Opinions sur le roman

Part 1

Chapter 13,779 wordsPublic domain

RENÉ BOYLESVE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

OPINIONS SUR LE ROMAN

PARIS LIBRAIRIE PLON LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

ŒUVRES DU MÊME AUTEUR:

Le Médecin des dames de Néans. Les Bains de Bade. Sainte-Marie des Fleurs. Le Parfum des îles Borromées. Mademoiselle Cloque. La Becquée. La Leçon d’amour dans un parc. L’Enfant à la balustrade. Le Bel avenir. Mon Amour. Le Meilleur ami. La Jeune fille bien élevée. Madeleine jeune femme. La Marchande de petits pains pour les canards. Le Bonheur à cinq sous. Tu n’es plus rien. Élise. Nymphes dansant avec des satyres. Le carrosse aux deux lézards verts. Je vous ai désirée un soir. Souvenirs du jardin détruit. Nouvelles leçons d’amour dans un parc. Les Deux romanciers.

Œuvres à tirage limité:

Touraine. Azurine ou le Nouveau Voyage. Feuilles tombées. Le Pied fourchu. Réflexions sur Stendhal. Les Français en voyage.

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.

Il a été tiré de cet ouvrage

60 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron, numérotés de 1 à 60.

Copyright 1929 by Librairie Plon.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.

AVANT-PROPOS

Au nombre des feuillets laissés par René Boylesve, il s’en trouve un d’une écriture et d’un papier d’ancienne date, qui porte cette ligne: INDISPENSABLE DE RAMASSER MES IDÉES SUR LE ROMAN ET DE LES PUBLIER.

Est-ce à lui-même qu’il adressait cette recommandation? Bien que dès sa jeunesse il ait donné à des revues et à des journaux une certaine quantité d’études ou d’impressions, il ne les a jamais recueillies, contrairement à tous les romanciers qui exercèrent une critique subsidiaire en marge de leur œuvre principale. Il s’est borné à publier en librairie des romans et des contes.

Mais si ce n’est point à lui-même que René Boylesve adressait la recommandation, était-ce à ceux qui recueilleraient ses papiers après lui? Devant sa carence, peut-être due à sa fin prématurée, il devient légitime de le penser, et telle est la raison du volume que l’on procure aujourd’hui.

René Boylesve l’eût procuré sous une forme différente. Il en aurait rejoint et fondu les éléments. Il aurait élagué quelques répétitions, rendues inévitables par la constance de ses vues et par leur éparpillement à travers une durée de vingt-cinq années. Et sans doute aurait-il développé certains points, sur lesquels il n’avait pu s’étendre.

On ne peut, ici, que présenter dans leur état originel, et à peu près dans leur suite chronologique, les divers morceaux où René Boylesve s’est exprimé sur le roman: réponses, méditées et écrites avec quel soin, à des enquêtes, articles ou fragments publiés dans des périodiques, notes de son fichier, lettres personnelles. Et que toutes ses réflexions renferment un commentaire sous-entendu de ses œuvres, ou un tableau idéal de celles qu’il aurait voulu produire, on serait naïf de s’en étonner. N’est-ce pas le cas de tous ceux qui ont disserté de la sorte?

Le présent recueil ne s’avoue pas complet. Outre d’involontaires omissions, il y en a de contraintes ou de voulues comme les préfaces du _Médecin des Dames de Néans_, de _Madeleine, jeune femme_, du _Carrosse aux deux Lézards verts_, du _Pied fourchu_, comme la nouvelle _Les deux Romanciers_, qui est une pièce maîtresse, et comme mainte étude ou mainte note du fichier, qui traitent bien du roman, mais à propos de certains romanciers. C’est un peu en songeant à ces notes-là que l’on fait cet avis liminaire: s’il justifie la publication d’aujourd’hui, il s’étend dès maintenant à des recueils futurs, qui grouperont des réflexions et des études sur des hommes de lettres et sur leurs œuvres.

G. G.

Une dizaine d’entre les pages qui suivent ont paru dans _Feuilles tombées_, volume à tirage limité, notice de Charles Du Bos; Paris, Schiffrin, 1926. Elles avaient leur place tout indiquée dans le présent volume.

