Opinions sur le roman

Part 3

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Le goût du théâtre ne me semble être qu’une manifestation, entre autres, du goût de sociabilité qui est si vif chez les Français. Je ne crois pas qu’on aille autant au théâtre pour le plaisir qu’on y éprouve, que pour y puiser un sujet de conversation qui soit commun à toutes les maisons qu’on fréquente. Il faut causer en mangeant, en prenant le thé, en bien d’autres circonstances. Parler d’une pièce, la juger, si pauvre qu’elle soit, c’est encore ardu? D’où la prépondérance prise par les acteurs, les actrices, leur vie privée et celle des auteurs, bien plus accessibles à chacun que leur talent ou leurs défauts. Comment voulez-vous que l’intérêt d’un livre tout nu puisse lutter avec la multitude des accessoires matériels, tangibles, vivants, mouvants, et à la portée des femmes, qui environnent le théâtre? Et par quel moyen contraindre tout le monde, et presque tous les mondes, à lire, à avoir lu dans le même temps un roman?

Le goût du théâtre, à notre époque, est une manifestation de l’évolution de nos esprits paresseux vers les divertissements matériels. Je n’entends pas dire par là que le théâtre n’offre que des agréments de cette nature, mais il en offre toujours de cette nature, même alors qu’il contient, par exception, des éléments d’un ordre plus élevé, et ce sont ces petites misères qui ont prise sur le plus grand nombre.

Ce qui fait que le goût du théâtre ne peut être un indice de développement intellectuel, c’est que le genre théâtre est condamné au succès, au succès immédiat. Il me paraît contraire à tout ce que nous savons sur la fortune des œuvres de génie qu’une d’elles puisse d’emblée séduire l’immense public. Une œuvre neuve et belle ne peut que s’infiltrer petit à petit, soutenue par la force d’une élite. C’est pourquoi je ne sais rien de plus utile que les entreprises de représentations, qui tendent à se multiplier, même dans les théâtres officiels, pour lesquelles l’espoir de la centième, ni même de la troisième représentation, n’entre en ligne de compte. Tout l’espoir du progrès théâtral est là, comme tout l’espoir du progrès littéraire est dans les revues jeunes et libres.

Mais je ne crois pas du tout que le théâtre soit un art inférieur. S’il l’est parfois, c’est à cause du concours obligatoire des masses. Mais il peut tout contenir, vérité, poésie, et jusqu’à la psychologie la plus profonde, à la condition qu’elle soit ramassée en formules shakespeariennes qui, comme dit Sainte-Beuve, «percent l’homme tout entier». C’est un art difficile, certes, mais qui oblige à la règle essentielle de tout art: la composition, et à une des qualités les plus désirables: la concision. Il pourrait être la meilleure et la plus féconde école, s’il n’était asservi à la triste condition d’être un délassement d’hommes fatigués par la journée, et un plaisir facile ne détournant pas le sang des organes de la digestion.

Dans les conditions actuelles, évidemment, l’homme qui a l’amour de la lecture est supérieur à celui qui a la passion du théâtre. Et, d’ailleurs, en admettant les conditions les plus favorables au progrès de l’art du théâtre, la lecture offrirait toujours un aliment incomparablement plus riche à cause des profondeurs qui ne lui sont jamais interdites, et à cause de cette délectation incomparable qu’est le style d’un récit. L’affinement, le goût et l’amplitude même de l’intelligence ne sont possibles que dans une société qui a conservé le goût de la lecture.

LES TENDANCES PRÉSENTES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE[7]

[7] Août 1912. Enquête de Gaston Picard.

