Part 2
La littérature qui s’alimente de la vie contemporaine,--et à mon avis c’est la meilleure nourriture,--ne peut que difficilement se désintéresser des questions sociales, puisque ce sont ces questions qui surtout nous agitent. Mais, à mon sens, l’art le plus élevé consiste à ne traduire de la vie que les éléments pour ainsi dire permanents, en tout cas généraux, essentiellement humains. Alors il s’agit, si l’on prend pour thème la ou les questions sociales, de se demander ce qui, de ces crises, pourra intéresser les hommes dans une soixantaine d’années.
Le danger que je vois, non pas pour la littérature--car un pamphlet, un article, un discours peuvent être des œuvres littéraires--mais pour le roman et le théâtre à «réfléchir les questions sociales», c’est que ces questions sont si brûlantes qu’il est impossible de les traiter sans passion et sans esprit de prosélytisme (un esprit qui devient rapidement vieillot), et que, les eût-on traitées sans parti pris, elles ne peuvent être comprises que sous couleur d’œuvres de parti; et alors adieu toute appréciation littéraire! Le public n’a que trop tendance à ne pas apprécier une œuvre au point de vue littéraire, et maints écrivains trop de penchant à se soucier du point de vue littéraire comme d’une guigne.
Cependant le point de vue littéraire, c’est-à-dire la _beauté_ propre d’une œuvre, tel doit bien être le but premier, et je dirai, pour ma part, l’unique but de l’artiste. Mais quel terme employé-je! En littérature, le mot «artiste» est suspect. Il l’était du temps de Flaubert. Que n’a-t-on pas fait pour qu’il le soit devenu davantage! «Littérature artiste» est synonyme de littérature incompréhensible et heurtant de parti pris le sens commun. Si au lieu de voir l’art dans toute espèce d’originalité excentrique, on avait moins perdu de vue la lignée admirable de notre littérature nationale, nul ne douterait aujourd’hui qu’un artiste, en littérature, c’est Molière, c’est Racine, c’est La Fontaine, c’est Saint-Simon, c’est l’auteur des _Lettres persanes_ et celui de _Candide_, c’est Chateaubriand, c’est Balzac parfois, et c’est ce grand saint, martyr de la beauté littéraire: Gustave Flaubert,--tous génies de clarté, de raison et d’humanité, maîtres de leur langue, de leurs idées, et de leurs sentiments; et nul ne douterait que l’artiste, en littérature, ce n’est ni celui qui se pâme devant une épithète vierge, ni celui qui se forge un langage à lui tout seul, pour vous dire qu’il a l’âme veule ou bien qu’il a eu mal au ventre.
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Que reste-t-il du renanisme? me demandez-vous. Je n’en sais rien. Vous le saurez probablement quand chacun vous aura répondu ce qu’il pense encore de Renan. Pour moi, ce n’est pas en ces quelques lignes que je voudrais dire mon immense, profonde et toute particulière admiration pour Renan. A mon avis, il n’a qu’un défaut, c’est de pouvoir être mal compris, mais c’est à cause de l’élévation de sa pensée. De si haut, il fait aisément le tour des choses dont nous n’apercevons communément qu’un côté. C’est un homme qui semble n’avoir jamais songé qu’il pourrait être lu par de pauvres esprits; il s’est placé souvent du point de vue de Sirius. Des nécessités vitales, momentanées, font que nous devons aujourd’hui nous placer plus près du sol; nous traversons une période de relativisme où il faut avant tout étayer sa maison, faire le maçon et le goujat. Mais qu’un beau loisir nous soit donné, je ne conçois guère qu’un homme cultivé puisse goûter plus de volupté que dans la compagnie de cet esprit de cristal, avec qui je crois respirer l’air des montagnes tout en me promenant dans un jardin français; avec qui l’on est grave en même temps qu’on sourit; avec qui l’on pèse le néant des choses, mais sans en nier la valeur relative. Haute et belle ironie, sans fiel et non pas sans foi! divertissement aristocratique de la fleur même de l’esprit humain! enfin écrivain incomparable, dont on cite si peu souvent, je sais bien pourquoi, la _Réforme intellectuelle et morale_.