Si je dis: «j’aime mieux l’art que la nature», cela fait bondir un auditoire ordinaire. Pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit de l’homme-génie, au fruit du pommier.

R. B.

OPINIONS SUR LE ROMAN

A PROPOS DE LA DÉCENTRALISATION EN ART[1]

[1] Juillet 1901. Des _Notes_ personnelles de René Boylesve.

Je crois qu’on ne trouve, qu’on ne crée que dans l’atmosphère où l’on a été élevé, où l’on est né. Paris a pu être favorable autrefois au développement de l’art classique proprement dit, c’est-à-dire de cet art essentiellement poli, essentiellement _général_, qui était la fleur d’une société unie et polie. Rapprocher de cet art français celui de Raphaël, par exemple. Mais aujourd’hui Paris n’a plus de société, c’est le chaos. Aucun art ne saurait être l’expression de la société française divisée, émiettée, brisée. Dans ce tintamarre d’idées adverses, il faut, pour seulement se faire entendre, faire un vacarme assourdissant. Les tentatives artistiques parisiennes doivent être des coups de pétard. Or lorsqu’on s’essouffle pour produire quelque chose de singulier, il est fatal que le produit soit monstrueux et non viable. Ce sont excentricités qui brillent et étonnent, mais sont frappées de caducité dans un bref délai. Il n’y a point d’œuvre d’art spontanée, point de chef-d’œuvre, qui ne soit comme préparé, nécessité de longue date par quelque tendance, par quelque besoin social.

De telles œuvres, au contraire, peuvent naître à toute heure dans les milieux provinciaux où grandit un enfant du sol, qui porte en lui l’effort accumulé ou simplement la marque bien déterminée de mœurs, d’esprits formés depuis longtemps dans un même paysage. Une manière de penser commune, dans un même décor, pendant des siècles, se résume un beau jour en un être conscient et doué d’expression, qui se met à dire tout naturellement la chanson de son coin de terre. C’est dans de telles occasions qu’on aura désormais--et tant que la province ne sera pas bouleversée par la rapidité des communications--le plus de chance de rencontrer une œuvre d’art.

SUR LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE[2]

[2] 1904. Réponse à une enquête ouverte dans le _Gil Blas_ par G. Le Cardonnel et Ch. Vellay.

Croyez-vous que, lorsqu’une époque littéraire est aussi confuse que la nôtre, chacun des cerveaux ne reflète pas un peu de cette confusion?

La tendance la plus nette qui m’apparaisse, est celle qui aboutit à tout confondre: la politique avec le sentiment, la raison avec la passion, les pouvoirs entre eux, l’oppression avec la liberté, l’art avec la science, la littérature avec la peinture, avec la musique, avec la morale, avec la philosophie, avec la sociologie, voire avec la carrière littéraire.

Après 1870, Flaubert attribuait notre décadence au même vice, déjà. Il appelait cette confusion «fausseté», et il en voyait la cause dans un reste de romantisme, à savoir: «la prédominance de l’inspiration sur la règle.» Je ne veux pas discourir sur cette opinion qui ne me paraît pas dénuée de bon sens. Je me borne à constater, d’une part, que le plus grand nom et le plus original que l’art du roman ait produit avec chance de durée, depuis Flaubert, est Maupassant, qui reçut de son maître la règle et ne s’en cacha point; et, d’autre part, que, jamais plus qu’aujourd’hui, on ne poussa plus loin l’aversion d’une discipline ni la croyance à l’inspiration individuelle. C’est que «former» son talent compte aujourd’hui pour peu de chose. C’est un génie qu’il faut être d’emblée, et le préjugé court qu’un génie est nécessairement un esprit indompté, tumultueux, semblable aux éléments déchaînés, de préférence un peu fou.