I

Sur le roman, je ne crois guère avoir changé d’idée depuis l’enquête de Le Cardonnel et Velay. J’admets toutes les sortes de roman, et il y en a d’innombrables, puisque c’est le genre le plus libre qui soit. Je crois même avoir usé personnellement de cette liberté, en écrivant des romans dissemblables au point de constamment dérouter le public qui aime à suivre un auteur sur une piste unique. Mais aujourd’hui, comme il y a dix et quinze ans, je donne ma préférence et je consacre le meilleur de mes forces au roman dit «de mœurs», c’est-à-dire à celui qui ne se contente pas de narrer, fût-ce sous la plus belle forme, un épisode, une idylle, une anecdote, mais qui emprunte à l’Histoire son caractère de témoignage impartial sur la vie d’un peuple ou d’une société. Si un roman est si juste et si profond, que le spectacle présenté par lui soit, non d’une époque, mais de tous les temps, ah! tant mieux! et c’est ce que le génie seul obtient. Mais je ne crois pas que nous devions nous proposer un but si présomptueux, et je crois que se le proposer est le plus sûr moyen de ne pas l’atteindre. On oublie que le génie est, la plupart du temps, ingénu, que les œuvres immortelles n’ont pas été composées si orgueilleusement, et que c’est en exécutant avec modestie une tâche limitée, que l’on se trouve parfois, comme par hasard, avoir accompli un chef-d’œuvre. La plus belle tâche limitée qui s’offre à un romancier, c’est la peinture des hommes de son temps.

Tâche auguste et ardue, et dont la nature, à mon avis, établit une différence très nette entre le rôle du romancier et celui de tous les autres artistes, et une différence plus tranchée encore entre l’ouvrier d’une telle œuvre et les amuseurs publics que l’on se plaît trop à confondre avec lui.

Le rôle des artistes en général est de charmer. Pour nos plus grands écrivains du dix-septième siècle, La Fontaine, Corneille, Molière, Racine, «plaire» était la «règle» reconnue. (Mais «plaire» alors, c’était satisfaire aux exigences d’une toute petite et excellente société; aujourd’hui, c’est se placer au niveau des foules.) Avec le sens de l’Histoire introduit, du moins avec éclat, par Balzac, dans le roman, une notion nouvelle s’est ajoutée à notre art, et si importante que toute autre considération fléchit devant elle, c’est la notion de justesse, c’est l’impérieuse nécessité de «faire vrai». Nous devons peindre les hommes tels qu’ils sont. C’est en vain que notre lyrisme et notre idéalisme clameront, et nous pousseront à la déformation, à l’embellissement de notre sujet: si ce peut être le succès assuré pour aujourd’hui, c’est la caducité inévitable pour demain. Notre modèle est l’homme; il offre à nos velléités, à nos caprices, ce que les artistes plastiques connaissent sous l’expression de «résistance de la matière». Cet art difficile est une lutte entre deux forces et non un divertissement arbitraire: ce combat entre la volonté de l’artiste qui se croit libre et l’opposition obtuse des lois naturelles sourdement manifestées par le modèle humain, est, à mes yeux, un des plus curieux spectacles du monde. De là toute la grandeur du roman de mœurs, et de là aussi sa beauté qui est--je l’ai déjà indiqué dans l’enquête de 1904--d’une nature assez particulière.

Elle ne se confond pas avec ce qu’on est convenu de nommer la beauté dans les arts, parce que son principal élément est la vérité psychologique et l’intelligence des lois et des mouvements sociaux. Je ne dis pas que ce soit son seul élément, car il en est d’autres qu’ajoutent les qualités propres à l’écrivain,--et notamment et surtout sa qualité d’artiste, s’il est artiste,--mais cet élément le caractérise, et il a et aura désormais tant d’importance que le constater dans un roman c’est proclamer l’excellence de l’ouvrage. A mon sens, cela va sans dire, d’autres qualités doivent s’y joindre pour hausser l’ouvrage: don d’expression, poésie, et cette autre faculté qu’ont les grands auteurs de susciter au-dessus de leur œuvre je ne sais quelle vision d’un juge surhumain, dont les accents par moments descendent comme l’ébranlement du tonnerre, ou dont la sérénité impose et effraie. Mais un roman de mœurs peut être remarquable sans ces signes de supériorité.

