Part 16
«Lés partisans de la Raison disent à leur tour, que l’écriture n’étant faite que pour copier la parole, il y a une espèce de ridicule à écrire autremànt qu’on ne parle. Que tous lés diférans caractères dont on se sert n’ont été ou ne doivent avoir été invantés que pour marquer lés diférantes prononciacions dés mots et représanter sans équivoque par la diversité de leurs combinaisons celle dés sons de la voix. Qu’ainsi, c’est aller contre leur institucion et leur véritable usage que de lés confondre, en se servant dés mêmes caractères pour dés prononciacions diférantes, surtout y aïant d’autres caractères établis pour marquer cete diférance. S’il y a, disent-ils, une autre manière d’écrire que celle qui est conforme à la prononciacion, quelque commune et générale qu’elle soit, elle ne peut être bonne; ne la pàs suivre, c’est tout au plus pécher contre un mauvais usage, pour prandre le parti de la Raison, qui est toujours préférable à celui de la multitude. On avouera qu’on n’écrit pàs comme les autres; mais on écrit comme on doit écrire et lés autres écrivent mal. N’est-il pàs tout-à-fait déraisonable de marquer le son de l’_a_ par un _e_, qui est établi pour exprimer un son tout diférant? de prononcer un _c_ et d’écrire un _t_? d’ajouter jusqu’à trois et quatre lettres inutiles à la fin dés mots? d’en inserer dàns le milieu qu’il faille quelquefois exprimer dàns la prononciacion et d’autrefois supprimer, sàns aucune règle certaine? Doner à un caractère tantôt le son qui lui est propre, tantôt celui d’un autre, et cela seulement pour suivre le caprice d’une mauvaise coutume, dont on s’est randu l’esclave? Cette bizarre ortografe, disent-ils encore, empèche que lés étrangers qui ont quelque commancemant de notre langue ne puissent en aquerir une parfaite conaissance par la seule lecture de nos livres, parce qu’ils ne sauroient lés lire sàns savoir le français presqu’aussi bien que ceux à qui il est naturel. Car enfin ce n’est que par un long usage qu’on peut aprandre qu’une lettre prononcée dàns de certains mots ne l’est point en d’autres, ou qu’une même voyelle change souvànt de son... Enfin pour conaitre toutes cés étranges bizarreries, un étranger n’a d’autre secours que sa mémoire. S’il trouve dàns un livre un mot nouvau, qu’il n’ait point encore ouï prononcer, il hésite, il cherche, il ne sait à quoi s’en tenir: lés règles n’étant point certaines, rien ne le détermine.
«De là vient encore, ajoutent lés partisans de la Raison, la peine que lés enfans ont pour aprandre à lire le français; qu’_on leur fait ordinairemànt commancer par le latin comme le plus aisé_, quoiqu’ils devroient avoir plus de facilité à lire leur langue naturelle, qu’ils savent et qu’ils parlent à tout momant, que celle qui leur est étrangère et qu’ils n’entandent point. Que non seulemànt lés enfans, mais encore lés persones raisonables sont extrèmemànt fatiguées de cette bizarre manière d’écrire. Qu’il y a peu de Français qui sachent bien lire leur propre langue. Que de très-habiles gens soufrent tous lés jours le reproche honteux de ne savoir pàs lire. Que lés provinciaux qui viènent à Paris avec dés prononciacions qui, pour être communes dàns leur province, n’en sont pàs moins contraires au bon usage, ont une peine infinie à se corriger, n’étant point aidés par une ortografe nette et juste, qui marque le propre son et la vraie prononciacion dés mots. Que quelques Parisiens même près de la cour, au çantre du bau langage, parlent quelquefois en provinciaux. Que le sèxe le plus poli qui entand le mieux à placer un mot dàns un discours, est celui qui sait le moins placer une lettre dàns un écrit.....
