Part 8
Le conflit entre l’orthographe propre au français et celle du latin ne date pas, il est vrai, de l’époque du savant secrétaire de l’Académie de 1694. Si nous nous reportons au temps des Estienne (1540), nous le trouverons aussi marqué qu’à présent, mais cependant en sens inverse. Ce sont les mots en _ence_ qui paraissent alors l’emporter numériquement sur les mots en _ance_. Mais il n’en est plus de même si l’on remonte à 1420-40, au moment où Firmin Le Ver rédigeait son dictionnaire. Une couche très-riche de mots français d’ancienne formation subsistait encore, et, dans ce fonds antérieur à la Renaissance, les vocables latins en _entia_ sont traduits par des mots français en _ance_ que Le Ver, en sa qualité de Picard, écrit souvent par _anche_. Par exemple:
COMPLACENTIA donne _complaisance_ COGNOSCENTIA _congnissance_ CONFIDENTIA _confianche_ CONVENIENTIA _convenanche_ CRESCENTIA _croissance_ DECENTIA _avenanche, contenanche_ DEPENDENTIA _dependanche_ DESPLICENTIA _desplaisanche_ DISSIDENTIA _desseanche, discordanche_ EXIGENTIA _juste requeranche_ EXISTENTIA _estanche, demouranche_ IMPOTENTIA _non puissanche_ MALIVOLENTIA _male veullanche_ NASCENTIA _naissanche_ PENITENTIA _penanche, penitanche, repentanche_ PERTINENTIA _appartenanche_ PROVIDENTIA _pourveanche_ RESISTENTIA _resistanche_ SUFFICENTIA _souffisanche_
Par un phénomène curieux et qui caractérise très-bien le sens, au point de vue orthographique, et la coexistence des deux courants qui ont formé notre langue telle qu’elle existe aujourd’hui, dans quelques cas le mot français d’ancienne formation en _ance_ se trouve dans le même endroit en présence du calque latin de nouvelle formation en _ence_. Exemples:
ABSENTIA = _défaillance, absence_ CONSEQUENTIA = _ensievance, consequence_ CONSIDENTIA = _seanche, considence, consistence_ OBEDIENTIA = _obeissanche, obedience_ RESIDENTIA = _demourance, residence_
D’autres mots, tirés également des trois dernières conjugaisons latines, alors récents et reproduisant le latin lettre à lettre, sont écrits par _ence_. Tels sont _concupiscence, diligence, eloquence, innocence, presidence, science_. D’autres substantifs de ce genre, qui figurent également sous forme d’adjectifs dans les tableaux précédents, ne sont pas encore usités au commencement du quinzième siècle, car ils n’existent pas sous leur forme actuelle dans Le Ver. Tels sont: _adolescence, allégeance, agence, bienséance, clémence, compétence, correspondance, décadence, éminence, décence, impuissance, inconstance, indépendance, indulgence, insolence, réjouissance, répugnance_, etc.
J’ai voulu pousser plus loin la constatation de cette loi de la _francisation_ orthographique des mots directement formés sur le latin, car, en me bornant au dictionnaire de Le Ver et au quinzième siècle, je m’exposais à l’objection que je n’avais embrassé qu’un dialecte et une époque de l’histoire de la langue. J’ai cherché cette vérification dans les plus anciens monuments littéraires du français au douzième siècle, je veux dire les _Quatre livres des Rois_ de la Bibliothèque Mazarine et les _Choix de sermons de saint Bernard_, publiés par M. Le Roux de Lincy en 1841. J’ai fait dépouiller dans les uns et les autres tous les mots en _ance_ et en _ence_. Ils sont en bien petit nombre dans un volume de plus de cinq cents pages, ce qui prouve que la tendance à calquer les terminaisons du français sur le latin n’était pas encore très-prononcée. Les voici tous, sans acception de conjugaison cette fois:
_Mots en_ ANCE.