Et la beauté du roman de mœurs ne se confond pas plus que l’histoire avec la morale: parce que son but n’est pas d’édifier ni de convaincre, mais d’enregistrer les gestes humains en leur communiquant un caractère mémorable, une véracité plus frappante que le spectacle tumultueux et confus de la vie. Je pense qu’une morale plus forte et plus saine que celle qui est voulue par un auteur, se dégage du tableau de la vie clarifiée, résumée, par un esprit naturellement probe et élevé. Les conclusions la plupart du temps amères que nous tirons d’un examen approfondi de la vie, sont d’une portée plus longue, d’un retentissement autrement étendu dans toutes les régions de l’homme, que cette espèce d’optimisme mensonger qui, à la fin des belles crises des romans ordinaires, n’a pour but que de procurer au lecteur troublé par les péripéties du récit une bonne nuit.

Seule, l’impression de la vie réelle demeure, et pousse des prolongements multiples dans la mémoire, tandis qu’une intrigue adroitement nouée, et dénouée finalement au gré du lecteur, lui représente une chose achevée, épuisée, et sur laquelle il n’y a plus à revenir. J’aime mieux, à la page dernière de mon roman, voir un lecteur un peu boudeur et mal content, que de le surprendre fermant le livre avec cet air béat que laisse une question définitivement jugée: il y reviendra, il réfléchira, il cherchera lui-même le sens du récit que l’auteur n’a pas pris soin de lui exprimer en grandes capitales. Et s’il est choqué, moins par des exemples qui n’ont pas été choisis dans ce but, c’est d’autant mieux! C’est qu’il est blessé au bon endroit; et il n’y a que la vérité qui blesse.

Comme la vérité, ce genre de roman blesse presque tout le monde; il est condamné à un relatif insuccès. Aucun des motifs qui ont fait la fortune du roman dit «réaliste» ou «naturaliste», ne saurait le faire valoir pour le grand nombre. On se laissait scandaliser par une certaine franchise au temps de _Madame Bovary_. Le naturalisme, ensuite, fut un objet de curiosité par la puanteur de ses fanges ou la verve de son pittoresque. Le tableau des nuances dépouillées de tout artifice ne saurait séduire que certains esprits, très cultivés par l’antiquité grecque et latine, et qui seraient encore, comme on l’était au temps de Montaigne ou de La Bruyère, curieux de l’homme. C’est pour les idées que l’on se passionne aujourd’hui. Les idées passent comme les fleurs, mais ne renaissent pas aussi sûrement qu’elles. Je ne vois qu’un objet propre à la littérature, et qui, populaire ou non, ait la même chance de durée que l’homme, c’est la connaissance de l’homme. Le roman de mœurs--qui, par surcroît, peut être une magnifique œuvre d’art--n’a pour but que d’y contribuer.

II

Les publications à bon marché ont pu être avantageuses à certains auteurs dont les «trompettes de la renommée» n’avaient pas porté le nom dans tous les lieux où le public qui leur est destiné réside. Le public des auteurs les moins asservis au public réside partout. Il n’est pas forcément où se trouve le public dit «d’élite». Le public d’élite n’est pas groupé comme un troupeau de moutons. Il est dispersé, nous ne savons pas où il est. Les collections à bon marché ont pu l’atteindre, par hasard, en prenant sur la masse du public une autorité qui les imposait à des cinquantaines, à des centaines de mille acheteurs. Mais, ne nous y trompons pas: l’élite capable d’apprécier une œuvre non vulgaire, si dispersée qu’elle soit, ne doit pas être très nombreuse: et des cinquantaines, des centaines de mille acheteurs ont dû reconnaître qu’ils s’étaient trompés en faisant entrer tel ou tel nom dans leur bibliothèque. L’achèteront-ils de nouveau? C’est une question qui n’est pas résolue. L’entreprise n’en est qu’à sa première phase.