Mais alors, je regrette les écoles? Je ne sais, n’ayant jamais, quant à moi, reçu la parole d’un maître, et ayant, moi comme les autres, un besoin exagéré d’indépendance. J’imagine toutefois qu’un homme expérimenté m’eût épargné beaucoup de peine, et c’est une grave erreur de croire qu’une direction intelligente puisse oppresser la liberté. Les écoles, j’en suis convaincu, renaîtront. Il en existe. Elles sont aujourd’hui politiques ou sociales, parce que la littérature est en disgrâce. Il y en aura de littéraires, lorsque les «maîtres» ne croiront pas déchoir en s’échauffant sur la littérature.

Ce que je regrette aujourd’hui, c’est qu’aucune voix ne soit assez forte ou assez autorisée pour rétablir un peu d’ordre dans la confusion générale, remettre la littérature à sa place, et, dans la littérature, apprendre sans pédanterie et avec le ton persuasif d’une belle foi d’artiste à discerner la beauté propre à chaque genre.

Ceux qui auraient l’autorité pour nous rendre ce service ont lâché la littérature, ils la méprisent, ils enseignent à la mépriser.

Ah çà! voyons! Sérieusement, est-ce que nous renonçons à avoir une littérature? Que vous rêviez l’instauration de l’âge d’or de l’humanité pour après-demain, ou que vous soyez persuadé, comme je le suis moi-même, qu’il importe, avant toute chose au monde, que notre patrie soit grande et puissante, dans les deux cas l’importance de l’art littéraire et de tout art d’ailleurs est égale. Qui charmera, Dieu de Dieu, les loisirs de l’humanité enfin bonne, douce, fraternelle, si ce n’est le tendre son des pipeaux, la lecture des bucoliques, ou les mémoires du temps où l’on se chamaillait encore? ou bien dites-moi ce qui fit plus sûrement la gloire de la Grèce et celle de la France de Louis XIV, avec la force des armées, si ce n’est la splendeur des arts?

Il est manifeste que nos meilleurs lettrés, qui doivent tout à la pure littérature, affichent à l’heure actuelle, pour ce qui n’est que de l’art, le dédain le plus dégoûté. Qui dit ouvrage littéraire, dit jeux d’enfants, misérables puérilités. On ne les lit pas. Ou si on les lit, on les interprète, on en retient ce qui semble les ranger dans un parti ou bien dans l’autre, ou dans aucun: alors quel fade ouvrage! On est allé jusqu’à se demander si, en conscience, on pouvait leur accorder quelque attention. «Il y a autre chose à faire que de la littérature!»

Qu’il y ait autre chose à faire, c’est évident. Qu’il soit plus urgent que jamais de faire autre chose, je ne le nie pas. Que la plupart des jeunes gens qui eussent fait de la littérature, se dirigent aujourd’hui vers la sociologie ou la politique, il n’y a pas d’inconvénient grave. Mais de grâce, ne confondons pas: il y a place en tout temps pour la littérature. A la guerre, qui est, je suppose, un des états les plus aigus que puisse traverser l’humanité, il y a place pour les historiographes ou pour des journalistes, dont le rôle est d’être des témoins, d’enregistrer ce qui se passe et non de prendre part au combat. Nous devons nous féliciter que David se soit souvenu qu’il était peintre lorsque le cadavre de Marat laissa pendre son bras hors de la baignoire, et nous féliciter que Chénier, jusque si près du couperet égalitaire, ait persisté à être poète.

Ne confondons pas. Laissons les écrivains faire de la littérature, et ne leur demandons pas de faire de la littérature sociale, politique ou morale, religieuse ou antireligieuse. Ou, plus exactement, que ceux des écrivains qui veulent faire de la sociologie, de la politique, de la morale ou de la théologie, s’y lancent à corps perdu. Il y a des _genres_ propres à ces différents exercices: le pamphlet est un genre littéraire; un article de polémique, un discours, conduisent leur homme à l’Académie, et l’on a écrit de tout temps des traités de morale et d’édification qui ne le cèdent en rien à la beauté littéraire d’un roman. Ajoutez qu’en ces genres on est franchement allégé d’un souci: car la conviction, la fougue, ou la beauté de l’âme, y suppléent à la préoccupation essentiellement _esthétique_ qu’exige le genre dit: roman.