abundance R. et hunurance et habondance S. Bern. onurance (honneur) aliance lance apurtenance mescréance atemprance (arrangement) penance (pœnitentia) conissance S. B. pesance conixance S. B. recunuissance cuvenance remanance demustrance remembrance dessevrance repentance et (mérite) S. B. respentance dutance sachance S. B. enfance R. et S. B. semblance R. et S. B. enurance (splendeur) signefiance esperance sustance R. et sostance S. B. fiance sustenance grevance venjance
Les mots en _ence_ ne sont qu’au nombre de treize et sont marqués d’un caractère théologique tout spécial. Ce sont:
_Mots en_ ENCE.
abstinence reverence frequence S. B. sapience impatience et semence S. B. impascience S. B. negligence S. B. science obedience sentence S. B. penitence silence S. B. pestilence
On voit que plusieurs d’entre eux ont leurs correspondants dans la liste ci-dessus en _ance_: tels sont _penance_ et _penitence_, _sachance_ et _sapience, science_. Il résulte de ce qui précède que même dans les mots tirés de substantifs en _entia_ la forme française en _ance_ domine partout sur la forme latine en _ence_ qui figurait peut-être la prononciation _ince_. En tout cas il est incontestable qu’en empruntant des mots au latin, le français d’alors ne s’attachait pas à en copier servilement l’orthographe.
V
SYLLABES _TI, TION_.
Au moyen d’un simple signe adapté à la lettre _t_, comme Geofroy Tory l’a fait le premier pour la lettre _c_, lui donnant, par l’apposition de la cédille, le son exceptionnel du _s_, bien des difficultés de prononciation seraient épargnées aux étrangers ainsi qu’aux enfants; et l’Académie ne serait plus obligée, dans son Dictionnaire, de répéter continuellement: «Dans ce mot, _t_ suivi de _i_ se prononce comme _c_ dans _ci_,» indication fréquemment reproduite, mais qu’on lui reproche d’avoir oubliée dans plus de cent endroits.
Cette syllabe _ti_, qu’on doit prononcer _ci_, est une cause de telles difficultés pour la lecture et l’écriture, qu’il semble indispensable d’adopter un système régulier, soit en remplaçant le _t_ par _c_ ou _s_, comme l’a fait l’Académie dans certains mots, soit en plaçant une cédille sous le _t_, ainsi qu’on le fait depuis le milieu du seizième siècle pour le _c_. En sorte que, de même qu’on écrit _flacon_ et _façon, gascon_ et _garçon_, on écrirait: nous _acceptions_ et les _accepţions_, _pitié_ et _inerţie_, _inimitié_ et _facéţie_, _amitié_ et _primaţie_, _chrétien_ et _Capéţiens_, etc.
Déjà l’Académie a substitué quelquefois le _c_ au _t_; elle écrit _négociation_, qui, conformément à l’étymologie, aurait dû être écrit _négotiation_, puisqu’elle écrit _initiation, pétition, propitiation_[69]. Ailleurs elle écrit sans motif il _différencie_ et il _balbutie_, _chiromancie_ et _démocratie_, _circonstanciel_ et _pestilentiel_.
[69] Elle se trompe même en indiquant ainsi la prononciation de ce mot: «On prononce _propiciation_.»
L’Académie, qui a écrit par un _t_ les dix adjectifs suivants: _ambitieux, captieux, contentieux, dévotieux, factieux, facétieux, minutieux, prétentieux, séditieux, superstitieux_, écrit par un _c_ les treize autres que voici: _avaricieux, consciencieux, disgracieux, gracieux, licencieux, malgracieux, malicieux, précieux, révérencieux, sentencieux, silencieux, spacieux, vicieux_: les uns et les autres, indistinctement, ont en latin un _t_, _vitiosus, pretiosus_[70], etc. Pourquoi cette distinction? En modifiant l’orthographe des dix premiers, tous les adjectifs de cette catégorie terminés en IEUX seraient écrits et prononcés uniformément, comme _avaricieux, capricieux, délicieux_.
