui s’opèrent naturellement entre eux. Cet examen scrupuleux, sans parti pris, peut l’amener à une conclusion morale, politique, sociale. Et en ceci vous voyez que je ne suis pas ennemi-né de la qualité _morale_ du roman. Bien loin de là, j’ai soutenu souvent qu’il était impossible de s’occuper des hommes sans prendre souci de la question morale. Mais ce que je soutiens, c’est que, si vous voulez _a priori_ aboutir à une solution «conforme à la morale établie» ou à telle solution préconçue, vous faussez par là même votre étude psychologique ou de mœurs, puisque d’avance vous donnez un coup de pouce à tous vos caractères afin de les amener là où vous l’avez décidé.
C’est ce qui fait que telle de mes œuvres peut présenter une apparence de thèse,--notamment _Madeleine jeune femme_; et on pourrait en dire autant de la _Jeune fille bien élevée_, de _Mademoiselle Cloque_, du _Médecin des Dames_, par exemple. Mais c’est bien sincèrement mon examen des hommes et des choses en cours de route, qui m’a amené là. Aussi je pense que nulle part on n’y sent au cours du récit l’intervention intentionnelle de l’auteur, le tour de main destiné à produire le résultat voulu par le démiurge, ce qu’on ne saurait franchement dire des auteurs que vous me citez. Vous me direz que si, avant de m’engager dans un récit, j’avais pris soin d’en examiner tous les éléments, je marcherais avec certitude vers ma conclusion. Non. Parce que je suis dans un état d’impartialité qui m’obligerait à ne rien négliger des éléments qui s’offrent à moi, et dans une disposition d’esprit qui subordonne nettement la conclusion ou le sens général à l’étude des personnages ou du milieu, de sorte que je ne peux rien _vouloir_, si ce n’est être juste. Autrement dit, mon œuvre est complètement amorale. Mais certains de mes récits--pour ne pas dire tous--m’amènent d’eux-mêmes à dégager un sens de la vie assez conforme à la morale établie. Jamais mon but n’est de produire un effet moral, mais on ne peut toucher une créature humaine sans se heurter à la question morale. Je ne m’interdis pas d’examiner la question morale dans un personnage ou un groupe déterminé, et en l’étudiant j’arrive à une fin comme vous en remarquez une dans _Madeleine_.
Si je vous disais que le motif qui m’a mis la plume à la main pour écrire _Madeleine_ est radicalement opposé au résultat que j’ai obtenu, vous seriez sans doute étonné. Je vous le dirai pour répondre à votre question: «Comment naissent mes romans?»
Une femme est venue un jour chez moi me dire: «J’ai été élevée au Sacré-Cœur. On m’y a donné telles idées. J’en suis sortie avec une conception bien déterminée du monde à laquelle je suis restée fidèle. J’ai une fille qui a dix ans. Je me demande si je ne ferais pas beaucoup mieux pour elle de lui laisser la bride sur le cou, de lui permettre de se débrouiller à sa guise dans la vie: elle apprendra à la connaître telle qu’elle est; et probablement y fera-t-elle une figure plus adaptée que n’est la mienne.»
On me disait cela parce que j’avais écrit _la Jeune fille bien élevée_, qui est plutôt une satire de l’éducation religieuse. Je ne pensais pas à lui donner une suite. Mais, instantanément, en entendant parler cette femme, je résolus de donner une suite et _dans l’esprit_ de mon interlocutrice. J’ai pris mon personnage déjà existant, là où je l’avais laissé, et j’ai cru le mener logiquement. La logique du développement individuel n’intervenait pas seule, il y avait la connaissance que je puis avoir des mœurs du temps, la courbe décrite dans l’histoire morale, depuis la jeunesse de Madeleine jusqu’à sa maternité. J’avais complètement oublié la personne qui m’avait, sans le savoir, fourni l’idée d’écrire, et je me trouvais en parfaite opposition avec elle.
Est-ce là une thèse? Je ne peux donner ce nom à une telle opération. C’est une expérience de laboratoire, par un modeste disciple de Claude Bernard qui déclarait être entièrement soumis aux résultats de ses recherches, quelles qu’en pussent être les conséquences.
De là vient que, selon les sujets que je traite, j’ai ou je n’ai pas l’air de soutenir une thèse.