Le moralisme? Mais il sévit.--Le nationalisme en littérature? Mais il est absolument nécessaire! Le mercantilisme (critique vénale, etc.)? Mais il est absolument méprisable; c’est un monstre non viable qui meurt de son ignominie. Le public a été trop trompé; mord-il encore? Je n’en sais rien.--La concurrence des amateurs? S’ils ont du talent, ce ne sont plus des amateurs; s’ils n’en ont pas, ce n’est pas une concurrence.--Les tendances conservatrices de l’Académie française? Mais c’est le propre d’une Académie bien constituée d’être conservatrice. Voulez-vous qu’elle encourageât les talents révolutionnaires? Mais alors quel serait le propre de _l’autre_ Académie?--Enfin si je vous citais les plus intéressants parmi les jeunes écrivains, j’en aurais encore pour vingt lignes et ma réponse est déjà trop longue. Aussi vous me permettrez de ne pas vous parler de moi.
SUR LA FAILLITE DE LA CRITIQUE[4]
[4] Décembre 1906. D’une enquête parue dans _le Semeur_.
Je n’affirmerais pas que la critique soit aujourd’hui dans «le marasme», mais je chercherai volontiers à savoir ce que l’on peut entendre par ce «marasme» d’ailleurs à peu près généralement reconnu.
Je suis porté à croire qu’il est dans les esprits, et cet état général rend la position du critique singulièrement difficile. En art, aucun principe général ni fondamental n’est reconnu. On n’exige pas plus la connaissance de la langue pour l’écrivain que les rudiments les plus élémentaires du dessin pour le peintre. On ne demande ni clarté ni raison ni agrément dans la conception et l’exécution d’une œuvre d’art. Que demande-t-on? Rien, sinon qu’un homme qui se dit artiste s’impose à l’attention par les moyens adroits.
Il n’y a plus de place, cela va sans dire, pour la critique d’un Boileau, d’un Nisard, d’un Brunetière; et je m’en consolerais, pour ma part, si je ne m’apercevais que la multitude des petits critiques impressionnistes, qui tâchent de la remplacer par ce qu’on est convenu d’appeler «des idées larges», tendent invariablement à un dogmatisme plus arrogant, plus pédantesque, et plus affirmatif, que celui qui du moins était fondé sur une vaste et solide culture et sur le principe conservateur d’un génie traditionnel.
La critique savante, et de même la critique improvisée qui est, je crois, la caractéristique de notre temps, tendent également au dogmatisme, ce qui est fâcheux. La savante a plus de chances encore que l’autre d’échapper à ce cruel aboutissement. Mais nous n’avons, nous autres, désormais guère de chances d’échapper à la critique improvisée. Si l’on me demandait d’opter pour l’une ou pour l’autre, je détournerais la tête en boudant: l’une est ennemie-née de toute tentative originale, l’autre professe le snobisme de l’originalité, avec laquelle il faudrait apprendre à ne point confondre l’excentricité facile et le «bluff», qui prend si aisément sur nous.
Si la critique est prudente, elle ne prononce le nom d’un artiste que lorsqu’une renommée déjà sûre l’a consacré. Téméraire, elle exalte cent noms pour quatre qui ont chance de vivre. De quel côté est le moindre mal? Sainte-Beuve ne fut pas un parfait critique pour ses contemporains. Qu’on me dise quel critique est supérieur à Sainte-Beuve! Est-il bon qu’une autorité critique, même excellente, s’établisse, et que le public soit par elle régenté? J’en doute fort. Mais si le public en arrive à professer le plus complet dédain pour la critique, cela vaut-il mieux? C’est possible. Je vois, dans ce cas qui nous menace, l’opération qui s’établit: le public est toujours en définitive mené par quelqu’un; c’est alors le monsieur parlant haut dans votre famille, dans votre groupe, ou parmi vos relations, qui crée une opinion fragmentaire. La diversité de ces opinions quelconques, qu’est-ce qu’elle vaut? Je vous le demande.
