Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 15

Chapter 153,556 wordsPublic domain

«Le principal est de se fonder en bons principes et de bien faire connoistre l’intention de la Compaignie: qu’elle ne peut souffrir une fausse regle qu’on a uoulu introduire d’escrire comme on prononce, parce qu’en uoulant instruire les estrangers et leur faciliter la prononciation de nostre langue, on la fait mesconnoistre aux François mesmes. Si on ecrivoit _tans, chan, cham, emais_ ou _émês, anterreman, connaissais_[113], _faisaient_, qui reconnoistroit ces mots? On ne lit point lettre à lettre, mais la figure entiere du mot fait son impression tout ensemble sur l’œil et sur l’esprit, de sorte que quand cette figure est considerablement changée tout à coup, les mots ont perdu les traits qui les rendent reconnoissables a la ueüe et les yeux ne sont point contents[114]. Il y a aussi une autre ortographe qui s’attache scrupuleusement a toutes les lettres tirées des langues dont la nostre a pris ses mots, et qui ueut escrire _nuict, escripture_, etc. Celle la blesse les yeux d’une autre sorte en leur remettant en ueüe des lettres dont ils sont desaccoutumez et que l’oreille n’a iamais connus (_sic_)[115]. C’est la ce qui s’appelle l’ancienne orthographe uicieuse. La Compaignie paroistra conduite par un iugement bien reglé quand apres auoir marqué ces deux extremitez si manifestement uitieuses, elle dira qu’elle ueut tenir un juste milieu. Qu’elle se propose:

«1º De suiure l’usage constant de ceux qui sçauent écrire;

«2º Qu’elle ueut tascher de rendre autant qu’il se pourra l’usage uniforme;

«3º De le rendre durable;

[113] C’est pourtant ainsi que l’on écrit ce mot aujourd’hui.

[114] Je n’ai pu vérifier sur l’original la manière dont ce mot est écrit par Bossuet, et cependant son esprit logique le conduisait à écrire _comme on prononce_: CONTANT. Ainsi, dans le manuscrit original de Bossuet du troisième sermon tout entier que j’ai examiné, il écrit, p. 37, _contanter_; p. 38, _contant_; p. 39, _contantement_; p. 45, pourvu que je sois _contant_. Ce n’est donc pas un _lapsus calami_, puisque jamais dans ces mots l’_a_ n’est remplacé par l’_e_. Il en est de même pour le mot _atantif_; ainsi on lit, p. 39 (_recto_), _atantions_ et (_verso_) _atantifs_; p. 40, _atantifs_ et _atantion_; p. 46, _atantif_; à la page 48 (_verso_), la raison touiours _atantive_ et touiours _constante_. Ailleurs, il écrit avec un seul _t_: _ataque, flate, frote_, et sans _y_ les mots _tiran, mistere, misterieux_. Dans un autre sermon, p. 17, je lis: n’est-ce pas lui qui les a _assamblés_. Voir App. E.

[115] On peut aujourd’hui, grâce au progrès des études philologiques, reconnaître tout ce que cette remarque ingénieuse de Bossuet a de profond et de juste. Le _ct_ des Latins s’était changé en français en _it_ et non en _ct_; exemple: _nuit, fait, trait, étroit, réduit, conduit_; _allaicter, nuict, faict, étroict_, etc., ne sont que de malencontreuses corrections des grammairiens du XVIe siècle.

«Qu’elle a dessein pour cela de retenir les lettres qui marquent l’origine de nos mots, sur tout celles qui se uoyent dans les mots latins, si ce n’est que l’usage constant s’y oppose; que comme la langue latine ne change plus, cela servira à fixer nostre orthographe; que ces lettres ne sont pas superflües parce qu’outre qu’elles marquent l’origine, ce qui sert mesme a mieux apprendre la langue latine, elles ont diuers autres usages, comme de marquer les longues et les breues, les lettres fermées et ouuertes, la difference de certains mots que la prononciation ne distingue pas, etc. Que la Compaignie pretend retenir non seulement les lettres qui marquent l’origine, mais encore les autres que l’usage a conseruées, par ce qu’oultre qu’elle ne ueut point blesser les yeux qui y sont accoustumez, elle desire autant qu’il se peut que l’usage deuienne stable, ioint qu’elles ont leur utilité qu’il faudra marquer, etc.»