Il est vraiment temps de tirer le roman de l’inextricable fourré où l’ont mis nos esprits confus et où il étouffe. C’est un genre si souple, dit-on partout. Parbleu! Le genre a bon dos! On peut soutenir que c’est le plus souple des genres, mais à toute souplesse il y a une limite: le caoutchouc est la matière la plus extensible, mais que de chambres à air mal gonflées on a vu crever! Le sous-titre «roman» exerce encore sur le public une certaine magie: on l’accole à toute espèce d’élucubrations. C’est ainsi qu’on vous fait avaler de l’histoire, de la paléontologie, de l’hygiène, de l’exégèse, ou des aphrodisiaques. Non! mais je vous demande un peu ce qui n’est pas roman? On a vu un grand journal, excessivement littéraire, pousser le scrupule de l’information artistique jusqu’à demander à maintes notabilités si le roman-feuilleton ne participait pas de la dignité du roman: «Ah, je crois bien, qu’il en participe! ont répondu en substance ces messieurs. Le roman-feuilleton? Mais cela vaut tout autre roman! le roman c’est tout ce qu’on veut.»

Confusion toujours! Mais, nous, Français, ne devrions pourtant pas confondre _Madame Bovary_ avec la matière propre à produire la joie des concierges. (Je parle du roman-feuilleton en général et non de tel en particulier.) Le roman, ou du moins un certain genre de roman, est parvenu en France--et il me semble bien, en France seulement, quoi qu’on nous chante--à une puissance avec Balzac, à une espèce de perfection avec Flaubert, qui sont telles qu’une haute et magnifique tradition existe chez nous, fondée par nos deux génies, et érigée par eux en une certaine dignité soutenue par de grands disciples, tels qu’Alphonse Daudet et Maupassant, pour ne nommer que les disparus, qui mériterait qu’on lui fît une place à part. On éprouve, en vérité, un malaise à voir confondre cette grande famille d’artistes avec une fabrique d’aventures à la ligne, destinées à suspendre l’âme humaine au-dessus de quelque angoissant problème, du genre de celui qui consiste à se demander si le comte découvrira la lettre que la comtesse a vivement dissimulée sous le cache-pot de papier découpé par ses fins doigts d’albâtre.

Le caractère principal de cette tradition romanesque consiste, je crois, à envisager l’homme et de préférence un groupe social d’hommes, à en rendre la vie, les mouvements les plus caractéristiques, les figures les plus typiques, avec le scrupule, l’information, et l’esprit positif d’un historien, mais, et encore! avec l’âme bien placée d’un poète qui, sans altérer la vérité, sait--mais c’est là le prestige de l’art--lui donner cet air de beauté que l’on ne saurait définir.

On ne peut le définir, mais tout est dans cet air de beauté. Le roman issu de Flaubert est de nature _esthétique_. Un artiste seul, un homme uniquement épris d’art le saura perpétuer--toutes proportions gardées bien entendu, et toute latitude laissée aux variétés de tempérament.

Mais c’est ici qu’il importe plus que jamais de ne pas confondre. Il y a une esthétique propre à l’art de peindre la comédie humaine. La vérité d’un geste, le naturel frappant d’une parole, la nécessité d’une réplique en sont des éléments; le comique non voulu, mais qui jaillit du choc de deux caractères ou de deux situations non arbitraires, en sont des éléments; les mille petitesses inhérentes à la nature de l’homme et le spectacle même de son immoralité en sont des éléments; enfin jusqu’à la pauvre vulgarité des propos coutumiers de la bourgeoisie sont des éléments de cette beauté spéciale, s’ils concourent et se mêlent, comme le grain de blé à l’épi, à la composition de l’âme insaisissable, mais prépondérante, dont l’œuvre doit être tout entière animée: _mens agitat molem_.