Il n’y a qu’un critique: c’est le Temps. Il faut un homme de génie, un visionnaire de l’avenir, pour le remplacer même imparfaitement. Le sens critique est un don, une divination. Mais il ne va pas non plus sans une certaine science, sans érudition, parce qu’il y a dans une œuvre d’art, du moins dans l’œuvre littéraire, un élément essentiel et dont la connaissance s’acquiert: c’est la langue. Le critique doit être grammairien.
Le bon critique, à mon avis, devrait avant tout s’efforcer de comprendre chaque ouvrage qui se présente à lui, et chercher les intentions de l’auteur, juger s’il veut ces intentions, mais les indiquer au public qui néglige de les chercher, et puis juger la façon dont elles ont été exécutées. Il devrait s’efforcer de différencier un ouvrage de quelques-uns de ceux qui lui ressemblent le plus, et l’opposer à ceux qui offrent des tendances contraires; indiquer au public les courants littéraires, les sources d’où ils proviennent, et, s’il se peut, les fleuves où ils se vont jeter, les océans où ils doivent aboutir. Le plus intéressant est de «situer» un volume.
Une leçon de topographie littéraire, c’est peut-être ce que le public désireux de s’instruire, sans que l’on force son jugement, est en droit de réclamer du critique mieux informé que lui.
A une époque de production touffue et anarchique comme la nôtre, je voudrais qu’un critique commençât toujours son feuilleton par quelques lignes d’avertissement: «Attention, ce n’est pas ici un livre tendant à l’édification ou à l’éducation morale du lecteur, comme l’était celui de M. X... dont nous avons parlé la semaine dernière. M. Z... ne se propose pas d’autre but que d’écrire un beau livre, à l’exemple de Gustave Flaubert, ou, parmi nos jeunes contemporains, de Henri de Régnier, de Pierre Louÿs et de quelques autres.» Ou bien: «Attention: M. Y..., modifiant ici sa manière de l’an passé, ce qui est le plus certain de ses «droits d’auteur», essaie de faire œuvre historique, c’est-à-dire de peindre les mœurs contemporaines. Il s’agit là avant tout d’être vraisemblable; ce travail exige le procédé réaliste: de grâce, chers lecteurs, n’exigez pas de M. Y... qu’il ne vous livre que des figures suaves, que de beaux traits de mœurs et qu’une belle fin. Ou, au contraire, à mon autre catégorie de chers lecteurs, n’exigez pas que, parce qu’il s’agit d’être vrai, et d’employer le procédé réaliste, M. Y... ne vous exhibe que des fripouilles abominables et que des scènes d’hôtels borgnes. On peut, je vous l’affirme, être vrai sans cela!...» Je voudrais qu’il avertît encore: «Attention, nous avons fait dernièrement l’éloge d’un roman de M. V... qui était fort beau, quoique grave, monotone, et même ennuyeux. N’en concluez pas qu’il faille être grave, monotone, et ennuyeux, pour faire un beau livre, et la preuve est que nous plaçons très haut, vous le savez, l’œuvre de M. Courteline. Le comique, et non pas l’ennui, est la principale vertu du roman de mœurs, et le croirez-vous? de la comédie elle-même!...» Je voudrais enfin--mais c’est bien chimérique--que le critique aimât la littérature.
LE SENTIMENT DE LA NATURE[5]
[5] Octobre 1908. Paru dans _le Gaulois_.
C’est une des opinions où les esprits les plus opposés, de nos jours, se trouvent unis passionnément, que la nature est «adorable». Le mot nature est un de ceux qui exercent sur nos contemporains le prestige le plus incontesté. Le personnage qui oserait s’avouer insensible à la nature, quel que soit le monde auquel il appartienne et le cercle où il se trouve, serait jugé. Nous ne vénérons pas grand’chose, mais ce qui échappe à l’irrespect universel, ce sont les champs, les bois, les montagnes, la mer, pour ce qui est de notre planète, et la voûte céleste qui nous transporte au delà. Dans une société extrêmement divisée, s’il est encore une croyance vivace, c’est la foi vague, indéterminée, mais fervente, en l’auguste bonté qui tombe de la voûte étoilée ou qui émane de l’Océan, des pics neigeux, de la forêt ou du plus humble pré où tremble un peuplier au bord de l’eau.