Ce juste milieu que Bossuet proposait à l’illustre Compagnie de tenir entre l’orthographe ancienne, surchargée de lettres prétendues étymologiques qui ne se prononçaient pas, et l’écriture des novateurs, purement figurative de la prononciation, est encore aujourd’hui le parti de la sagesse. L’Académie de 1694 ne s’en tint pas à ces idées; elle se jeta alors, à la suite de Regnier des Marais et des latinistes, et contrairement aux principes de Corneille et de Bossuet, dans une voie hérissée de difficultés en voulant concilier à la fois la tradition de la prononciation du français, l’usage qui tend sans cesse à simplifier, et la conformité au latin, où, à défaut d’une accentuation écrite, la duplication de la consonne semble avoir eu pour but de rendre longue la syllabe qui la précède. En transportant ainsi au français les règles de la quantité du latin, on s’exposerait à méconnaître profondément le génie de notre langue.

Bossuet avait pressenti cet écueil, car on trouve encore cette note de sa main:

«Il faudroit expliquer a fond la quantité françoise en quelque endroit du Dictionnaire aussi bien que l’orthographe. La principale remarque à faire sur cela, c’est que la poesie françoise n’a aucun egard à la quantité que pour la rime et nullement pour le nombre et pour la mesure; ce qui fait soupçonner que nostre langue ne marque pas tant les longues a beaucoup pres que la grecque et la latine.»

Les travaux les plus récents ont encore une fois donné raison à Bossuet en établissant qu’il n’existe pas en français de quantité métrique, c’est-à-dire mesurable, mais bien un accent tonique, placé en général sur la même syllabe qui le portait dans le mot du latin rustique dont est sorti notre idiome.

L’abbé de DANGEAU, membre de l’Académie française en 1682.

«Il y aurait, dit M. Gabriel Henry (_Hist. de la langue française_), de l’ingratitude à passer sous silence les services essentiels que l’abbé de Dangeau rendit à la langue en nous donnant une idée claire de ses sons originaires, en fixant irrévocablement la nature du son nasal, confondu si souvent avec les consonnes par nos anciens grammairiens, en examinant la nature des temps du verbe et en nous en faisant connaître les différentes propriétés. On regrette, pourtant, qu’il ne nous ait pas développé ses idées dans toute la suite d’un système grammatical; mais le peu qu’il nous a laissé lui assure une place distinguée parmi nos grammairiens. Ses successeurs n’ont eu qu’à le copier dans les articles qu’il a rendus publics.»

Dangeau reconnaît dans la langue française quinze voyelles ou sons simples qu’il classe ainsi:

Cinq voyelles latines: _a, é, i, o, u_;

Cinq voyelles françaises: _ou, eu, au, è_ ouvert (comme dans _cyprès_), _e_ muet (comme dans _juste_);

Cinq voyelles sourdes ou esclavones, ou nasales: _an, en, in, on, un_.

«Chez les Latins, dit-il, des mots dérivés du grec sont écrits tantôt par _ph_ et tantôt par _f_. Preuve certaine qu’ils ne prononçoient pas le _ph_ comme l’_f_. Quand il leur est arrivé d’adoucir l’aspiration du φ grec, ils ne se sont plus servis du _ph_. Pourquoi donc ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont pas crû être obligez à garder l’ortographe latine dans les mots venus du grec, et qui écrivent _teologo_ sans _h, filosofo et Filippo_ par des _f_, etc.?»

Tout le travail de l’abbé Dangeau, qui occupe les pages 1 à 231 des _Opuscules_ de d’Olivet, cités au bas de cette page, mérite d’être lu avec attention: non-seulement on y trouve les vues les plus originales, les plus justes et les plus profondes sur la classification des sons du français, mais de curieux détails sur la prononciation de la fin du dix-septième siècle. Voir à l’Appendice D l’analyse de la réforme de Dangeau.

L’abbé de CHOISY, membre de l’Académie française en 1687.

En tête de son Journal de l’Académie françoise[116], il donne les explications suivantes:

[116] Ce journal, dont l’Académie ne voulut point permettre la publication, parce que cette société trouvait qu’il était d’un style trop libre et ressemblait trop à celui du _Journal de Siam_, du même auteur, a paru dans le volume publié en 1754 (par d’Olivet) sous le titre d’_Opuscules sur la langue françoise, par divers académiciens_, Paris, Brunet, in-12.

