Part 4
Que cette petite discussion autour d’une fable me serve d’apologue et laisse paraître le fond de ma pensée sur la question qui nous tient. Je crois qu’un écrivain qui se respecte ne peut, sous aucun prétexte, altérer sciemment l’expression de ce qu’il juge être la vérité humaine. Un écrivain ne doit pas abdiquer la liberté de secouer l’homme, son modèle, tout entier, et de le transpercer d’outre en outre. Or, il y a dans le modèle humain des poussières et un brutal flot sanguin dont nombre de jeunes filles ne sauraient sans dommage supporter le contact. Faut-il donc en conclure qu’il n’y a point de littérature pour elles? Non, car parmi la multitude des œuvres véridiques que l’humanité inspire, il en est qui, soit par hasard, soit par choix de l’auteur, ne touchent que certaines faces du modèle humain, et dont la vue ne saurait offenser personne. Il est aussi faux de croire que l’homme est obligatoirement et dans tous les cas un monstre hideux que de le vouloir à tout prix un être suave et exemplaire.
Il existe une «littérature de bonne compagnie», au-dessus de laquelle se classe, certes, «la littérature», mais qui souvent fut, elle aussi, de la littérature sans épithète. C’est celle-là qui devra, je pense, être ouverte de plus en plus aux jeunes filles. N’oublions pas qu’_Athalie_ a été écrite spécialement pour des jeunes filles, et du grand siècle.
Je verrais pour ma part deux conseils à donner aux auteurs qui désirent être lus par les jeunes filles. Le premier serait de ne croire à aucun moment que leurs lectrices sont des niaises; ils se tromperaient lourdement et de plus risqueraient de leur plaire beaucoup moins qu’aux personnes responsables de leur éducation. Et le second serait d’écrire des chefs-d’œuvre sans se soucier de la qualité des lecteurs. La qualité de l’œuvre fera que, bon gré mal gré, ils parviendront jusqu’aux jeunes filles.
PROJET DE PRÉFACE[10]
[10] Ce projet de préface au recueil de nouvelles _la Marchande de petits pains pour les canards_ (1913) n’a paru, fragmentairement, qu’en 1921 dans _la Revue critique des idées et des livres_, et a été reproduit sous cette forme-là dans les _Feuilles tombées_ (Paris, Schiffrin, 1927). On restitue ici le texte complet, et de dernier état, trouvé dans les papiers de Boylesve, et on le restitue à sa première date d’inspiration: 1913, malgré quelques retouches.
Je ne crois pas ces nouvelles conçues selon la formule qui emporte communément l’assentiment du public: mais, à tort ou à raison, je les imagine assez proches du genre littéraire qui porte le nom de _Comédie_.
Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse soupçonner la proportion entre l’homme ou son groupe et ce je ne sais quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés. J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie: au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant qu’il ne «s’y passe rien».
Aussi mes livres sont-ils de ceux où «il ne se passe rien». Et l’on ne verra sans doute guère qu’il se passe quelque chose dans ces minces historiettes où j’aggrave encore mon cas en choisissant mes modèles et mes sujets parmi les gens les plus ordinaires et les plus banales conjonctures. Point de héros empanachés, point de vertus exemplaires et pas le moindre «surhumain!» On a reproché à de plus grands que moi de consacrer leur œuvre à la moyenne humanité. Peut-être ces auteurs croyaient-ils que l’Homme, celui dont on écrit le nom avec une majuscule, appartient à cet entre-deux. Le motif qui me détermine est plus simple, c’est que, et bien que j’aie manifesté, moi aussi, des «aspirations», j’ai, et j’eus de tout temps, le goût de la _Comédie_.
La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette, n’annonce rien, ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant, nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris par-dessus tout de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de ne pas exister, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages, mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de sa matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément elle ne s’en prévaut point, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en sème même la contagion, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’ignorer sa propre amplitude.
UN PÉRIL LITTÉRAIRE[11]
[11] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_.
_Le Misanthrope_ ne fait pas d’effet sur le public.
C’est Courteline qui l’a dit. Je n’ai pas lu son article. Mais on me rapporte son propos, et j’imagine l’émotion de l’auteur de _Boubouroche_ et du _Train de 8 heures 47_. J’imagine son émotion, mais non pas sa surprise douloureuse, car il y a beau temps, probablement, que ce fils du pur terroir français a dû constater, comme je l’ai fait moi-même, que nombre de gens s’ennuient à écouter Molière.
C’est le moment que les érudits choisissent pour arracher au maître de la comédie en France quelques lambeaux de sa gloire.