Quant à l’influence exercée par ces publications sur les œuvres, eh bien, elle pourra être excellente à certains talents qui sont faits pour le grand nombre; il y en a; elle les obligera tout de suite à communiquer à leurs œuvres les qualités requises. Pour les autres, si ces tirages les influencent, c’est qu’ils eussent pu être influencés aussi bien par un éditeur ordinaire, par un directeur de revue, par un ami, par leur femme, ou par leur maîtresse. Ceux qui sont forts feront leur œuvre sans se soucier du sort qui l’attend. Ceux-là seuls comptent. A quelques scrupuleux elle pourrait donner un certain souci moral.

POURQUOI FAUT-IL ÉCRIRE?

POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS?[8]

[8] Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le _Gil Blas_. Mais ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.

Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écris mes livres. Il m’a toujours semblé que je n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne faisais pas cela, je serais embarrassé de ma personne et mécontent de moi. Je dois en conclure que j’écris mes livres parce que c’est ma fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve généralement à les écrire, suffirait amplement à expliquer leur origine.

Maintenant, à force d’écrire des livres, on prend conscience de ce qu’on avait fait tout d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien on se donne des raisons d’écrire. Pour ce qui me concerne, j’ai remarqué que ce que j’écrivais le plus spontanément coïncidait à peu près avec ce que les doctes traités nomment l’histoire des mœurs, tout au moins se rapprochait un peu de ce qu’on entend par ces grands mots: je ne l’avais pas fait exprès. Et en effet, ce qui pique ma curiosité dans la vie, ce sont, non pas les anecdotes, non pas les aventures, mais les traits de caractères ou de mœurs. Inconsciemment, en rapportant ces traits ou en les accommodant à ma manière, j’y joins la sourde rumeur de réaction qui se produit en moi à la vue de mainte action humaine qui me déplaît ou m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. Et cela donne ce que ça peut. Toutefois, j’ai donc désormais en la plupart de mes terreurs (_sic_), du moins un but, étranger à mon propre divertissement, et qui consiste à essayer de fixer des états de mœurs caractéristiques. Une sorte de vérité historique et la vérité psychologique, voilà les deux seules considérations extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à les traiter est le régulateur indispensable de ma tâche, et la condition de sa réussite. J’entends par «réussite» ma satisfaction d’ouvrier; et ce que j’appelle mon plaisir, ce doit être mon goût personnel, mon esthétique, si vous voulez, lorsqu’ils sont contentés.

* * * * *

Il va donc de soi que je ne pense pas du tout à exercer une influence. Ceci est très éloigné de mon intention. Je ne songe point non plus à un public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. Si j’avais ces préoccupations, mes livres seraient conçus tout autrement. Ils plairaient probablement davantage, mais ils ne me plairaient pas.

Je ne cherche même pas à émouvoir; c’est, de toutes mes abstentions, la moins comprise. Il m’arrive bien souvent de supprimer une scène qui se présente à mon imagination et qui pourrait être pathétique. Pourquoi j’y renonce? Parce que cela me semble faire partie des _moyens_ de flatter le public, et parce que, de l’émotion qui peut se trouver dans mes livres, je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus secret. Il me plaît que beaucoup, même, puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas par son éloquence ou ses éclats l’exposé simple et nu des faits psychologiques, qui seuls me paraissent avoir un intérêt durable.

Se formera-t-il jamais un public pour admettre l’intérêt littéraire qu’il y a à ne représenter que les scènes les plus ordinaires de la vie, mais que l’auteur croit caractéristiques et typiques, et à ne les enjoliver par nul autre agrément que celui qui peut provenir de leur _justesse_? Je n’en sais rien. Je crois que le public en est encore aujourd’hui au point où il en était au temps du procès de _Madame Bovary_ et même de la querelle du _Cid_: il confond la beauté d’un livre avec la beauté morale des personnages, il appelle beau livre celui où les hommes sont représentés tels qu’ils _devraient être_, tandis que nous appelons beau livre celui où les personnages sont tels que la vie nous les représente. Il aime les belles leçons morales, et je ne le blâme certes point de cela. Mais si la leçon morale n’enlève rien à la beauté d’un livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau livre de donner une leçon morale; et la plus forte leçon morale qui puisse être fournie au lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle de la vie réelle, que n’a déformée aucune tendance étrangère à la seule passion d’être vrai.