[70] Le mot _prétieuses_ est ainsi écrit dans le Dictionnaire de Somaize (1661), mais l’Académie, en 1694, remplaçant le _t_ par un _c_, écrit _précieuses_, et déjà en 1420, le Dictionnaire de Le Ver, où souvent les mots latins sont orthographiés conformément à la prononciation française, écrivait avec un _c_ les mots _preciosus, preciolus, preciose, preciositas_, qu’il traduit par _precieusement, precieusetes_.
Peut-être conviendrait-il, pour treize substantifs ayant _tie_ pour désinence: _argutie, calvitie, diplomatie, facétie, impéritie, ineptie, inertie, minutie, onirocritie, primatie, prophétie, suprématie_, et pour les quatre mots terminés par _cratie_: _aristocratie, bureaucratie, démocratie, ochlocratie_, de les écrire avec la désinence CIE, comme l’a fait l’Académie pour _chiromancie, rabdomancie_. Alors il n’y aurait plus d’exception pour l’ensemble des mots se terminant en CIE, comme _pharmacie, superficie, alopécie_ et _esquinancie_, que Henri Estienne, à sa table des mots dérivés du grec, renvoie avec raison à _squinancie_.
Il en est de même de _circonstanciel_, que l’Académie écrit par un _c_; mais elle écrit _confidentiel, différentiel, pestilentiel, substantiel, obédientiel_, et cependant ces mots dérivent de _confiance, différence, pestilence, substance, obédience_, comme _circonstanciel_ dérive de _circonstance_. Par la même raison, _essentiel_ devrait s’écrire _essenciel_. On pourrait donc écrire uniformément les mots dont la désinence est en CIEL.
Ainsi, pour ces diverses séries de mots prononcés en _cion_, en _cieux_, en _cie_ et en _ciel_, le _c_ ayant déjà été employé quelquefois par l’Académie à la place du _t_, on pourrait adopter uniformément la lettre _c_. Par là bien des difficultés et des règles de grammaire seraient supprimées.
Quant aux autres séries de mots où _ti_ figure, peut-être conviendrait-il de préférer le _ţ_ au _c_: tels sont les mots écrits exactement de même, mais qui changent de signification et de prononciation, du moment où ils ne sont plus des verbes à la première personne du pluriel de l’imparfait de l’indicatif.
nous acceptions -- les acceptions nous adoptions -- les adoptions nous affections -- les affections nous attentions -- les attentions nous contentions -- les contentions nous contractions -- les contractions nous dations -- les dations nous désertions -- les désertions nous dictions -- les dictions nous exceptions -- les exceptions nous éditions -- les éditions nous exemptions -- les exemptions nous exécutions -- les exécutions nous infections -- les infections nous injections -- les injections nous inspections -- les inspections nous interceptions -- les interceptions nous inventions -- les inventions nous intentions -- les intentions nous mentions -- les mentions nous notions -- les notions nous objections -- les objections nous options -- les options nous persécutions -- les persécutions nous portions -- les portions nous rations -- les rations nous relations -- les relations nous réfractions -- les réfractions nous rétractions -- les rétractions nous sécrétions -- les sécrétions
La cédille, placée sous le _t_ comme on le fait pour le _c_ lorsqu’il prend le son de _s_, ferait cesser cette confusion injustifiable. Il deviendrait aussi facile de distinguer _les accepţions_ de _nous acceptions_, _les adopţions_ de _nous adoptions_, et de discerner et de prononcer les deux _ti_, soit _ti_ et _ţi_ (_ci_), qu’il l’est de ne pas confondre les deux sons du _c_ dans _commerçant_ et _traficant_, dans _reçu_ et _recueillir_.
Les deux verbes _initier_ et _balbutier_ seraient aussi écrits par _ţ_.