Du petit au grand, qui donc, aujourd’hui, ne se croit tenu d’aller au moins une fois l’an rendre hommage à la nature, non seulement par hygiène, mais par une sorte de besoin, sincère ou prétendu tel, de se découvrir avec elle des rapports nouveaux? Car, qui ne croit savoir que ce sont ces rapports que chantent nos poètes, qu’orchestrent nos musiciens, et que traduisent en couleur nos peintres aux salons d’automne, d’hiver et de printemps? Et qui de nous n’est ou ne veut être ou peintre, ou musicien, ou poète?
C’est à croire que si l’humanité avait quelque chance de jamais pouvoir entonner un hymne commun, elle en trouverait l’inspiration, bien plutôt que dans quelque idée philosophique ou morale, dans ces intimes sentiments qui proviennent du charme d’un jour mourant, de la tristesse incertaine d’une pluie d’été sur les feuillages, de la terreur des gouffres, de l’exaltante puissance de la mer ou de la torpeur des midis torrides. A la vérité, autant les mœurs et la vie civile des pays exotiques nous surprennent parfois et nous paraissent inconcevables, autant les fragments poétiques de quelque contrée, de quelque âge reculé qu’ils nous proviennent, savent heurter, dans une région mal localisée de nous-mêmes, je ne sais quel timbre qui vibre à l’unisson avec nous et fait naître la sympathie entre nous et l’être lointain, d’autre forme et d’autre couleur, mais qui a eu justement notre angoisse à l’approche de l’orage ou notre impression de parfait bien-être en regardant, dans l’eau qui miroite, les poissons frétiller. Où l’intelligence échoue à lier les hommes, une certaine sensibilité obscure réussirait-elle? Est-ce qu’il y aurait une langue universelle, émouvante et belle, parlée au plus profond de notre conscience, dont notre croissant amour de la nature signalerait les progrès, et dont l’excellence nous serait garantie par la pureté de la source inspiratrice, par la perfection même de cette nature dont la domination semble acceptée avec ivresse?
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Ce n’est certes pas la première fois que se manifeste, surtout depuis un peu plus d’un siècle, un engouement pour la nature, ni que l’on s’en demande la valeur. Mais il semble qu’il y ait des raisons nouvelles aux manifestations du culte dont nous sommes témoins. La plus grande facilité de voyager en est la cause la plus vulgaire. La littérature descriptive, la divulgation par la photographie de toutes les merveilles du monde, s’y joignent, c’est évident; mais le prodigieux développement de la musique et des auditions musicales, la musique devenue l’art prépondérant même en France, la musique au restaurant, la musique au thé, la musique au salon, tenant lieu de conversation, voilà l’entraînement le plus sûr à cette sorte de rêverie imprécise et de confuse délectation qui nous vient de ce que nous appelons la nature. L’impression musicale est, de toutes, la plus vague, la plus irréductible à la commune mesure que nous avons pour apprécier la valeur des choses morales, à savoir: les termes précis. Elle est l’imprécision même. Elle nous met, par le charme qui lui est propre, en un tel état, que nous tirons tout à coup de nous-mêmes ce que nous possédons de plus beau ou de plus exquis, ou, plus exactement, nous croyons, sous son influence, que la moindre de nos pensées est la plus exquise et la plus belle, comme certains rêves nous laissent au réveil la persuasion que nous avons conçu en dormant une idée géniale ou goûté un ravissement surhumain. Le plaisir musical est un entraînement à se satisfaire de l’à-peu-près. Et par son agrément qui est plus général, et, pour beaucoup, plus vif que celui des idées ou des objets à contours bien délimités, il prédispose à déclarer d’essence supérieure, supra-humaine, et facilement divine, toute sensation agréable et nébuleuse. Lorsque nous entendons de loin, sur une large plage, le murmure de la mer remontante, ou bien lorsque nous voyons le soir ternir la lisière des bois, l’impossibilité où nous sommes de donner un nom convenable à notre émotion, nous invite à la déclarer de plus haute naissance que toute autre, et, notre amour-propre aidant, que nous sommes vite prêts à nous croire les confidents privilégiés de quelque personnalité mystérieuse.
