Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 9

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Par cette légère modification, on aurait le double avantage de ne présenter à l’œil rien de choquant et d’inusité, et d’épargner l’emploi de l’_e_, si fâcheusement mis en usage pour rendre au g dur, devant les voyelles _a, o, u_, le son du _j_. A moins qu’on ne préférât remplacer le _ġ_ doux par le _j_, comme on l’a souvent proposé, et comme il l’a été dans le mot _donjon_, écrit _dongeon_ et _dongon_ dans le _Procès de la Pucelle_. On écrit, en effet, _jumeaux_ et _gémeaux, jambe_ et _gigue, enjamber_ et _dégingandé, jambon_ et _regimber_; de même que du latin _gaudere, gaudium_, on a fait _joie, joyeux, réjouir_; de _gena_, _joue_; de _magis_, _majeur, majesté_, bien qu’on écrive _magistrat_, et par contre de _juniperus_ on a fait _genévrier_. En 1240, _ego_ s’écrivait _ge_ que nous avons remplacé par _je_[80]. D’après ces exemples, on pourrait donc écrire _jujer, gajure, verjure, gaje_.

[80] Cette orthographe _ge_ domine encore dans les manuscrits du _Roman de la Rose_, ainsi que j’ai pu le constater dans les manuscrits que je possède; plus tard, surtout en Picardie, le _j_ a remplacé le _g_.

Pourquoi traduire _jacens_ et _hic jacet_ par _gissant_ et _ci-gît_, au lieu de _jissant_ et _ci-jit_, et écrire _genièvre_ au lieu de _jenièvre_, en latin _juniperus_? On écrivait autrefois avec raison _jesier_, du latin _jecur_; pourquoi _gésier_?

Il est fâcheux de voir ainsi écrits les mots:

abstergent et affligeant diligent et désobligeant astringent et assiégeant négligent et obligeant contingent et dérogeant indulgent et outrageant convergent et changeant indigent et partageant

En écrivant _affliġant, exiġant, naġant, partaġant, diriġant_, au lieu de _affligeant, exigeant, nageant, partageant, dirigeant_, on simplifierait l’orthographe déjà si compliquée des mots terminés en ANT, et l’on pourrait écrire _obliġance_, comme on devrait écrire _négliġance_.

Avant l’emploi de la cédille placée sous le _ç_, on était forcé, pour éviter qu’on prononçât _commencons_, d’écrire nous _commenceons_, comme nous écrivons _gageure_ en ajoutant un _e_. La cédille ayant rendu inutile cette addition de l’_e_ à la suite du _c_, l’_e_ dans _commenceons_ fut supprimé[81].

[81] Si cette distinction du _g_ dur et du _ġ_ doux était admise, l’usage bien distinct des deux _g_ et _ġ_ permettrait PLUS TARD de supprimer l’_u_ introduit après le _g_ pour le rendre _dur_ lorsqu’il est suivi d’un _e_ ou d’un _i_ (exemples: _langue, languir_), de même que, par une raison contraire, on ajoute l’_e_ à _gaġeure_. On écrirait alors _lanɡe, lanɡir_, en conservant _gu_ pour les mots tels que _anguille, aiguille_, etc. et _ġe_ pour _gaġe, gaġure_, etc.; par là, trois prononciations seraient bien distinctement figurées.

Si cette forme du _ġ_ ayant le son du _j_ avait eu cours, on aurait écrit _aġant_ comme on écrit _gérant_, et _négliġant_ et _obliġant_, tandis que pour donner le son doux au _g_ il fallait mettre un _e_ au lieu d’un _a_ à _négligent_ et même ajouter un _e_ devant _ant_ comme dans _obligeant, nageant_. Cette légère modification lèverait bien des difficultés et l’Académie en appréciera les avantages.

DE LA LETTRE _X_.

Il y aurait peut-être quelques observations fondées à présenter touchant l’emploi de la lettre _x_ comme marque du pluriel. Elle a disparu déjà des mots _loix_ et _cloux_.