Quelle difficulté, je ne dirai pas de distinguer (il n’y a pas de distinction possible), dans la foule des mots où se trouvent les deux lettres _ti_, ceux où il faut les prononcer soit _ti_, soit _ci_: _amitié, pitié, inimitié, chrétien, moitié, épizootie_[71], et: _initié, inertie, imitation, Capétiens, facétie, primatie_! Pourquoi _supportions_ et _action_, _argentier_ et _différentier_, _abricotier_ et _balbutier_? Qui d’entre nous sait comment il faut prononcer _antienne_?
[71] L’Académie n’indique pas la prononciation de ce mot.
Resteraient les autres mots terminés en TION: _dentition, partition, pétition_[72], où le premier _ti_ doit se prononcer _ti_ et le second _ci_; On écrirait donc: _dentiţion, partiţion, pétiţion, propitiaţion_, et de même tous les mots dérivés de la première conjugaison latine, _abdicare, abdicaţio, abdicaţion_, et ceux de la quatrième conjugaison latine, _audire, audiţio, audiţion_ (le nombre en est minime). Ceux, en si grand nombre, appartenant aux deux autres conjugaisons latines ont leur désinence en _ţion, sion, ssion_ et _cion_.
[72] Contrairement aux règles de la grammaire, le premier _ti_ dans ce mot, et dans les cinq autres, _épizootie, étiage, étier, étiolement, étioler_, se prononce _ti_, bien que placé entre deux voyelles.
Si l’on pouvait adopter une forme, la même pour tous, _sion_, ce serait préférable, car, pour pouvoir distinguer ces désinences diverses, il faut savoir le latin. Cet emploi du _ţ_ ferait cesser de nombreuses incertitudes.
_abdicare_ _abdicatio_ abdication _abjurare_ _abjuratio_ abjuration _retinere_ _retentio_ rétention _jubere_ _jussio_ jussion _miscere_ [_mixtus_] mixtion _prætendere_ _prætentio_ prétention[73] _attendere_ _attentio_ attention _convertere_ _conversio_ conversion _adspergere_ _adspersio_ aspersion _abstergere_ _abstersio_ abstersion _extorquere_ _extorsio_ extorsion _infundere_ _infusio_ infusion _incurrere_ _incursio_ incursion _demittere_ _demissio_ démission _opprimere_ _oppressio_ oppression _suspicere_ _suspicio_ suspicion _sugere_ _suxio_ succion _audire_ _auditio_ audition
[73] Racine, ainsi qu’on peut le voir au manuscrit autographe de la Bibliothèque impériale, écrivait avec raison _pretension_ (en latin _prætensio_), et, en effet, nous écrivons _tension_. Nous devrions donc écrire de même _attension_ que Bossuet écrit _atantion_. On trouve néanmoins dans Du Cange un exemple de _prætentio_. De tous ces mots de la troisième conjugaison latine, _prétention_ est le seul auquel l’Académie ait conservé le _t_, parce que les Latins l’ont employé exceptionnellement dans ce mot. Mais puisqu’ils écrivent _infusio_ et nous _infusion_, quelle différence y a-t-il entre _prætendere_ et _infundere_ qui puisse justifier cette contradiction?
Je croyais avoir émis le premier cette idée fort simple de l’emploi du _t_ cédille, _ţ_, mais j’étais devancé par Port-Royal, qui propose dans le même but de placer un point sous le _ṭ_. La cédille sous le _ţ_ se trouve même mise en pratique à Amsterdam en 1663 par Simon Moinet, le correcteur des Elzeviers[74], ce qui prouve que l’idée en est bonne et très-praticable.
[74] _La Rome ridicule du sieur de Saint Amant travêstië a la nouvelle ortografe_; _pure invanţion de Simon Moinêt, Parisiïn_, Amsterdam, aus dêpans é de l’imprimerië de Simon Moinêt, 1663, in-12.
VI
DE L’_Y_ GREC.