«Au commencement de l’année 1696, l’Académie résolut, à la pluralité des voix, qu’on travailleroit en deux Bureaux; que, dans le premier, on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de fondement à une Grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille (T.), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au second Bureau; c’est le dernier nommé (de ces membres) qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du quartier.»

Suivent les questions rangées par chapitres, où l’abbé de Choisy expose les diverses opinions de chacun pour et contre; il s’occupe plutôt des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare «que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal.»

Voici au XIXe chapitre, relatif à l’_Orthographe_, un récit curieux des difficultés qu’offrait ce genre de discussion dans l’Académie pour le Dictionnaire de 1694, difficultés qui se reproduisirent pour l’édition de 1740 et dont l’abbé d’Olivet nous a donné le récit.

«Un de Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance précédente, avoit proposé de faire quelques changemens à l’orthographe de l’Académie, et, par exemple, de mettre une _s_, pour plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait proposé dès 1666). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé aujourd’hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d’_Athalie_:

Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez? Les jours d’Éliacin seroient-ils menacez?

«Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu’il est à propos que l’écriture fasse distinguer le verbe d’avec les substantifs, adjectifs et participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu’on réservera l’_s_ pour les pluriels de tous ceux-ci, et le _z_ pour le verbe seul. Ainsi, selon vous, il faudra écrire:

Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez? Les jours d’Éliacin seroient-ils menacés?

«Mais cette imagination n’est pas nouvelle, puisqu’il y a deux siècles qu’elle à été proposée, sans néanmoins que le public ait paru en faire cas. Il n’y a qu’à ouvrir les Grammaires de Ramus, de Pelletier et de bien d’autres qui s’érigèrent en réformateurs d’orthographe peu de temps après la mort de François Ier. On s’est moqué d’eux. Hé! depuis quand l’orthographe auroit-elle pour but de spécifier et de faire distinguer les parties d’oraison? Assurément, sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent correctement, il n’y en a pas dix qui sachent ce que c’est que participe. _Versez_ est un verbe, _menacez_ est un participe: donc il faut les écrire différemment? Pour moi, je ne vois ici qu’un principe qui soit également avoué, tant par ceux qui se plaisent à introduire des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l’usage ancien. Quel est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que ce mot, _menacez_, se prononce absolument de même, et sans la plus légère différence, soit qu’on le fasse verbe, comme quand je dis, _vous menacez_, soit qu’on le fasse participe, comme dans le vers de M. Racine, _seroient-ils menacez_. Pourquoi donc, où il ne s’agit que d’un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle d’orthographe qui suppose qu’on sait toujours distinguer le verbe d’avec un nom, n’est bonne que pour ceux qui ont étudié; au lieu que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le monde. Personne, en effet, ne manque assez d’oreille pour confondre l’_è_ ouvert comme dans _procès, succès_, avec l’_é_ fermé, comme dans _aimé, bonté_. Voilà le cas où il est utile d’avoir deux signes, puisqu’il y a deux sons. Aussi prenons-nous l’_s_ pour le signe de l’_è_ ouvert, _procès, succès_; et le _z_ pour le signe de l’_é_ fermé, quand le mot est au pluriel, _vous aimez, vous êtes aimez_. Règle qui ne souffre aucune exception, qui se conçoit sans étude, qui se retient sans effort. On accentue l’_è_ quand il est ouvert, _procès_, de peur qu’on ne le prenne pour un _e_ muet, comme dans _frivoles, paroles_, où l’_s_ n’a lieu que pour marquer le pluriel. Ajoutons que le _z_ a cela de commode, qu’il nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout de suite _bontez_; au lieu que pour écrire _bontés_, il faut que j’aie l’attention et la patience d’aller chercher la lettre qui doit recevoir l’accent, et que je risque encore de mettre un grave pour un aigu. Quoi qu’il en soit, l’Académie ne s’est jamais départie du _z_, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. Je ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les pluriels, il faudroit donc écrire, les _travaus_, les gens _heureus_, _nos vœus_. O! que nos livres en deviendroient bien plus _beaus_!»