«Telles sont lés principales raisons que chacun dés deux partis allègue en sa faveur. Pour lés troisièmes, il y a bien de l’aparance qu’ils n’en ont point eû d’autres qu’un panchant naturel, mais faible, pour randre justice à la Raison, et baucoup de timidité pour combattre l’Usage. Il étoit en effet bien dificile de ranverser l’un pour faire triompher l’autre. Commànt attaquer l’Usage! son pouvoir est tirannique, tout le monde l’avoue, lés plus indépandans le santent. Quel dangér de se déclarer son ênemi! Quelque injuste et ridicule qu’on le suppose, ne l’est-il pàs davantage de s’en séparer? Et n’est-ce pas une espèce de folie que de vouloir être sage parmi lés fous? A quoi ne s’expose-t-on pàs lorsqu’on s’en prand à ce qui se dit et à ce qui se fait? Il y a bien moins à craindre contre la Raison: c’est l’ênemi qu’on a toujours attaqué le plus inpunémànt quoiqu’avec moins de succès. Mais d’honêtes gens peuvent-ils l’abandoner? Sés attraits ne se font-ils pàs santir malgré toute la tirannie de l’Usage? Et ne doit-elle pàs triompher dàns lés siances, lorsqu’elle brïlle à la tête de l’État?
«.....N’est-il pàs juste que puisque notre langue a secoué le joug de la latinité, nous en délivrions aussi notre ortografe? Si elle n’est qu’accessoire à la prononciacion, ne doit-elle pàs suivre tous lés changemans de celle-ci? Pourquoi l’Usage si inconstant de sa nature en toutes choses sera-t-il fixé pour la seule ortografe? Ne semble-t-il pàs qu’à force de vouloir la maintenir par l’autorité de l’Usage, au lieu de la soumettre à sés loix, on ne fait que l’en éxamter et conserver par là dàns nos écrits toute la barbarie gauloise?... Prolongez, de grace, vos jours de quelques siècles, placez-vous dàns ces tams reculés où le français, étint par tout ailleurs, ne vivra que dàns lés colèges, où Déspreaux, la Fontaine et Molière, qui divertissent aujourdui si agréablemànt les plus honêtes gens, ne seront peut-être que l’occupacion ennuyeuse des écoliers et le sujet fatiguant dés veilles de leurs maitres, où la langue française, ranfermée dàns lés ouvrages que la bauté sauvera de la fureur de l’oubli et de la voracité dés tams, ne pourra plus être aprise que par la lecture de nos auteurs. Alors point de cour, point d’académie, point d’oreille pour décider du bel usage: lés livres seuls présanteront aux yeux toute la pureté de la langue. Si nous n’écrivons pàs aujourdui comme on parle, alors on parlera comme nous aurons écrit: on cherchera dàns l’arrangement dés lettres celui dés sons de la voix; et ce sera dàns l’ortografe qu’on étudiera la prononciacion dés mots. Mais, hélàs! quelle horrible confusion ne me samble-t-il pàs voir! Ne vous figurez-vous pas ce cahos affreux et ce bouleversemant general de langage causé par cés lettres inutiles en mille endroits et necessaires en mille autres, par ce protéisme continuel dés caractères, par cés ambiguïtés et cés équivoques perpétuelles dàns le son et dàns la valeur dés lettres? Car cete langue si belle, si noble et si polie dàns la bouche n’est plus sur le papiér qu’un barbare langage, qui choque lés yeux, et que l’oreille ne pourroit soufrir si la langue prononçoit tout ce que la plume a dessiné.....»
On peut juger, par cette citation textuelle, du système orthographique adopté par l’abbé Girard. Le contraste qu’il offrit, lors de son apparition, dut être encore plus choquant qu’il ne l’est aujourd’hui pour nous, puisque l’Académie, dans ses réformes successives, a adopté quelques-unes de celles qu’il indique; elle aurait même dû en admettre quelques autres, ne fût-ce qu’en raison de l’étymologie: _etint_ de _extinctus, honète_ de _honestus_, etc. Toutefois, si l’on supprimait cette forêt d’accents, fort inutiles pour la plupart, comme sur le mot _extrèmemànt_, ce système, sauf quelques altérations inadmissibles, telles que le monosyllabe _temps_ écrit _tams_, et d’autres corrections prématurées, aurait pu obtenir l’assentiment de Voltaire, et il me semble préférable à celui de Duclos. Je donne dans l’Appendice D l’analyse de la réforme du savant auteur des _Synonymes_.