La musique jointe à la sensibilité de la nature a développé à l’excès un genre d’orgueil particulier et désobligeant. «Je sens ceci... Sentez-vous? Comment, vous ne sentez pas cela?...» Ah! le suprême dédain dans le regard de celui qui a l’avantage de sentir ce que vous ne sentez pas, vous, pauvre homme! Le monde ne se renouvelle guère; les intransigeances que l’on reproche aux hommes de foi? Mais les voilà, s’il vous plaît, chez des esprits émancipés qui, ayant renié le Dieu de leurs pères, se piquent de découvrir eux-mêmes des dieux nouveaux partout!
Il faut signaler la tendance de notre goût contemporain, un peu littéraire, pour la nature: elle est une déviation du sentiment religieux. On sait combien la philosophie de l’«Inconscient» est à la mode. C’est dans les sous-sols obscurs de notre âme, ténèbres où nul homme sensé ne descendit jamais, que l’on veut loger cette partie sublime de nous-mêmes qu’un Socrate s’efforçait de dégager à force de lumière. C’est dans la nuit, et c’est en bas, que gît, paraît-il, le divin! Tout ce qui contribue à augmenter nos émotions imprécises, à nous fournir de languides extases, élève le niveau de la nappe souterraine par où nous communiquons avec ce grand Tout. Ah! ne plaisantez pas la femmelette accoudée si gracieusement au bastingage et qui se déclare angoissée: peut-être a-t-elle heurté du pied l’ineffable principe du monde!...
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Loin de nous, certes, l’idée de méconnaître les incomparables joies que nous puisons dans la Nature: nul poète, nul véritable artiste ne lui saurait être insensible; elle est pour eux la muse la plus féconde. Mais le poète et le véritable artiste qui ont le plus vécu à son contact, vous diront qu’au lieu d’être subjugués par elle, c’est leur propre personnalité qu’ils ont sentie exaltée par sa beauté, c’est leur propre maîtrise, leur domination sur elle qu’ils ont affirmée en accomplissant leurs chefs-d’œuvre. Leur union avec elle ne fut pas, de leur part, un mol et voluptueux abandon, une adoration mystique de la chair divine. L’artiste, le viril créateur, ah! il s’échauffe, il admire, il adore assurément la nature; mais ni Vinci, ni Michel-Ange, ni Rembrandt, ni Corot ne sont gens à perdre la tête, ils savent ce qu’ils devront à la nature et ce qu’ils lui devront ajouter; ils savent bien qu’ils ont à repétrir, à recomposer toute cette matière!
Et leur attitude devant la nature est, semble-t-il, celle des peuples forts. Lorsque l’homme est fier et actif, il se sent supérieur au monde, il ne demande au monde que de le servir. Aux époques dites spiritualistes, il paraît bien que l’homme ait acquis une grande force à se séparer du reste de la création. «Les Grecs, disait avec infiniment d’esprit Émile Gebhart, avaient pour la nature un amour platonique.»
C’est toujours par rapport à l’homme que les anciens, Romains ou Grecs, ont contemplé et célébré la nature. «De toutes les merveilles de la nature, dit Sophocle, aucune n’est plus étonnante que l’homme.» Virgile, le plus sensible des anciens au charme de la nature, ne s’arrête pas à la contemplation rêveuse, il est conduit sans cesse par elle aux réflexions et aux recherches philosophiques. Notre admirable dix-septième siècle, peut-être beaucoup moins étranger qu’on le prétend aux grâces naturelles et à la majesté des éléments, eût cependant rougi d’avoir cessé un seul instant de s’en pouvoir croire le maître. Coïncidence curieuse: c’est au siècle qui dompta réellement la nature par les applications scientifiques, qu’il était réservé de se déclarer d’autre part son trop heureux vassal, son esclave enamouré, son imitateur servile!