«Après avoir entendu ce que je viens de rapporter, et qui avoit été dit avec un peu de chaleur, tout le monde jugea que le mieux étoit d’abandonner la matière, parce qu’on a toujours vu que les disputes sur l’orthographe ne finissoient point, et que d’ailleurs elles n’ont jamais converti personne.»

On traita ensuite cette question d’orthographe: «CHAPITRE XX. _J’ai été payé des sommes qu’on m’avoit données, ou, donné à recevoir d’un tel[117].

[117] Après deux siècles, des questions quelque peu analogues sont encore en litige. _Et adhuc sub judice lis est._

«Le premier opinant a dit qu’il falloit dire, _j’ai été payé des sommes qu’on m’avoit_ données _à recevoir_, parce que, les _sommes_ étant au pluriel, _données_ y devoit être aussi.

«Pour moi, a dit le second opinant, je suis d’un avis contraire. Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu’on donne, c’est à recevoir: on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, _donné à recevoir_.

«Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l’on pouvoit renverser la phrase et dire, _à lesquelles recevoir on m’a donné_, on verroit bien que _recevoir_ régit _les sommes_, et que _donné_ régit _recevoir_. On m’a donné à faire quelque chose; l’action qu’on m’a donnée à faire, c’est de recevoir. Au lieu de _donner_, mettons le mot de _prier_; et au lieu de dire, _les sommes qu’on m’a donné à recevoir_, disons, _qu’on m’a prié de recevoir_; vous verrez que vous ne sauriez dire, _les sommes qu’on m’a priées de recevoir_, mais qu’il faut dire, _qu’on m’a prié de recevoir_.

«Le quatrième opinant a été de même avis: que ce qu’on donnoit n’étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à recevoir ces sommes-là et l’on ne me donne pas ces sommes-là.

«Ceux qui ont suivi ont dit qu’ils avoient bien vû d’abord qu’il falloit dire _donné à recevoir_, ne consultant que l’usage; et que ce qu’avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont ils n’avoient pas examiné jusques-là toutes les raisons grammaticales.

«Mais, Monsieur, a repris quelqu’un, si pour juger de la bonté d’une phrase, il est nécessaire d’examiner, comme viennent de faire ces Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c’est un participe, ou un gérondif, où en serons-nous? J’ai bien peur que ces Messieurs qui raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd’hui des raisons pour une opinion, et demain d’autres raisons aussi bonnes, peut-être meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens d’avoir vû faire quelque chose de semblable à feu Monsieur de Marca dans nos assemblées du clergé: il soutenoit tantôt un avis, et tantôt un autre, selon les occasions; et il avoit toujours à nous alléguer quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs, tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.

«Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit un[118] de ceux qui est le plus accusé d’aimer à raisonner. Quand on vous présente une phrase, le grand usage que vous avez du beau monde, du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C’est peut-être par un usage qui en approche, que nous nous déterminons aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre premier jugement, et avoir dit, Cette manière de parler me plaît, ou me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons: Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur qui ne vienne du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour faire quelques petites règles générales, à l’occasion d’un sentiment particulier. Un homme voit un bâtiment: du premier coup d’œil il dit: Cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par le grand usage qu’il a d’avoir vû des maisons, d’avoir connu celles qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à propos: Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison, il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussi-tôt Vitruve en campagne, les cinq ordres d’architecture, et tout ce qu’il sait par sa méditation, jointe à un grand usage des bâtimens.

[118] M. l’abbé de Dangeau.

«Voyons, avec vos règles, a dit l’homme[119] de Monsieur de Marca, que direz-vous de cette phrase: _Elle s’est laissée emporter à la colère_? Faut-il dire: _elle s’est laissé emporter_, etc.

[119] M. l’abbé Testu, abbé de Belval.

«Je ne blâmerois peut-être ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu. Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même, comme vous nous avez tout à l’heure si bien dit qu’il falloit faire quelquefois; et faites-nous voir sur quoi vous fondez votre indulgence, et pourquoi vous souffrez qu’on dise, _elle s’est_ laissée _emporter à la colère_, et que vous ne voulez pas dire, _les sommes qu’on m’a_ données _à recevoir_.