Plusieurs néographes, tels que Duclos, de Wailly, etc., voulaient même la remplacer par l’_s_ dans les pluriels des mots terminés en _al_ et en _eu_, et qu’on écrivît des _chevaus_, des _vœus_, etc., et aussi au singulier des adjectifs formés sur un primitif latin en _osus_, ex.: _vicieus, précieus_, pour conserver la régularité dans la formation du féminin et des dérivés. Par la même raison, il proposait d’écrire la _crois_, le _chois_, etc.

Mais, pour ne pas rompre d’anciennes habitudes, on pourrait n’adopter ce changement que dans les sept pluriels suivants: _cailloux, choux, genoux, glougloux, hiboux, joujoux, poux_, pour être conforme avec les _bambous_, les _clous, coucous, filous, fous, mous, trous, verrous_. Cette correction offrirait l’avantage d’éliminer l’une des trop nombreuses règles de la formation du pluriel.

CONCLUSION.

Les modifications orthographiques que l’on soumet à la décision de l’Académie sont toutes fondées sur la logique et l’analogie, toutes justifiées par les précédents. En les discutant, l’Académie montrera qu’elle tient compte de la disposition des esprits à notre époque, où les traditions de notre ancienne langue et l’étude de ses monuments littéraires prennent de plus en plus d’importance; dans sa sagesse elle adoptera celles qui lui sembleront le plus nécessaires.

Les modifications proposées sont-elles, à proprement parler, des innovations? Ne sont-elles pas plutôt un retour aux règles qui ont présidé à la formation littéraire de notre langue? Les quelques retranchements à opérer portent en général sur des interpolations de lettres d’une date relativement récente, et l’Académie les a déjà en partie condamnées.

Je crois d’ailleurs utile de rappeler que, tout importantes et nombreuses que soient ces modifications, elles n’apporteraient pas dans l’écriture un trouble comparable au grand changement introduit dans la troisième édition de son Dictionnaire en 1740. Réparties sur les vingt-six mille mots du vocabulaire de notre langue[82], elles seraient bien moins sensibles, et facilement adoptées; la logique et l’analogie y conduisent naturellement; la plupart d’entre elles passeraient même inaperçues. D’ailleurs quelques inconvénients passagers seront bien faibles en comparaison des avantages réels et durables qui en résulteront.

[82] Le nombre des mots admis dans la sixième édition est de 25,786.

La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression de quelques marques étymologiques latines ou grecques, qui avaient échappé aux radiations précédentes, ne causeront aucune hésitation à ceux qui savent le grec et le latin. L’étymologie des mots ne saurait être douteuse pour eux; l’œil ne sera pas plus déçu que ne l’est l’oreille. Que l’on écrive _filosofie_ comme _frénésie_, _tésoriser_ comme _trésor_, _cronologie_ comme _crème_, _analise_ comme _cristal_; que l’on écrive _impotant_ comme _impuissant_, _évidant_ comme _prévoyant_, _inconvéniant_ comme _inconvenant_; que l’on écrive _préférance_ comme _espérance_, _irrévérance_ comme _remontrance_, _compétance_ comme _complaisance_, ces mots, quelle qu’en soit l’orthographe, n’en conserveront pas moins leur origine évidente, et l’esprit sera soulagé de minuties pénibles qui fatiguent la mémoire et déconcertent l’intelligence.

Lorsque l’on compare la complication de l’orthographe française avec la simplicité de celle des autres langues néo-latines, l’italien, l’espagnol, le portugais, et qu’on voit dans nos anciens manuscrits notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie.