Je ne rappelle le présent fait-divers que parce qu’il se présente à propos, au milieu d’une crise du génie moliéresque. Lui-même ne s’émeut qu’à demi; car, me prouverait-on que Molière ne fut jamais de taille à accoupler deux beaux vers, ni même à en écrire un seul, je ne sentirais pas diminué en mon estime le père d’Alceste et de Tartufe, tant il est immense par ailleurs, et je n’en professerais pas moins l’opinion que Molière est la source féconde où s’alimente la littérature française.
Si l’on constate que cette source est désormais sans saveur pour notre palais, y a-t-il lieu de pousser un cri d’alarme?
N’exagérons rien. Je vais, pour ma part, jusqu’à croire que le génie de Molière se porte bien et qu’il a même de l’avenir... Peut-être serait-il oiseux de faire ne fût-ce qu’allusion à une défaveur momentanée, si ce refroidissement n’atteignait pas, par delà le maître de la comédie en France, qui a les reins solides, la veine comique elle-même, l’esprit satirique, c’est-à-dire ce qu’il y a dans notre littérature d’essentiellement national.
Un professeur qui a enseigné la littérature française à beaucoup d’étrangers me dit: «Ils comprennent peu Molière: l’œuvre qu’ils avouent unanimement goûter chez lui, c’est _Don Juan_.» Je sais nombre d’excellents Français qui par une pareille manière de voir pactisent avec l’étranger.
Ce que l’étranger, comme les femmes, comme les gens gâtés par la musique, comprend peu ou point, c’est l’esprit satirique, c’est l’ironie, notre grande veine comique: c’est, plus profondément, l’intérêt passionné qu’ont porté les lettrés de nos meilleures époques à la connaissance de l’homme. Peut-être s’est-on détourné de cette belle science, depuis qu’on l’a affublée du nom pédantesque de «psychologie»?
A mesure que l’homme se désintéresse davantage de l’homme, l’attrait de la véritable comédie diminue. Quand nous employons le mot «comédie», n’entendez pas, de grâce, l’humour plus ou moins baroque dont l’unique but est de vous désopiler la rate. Il s’agit ici des heurts de caractères ou de mœurs contre un idéal de raison, de bon sens, de bonté, de justice, etc., ce qui amène chez les spectateurs ingénus le rire du contraste, et chez les spectateurs avisés le sourire de la réflexion, lequel a pour fruit naturel une abondance d’idées morales.
Sur un organisme sain, nul jeu n’a de répercussions plus prolongées, plus variées, et plus fertiles, que ces malicieux rapprochements des types humains soit entre eux, soit avec des idées dont la majesté les écrase. De ces mouvements humains qui, par définition, sont ici naturels, ou du moins aussi peu forcés que possible, se compose une image de la vie, en raccourci, en traits accusés, qui comporte sa moralité dans l’ouvrage dit «comique».
Nos prédicants les mieux intentionnés devraient préférer, et de beaucoup, à tout autre genre réputé plus noble, la comédie, à cause de sa grande valeur d’enseignement. L’écart qu’il y a entre l’homme tel qu’il est et l’homme tel qu’il devrait être, nous est rendu autrement sensible par le sourire ironique, c’est-à-dire pitoyable, d’un auteur soucieux de peindre fidèlement, que par l’écrivain qui veut nous édifier en nous représentant comme des demi-dieux. Les leçons tombées de l’Olympe, les trois quarts de nous les refusent; mais celles qui viennent de nos pareils, de nos sosies, bon gré mal gré s’insinuent. Hélas! personne ne croit plus à cette vérité; et si, au théâtre comme dans le roman, nous ne fournissons de «beaux exemples» et ne rivalisons avec Plutarque, on nous accuse d’être corrupteurs, diffamateurs, ou mauvais patriotes.
Est-ce que les enfants n’apprennent plus par cœur la _Critique de l’École des Femmes_? Au temps où Molière écrivait cette admirable pièce--un assez beau temps pour les lettres--on n’était pas déjà très éloigné de croire, dans la bonne compagnie, que les «pièces comiques sont des niaiseries qui ne méritent aucune louange». Et si un tel sentiment n’avait eu alors quelque virulence, Molière n’aurait pas pris la peine de répliquer par la fameuse tirade de Dorante, où les tragiques prennent quelque chose!
L’hostilité contre la comédie, c’est l’inaptitude à la psychologie, l’aversion pour la vérité, l’inclination des gens raffinés pour les sentiments «guindés», la prétendue soif d’idéal qui n’est la plupart du temps que la paresse de songe-creux. L’homme, à nos nouveaux Précieux, est ennuyeux pour l’homme; aussi prétendent-ils fonder sur un autre objet que l’homme leur esthétique et même leur politique! Erreur! Rien ne se peut fonder que sur la science de l’homme. Toute la splendeur des concepts n’est rien, si elle ne tient compte de la résistance et des réactions multiples de ce médiocre et tout-puissant objet qui est l’homme.