Songez-vous à _distraire_, me demandez-vous? Ah! pour distraire, que j’aimerais à écrire de beaux contes, libres, et où la fantaisie, la charmante fantaisie, le premier des dons d’un artiste, pût s’en donner à cœur joie! Mais le conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, et c’est le cas de se demander, plus encore que pour le roman de psychologie réaliste: «pour quel public les écrirait-on?» Et puis, serais-je capable de les écrire?

DOIT-ON ÉCRIRE DES ROMANS POUR LES JEUNES FILLES?[9]

[9] Octobre 1913. Paru dans le _Tout-Paris Magazine_.

Je ne me serais pas posé cette question, mais on me la pose et je ne veux pas m’y dérober. On me la pose très probablement parce qu’on se préoccupe beaucoup des jeunes filles aujourd’hui, et parce qu’on se préoccupe, en les laissant jeunes filles, de ne point les laisser ignorantes, et enfin parce qu’elles-mêmes réclament, et à bon droit, des lectures autres que celles qu’on a coutume de leur donner.

Ah! si l’on me demandait: «Doit-on écrire des romans pour les enfants?» La réponse serait aisée! Oui, certainement, on doit écrire des romans pour les enfants quand on a le don, d’ailleurs si rare, de parler la langue qu’il faut pour cela. C’est que les enfants sont un peuple qui a ses coutumes, ses lois, une mentalité très particulière qu’on ne peut se flatter d’approfondir, mais dont on peut définir à peu près les limites. Les enfants sont de petites gens dont on peut dire: «Ils sont ainsi, ils aiment cela, ils se comportent en telle circonstance de la façon suivante», comme on le dirait des abeilles ou du chat. Leurs mœurs ont ce caractère achevé et complet qui ne laisse à l’historien aucune hésitation, et flattent l’anecdotier et le moraliste, jusque par les audaces extraordinaires qu’elles comportent. On peut écrire les mœurs des enfants ou l’on peut écrire des histoires inspirées de leurs mœurs, des histoires qui les intéresseront à coup sûr, et des histoires qui, d’une façon générale, sont intéressantes.

Mais, les jeunes filles! Les jeunes filles ne sont pas un peuple à part dans l’humanité. Les jeunes filles sont des êtres particulièrement charmants qui passent d’un état à un autre, des êtres de transition, qui tiennent aussi, dans une mesure indéterminable, à l’état futur auquel elles aspirent. Des unes on dit: «Ce sont de véritables enfants», des autres: «Ce sont déjà de petites femmes.» Et les bouleversements dans les mœurs et les émancipations et les régimes d’obstruction et de contrainte n’y feront rien: il y aura toujours et partout des jeunes filles qui, sans être pour cela des retardataires, conserveront le caractère dominant de l’enfance, et des jeunes filles qui, sans être pour cela des émancipées, offriront en toute leur personne le caractère de la femme. Et puis, il y a aussi, il faut bien le reconnaître, des jeunes filles de tout âge. Nul monde n’est plus divers ni plus incertain. Il vit à côté du monde commun, et quasi mêlé à lui, sans vivre comme lui. Il ne saisit rien de définitif, il est comme à la veille d’une révolution qui peut tout bouleverser, il se tient dans l’attente, aux portes d’une terre promise qui ne lui apparaît, malgré toutes les précocités, qu’au travers de la brume,--d’une terre promise régie par un principe fondamental qu’il doit précisément ignorer. Combien de femmes ne sont que le reflet de l’homme qui a su les dompter par l’amour! Les jeunes filles sont des femmes aperçues avant l’exercice de toute influence, ou bien qui subissent un grand nombre de commencements d’influences, qui se disent consciemment ou non un jour: «Ce sera celui-ci dont j’adopterai les manières, la vie, la carrière», et qui le lendemain, se disent: «Non, ce sera celui-là.» Vie étrange et sans nom, attrayante par l’ambiguïté même qui la doit rendre parfois si redoutable, exquise probablement par les innombrables possibilités qu’elle contient et par la qualité illimitée de ses espérances.