Il me paraît impossible que celui qui soutient une thèse, dans le roman, ne fausse pas tous ses personnages. Or une seule chose importe dans l’œuvre d’art littéraire: ce n’est pas la conclusion morale, qui n’intéresse que les contemporains, occupés, eux, à certaines luttes que ces conclusions soutiennent ou compromettent; mais c’est la vérité humaine, le portrait durable de l’homme, lequel, s’il est bien exécuté, intéressera dans des centaines d’années comme de son temps.
Je me défends encore de toute évolution, ou du moins d’une évolution qui aurait bouleversé ma manière. _Mademoiselle Cloque_, qui est de 1896[17] n’est pas si éloignée de _Madeleine_. Je viens d’écrire une petite suite à la _Leçon d’amour dans un parc_ que je considère comme un des plus sérieux de mes romans; et le roman que j’ai passé le dernier mois à écrire, me rappelait constamment _les Bains de Bade_! Mon esprit ne me semble pas s’être sensiblement modifié. Je continue à «constater des états psychologiques», et je ne vois rien d’autre à faire pour moi dans l’avenir--du moins au point de vue _littéraire_;--car si l’expérience m’a pu fournir des convictions, je n’exprimerais celles-ci que sous une forme autre que celle du roman.
[17] Le texte porte bien 1896. Boylesve commet une erreur de mémoire, ou une distraction de plume. _Mademoiselle Cloque_ a été écrite dans la seconde moitié de 1898, et parut au début de 1899.
Entre la brochure, le tract, le discours, s’introduirait plutôt le _conte_, comme genre de transition. Dans le conte on est plus maître des événements, et les personnages sont plus symboliques; c’est une sorte d’allégorie, de parabole, par laquelle l’auteur exprime au moyen d’images ce qu’en somme il veut dire, ce qu’il pense. Mais je reste entêté sur ce point: dans le grand roman, connaître sa conclusion en même temps que l’on pose ses prémisses, c’est la garantie que l’ouvrage sera fait de marionnettes confectionnées à son gré par l’auteur, et qui, par conséquent, ne prouveront rien.
_L’Enfant à la balustrade_ ne prouve rien, certes! Mais, du point de vue moral, il fait bien mieux que prouver, puisqu’il fournit le triste exemple de la vie médiocre et méchante, et qu’il pose, à côté, l’idéal, le besoin du mieux, du plus beau! Et, pour moi, pourquoi encore a-t-il le droit de toucher à cet élément de haute moralité ou de philosophie? parce qu’une telle tendance existe réellement dans l’enfance.
Les «origines» d’un roman sont complexes, mais se ramènent à une: un fait typique, caractéristique, une vérité de caractère ou de mœurs sortant d’un exemple souvent fourni par la vie. Souvent l’exemple fourni est boiteux ou incomplet; sur lui notre liberté s’exerce pleinement: c’est de l’exemple vrai que nous tirons l’exemple vraisemblable, différent et supérieur. Mais une fois qu’on est aux prises avec des types, nous devenons esclaves de la vérité historique, nous ne pouvons pas tricher, c’est eux qui nous mènent. S’ils nous mènent là où vous, mon Révérend Père, aimez aller, c’est alors que le titre d’«apologiste du dehors» nous convient, et c’est alors que le résultat de notre travail est beaucoup plus important que celui des apologistes du dedans...
Je ne sais si je poursuivrai mes fragments de l’_Écho de Paris_[18], pour plusieurs raisons, dont la moindre est que, en définitive, je ne suis pas un auteur pour grand public. J’aurais pu l’être à une autre époque... où le public sans doute était moins grand. Mais je crois qu’il ne me comprend pas. Je suis obligé, dans ces souvenirs d’enfance, de toucher à des figures de religieux, et là, il faut l’apologie nette: ma méthode qui consiste à étudier la créature humaine, impartialement, ne saurait satisfaire. Il faut en outre se placer au point de vue de tout le monde et non à celui que réclame votre propre esprit, chose à laquelle je ne saurais me plier...
[18] Une série de nouvelles sur le premier enseignement reçu par l’auteur, à Poitiers.