Charles-Irénée CASTEL, abbé de SAINT-PIERRE, nommé membre de l’Académie française en 1695, est un des hommes dont on prononce le nom avec le plus de reconnaissance et de respect. Au commencement du dix-huitième siècle, il se montra l’un des premiers animé de cet amour profond de l’humanité dont l’expression de _philanthropie_ donnait l’image et s’alliait si bien avec ce mot _bienfaisance_, dont il est le créateur. Exclu de l’Académie dès 1718, à cause des hardiesses politiques contenues dans son _Discours sur la polysynodie_, il consacra sa longue carrière à l’étude des améliorations pédagogiques, économiques, sociales, gouvernementales que lui paraissait comporter l’état de la société sous le règne de Louis XV.
On trouvera plus loin à l’Appendice D une analyse de son _Projet pour perfectioner l’ortografe des langues d’Europe_, qu’il fit paraître en 1730, à l’âge de soixante-douze ans, et des procédés imaginés par lui pour figurer les différents sons qu’il croit avoir reconnus dans les langues de l’Europe et particulièrement dans la langue française. Je me contenterai de reproduire ici quelques-unes de ses idées sur le _droit de néologisme_. En réfléchissant avec lui aux procédés par lesquels s’enrichissent nos lexiques, on s’expliquera la source de bien des contradictions orthographiques et la nécessité de régulariser l’orthographe des mots récemment introduits, pour la faire concorder avec celle des similaires déjà existants.
«Le Dictionaire de Nicod, dit-il (p. 250), parut il y a environ cent cinquante ans; c’étoit le plus ample et le plus parfait de son tems: il comprend non-seulement lèz termes de l’uzaje comun de la conversation, de la chaire, dèz spéctacles et du bareau, mais encore lèz termes dèz arts et dèz siences. Or comparéz le avec le dictionaire de Trevoux, qui a suivi sajement le mème plan de metre en un mème dictionaire géneralement tous lèz mots fransois tanceux de l’uzaje comun que ceux dèz arts et dèz siences. Examinéz en quelques pages et vous trouverèz qu’en cent cinquante ans la langue est devenue au moins trois fois plus riche qu’elle n’étoit en nombre de mots sans compter qu’elle s’est aussi enrichie en nombre de frazes: le dictionaire de Nicod n’est pas la sixième partie du dictionaire de Trevoux imprimé en 1721 en cinq volumes, dont chaque volume a plus de 1900 pages.
«J’ai eu la curiosité de compter lèz mots depuis le mot BÉANT jusqu’au mot BEZOLE, poisson de Geneve, et au mot BEZOARD; j’en ai trouvé environ 110 dans Nicod et pres de 330 dans le dictionaire de Trevoux. Voilà une preuve du nombre prodigieux de mots qui étoient alors inuzitéz et qui se sont établis depuis cent cinquante ans dans notre langue, et la seule comparaison dèz dictionaires de divers siécles forme sur cela une demonstration complète que lèz langues peuvent s’enrichir trez-considerablement chaque siècle par la création et par l’uzaje de termes nouveaux...
«N’est-il pas vrai que si lèz persones qui, dans la conversation, dans la chaire, dans lèz plaidoyers, sur lèz teatres et dans lèz livres ont uzé lèz premiers de çèz termes qui étoient inuzitéz du tems de Nicod n’avoient ozé rien hazarder, nous serions privéz encore aujourdui de plus de la moitié de notre langue? Je conviens que, dans la conversation et dans l’impression, ils ont hazardé quelques mots qui n’ont pas été adoptéz, mais ne leur devons-nous pas au moins ceux que lèz auditeurs et lèz lecteurs ont adoptés, et qui par cette adoption sont venus jusqu’à nous?