C’est ici que je vois un danger pour l’avenir de notre littérature et même pour notre mentalité nationale. Si la bonne comédie disparaissait de notre scène et de nos livres, je ne crois pas m’aventurer en disant que notre esprit serait abaissé.--«Mais, m’objectera-t-on, ce retrait du comique se fera en faveur du lyrisme, de la beauté musicale ou plastique, de ce que vous nommez vous-même la poésie!...»--D’accord; bien que la vie tout unie et comprise par un esprit supérieur me donne une impression poétique au moins égale à celle que m’offre la plus heureuse image. Mais je ne croirai point en effet tout perdu. J’admire les porteurs de lyre et j’ai du goût pour les ballets, oui, mais je ne peux me débarrasser d’une vision de cauchemar que j’ai eue: c’était une main, une main charmante et fort bien ornée, une main construite pour caresser les claviers et les magnifiques vélins; elle arrachait tranquillement, d’une grande histoire de la littérature française, les pages concernant nos vieux fabliaux, Montaigne, Rabelais, Molière, La Fontaine--oui, oui!--La Bruyère, _les Provinciales_, _les Lettres persanes_, les romans de Voltaire, ceux de Stendhal, sauf _la Chartreuse_, ceux de Balzac, ceux de Flaubert, sauf _Salammbô_, et les œuvres de Becque. Je ne regardai pas plus longtemps. Ce qu’elle laissait, la main charmante, était très beau, oui, en vérité, était très beau. Mais essayez d’en empiler les belles chairs succulentes, privées de la colonne vertébrale et de la «substantifique moëlle» qui conduit au cerveau, et dites-moi si cela se tient et si cela fait devant l’univers--alors même qu’il ne comprend pas très bien--si cela fait cette fière figure que contribuait à former le génie comique de la France.
L’ART ET LA FRANCE[12]
[12] Octobre 1919. Paru dans _Comœdia_.
Nul écrivain ne saurait être insensible à une entreprise de littérature et d’art. Mais j’irai plus loin et je soutiendrai que nul citoyen ne doit la négliger.
--C’est une vérité si banale, qu’il est oiseux de la répéter!
Vous croyez cela? Détrompez-vous. Ici ou là, de temps à autre, on a bien l’air d’accorder à l’art une place honorable; mais on ne m’ôtera pas de l’idée que l’on se soumet à cette convention plutôt pour obéir aux usages d’époques révolues que par franche et ardente conviction. Chacun se souvient du siècle de Périclès, de celui d’Auguste, de celui des Médicis et de celui de Louis XIV; et ces souvenirs de plus en plus familiers aux masses populaires, sont un peu troublants. N’empêche que l’idée d’art engendre encore quelque suspicion, et que le mieux que l’on puisse faire pour elle, en de nombreux milieux, c’est de lui concéder ce sourire paternel qu’on a aux distributions de prix, quand dans les préaux de leurs écoles les gamins ou les petites filles vont vous donner une représentation du _Voyage de M. Perrichon_.
On veut bien être complaisant aux manifestations artistiques; mais dans un siècle où l’on sent qu’il y a de colossales questions à résoudre et des actions nombreuses à accomplir, on ne croit pas que l’art puisse sérieusement servir à grand’chose.
Ou bien, si l’on admet que l’art ait quelque utilité, c’est pour le domestiquer, c’est pour l’employer à servir directement et tout de suite.
Vous avez lu récemment les manifestations de partis divers, tendant à drainer la force artistique pour la mener par des canaux d’adduction rapides sur le terrain de la lutte. C’est rendre hommage à la puissance de l’art, me dira-t-on. Oui, mais un hommage aveugle. C’est méconnaître la nature de l’art. Et cette source si précieuse pour la cause commune, c’est s’exposer à la corrompre.
Vous voyez bien que l’art n’est pas estimé, puisque là où l’on est assez clairvoyant pour en reconnaître la valeur, on risque de lui porter les coups les plus funestes.
L’art n’est honoré, comme l’homme même, qu’à condition qu’il soit libre. Je ne m’abuse point quant au sens de ce dernier mot. La liberté n’est pas l’anarchie puisqu’elle est précisément la floraison naturelle de l’état d’équilibre et d’ordre. L’art est libre quand il est le résultat pur et simple du génie de l’artiste. Le génie est un démon intérieur--généralement mauvais coucheur--que l’on risque d’étouffer, ou qui s’étranglera lui-même de fureur, si on le veut mener du dehors là où ce n’est pas son caprice d’aller.