Jusqu’à l’époque du renouvellement des études, il n’existait pas de grammaire de la langue nationale et par suite d’enseignement de l’orthographe. Les scribes conformaient capricieusement la leur à la prononciation qui variait d’ailleurs selon les différentes contrées. Un même son, en outre, pouvait être représenté par des assemblages divers de lettres, surtout s’il n’existait pas dans le latin. Des manuscrits de même temps présentent souvent de notables différences, et parfois l’écriture n’est pas identique dans la même page. Toutefois, au milieu de ces irrégularités, de ces formes orthographiques indécises et flottantes, règne une grande simplicité. L’écriture essaie de figurer la prononciation.

A partir de la Renaissance, il n’en est plus ainsi. L’imitation du latin se fait de plus en plus sentir, et dans nos grammaires, modelées exclusivement sur celles de la langue latine, et dans nos dictionnaires, presque toujours accompagnés du latin dont l’orthographe réagissait sur la nôtre. L’enseignement du grec, confié aux doctes lecteurs du roi au collége de France, contribua aussi à enrichir notre littérature d’expressions nouvelles transcrites du latin classique, même du grec, et généralisa le travail de refonte dans le moule antique d’une partie des vocables du vieux français. Cette influence de l’érudition sur l’écriture persista jusqu’à l’époque où l’Académie, cherchant un point d’appui pour son orthographe, crut devoir, tout en se rapprochant de celle des Latins, suivre, mais avec plus de modération, l’exemple des Estienne. En 1694, l’Académie rendit sous ce rapport un vrai service en établissant dans son premier Dictionnaire un ordre qui, sans s’écarter notablement du latin, montrait cependant une tendance à revenir à notre ancienne orthographe. Mais, à mesure que l’écriture se généralisait de plus en plus, l’inconvénient du lourd bagage de lettres parasites se manifestait plus vivement, et, dès sa troisième édition, l’Académie, qui avait déjà renoncé au classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l’emploi de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce qui touche l’orthographe. Dans cette édition, confiée aux soins de d’Olivet, elle simplifia considérablement l’écriture qu’elle dégagea en grande partie de son vêtement latin. La hardiesse avec laquelle l’Académie réforma tant de lettres conservées par le fétichisme de l’étymologie fait même regretter qu’elle n’ait pas osé davantage. Jusqu’alors, l’écriture, calquée, pour ainsi dire, sur le latin, était une sorte de monopole pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle restreint de la société, initié alors au grec et au latin, mais elle devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui la lecture et l’écriture sont pourtant indispensables.

Le français, en effet, n’est plus, de nos jours, écrit seulement par des hommes initiés au latin et au grec; il est écrit correctement ou du moins doit-il l’être par quiconque a reçu les éléments de l’instruction primaire, et par les femmes à qui l’on n’enseigne point les langues classiques.

C’est cependant aux _Précieuses_, ces femmes célèbres qui formaient l’élite de la société au commencement du dix-septième siècle, que l’on doit l’initiative des réformes que l’Académie a successivement accomplies. En se posant en adversaires du pédantisme en fait d’écriture, elles faisaient preuve de bon sens et de bon goût. Par elles l’orthographe fut ramenée aux principes du vrai et du beau, à la logique et à la clarté, et, peut-être à leur insu, elles se trouvaient d’accord avec le génie même de notre langue et la tradition de notre ancienne écriture. Honneur donc à ces femmes distinguées qui ont eu le courage de s’affranchir du joug des habitudes et de braver l’opinion du moment! On voulut les en punir en leur infligeant le nom de _Précieuses_, mais c’est un titre dont elles peuvent se faire gloire: il renferme l’idée de ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare.

En présence des efforts, aussi persévérants que nombreux, tentés durant plusieurs siècles par des hommes éminents qui, frappés des inconvénients de notre orthographe, voulaient lui substituer un système néographique ou phonographique, on aurait pu craindre de voir, comme aux anciens temps de l’Égypte et de l’Inde, l’écriture des savants délaissée en faveur d’une autre plus simple, telle que l’ont souhaitée et la souhaitent encore aujourd’hui les phonographes, pour la rendre accessible à tous.

En persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, sans la défigurer, et de l’améliorer successivement dans chacune de ses éditions, pour faciliter l’écriture et la lecture de notre langue, l’Académie fera renoncer à jamais aux utopies, quelque séduisantes qu’elles soient, qui se multiplient même de jour en jour.

Lorsqu’on songe que, par l’écriture phonographique, _en trois jours_, un enfant peut sans peine apprendre à lire sa langue maternelle, et qu’il faut peut-être quatre ou cinq ans pour apprendre à lire et à écrire d’après notre système orthographique, bien qu’amélioré, on ne peut s’empêcher de reconnaître que ce temps pourrait être bien mieux employé et suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes, ou MÊME LE GREC, dont l’étude remplacerait si avantageusement les puérilités de l’orthographe non moins longues à apprendre[83].

[83] Le programme universitaire pour l’enseignement du français répartit en _six années_ l’étude de l’orthographe et de la grammaire, et l’on redoute de voir rendue _facultative_ l’étude du grec.

L’économie du temps, cette impérieuse nécessité de notre époque, autoriserait jusqu’à un certain point les tentatives des phonographes, si leur système n’était pas fatalement entraîné, par la logique même, à mettre en péril notre langue et par suite la raison et l’intelligence elle-même.

L’habitude d’abréger les mots en les contractant, qui est la tendance constante de notre esprit vif et prompt[84], a réduit en monosyllabes des mots qui en latin et en d’autres langues néo-latines sont composés d’éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple:

_Français. Latin. Italien. Espagnol. Portugais._

saint sanctus santo santo sancto sein sinus seno seno seio sain sanus sano sano são ceint cinctus cinto ceñido cinto cinq quinque cinque cinco cinco seing signum segno seña ou signal ou signo signo

[84] Voltaire n’a pas eu raison de dire que «notre langue s’est formée du latin en abrégeant les mots, _parce que c’est le propre des barbares que d’abréger tous les mots_.» Si notre langue n’a pas la plénitude de la poésie d’Homère et de l’éloquence cicéronienne, cette abréviation des mots, que la langue anglaise ne contracte pas moins, est une grande qualité, puisqu’elle répond au besoin d’exprimer vivement et énergiquement la pensée que saisit vivement l’intelligence toujours impatiente de l’auditeur. La poésie surtout s’accommode difficilement de mots qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine:

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur,

perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que ces monosyllabes:

. . . . . Qu’a-t-il fait? A quel titre? Qui te l’a dit?

Que de mots et d’idées en peu de lettres!

Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de six, _saint, sein, sain, ceint, cinq, seing_, est parfois une cause d’équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de l’oreille, l’écriture variée de ces monosyllabes à l’avantage de rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes, ce que ne saurait faire l’écriture phonétique qui nous les offrirait sous une seule et même forme. Il en est de même de _sot, saut, seau, sceau_, et de _vin, vain, vint, vingt, vinc_, etc. Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque nous voyons écrits les mots _os, eau[85], au, haut, ô, oh_, l’emploi du signe _o_, auquel certains phonographes voudraient ramener leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc précieusement ces distinctions qui aident l’intelligence, donnent à l’écriture une vie qui réjouit l’œil et l’esprit, et compensant les avantages que la parole a sur elle par l’animation du geste et les inflexions de la voix.

[85] Cette forme, si éloignée de son radical latin _aqua_, se retrouve et se résume dans toutes celles qui nous en ont conservé la racine: _aquatique, aigues, aiguière, évier_, et dans les anciennes formes du mot: _iève, ieau, ève, eau_, etc.

Dans l’écriture hiéroglyphique, l’_eau_ est ainsi représentée ≋≋[‡] et, par ces ondulations, on voit l’objet même qu’elles figurent; le groupe de lettres _eau_ produit sur notre esprit un effet de ce genre. Il en est de même des _os_; on croit voir des ossements.