Et c’est bien à cause d’une si grande incertitude de son état que l’on a dédié à la jeune fille une littérature de neutralité applicable confusément à toutes, ne satisfaisant aucune d’elles, et naturellement peu tentante pour les écrivains qui estiment que leur art est de ne tromper jamais sur les formes et les faits essentiels de la vie.

Je me souviens d’avoir lu, cette année, dans une des conférences de M. Faguet sur La Fontaine (ah! que les jeunes filles feraient mieux de lire La Fontaine, le plus fécond, le plus admirable de nos romanciers, et de lire les ouvrages de M. Faguet, qui est un peu le Montaigne de notre temps, c’est-à-dire un de ces moralistes à la française, de qui l’agréable causerie est imprégnée de l’immense passé littéraire et philosophique, que de lire les romans, fût-ce ceux qui ne sont pas faits pour elles!), je me souviens, dis-je, d’avoir lu dans M. Faguet un petit récit personnel dont il illustrait comme d’une vignette sa conférence. Il disait qu’une petite fille de sa connaissance, à qui sa mère expliquait la fable de la Cigale et la Fourmi, avait soudain protesté en entendant que la fourmi, laborieuse et avare, envoie impitoyablement «danser» l’imprévoyante cigale: «Non, disait la petite fille, ça n’est pas ça!»--«Comment, expliquait la mère, ça n’est pas ça! mais voilà le texte...» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde, mais elle lui donne un peu à manger.»

Eh bien, malgré mon profond respect et ma très particulière admiration pour M. Faguet, je ne puis applaudir ce passage de sa conférence. Qu’il s’agisse d’enfants, qu’il s’agisse de jeunes filles, et qu’il s’agisse même du public entier, il y a tendance, de nos jours, à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature; or, pour la plus grande partie du public, la littérature, c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils _devraient_ être. Le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de justice qui est au cœur de l’homme, et il juge bon écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une société idéale. C’est une conception qu’il a adoptée de Rousseau et qui est fort peu française; c’est une conception qui doit amener la littérature à la pure niaiserie et livrer la littérature française aux plus médiocres écrivains. La Fontaine, comme la plupart de nos francs conteurs, même lorsqu’il sait qu’il s’adresse à la jeunesse, peint les hommes tels qu’ils _sont_, et il n’agit pas ainsi pour son pur agrément d’artiste, car l’intention morale n’est pas du tout absente de ces incomparables chefs-d’œuvre que sont les _Fables_; il agit ainsi parce qu’il n’y a point de leçon plus salutaire que celle qui se dégage de l’exemple tout vif de la vie réelle. Dans la vie réelle, au moins les trois quarts du temps, la fourmi «peu prêteuse» envoie au diable la cigale; il n’est pas mauvais que la jeunesse en soit avertie; elle est heurtée, elle réfléchit, et si son sens du juste se révolte, comme il est probable, une réaction excellente se produit en son esprit, et elle est plus apte à exécuter une action généreuse que si vous la bercez et l’endormez par la narration béate et mensongère du bien partout accompli. Presque rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit tout à fait bien dans la vie, et il n’y a pas d’âge trop tendre pour apprendre qu’en général cela se passe mal dans le monde, et, parce que l’iniquité vous aura certainement choquée, nul stimulant ne saurait être plus efficace, ô jeunesse! pour y faire, de vos propres mains, porter remède.