Part 14
«I’avois deliberé, lecteur, suiure en l’orthographe de mon liure la plus grand’part des raisons de Louys Meigret, homme de sain et parfait iugement (qui a le premier osé desiller les yeux, pour voir l’abus de notre escriture), sans l’aduertissement de mes amis, plus studieux de mon renom que de la verité; me peignant au deuant des yeux le vulgaire, l’antiquité, et l’opiniastre aduis des plus celebres ignorans de nostre temps; laquelle remonstrance ne m’a tant sceu espouuanter, que tu n’y voyes encore quelques marques de ses raisons (de Meigret). Et bien qu’il n’ait totalement raclé la lettre grecque Υ, comme il deuoit, ie me suis hazardé de l’effacer, ne la laissant seruir sinon aux propres noms grecs, comme en Tethys, Thyeste, Hippolyte, Vlysse, à fin qu’en les voyant, de prime face, on cognoisse quels ils sont et de quel païs nouuellement venus vers nous: non pas en ces vocables, _abisme, cigne, Nimphe, lire, sire_ (qui vient comme l’on dit de κύριος, changeant la lettre κ en σ[107]), lesquels sont desia receus entre nous pour françois, sans les marquer de cet espouuantable crochet de _y_, ne sonnant non plus en eux que nostre _i_ en _ire, simple, lice, lime_. Bref, ie suis d’opinion (si ma raison a quelque valeur), lors que tels mots grecs auront long-temps demeuré en France, les receuoir en nostre megnie[108], puis les marquer de l’_i_ françois pour monstrer qu’ils sont nostres, et non plus incogneus estrangers; car qui est celuy qui ne iugera incontinent que _Sibille, Cibelle, Cipris, Ciclope, Nimphe, lire_, ne soient naturellement grecs, ou pour le moins estrangers, puis adoptez en la famille des François, sans les marquer de tel espouuantail de Pythagore? Tu dois sçauoir qu’un peu devant le siecle d’Auguste, la lettre grecque Υ estoit incogneuë aux Romains, comme l’on peut voir par toutes les comedies de Plaute, où totalement tu le verras osté, ne se seruant point d’vn charactere estranger dans les noms adoptez, comme _Amphitruon_, pour _Amphitryon_: et si tu me dis qu’anciennement la lettre _y_ se prononçoit comme auiourd’huy nous faisons sonner nostre _u_ latin, il faut donc que tu le prononces encores ainsi, disant _Cubelle_ pour _Cybelle_; mais ie te veux dire dauantage, que l’_y_ n’a pas esté tant affecté des Latins (ainsi qu’asseurent nos docteurs) pour le retenir comme enseigne en tous les vocables des Grecs tournez par eux en leur langue, mais ils l’ont ordinairement transformé, ores en _u_, comme μῦς, _mus_, ores en _a_, κύων, _canis_, ores en _o_, ὕπνος, _somnus_, tournant l’esprit aspre noté sur ὑ en _s_, comme estoit presque leur vieille coustume, auant que l’aspiration _h_ fust trouuée. Ie t’ay bien voulu admonester de cecy, pour te monstrer que tant s’enfaut qu’il faille escrire nos mots françois par l’_y_ grec, que nous le pouvons bien oster, suivant ce que i’ay dit, hors du nom naturel, pourueu qu’il soit vsité en nostre langue. Et si les Latins le retiennent en quelques lieux, c’est plus pour monstrer l’origine de leur quantité, que pour besoin qu’ils en ayent. S’il aduient que nos modernes sçauants se vueillent trauailler d’inuenter des dactyles et spondées en nos vers vulgaires, lors à l’imitation des Latins, nous le pourrons retenir dans les noms venus des Grecs, pour monstrer la mesme quantité de leur origine. Et si tu le vois encore en ce mot, _yeux_, seulement, sçache que pour les raisons dessus mentionnées, obeïssant à mes amis, ie l’ay laissé maugré moy, pour remedier à l’erreur auquel pourroient tomber nos scrupuleux vieillars, ayant perdu leur marque en la lecture des _yeux_ et des _jeux_ (_sic_): te suppliant, lecteur, vouloir laisser en mon liure la lettre _i_, en sa naïue signification, ne la deprauant point, soit qu’elle commence la diction, ou qu’elle soit au milieu de deux voyelles, ou à la fin du vocable, sinon en quelques mots, comme en _ie_, en _i’eus, iugement, ieunesse_, et autres, où abusant de la voyelle I, tu le liras pour I consonne inuenté par Meigret, attendant que tu receuras cette marque d’I consonne, pour restituer l’I voyelle en sa premiere liberté. Quant aux autres diphthongues[109], ie les ay laissées en leur vieille corruption, avecques insupportables entassemens de lettres, signe de nostre ignorance et de peu de iugement, en ce qui est si manifeste et certain: estant satisfait d’avoir deschargé mon liure, pour cette heure, d’vne partie de tel faix: attendant que nouueaux characteres seront forgez pour les syllabes _ll, gn, ch_ et autres. Quant à la syllabe _ph_, il ne nous faut autre note que nostre F, qui sonne autant entre nous que φ entre les Grecs, comme manifestement tu peux voir par ce mot φίλη, _feille_[110]. Et si tu m’accuses d’estre trop inconstant en l’orthographe de ce liure, escriuant maintenant, espée, _épée_, accorder, _acorder_, vestu, _vétu_, espandre, _épandre_, blasmer, _blâmer_, tu t’en dois colerer contre toy mesmes, qui me fais estre ainsi, cherchant tous les moyens que je puis de seruir aux oreilles du sçauant, et aussi pour accoustumer le vulgaire à ne regimber contre l’éguillon, lors qu’on le piquera plus rudement, monstrant par cette inconstance, que si i’estois receu en toutes les saines opinions de l’orthographe, tu ne trouuerois en mon liure presque vne seule forme de l’escriture que sans raison tu admires tant.»