Cette lettre, dont l’emploi abusif foisonne dans les manuscrits français et les impressions gothiques de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième, et jusque dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie, devrait être ramenée exclusivement à son véritable emploi, le remplacement du double _i_, exemples: _atermoyer, ayons, citoyen, crayon, moyen, octroyer, pays, voyez_.
Dès ses premières éditions, l’Académie fit disparaître un grand nombre d’_y_ faisant fonction d’_i_ simples, au grand déplaisir des scribes qui se complaisaient à l’employer comme un ornement calligraphique, et aussi pour remédier à la confusion que l’_i_, simple jambage, laissait dans l’ancienne écriture lorsque, à côté des autres jambages des _m_, _n_, ou _u_, il n’était pas surmonté du point, confusion que l’on remarque dans la plupart des diplômes et des manuscrits antérieurs à l’époque de la Renaissance.
Elle élimina même successivement l’_y_ dans un certain nombre de mots où l’étymologie l’eût réclamé. Tels sont _abyme, alchymie, amydon, anévrysme, chymie, cyme, colysée, crystal, gyratoire, satyrique_ (_écrit_), et tant d’autres, qu’on écrit aujourd’hui _abîme, amidon, anévrisme, chimie, cime, colisée, cristal, giratoire, satirique_, etc. Dans sa cinquième édition, _analise, analiser, analitique_, ayant été ainsi écrits dans les ouvrages imprimés alors, ces mots se produisirent sans _y_; mais l’Académie dans la sixième édition ayant rétabli _analyse_ et _analyser_, les imprimeries durent se conformer à ce retour à l’ancienne orthographe, de même qu’elles rétabliront l’_i_ si l’Académie en donne de nouveau l’exemple dans la nouvelle édition qu’elle prépare.
Puisque les Latins n’ont pas conservé dans _silva_ le ὑ ou _y_ grec de ὕλη, pourquoi écrivons-nous encore _sylvain, sylvestre_, tandis que nous avons _saint Silvestre_? Pourquoi _hyémal_, lorsqu’on écrit _hivernal_ et _hiver_, également dérivés de _hiems_? Dans l’ancien français on écrivait même _iver_ et _iverner_.
Ne pourrait-on pas adopter l’_i_ au lieu de l’_y_ dans certains mots d’un usage assez général, comme _anonyme, apocryphe, asphyxie, cacochyme, cataclysme, chyle, chyme_ (à cause de _chimie_), _clysoir, clystère, collyre, cycle, cygne, cynisme, cyprès, gymnase, mystère_ (Bossuet écrit _mistère_ et _mistique_), _oxyde, oxygène, style_[75], _syllabe, symétrie, symphonie_, _syndicat, syncope, syphilis, système, type, tyran_ (Bossuet écrit _tiran_)[76], etc.?
[75] Les Latins écrivent _stilus_ par un _i_; il est vrai que ce mot dérive de στύλος, qui en grec signifie colonne, d’où le _bâton_, puis le _stylus_, poinçon dont la tige est arrondie et pointue à l’un des bouts pour écrire sur la cire, et au figuré le _style_. Mais y a-t-il motif de se glorifier de ces curiosités scientifiques? Ce sont des jeux d’esprit et de mémoire qui portent le trouble dans l’orthographe bien inutilement. L’Académie écrit _mirmidon_, en indiquant que quelques-uns écrivent _myrmidon_, et _cariatides_, bien que l’orthographe grecque et latine eût exigé _caryatides_.
[76] Dans le Dictionnaire de Le Ver, composé en 1420, _mistere, tiran_, sont aussi écrits sans _y_.
Ce serait un pas de plus vers une réforme plus complète, telle que celle que l’Académie de Madrid vient d’accomplir en 1859, en repoussant l’_y_ pour le remplacer partout par l’_i_ simple[77].
[77] _Promptuario de ortografía de la lingua española despuesto de real órden para del uso de las escuelas públicas, por la real Academia española_, 1866.