Une main plus inflexible que les lois de la métrique ou du rythme musical contient ce genre de roman. Ni les péripéties, ni la manière de les nouer et dénouer ne sont libres, ni une scène ni un mot; on pourrait presque dire: ni un caractère ni le sujet! On s’y meut sous la féconde contrainte de la science de l’homme et de la société, de la logique ou de l’illogisme logique des actions de l’homme: l’intérêt en est la justesse, la mesure, le tact; l’émotion vous y peut saisir; une leçon en peut être tirée; mais ni l’une ni l’autre n’en sont le but. Ah! si dans ces limites on trouve le moyen d’être amusant, sachez-en gré au romancier! Et notez qu’un roman _doit_ être agréable, car le propre de tout ce qui est esthétique est de nous charmer.

Savez-vous qu’il y a aujourd’hui des gens, et non des moindres, qui sont convaincus qu’un écrivain qui se pique d’esthétique est celui qui, tel M. d’Annunzio, introduit _dans son texte_ de constantes préoccupations esthétiques; et ils mesureraient volontiers la valeur artistique d’un auteur au nombre de sculpteurs, de poètes, de dialogues d’esthètes, de statues, de partitions musicales, de chapes, d’antiphonaires, d’escaliers de marbre ou de motifs d’architecture, dont il a eu le bon goût de faire mention?--Confusion de la beauté littéraire avec ce qu’on nommait autrefois «les beaux-arts».--D’autres croient qu’être artiste, en littérature, c’est faire montre que l’on est érudit, ou que c’est moduler des phrases bien musicales, que c’est préférer le clair de lune au plein midi, l’Italie à son pays, ou Paris à la province, ou que c’est ne pas se départir d’une gravité de notaire, d’une tenue d’homme du monde, ou au contraire ne décrire que des passions singulières et excessives et parler la langue d’un goujat; ou que c’est de découvrir quatre épithètes extraordinaires ou un langage tout à fait neuf.--Confusion! et qui crée dans l’esprit de l’infortuné public un malentendu des plus regrettables. Si le but de la littérature est de rendre l’homme, l’esthétique littéraire consiste à le bien rendre, lui, premièrement, et par le moyen propre à la littérature, qui est le style. Et la qualité de cette esthétique diminue, à mesure que l’on s’éloigne de son objet premier, l’homme, pour s’appliquer aux accessoires de sa vie, fussent-ils d’évocation voluptueuse, et à mesure que l’on recourt à des moyens d’expression et de suggestion plus particuliers à d’autres arts.

Le public croit qu’un roman doit l’instruire, l’édifier ou le scandaliser.--Confusion avec un genre d’anecdotes, d’aventures très estimables. Il peut y avoir des romans qui se prêtent à ces jeux charmants, et qui soient même des romans charmants; il peut y avoir des romans qui _servent_ à ceci, à cela; mais il y a en France, Dieu merci, une sorte de roman, déjà traditionnel, qui évolue, qui se renouvellera, mais qui, de la manière qu’il s’alimente, sera toujours identique en étant toujours nouveau, et c’est un roman qui ne _sert_ à rien qu’à donner aux gens de goût l’impression d’une certaine beauté qui n’est pas la beauté de la peinture, ni celle de la poésie, ni celle même de la comédie dramatique, car rien ne doit être confondu. Que l’on appelle ce roman comme on voudra; je crois que c’est, en somme, le roman balzacien, dont le type le plus achevé pourrait être _Madame Bovary_.

La beauté a un rôle «social» des plus importants. Si un roman est beau, il est social; je m’étonne qu’il le puisse être autrement.

Je me suis étendu sur un genre de roman, non que je croie que mes romans le puissent rappeler le moins du monde, mais parce que je l’admire par-dessus tout, parce que j’y vois une tradition féconde, parce que le tempérament français y a montré ses aptitudes, et parce que ce qu’il comporte de _règles_, étant uni, à juste dose, avec _l’inspiration_ personnelle qui ne manque jamais à un écrivain né, me paraît être la plus belle méthode à proposer.

SUR LES TENDANCES MORALISATRICES DANS LE ROMAN[3]

[3] 1904. Réponse à une enquête d’Eugène Montfort, dans _les Marges_, sur l’avis de Maupassant: «Les romanciers ont pour principal motif d’observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises. Ils n’ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner. Tout livre à tendances cesse d’être un livre d’artiste.»