«Nous leur devons même la hardièsse qu’ils ont eue d’en hazarder plusieurs qui ont été rejetéz et dont on s’est moqué. Or, n’est-il pas utile à notre nation et même aux autres nations qui étudient le fransois, que notre langue s’enrichisse, d’un coté, par dez mots qui signifient dez choses particulières, tandis qu’elle s’abrege de l’autre, par certains termes généraux qui embrassent plusieurs termes particuliers? Or, cela se peut-il faire autrement que par lez petites hardièsses de quelques persones et par lez adoptions insensibles dez autres?
«...Tout le monde sait que lèz Anglois, soit dans la conversation, soit dans lèz livres, ne font nule dificulté de faire et de prézenter dez mots nouveaux, qui enrichissent tous lez jours leur langue; et hureuzement pour la langue angloize les auteurs anglois n’ont point eu jusqu’ici chez eux certains esprits mediocres qui ont sotement pris pour maximes que _tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais être adopté quoique nècessaire_. Un de nos écrivains dit que, pour avoir quelque place dans la literature, ils se sont faits _suisses du Dictionaire de l’Academie_; ils empêchent lez mots qu’ils ne conoissent point d’entrer dans le dictionaire.
«...J’ai vu il y a quarante-cinq ans le mot _renversement_ frondé par un de çéz _suisses du Dictionaire_. Ce mot s’est trouvé comode et dans l’analogie de la langue et je le vois prezentement avec plaizir tout établi malgré sa malhureuze note de nouveauté...
«De ce que toute nouveauté n’est pas bone et adoptée dans le langaje, s’ensuit-il qu’aucune nouveauté ne puisse être trèz-raizonable et trèz-_adoptable_?...
«Si le publiq en avoit cru lèz ridicules railleries dèz _suisses du dictionaire_, qui écrivoient il i a cinquante ans, nous n’aurions pas mème dans le stile familier quantité de mots qui étoient alors inuzitéz, et qui sont prèzentement d’un aussi grand uzaje dans la langue que lez plus anciens. En voici quelques-uns:
«Elle est encore dans l’_enivrement_ de la cour.--C’est une afaire _infaizable_ dans lèz conjonctures prézentes.--S’il a manqué à ce devoir, c’est pure _inatention_.--On l’a fort _desservi_ auprèz du ministre.--Il est à prezent fort _dezocupé_.--Il le reçut d’un air _gracieux_.--Il le _grazieuza_ fort durant le diner.--Cette nouvelle l’a fort _tranquilizé_...
«Je ne raporte que huit ou neuf de çèz mots nouveaux, mais si l’on vouloit comparer le Dictionaire de ce tems-là avec notre dernier Dictionaire, je ne doute pas que l’on n’en trouvât cent autres que lèz courtizans, lèz dames, lèz savans et les autres hommes de toutes lèz professions ont établis depuis cinquante ans dans le stile de la conversation, d’où ils passent tous lèz jours dans lèz autres stiles et dans lèz livres...
«Quelques persones croient que nous perdons peu-à-peu autant de vieux mots que nous en aquerons de nouveaux et que la moitié dèz mots d’Amiot, qui étoit contemporain de Nicod, ne sont plus uzitéz. Mais j’ai compté lèz mots dèz vint premieres lignes de la Vie de Thezée, in folio, de la traduction d’Amiot: il y en a environ 240, et je n’en ai trouvé que 6 qui ne sont plus uzitéz. Or sur ce pied là ce n’est que la quarantiéme partie de mots perdus et encore çèz 6 mots perdus sont-ils tous remplacéz par d’autres équivalens. _Verisimilitude_ est remplacé par _vraisemblance_. _Reale_ par _réelle_. _Trouve l’on_ par _trouve-t-on_. _Controuvé_ par _faussement inventé_. _Certaineté_ est remplacé par _certitude_. _Si ai pensé_ est remplacé par _et j’ai pensé_ ou par _j’ai même pensé_.