[‡] Dans l'original, trois lignes ondulées horizontales représentant le hiéroglyphe N35B de la "Liste totale des hiéroglyphes selon la classification Gardiner".

Notre vieil alphabet latin peut suffire encore, à l’aide de légers artifices, à transcrire les sons de notre langue; l’Italie, l’Espagne, le Portugal, n’en ont pas d’autre, et il suffit à la prononciation de leurs langues, romanes comme la nôtre. Tout en gardant notre physionomie naturelle, rapprochons donc, à leur exemple, du simple et du beau notre écriture que les traces d’une érudition surannée compliquent aussi inutilement pour les lettrés que pour les ignorants. Malgré ces modifications, elle différera encore beaucoup de la simplicité de celle des langues italienne, espagnole et portugaise.

Dante, le Tasse, Cervantes, Lopez de Vega, Camoens, n’ont rien perdu à être écrits avec une orthographe plus simple, et le grand Corneille s’en réjouirait.

Notre écriture nationale, graduellement modifiée par la sagesse de l’Académie, rendra la lecture et l’écriture de plus en plus accessibles à tous, et pourra peut-être, en facilitant l’étude de notre bel idiome, ajourner l’avénement de cette langue universelle, préoccupation généreuse des penseurs les plus profonds.

L’Académie pourra donc, avec le concours du temps, et sans apporter aucun trouble, satisfaire aux vœux des Français et des étrangers, qui lui en témoigneront leur reconnaissance. Elle réaliserait ainsi pour la langue française ce que fit pour la langue grecque le célèbre Musée d’Alexandrie où de savants grammairiens et à leur tête celui dont le nom représente la critique elle-même, Aristarque, fixèrent, au moyen d’accents et de légères modifications graphiques, pour la conformer à celle d’Athènes, la prononciation de la langue grecque en Égypte, en Asie et en Europe.

Puisque les vocables sont indispensables pour formuler nos pensées et même pour penser, et que l’Académie française, à laquelle on se plaît à rendre cet hommage, s’est efforcée, par l’exactitude des définitions, d’apporter la clarté et la simplicité dans l’esprit, pourquoi la forme, cette enveloppe des mots, reste-t-elle encore si souvent inexacte ou anomale? On ne saurait admettre qu’on ait voulu par ces difficultés interdire au vulgaire l’accès du temple en l’entourant de tant de ronces et d’épines.

Supprimer avec prudence ces barrières qui s’opposent à l’extension du savoir le plus élémentaire, serait une œuvre digne de l’Académie, digne des hommes d’État qui figurent dans son sein, digne de l’esprit de son illustre fondateur.

Je ne pouvais présenter autrement que dans leur ensemble les réformes depuis si longtemps souhaitées pour régulariser et simplifier notre orthographe, mais il ne m’appartenait pas de pressentir à leur égard les décisions de l’Académie et de marquer à l’avance celles qu’elle devait croire le plus opportunes. Lors même qu’elle n’en adopterait qu’une partie, indiquant par là dans quelles voies le progrès et les améliorations peuvent s’opérer, elle n’en aura pas moins rendu un immense service. On saura le but vers lequel on doit se diriger.

Par là seront reléguées à jamais les utopies d’une écriture plus ou moins phonétique qui blesse nos habitudes, contrarie même la raison, et priverait l’écriture de son principal avantage:

De peindre la parole et de _parler aux yeux_.

EXPOSÉ

DES

OPINIONS ET SYSTÈMES

CONCERNANT

L’ORTHOGRAPHE FRANÇAISE

DEPUIS 1527 JUSQU’A NOS JOURS.

A la suite de mes remarques personnelles, je crois devoir donner ici un exposé succinct des diverses tentatives et des appels incessants faits depuis trois siècles par des esprits distingués, et je dirai même par des amis du bien public, en faveur d’une réforme orthographique. J’espère que ce travail offrira de l’intérêt, ne fût-ce que sous le rapport de l’histoire de notre langue, et qu’il aura quelque utilité.