Ce qui est surtout à redouter de cette sorte de panthéisme mystique où nous sommes fort enclins, c’est que la volupté de l’homme, devant la nature, y est d’abdiquer sa personnalité, de succomber, de s’anéantir. Le rôle de l’homme devant la nature y devient tout passif: c’est un rôle de femme. C’est une cause d’énervement et d’affaiblissement, c’est un envahissement de l’Orient fakiriste et somnolent sur notre Occident énergique et sur la France aux idées claires.
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Que si l’on tient à accorder tant de crédit aux pâmoisons et aux extases, comme nous en voyons l’exemple dans les livres de psychologie les plus sérieux et d’ailleurs les plus élevés du Nouveau-Monde, peut-être ferait-on bien de remarquer que c’était jadis par la lutte contre la nature et par l’ascétisme que l’on atteignait à ces précieux ravissements. Serait-ce en se laissant aller aux appels des sirènes que l’on y parviendrait désormais?
Si chacun veut bien en faire autour de soi l’expérience, il est probable qu’on s’apercevra qu’un sentiment de la nature absolument sincère et spontané est très rare. Il est presque aussi exceptionnel que le véritable sentiment artistique. Que de malheureux avez-vous vus traînés devant les plus beaux paysages du monde, par invitation, par snobisme, ou par la meilleure volonté d’admirer, et qui ne savaient y prendre plaisir qu’à se faire désigner les noms des localités ou des cimes aperçues? Combien peu regardent par une fenêtre? Combien même des mieux disposés sont capables d’une contemplation de quelques secondes! Quant à ceux qui habitent les sites admirables, qu’ils ont donc vite cessé de les apercevoir et qu’ils en reçoivent peu d’influence! Pour la plupart, nous n’aimons la nature qu’en étrangers, comme nous aimons l’Italie, une excursion, une occasion de nous mouvoir, comme nous aimons le voyage. Et pour un grand nombre de ceux qui aiment franchement la nature, cet amour des choses impersonnelles et agrestes n’est qu’un dépit contre la civilisation qui les a blessés; la nature est souvent le refuge, elle est le dernier couvent des âmes lassées. On a trouvé, dit-on, à Corfou, une poésie de la main d’Élisabeth d’Autriche, où elle invoquait la nature, «qui seule reste semblable à elle-même». Était-ce là l’amour de la nature ou celui de la jeunesse qui fuit? Chez Rousseau, comme chez Martial, le poète latin, comme chez tant d’autres, le goût de la nature est le dégoût du temps présent. Ici, peut-être trouverait-on le secret du penchant de nos contemporains pour les bois...
Le caractère bienfaisant de la nature vient de ce qu’elle est, pour les rares âmes contemplatives, un tableau attrayant, reposant ou émouvant, ou bien un symbole de grandeur, de force ou de sérénité. Il vient surtout de ce qu’elle est le plus complaisant miroir de notre visage intérieur et l’écho le plus exact de nos intimes chuchotements. Il vient de ce qu’elle est un adjuvant sans égal pour la retraite, pour la solitude. L’habitude de vivre en commun, en nous obligeant à nous réduire à un certain niveau souvent médiocre, crée en nous une intimité vis-à-vis des grandes pensées, une pudeur du beau. La nature peut nous rendre la noble audace d’être graves. Mais la vérité est qu’elle ne peut que nous seconder dans le dessein que nous avons de l’être. Elle est miroir embellissant, elle est écho harmonieux. Mais en définitive, son pouvoir se borne à nous placer vis-à-vis de nous-mêmes. Que contiendrait-elle de sublime, que nous ne lui ayons d’abord prêté? Supprimez l’âme de l’homme, a-t-on dit depuis bien longtemps, et le monde n’est plus qu’un désert.
LE THÉATRE ET LE LIVRE[6]
[6] Avril 1912. D’une enquête menée par Eugène Montfort dans _les Marges_.