J’ai plus confiance en ces génies, si variés, si déconcertants qu’ils puissent paraître, qu’en le plus intelligent despote qui prétendrait les asservir. Et savez-vous pourquoi j’ai confiance en ces diables? C’est parce que je crois que chacun d’eux est un produit spontané de la race et du sol nationaux, et qu’il va plus droit vers l’épanouissement du génie national que ne le ferait l’artiste obéissant avec les meilleures intentions du monde aux chefs les mieux choisis. Il y a là un flair, un sens spécial que je ne crois pas abaisser en le comparant à l’instinct de certains animaux, et qui nous surprend et nous confond. Qu’on le veuille ou non, et en quelque respect qu’on tienne le rôle de l’intelligence, le rôle de la sensibilité dans la confection de l’œuvre d’art est prépondérant.
L’art est éminemment _utile_. Mais les artistes n’ont pas besoin de le savoir.
L’art est, en définitive, parmi l’ensemble des travaux d’un peuple, ce qui est le moins sujet à périr.
L’art transforme pour l’homme la vision qu’il a de l’univers. C’est l’art, bien plus encore que la nature, qui l’orne et peuple cette vision; car la plupart des hommes, même ignorants, n’aperçoivent la nature qu’à travers les œuvres d’art. Quand s’est-on avisé d’aimer la mer, les lacs et les montagnes? C’est après que des poètes eurent trouvé, pour chanter ces beautés, les accents qu’il convenait. De quelles expressions vous servez-vous pour porter votre jugement sur les choses? De celles qu’ont jetées dans la langue les écrivains qui se sont donné la peine d’éprouver plus profondément que vous.
L’art tire d’un peuple ce que celui-ci a de plus secret, de plus particulier. C’est lui qui accouche les consciences, les esprits, et les sens. Si l’on veut: l’art c’est la confession publique d’un peuple. Par là, il nous révèle aux yeux du monde... Rôle «grandiose et délicat»! N’est-ce pas, cela aussi, _servir_ à quelque chose? Et est-ce que par là ne se légitime pas notre conception de l’art national à la fois et indépendant?
Seulement, à quelle condition l’art peut-il nous rendre un si auguste service? C’est à la condition que l’artiste nous donne son propre chant, comme l’oiseau; à la condition que celui qui est né merle ne se mêle pas de faire la fauvette, ou que le serin ne s’enrôle pas dans la famille des rossignols, sous prétexte que décidément la musique de ces derniers est la meilleure...
La théorie de l’art pour l’art paraît puérile à qui, ne faisant point œuvre d’artiste, contemple les choses d’un peu haut, mais il n’y aura de bons artistes qu’autant que ceux-ci y adhéreront avec une divine candeur.
FEUILLES TOMBÉES[13]
[13] 1919. Paru, sauf le second fragment, dans _le Monde nouveau_.
L’écrivain doit-il être le porte-parole de la société, ou doit-il être lui-même, seulement lui-même, et en dépit de tout?
Si son œuvre n’est que l’expression de la société, il se borne au rôle d’historien fidèle. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose. Il risque de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la société, il n’est plus qu’au service d’une maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il perd sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire un écrivain de premier ordre?
Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître impose; et bientôt chacun se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.
Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.
L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui doit le donner.
* * * * *
Que l’écrivain doit se maintenir comme sur un îlot isolé au milieu de la société--et cela, non pas par dédain de la société, mais seulement pour conserver l’indépendance absolue dont il a besoin vis-à-vis des hommes qu’il étudie, de la même façon que le savant examine et presse _l’objet_ de sa culture. L’écrivain est un savant pour qui l’homme est l’objet à connaître. Aucune considération ne doit le retenir dans l’obligation où il est de dire ce qui lui apparaît comme la vérité, du moins comme la vérité momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir strictement à l’observation de cette règle, il rend tout progrès psychologique--et partant social--impossible.
L’écrivain qui vit en société cesse de voir la société avec des yeux d’enfant émerveillé ou d’étranger curieux: il est emporté dans le torrent.
Il doit demeurer spectateur sur la rive.
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L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de l’imagination, comme il y a l’émotion de l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions. La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et commence à s’animer, l’art commence.
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Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie bienfaisante.
Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très commun ni tout à fait rare. Mais les causes de mon émotion, si l’on y prend garde, quelles chétives choses! quelles misères! quels infiniment petits!
Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.
Il s’agit d’une émotion de beauté!
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Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X... disait tantôt à propos de certains auteurs contemporains: il les louait d’avoir renoncé à ce qu’il appelle «le romanesque», pour se consacrer à l’étude directe de la réalité en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B... d’avoir écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C... d’avoir écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction, pour se borner à rendre avec précision les faits.
Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.