La présence simultanée de l’_y_ et de l’_i_ dans un certain nombre de mots de notre langue offre parfois de l’embarras à des personnes instruites, à des savants même, qui craignent, avec quelque raison, qu’un _lapsus_ momentané de mémoire ne les fasse accuser d’ignorance par des personnes peu bienveillantes.
Il suffira de citer les mots suivants dans lesquels la ressemblance des syllabes est loin d’être un secours:
acolyte[78] et ichthyolithe | hiéroglyphe et hyperbole amphitryon et emphytéose | Hippolyte et stylite amphictyon et Amphitrite | histrion et hypothèque apocryphe et logogriphe | hypotypose et prophylactique azimut et byzantin, hyalin | hypocrisie et chrysalide adipocire et adynamie | hyémal et hiérarchie borborygme et énigme | lithographie et lymphatique bronchite et prosélyte | lycanthropie et liturgie dionysiaque et dyspepsie | péristyle et crocodile diachylon et conchyliologie | phthisie et psychologie diptyque et crypte | polytechnique et poliorcétique dithyrambe et dynamique | rhythme et eurythmie éclipse et apocalypse | schiste et néophyte épididyme et épicycloïde | Scythie et Bithynie épiphyse et symphise | sibylle et pythie érysipèle et paradigme | stigmatiser et Styx étymologie et esthétique | syzygie et triglyphe glyptique et triptyque | xiphoïde et xylographie
[78] Ce mot devrait pour satisfaire à l’étymologie être écrit _acoluthe_, puisque nous avons _anacoluthe_.
Quelques mots où l’_y_ ne provient ni du français ni du grec pourraient être ramenés aux règles de notre orthographe, tels sont: _jockey, jury, tilbury, yacht, yatagan, yeuse_, qui paraîtraient avec avantage écrits par un _i_ à la manière française; ce qui se fait déjà pour quelques-uns d’entre eux, _juri, jockei_. Une longue prescription peut seule faire tolérer le pluriel de _œil_, écrit autrefois plus régulièrement _ieux_.
VII
DE LA LETTRE ġ[‡].
[‡] Il existe deux formes possibles pour la lettre minuscule g: l'une (classique) à queue fermée, représentée ici comme g; et l'autre (scripte) à queue ouverte, représentée ici comme g. La lettre ġ de l'original ressemble à un c et un j accolés, le point étant situé au-dessus de la branche verticale.
Puisque l’on a adopté, dans la typographie moderne, la forme ɡ[79] à laquelle l’œil est aussi habitué qu’à celle du g _romain_ et à la forme du _g italique_, on devrait l’utiliser pour figurer le g dur, comme dans _figure, envergure_, en la distinguant par un point sur la branche j pour indiquer que le ġ ainsi marqué prend le son doux dans les mots _gaġure, manġure, verġure, charġure, égruġure_, ainsi que l’avait déjà proposé de Wailly, et dès lors on écrirait ces mots sans la lettre parasite _e_, puisque l’on ne prononce pas _eu_ dans _gageure_, comme dans _demeure, effleure, pleure_.
[79] Dans ce chapitre et le précédent on a fait emploi du g conformément à plusieurs éditions imprimées avec cette forme du g par Pierre et Jules Didot, et employée dans notre imprimerie pour la belle édition en douze vol. de Corneille, éditée par Lefèvre. Du moment où le _g_ a été remplacé généralement dans les caractères italiques par la forme plus simple du _g_, ce même changement doit s’opérer pour les caractères romains; on évitera ainsi deux formes différentes pour la même lettre.
Cette forme du g, _ġ_, pour rendre le son du _ġ_ doux, serait d’autant mieux appropriée à cet office qu’elle contient comme élément la lettre _j_. On écrirait donc avec le _ġ_ doux _gaġure, manġure, verġure, affliġant, exiġant, rouġatre, oranġade_, et, conformément à la prononciation, le g dur serait employé pour les mots _figure, envergure, gaġe, gorġer_.