«En vérité, Monsieur, a-t-il répondu froidement, je suis las de raisonner. Permettez-moi de m’abandonner de temps en temps à mon instinct et à un peu de paresse, et de laisser en repos toutes mes règles de grammaire. Je vois ici tant d’honnêtes gens qui font la même chose, et qui ne font peut-être pas mal.

«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur de Marca, je crois qu’il faut dire, _elle s’est_ laissée _emporter à la colère_; et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m’en vais me mettre à votre place, et peut-être vous l’apprendre. _Elle s’est_ laissée _emporter_ se dit, parce qu’il est plus doux à la prononciation. La voyelle qui commence le mot d’_emporter_ mange la dernière du mot _laissée_, et empêche la rencontre de ces deux _e_, qui auroit quelque chose de trop languissant.

«Mais, Monsieur, a dit un troisième, s’il y avoit _surprendre_ au lieu d’_emporter_, croiriez-vous qu’il fallût dire, _elle s’est_ laissée _surprendre_? Pour moi, je ne le crois pas; et moins indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu’on dise, _elle s’est_ laissé _emporter à la colère_, comme on dit, les _sommes qu’on m’a_ donné _à recevoir_.»

L’abbé GIRARD, membre de l’Académie française en 1744, publia, au commencement du dix-huitième siècle, plusieurs ouvrages importants sur la langue, et entre autres ses _Synonymes françois, leurs différentes significations et le choix qu’il faut en faire pour parler avec justesse_. C’était le premier ouvrage sur cette matière: son succès fut très-grand et s’est perpétué jusqu’à nos jours, grâce aux éditions qu’en ont données Beauzée et M. Guizot. Deux ans avant la première édition, qui parut sous le titre de _Justesse de la langue françoise_, il fit paraître un projet de réforme orthographique sous ce titre: _L’ortografe française sáns équivoques et dàns sés principes naturels, ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux, et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion_, Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12. Je crois devoir reproduire ici en partie l’introduction, en supprimant les exemples, pour me borner à l’argumentation pour et contre la réforme:

«Tout le monde convient assez que l’ortografe est la manière de représanter fidèlemànt à la vue par lés caractères qui sont en usage le son dés paroles que la voix fait entandre à l’oreille. Mais tout le monde, ce me samble, ne convient pàs égalemànt de ce qui doit régler la manière de le faire. Lés uns veulent que le seul usage en décide: ils nomment Usage ce qui est observé par le plus grand nombre, et par ceux qui, n’osant se doner aucune liberté raisonable, se font un scrupule de suivre tout ce qui a l’air de nouvauté. Lés autres prétandent corriger l’Usage par la Raison: ils nomment Raison tout ce que la netteté et la facilité leur inspirent d’observer dàns l’ortografe, indépandammànt de la pratique la plus générale et la plus universellemànt suivie par le commun dés écrivains. Cés deux partis ont doné la naissance à un troisième, qui, craignant de contredire la Raison et n’osant contrarier l’Usage, tantôt se done à celui-ci et quelquefois se prête à celle-là.

«Les défanseurs de l’Usage ne sont pàs si fort lés antagonistes de la Raison, qu’ils ne prétandent aussi la mettre de leur côté. Ils disent que puisque lés mots et la prononciacion dépandent du seul Usage, la manière de lés écrire, qui ne parait qu’accessoire, doit entièremànt en dépandre. Que c’est, en effet, obéir à la Raison que de suivre l’Usage en cés sortes de matières. Qu’après tout il n’est pàs si contraire au bon sans qu’on voudrait le faire croire. Que s’il y a dés lettres inutiles pour la prononciacion, elles ne le sont pàs pour la distinction dés mots et pour la siance de l’Étimologie..... Enfin, ils ajoutent que l’Usage est tellemànt le maitre de la manière d’écrire qu’on ne peut l’abandoner et se faire une ortografe particulière, sàns s’attirer dés reproches d’ignorance ou de bizarre ridicule. Qu’écrire autremànt que lés autres, c’est vouloir n’être point lû. Que ce seroit même gâter l’écriture et la langue que d’ôter toutes les lettres inutiles à la prononciacion dés mots; il faudroit par cete raison bannir toutes lés _s_ finales, lés _r_ de la plu-part dés infinitifs, confondre lés singuliérs avec lés pluriels et faire un cahos de tout.