«La langue n’a donq rien perdu depuis cent cinquante ans qu’elle n’ait reparé; elle a au contraire gagné la moitié et mème lèz deux tiers plus de termes qu’elle n’en avoit. Or çèz termes pouvoient-ils jamais servir à enrichir notre langue, s’ils n’avoient comencé d’y entrer comme nouveaux et comme inuzitéz?»
Si l’on remarque dans le passage qui précède certaines contradictions orthographiques, cela tient à un système adopté par l’auteur et qui consiste à varier de temps à autre l’écriture des mêmes mots pour déshabituer l’œil du lecteur des formes graphiques consacrées par l’usage et le préparer ainsi à l’adoption de son système.
DUCLOS, membre de l’Académie française en 1747 et secrétaire perpétuel en 1755, joignant l’exemple au précepte orthographique, juge ainsi le système de l’écriture étymologique (en 1754):
«Le préjugé des _étimologies_ est bien fort, puisqu’il fait regarder come un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les caractères n’ont été inventés que pour représenter les sons. C’étoit l’usage qu’en faisoient nos anciens: quand le respect pour eus nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le contraire de ce qu’ils faisoient. Ils peignoient leurs sons: si un mot ut alors été composé d’autres sons qu’il ne l’étoit, ils auroient employé d’autres caractères.
«Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont devenus diférens. Si l’on emploie quelquefois les mêmes sons dans la langue _parlée_, pour exprimer des idées diférentes (_champ_, _chant_), le sens et la suite des mots sufisent pour ôter l’équivoque des homonimes. L’intelligence ne feroit-èle pas pour la langue _écrite_ ce qu’èle fait pour la langue _parlée_? Par exemple, si l’on écrivoit champ de _campus_, come chant de _cantus_, en confondroit-on plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? L’esprit serait-il là-dessus en défaut? N’avons-nous pas même des homonimes dont l’ortografe est pareille? Cependant on n’en confond pas le sens. Tels sont les mots son (_sonus_), son (_furfur_), son (_suus_), et plusieurs autres.
«L’usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit décider également de la parole et de l’écriture. Je ferai ici une distinction. Dans les choses purement arbitraires, on doit suivre l’usage, qui équivaut alors à la raison: ainsi l’usage est le maître de la langue _parlée_. Il peut se faire que ce qui s’apèle aujourd’hui un livre s’apèle dans la suite un arbre; que vert signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verte, parce qu’il n’y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un objet a être désigné par un son plutôt que par un autre: l’usage, qui varie la-dessus, n’est point vicieus, puisqu’il n’est point inconséquent, quoiqu’il soit inconstant. Mais il n’en est pas ainsi de l’écriture: tant qu’une convention subsiste, èle doit s’observer. L’usage doit être conséquent dans l’emploi d’un signe dont l’établissement étoit arbitraire; il est inconséquent et en contradiction, quand il done a des caractères assemblés une valeur diférente de cèle qu’il leur a donée et qu’il leur conserve dans leur dénomination, a moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de caractères pour en représenter un dont on manque.
«Le corps d’une nation a seul droit sur la langue _parlée_ et les écrivains ont droit sur la langue _écrite_. _Le peuple_, disoit Varron, _n’est pas le maître de l’écriture come de la parole_.
«En effet, les écrivains ont le droit, ou plutôt sont dans l’obligation de coriger ce qu’ils ont corompu. C’est une vaine ostentation d’érudition qui a gâté l’ortografe: ce sont des savans et non des filosofes qui l’ont altérée: le peuple n’y a u aucune part. L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est plus raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l’ortografe des savans; il vaudroit bien mieus que les savans adoptassent cèle des fames, en y corigeant ce qu’une demi éducation y a mis de défectueus, c’est-à-dire de savant. Pour conoître qui doit décider d’un usage, il faut voir qui en est l’auteur.» (Pages 44-46.)