Je suis difficile à connaître, soit dit bien entendu sans en tirer vanité, mais à cause de ma naturelle inclination à obéir à mes penchants variables, plus qu’à une ligne de conduite tracée _a priori_. Si j’écrivais beaucoup plus, l’unité apparaîtrait plus aisément sous ma diversité, car elle existe; mais le goût fatal de toujours raboter et limer nos ouvrages nuit à notre fécondité. Pendant les années qui me restent, s’il m’en reste, j’ai l’intention d’écrire beaucoup. Je finirai peut-être ainsi par me ramasser, du moins aux yeux des hommes.
PROPOS ROMANESQUES[19]
[19] Fin 1920.
Parler de littérature c’est partir en guerre un peu. Est-il même un sujet qui divise autant les hommes? On s’entend mieux sur la sociologie et sur la politique, car il ne s’agit là que d’intérêts vitaux. Mais quand les goûts sont en question, les goûts, c’est-à-dire nos appétits superflus, alors la diversité n’a plus de bornes, et l’âpreté dans la discussion ne connaît aucune retenue. C’en serait fait depuis beau temps de l’humanité, si chacun, sincèrement, s’intéressait aux arts. Par bonheur, la Providence, comme beaucoup de vieux organisateurs, a assez bien fait les choses en décrétant que sur ce chapitre un peu plus que les trois quarts de ses créatures supérieures demeureraient complètement obtuses. Grâce à cette sage précaution, nous voyons des groupes compacts de personnes abdiquer tout jugement personnel et s’en remettre, avec une complaisance souvent touchante, à la direction d’un monsieur ou d’une dame de leur compagnie qu’ils adoptent pour guide en matière esthétique. Ainsi s’établissent bénévolement, dans le domaine du goût, de petites tyrannies qui ne le cèdent en rien, quant au despotisme et à l’arbitraire, aux systèmes tant décriés des gouvernements antiques.
C’est un moindre mal? ai-je avancé. Mais sans doute, et bien que je n’aime pas l’esclavage. Car il est toujours avantageux pour le bon ordre qu’une importante partie du genre humain consente à jouer ou les rôles muets ou bien celui d’un docile troupeau qui trottine en bêlant devant son berger bon ou mauvais.
Les choses étant ainsi, nous sommes privés évidemment d’entendre le murmure varié de la mer humaine, et nous possédons, en revanche, une sorte de système représentatif--ni plus ni moins défectueux que tout autre--, quelques énergumènes et aussi parfois des gens tout à fait distingués ayant assumé la charge de décréter la valeur des ouvrages de l’esprit.
Les critiques, les chroniqueurs, les préfaciers, les femmes du monde et les académies donnent au public le ton du jour. Le bon public ne proteste jamais à haute voix. S’il a ses petites préférences, il ne les montre qu’en payant de sa poche le livre qui lui plaît et non celui qui doit plaire; mais rarement, dans les conversations, il osera afficher un goût qui soit autre que le goût régnant dans sa société. Tel lit en catimini, pour son plaisir, des ouvrages qu’il ne laissera jamais sur sa table, et tel fait très pertinemment l’éloge d’un livre qu’il s’est bien gardé d’ouvrir.
Il y a donc un goût public ou, plus exactement, un certain nombre de goûts publics, qui sont les seuls dont il soit possible de s’entretenir, et puis il y a des myriades de goûts privés--et peut-être, qui sait? un seul goût privé--qui reste inconnaissable, mystérieux, pour la satisfaction de qui presque tous les auteurs travaillent à la secrète, mais sans avoir d’autre point d’appui que des présomptions pour en établir la formule.
Et l’on nous demande tous les matins: quelles sont les tendances de la littérature? quelle sera la littérature de demain?
Quand j’aurai établi la liste des principaux ouvrages parus en 1920, je sens que je serai complètement incapable de répondre à une pareille question. Aussi je vais me hâter d’ébaucher là-dessus une opinion avant de me rappeler ces romans ou poèmes qui, certainement, m’obligeraient à avoir plutôt dix opinions qu’une seule.