Ce n’est pas la tendance qui fait qu’une œuvre est mauvaise, c’est la prédominance de l’esprit tendancieux sur l’esprit artiste, lequel seul crée, vivifie, donne à la fiction la beauté, et lui donne toute sa force qui est en raison de sa beauté. Le roman, comme toute la littérature,--et à la différence des autres arts,--embrassant toute la vie morale de l’homme, une direction morale y sera toujours sensible, en dépit des efforts contraires. Ne point moraliser! Et la plupart de nos vieux contes? et les _Lettres persanes_? et _Candide_? et tout Anatole France? Mais décrire des mœurs, c’est choisir telles mœurs à décrire, c’est déjà moraliser! Ne point flageller? Et l’ironie? et l’esprit satirique? et Molière et Beaumarchais? Ne point enseigner? Mais qu’une grande leçon ressorte d’une fiction romanesque, je n’y vois encore pas d’inconvénient, si la fiction elle-même m’a saisi par ses qualités propres.

Je trouve les préceptes de Maupassant trop étroits; _mais si on les retourne, comme cela se fait aujourd’hui, je me révolte, car faire entendre que le but du roman soit de moraliser, de flageller et d’enseigner, c’est jeter dans la littérature tous les cuistres, toutes les belles âmes, tous les apôtres, ou tous les marchands d’orviétan, qui n’ont ni la vocation littéraire ni la moindre notion de l’art redoutable d’écrire en français; et c’est ensuite avilir la notion de cet art dans l’esprit du public qui ouvre un roman dans la même attente que lorsqu’il va au prône, à la réunion électorale, à la Chambre des députés_.

A mon avis, le roman, comme tout art, est d’agrément. Son but principal est de procurer du plaisir. Qu’il touche à tout, pourvu que par la magie du talent il en fasse matière agréable. Est-ce que la limite du roman ne serait pas là, exactement, à savoir où il commence à être un genre ennuyeux? Ce n’est pas un critérium rigoureux, mais c’est une indication.

Maintenant, grâce à Dieu, les éléments du plaisir humain sont variés; il y en a de bas, de bouffons, d’élégants, de graves; je pencherais à donner la liberté à toutes sortes de romans, comme à tout le monde. Toutefois il y a un genre de roman qu’une tradition magnifique composée par la puissance créatrice de Balzac et par le goût de la perfection de Flaubert, a mis en France à un rang si élevé, que tous les autres me semblent se rapetisser graduellement à mesure qu’ils s’en éloignent: c’est celui qui tire tout son agrément de l’éclatante vérité des gestes, des mouvements, des paroles, en un mot de la comédie des hommes.

Je ne vois pas qu’il y ait aujourd’hui des _écoles_ littéraires, l’école étant un groupement autour d’un maître reconnu. Cela vient peut-être de l’absence de maîtres, mais plus probablement de l’excessif amour-propre de quiconque parvient, de nos jours, à se faire imprimer, et aussi de la fausse notion que l’on a de l’originalité nécessaire. L’originalité est nécessaire, mais elle ne consiste pas à ne ressembler à personne, elle consiste à être soi-même, ce qui s’obtient quand on ne s’efforce pas à n’être ni celui-ci ni celui-là. En fait, les écoles existent toujours, car bon gré mal gré on procède de quelqu’un, et il y a toujours quelqu’un dont l’influence s’impose à un certain nombre de débutants; mais les générations qui se croient spontanées ne l’avouent pas.

Une réunion de jeunes écrivains autour d’un grand homme avec qui on se sent quelques points essentiels communs, et qu’on admire, même avec une certaine déférence, et de qui on consent à recevoir une certaine discipline, me paraît être une chose belle et profitable, nullement nuisible à l’originalité.

En définitive, et qu’il y ait ou non des écoles, c’est toujours le tempérament individuel qui triomphe, mais j’inclinerais à croire qu’il triomphe plus sûrement un peu bridé dans les débuts qu’affolé d’indépendance.

* * * * *