(Voir à l’Appendice D, à la date de 1756, pour l’exposition de sa réforme.)
NICOLAS BEAUZÉE, membre de l’Académie française depuis 1772, mort en 1789, s’était d’abord prononcé contre la réforme de l’orthographe. Dans l’_Encyclopédie méthodique_, publiée chez Panckoucke, en 1789, revenant sur ses premières opinions, il termine ainsi l’article NÉOGRAPHISME:
«Il faut compter à l’excès sur l’aveugle docilité de ses lecteurs pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par l’autorité des grands écrivains que l’on cite: comme s’ils avoient spécialement aprofondi et aprouvé formellement les principes d’orthographe qu’ils ont suivis dans leur temps, comme si celle que l’on suit et que l’on défend aujourd’hui étoit encore la même que la leur en tout point, et comme s’il suffisoit d’opposer des autorités à des raisons dans une matière qui doit ressortir nûment au tribunal de la raison.
«Ces raffinements, dit-on, s’ils pouvoient jamais être adoptés, en produiroient d’autres; on perdroit toutes les étymologies; on obscurciroit le génie de la langue et l’histoire de ses variations; on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu’à nos jours; les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l’ancienne orthographe, seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire; la nouvelle méthode, pour être peut-être plus conforme à la prononciation du moment, n’en auroit pas moins combattu l’impression d’un long usage qui a subjugué l’imagination et les ieux... La lecture de cette orthographe est impossible à tout homme qui n’est pas disposé à changer de tête et d’ieux en sa faveur.» Ce sont les propres termes d’un journaliste dans les annonces qu’il a faites des deux premières éditions de ma traduction des _Histoires de Salluste_, où j’avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.
«Ces changements, dit-il, en produiroient d’autres. Oui, j’en conviens; l’art de lire, réduit à un nombre déterminé d’éléments précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et s’aprendroit en peu de temps; l’orthographe, simplifiée et réduite à des principes clairs et généraux, n’embarrasseroit plus que ceux qui ne voudroient pas s’en occuper quelques semaines. Oh! voilà, je l’avoue, d’affreux bouleversements!
«On perdroit toutes les étymologies. Oui, on perdroit les traces incommodes des étymologies; mais les savants, que cet objet regarde uniquement, sauroient bien les retrouver. La langue appartient à la nation; la multitude n’a nul besoin de remonter aux étymologies, qui sont même perdues pour elle, malgré les caractères étymologiques dont on l’embarrasse dans les livres destinés à son instruction.
«Mais passons à ce qui choque réellement le plus les défenseurs de l’ancienne orthographe; c’est qu’ils seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire, et qu’il leur faudroit changer de tête et d’ieux. Eh! messieurs, n’en changez pas; gardez votre ancienne orthographe, puisqu’elle vous plaît: mais permettez aux générations suivantes d’en adopter une autre, qui leur coutera moins que la vôtre ne vous a couté, qui leur sera plus utile, qui servira, au contraire de ce que vous dites, à fixer notre langue, à la répandre, à la faire adopter par les étrangers.» (Voyez à l’Appendice D, p. 295, l’analyse de la réforme proposée par Beauzée.)
Noel-François de WAILLY, membre de l’Institut dès sa création, en 1795. Esprit sage et modéré, il s’oppose aux systèmes des novateurs trop hardis et propose une reforme néographique ayant la prononciation pour base. Ses idées, analogues à celles de d’Olivet, de Girard et de Duclos, sont développées dans deux ouvrages, _De l’Orthographe_, Paris, 1771, in-12; _L’Orthographe des dames, ou l’Orthographe fondée sur la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable_, Paris, 1782, in-12. (Voir à l’Appendice D l’exposition de sa méthode orthographique.)
Je crois devoir transcrire ici, malgré leur étendue, les passages les plus importants d’une sorte de philippique en faveur de la réforme que le savant académicien adresse, par la bouche des dames, aux corps savants qui ont autorité sur la langue (_Orth. des dames_, p.35-44):