En regardant les choses, je ne dis pas du plus haut, mais du plus loin possible, on discerne qu’écrivains et public s’entendent aujourd’hui à croire que, une grande guerre ayant bouleversé le monde, tout doit être également bouleversé, y compris les principes d’art qui jusqu’à présent suffirent à nos besoins. Pourtant, depuis Homère, de nombreuses et terribles guerres ont ensanglanté le monde; et la plus fameuse révolution: l’établissement du christianisme, a retourné bout pour bout les images que les hommes se font; et c’est encore le prestige de ces vieilles rhapsodies homériques qui hante aujourd’hui l’écrivain débutant, comme le maître à cheveux blancs qui a achevé son œuvre. Tous les changements pour lesquels le monde s’agite sont, à un point de vue essentiel, des leurres, puisque le même soleil est là, sur notre tête, et le même cœur, dans notre poitrine.
Seulement, comme à l’heure qu’il est les hommes viennent d’agir beaucoup et violemment, ils s’avisent que les romans que l’on avait coutume de prôner piétinent un peu et que la chaîne des «événements» proprement dits n’y est pas secouée avec assez de muscles. On tend à insinuer que la psychologie, par exemple, est un aliment fade et peu substantiel, alors qu’il faut à un estomac robuste un menu copieux composé de faits, de déplacements rapides et de catastrophes. C’est à peu près comme si l’on prétendait que, durant la période de dix années qui a précédé 1914, il ne s’est rien passé d’intéressant, attendu qu’aucun bataillon n’a quitté chez nous sa caserne pour aller à la frontière. La seule période digne d’intérêt commencerait au 2 août de cette mémorable année. Mais cependant l’effroyable éclat du 2 août n’est que le résultat d’une vie intense et quasi secrète _des esprits_ durant les dix années qui précédèrent l’_action_. Sans ce mouvement des esprits l’action ne se fût pas engagée.
Eh bien! ceux qui ne se sentent point d’humeur à étudier les causes psychologiques de la guerre se trouveront naturellement les mêmes qui croient que le roman de faits est supérieur au roman psychologique, les mêmes qui nous disent que dans _Adolphe_, dans _Volupté_ ou dans _Dominique_, «il ne se passe rien».
Si nous, partisans résolus du roman psychologique, nous affections un mépris total pour le roman d’action, nous ne serions pas aussi injustes que le sont les partisans de l’unique roman d’action. C’est parce qu’il n’y a point d’acte qui soit digne de captiver par soi-même et indépendamment d’une opération mentale. Il n’y a pas jusqu’aux drames de la nature, jusqu’aux catastrophes sismiques où la collaboration de l’homme est évidemment nulle, qui ne nous obligent, si nous en voulons fournir un tableau saisissant, à faire intervenir la psychologie du mystère, du divin, ou de l’antique fatalité. Si par hasard le fait en soi, tout nu, vous émeut fort, c’est qu’il vous suggère une interprétation psychologique que l’auteur a omise, songez-y, peut-être volontairement.
Et là nous touchons un des points les plus sensibles de l’esthétique: l’art étant essentiellement poésie, et la poésie étant suggestion, l’œuvre d’art la plus accomplie sera réalisée, pour peu qu’un fait non recherché en apparence vous suggère soit une quantité de faits, soit les faits essentiels de la vie, ou bien lorsqu’un fait, dépourvu de commentaires, vous oblige aux commentaires les plus riches, les plus féconds, ou appartenant à l’ordre le plus élevé.
C’est une bien grossière erreur de croire que l’écrivain dit «psychologue» soit ennemi du roman d’action: s’il méprise l’action telle qu’on la conçoit dans les romans feuilletonesques, c’est qu’elle est une action limitée à elle-même, stérile, maigre et miséreuse, inhabile à engendrer dans l’esprit--où _tout_ en définitive _se passe_--ces multitudes infinies d’actions, ces «mille et une nuits» d’actions, que crée à chacune de ses pages l’œuvre psychologique la plus dépouillée d’intrigues et la plus sobre de commentaires d’auteur.
FEUILLES TOMBÉES[20]
[20] 1921. Paru dans la _Minerve française_.
Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est l’_Art_ même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui préexistantes.
L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est dérisoirement fermé.
Le demi-artiste ou le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent. Il est un imitateur, né impuissant à trouver la forme nouvelle. Dès lors il s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure d’ingénu.
En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait en somme que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant régné. Car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités, jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un certain temps.
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