Chacun appréciera ce qu’il y a de vrai, de pratique, d’opportun ou bien de prématuré et même de malencontreux dans tant de systèmes. On verra que des idées rejetées d’abord se sont successivement introduites, et qu’ensuite elles ont été favorablement accueillies et sanctionnées par l’usage.

Il en sera de même de celles que l’Académie, éclairée par l’expérience de ses précédents, et par la nécessité de rendre notre langue de plus en plus accessible à tous, croira devoir concéder aux désirs le plus généralement manifestés: tant d’efforts lui donneront la preuve des besoins et la mesure du possible. Ils démontreront même l’impossibilité d’adhérer à des systèmes trop absolus.

Du haut de la position qu’elle occupe, l’Académie, à qui l’avenir appartient, peut ne céder que dans une juste mesure aux désirs impatients des novateurs. Elle considérera donc, dans le calme de sa sagesse, les besoins du temps, non moins exigeants aujourd’hui qu’ils ne l’étaient autrefois, et, par des concessions successives, qui rectifieront l’orthographe française, elle assurera de plus en plus à notre langue son universalité.

APPENDICE _A_.

LES DICTIONNAIRES FRANÇAIS ANTÉRIEURS A CELUI DE L’ACADÉMIE DE 1694.

Depuis l’origine de l’Académie on ne cesse de parler de l’usage en fait d’orthographe, et d’invoquer son autorité devant laquelle tout s’incline. Mais quel est-il, cet usage? à quelle époque doit-on le faire remonter? à quel instant le reconnaître et le sanctionner? L’usage, pris à un moment donné, est-il identique d’un siècle à l’autre? L’usage de Vaugelas est-il le même que celui de Robert Estienne, et celui de Robert est-il le même que celui de Clément Marot et, si l’on veut remonter plus haut, d’Alain Chartier ou de Christine de Pisan? Enfin l’usage de d’Olivet est-il celui de Regnier des Marais, et l’Académie en 1835 s’est-elle conformée à l’usage de 1740?

Non sans doute. Ce n’est pas à tel moment précis que l’usage doit être recherché, mais dans l’ensemble du développement de la langue, en suivant autant que possible un même mot depuis le moment où la lexicographie en a consacré l’emploi. C’est dans les glossaires, les dictionnaires surtout, que l’on doit en recueillir les formes, car si le copiste, l’écrivain lui-même, se livre dans son manuscrit à son caprice ou à sa manière habituelle d’écrire, il n’en est pas de même du rédacteur ou de l’éditeur d’un lexique, qui doit enregistrer l’usage le plus généralement adopté et le plus autorisé par les érudits contemporains.

Mais un obstacle se rencontrait tout d’abord dans l’exécution de cette recherche: les lexiques français anciens sont aujourd’hui tellement rares qu’il serait bien difficile d’en former la série complète depuis leur naissance jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

L’ouvrage le plus ancien et le plus important pour l’histoire de la langue française et les origines de son orthographe, est le Dictionnaire latin-français, encore inédit, commencé en 1420 et terminé en 1440 par Firmin LE VER (Firminus VERRIS), prieur des Chartreux de Saint-Honoré lez Abbeville, et écrit tout entier de sa main. Ce manuscrit, inconnu à Du Cange et qui lui eût été si utile, est un in-folio sur vélin, de 942 pages à deux colonnes et de 86 lignes à la page, contenant environ 30,000 mots latins en usage au commencement du XVe siècle, avec leurs correspondants français, leur synonymie, leur interprétation soit en latin, soit en français.

Ce grand travail, auquel toute la communauté de Saint-Honoré a dû collaborer avec son prieur, commence ainsi:

«Incipit Dictionarius a Catholicon et Hugutione atque a Papia et Britone extractus atque a pluribus aliis libris gramaticalibus compilatus et hoc secundum ordinem alphabeti.»