[107] On a reconnu depuis la véritable origine, le latin _senior_, de ce mot sire. Il a été d’abord _senre_ ou _sendre_ (_sendra_ dans le serment de 842), puis _sires_, et enfin _sire_, quand l’_s_ du cas-sujet eut disparu. L’accusatif _seniorem_ a donné le cas-régime _seignur, signor, seigneur_. Identiques à l’origine, comme _moindre_ et _mineur, mes sire_ et _mon seigneur_, ces deux cas d’un même mot ont été conservés dans la langue, avec des acceptions différentes. Mais, jusqu’au XIIIe siècle, ils étaient employés l’un comme sujet, l’autre comme régime. «Je me chevauchoie d’Amiens à Corbie; s’encontrai le roi et sa maisnie (maison, de _mansio_).--A cui es tu? dit-il.--_Sire_, je suis à mon _signor_.--Qui est tes _sires_?--Li barons me dame (le mari de ma dame).--Qui est ta dame?--La fame de mon _signor_.» (La _Riote del monde_, dans _Nouv. rec. de contes_, t. I, p. 473.)
[108] Voir la note précédente.
[109] Doubles consonnes, selon l’acception d’autrefois.
[110] Peut-être faut-il lire φύλλον, _feuille_.
APPENDICE _C_.
OPINIONS DE PLUSIEURS MEMBRES DE L’ACADEMIE FRANÇAISE ET DE L’ACADÉMIE DES BELLES-LETTRES SUR L’ORTHOGRAPHE ET LA RÉFORME ORTHOGRAPHIQUE.
(On trouvera plus loin, dans l’Appendice D, l’analyse des méthodes orthographiques proposées par plusieurs d’entre eux.)
Nicolas PERROT D’ABLANCOURT, membre de l’Académie en 1637. Partisan, ainsi que Bossuet et Corneille, de la simplification de l’orthographe, il s’exprime ainsi dans la préface de sa traduction de Thucydide (Paris, 1622, in-fol.):
«Avant que de finir il sera bon de mettre icy quelques remarques touchant l’Ortografe et la Grammaire..... Je suy l’ortografe moderne qui retranche les lettres superfluës et je ne mets qu’un T à _ataquer_, à _atendre_, pour empescher qu’on ne s’abuse à la prononciation. Et ceux qui soustiennent l’opinion contraire ne sçauroient nier que l’Ortografe ne se soit purifiée peu à peu puisque les langues ne sont jamais si parfaite que lorsqu’elles s’eloignent le plus de leur origine, et qu’elles ont perdu, s’il faut ainsi dire, les marques de l’enfance.»
Dans l’avertissement, qui n’a que six feuillets, j’ai recueilli des mots ainsi écrits:
_Acuser, afaire, afection, alumer, aparence, aparent, apeler, aprendre, aquerir, atacher, atribuer, avanture, condanner, le diférent, embaras, exemter, faloir_ (il a falu), _flater, flote, frase, lute, metempsycose, moquer, ocasion, ofrir, raport, raporter, soufrir, stile_; il écrit _modelle, fidelle, infidelle_; je _voy_, je _suy_; il supprime le _d_ à je _prens_, je _vens_; le _p_ à _tems_; il écrit _qu’ils vinsent_ et omet le _d_ et le _t_ dans les pluriels: les _grans hommes, les defaus_, etc. Il écrit aussi: _Philipe, Peloponese, Quersonese, Carès, Kios_ (l’île de Chio).
PIERRE CORNEILLE, membre de l’Académie française en 1647, s’est beaucoup préoccupé de l’orthographe. Il désirait sinon une réforme complète, du moins plus qu’une régularisation. Trente ans avant la première édition du Dictionnaire de l’Académie, en tête de l’édition de luxe donnée par lui-même en 1664 (le _Théâtre de P. Corneille, reveu et corrigé par l’autheur_, impr. à Rouen, 2 vol. in-fol.), il s’exprime ainsi dans un _Avis au lecteur_:
«Vous trouuerez quelque chose d’étrange aux innouations en l’Ortographe que j’ay hazardées icy, et ie veux bien vous en rendre raison. L’vsage de nostre langue est à present si épandu par toute l’Europe, principalement vers le Nord, qu’on y voit peu d’Estats où elle ne soit connuë; c’est ce qui m’a fait croire qu’il ne seroit pas mal à propos d’en faciliter la prononciation aux estrangers, qui s’y trouuent souuent embarrassez par les diuers sons qu’elle donne quelquefois aux mesmes lettres. Les Hollandois m’ont frayé le chemin, et donné ouuerture à y mettre distinction par de differents caracteres, que jusqu’icy nos imprimeurs ont employé indifferemment. Ils ont séparé les _i_ et les _u_ consones d’auec les _i_ et les _u_ voyelles, en se seruant tousiours de l’_j_ et de l’_v_ pour les premieres, et laissant l’_i_ et l’_u_ pour les autres, qui jusqu’à ces derniers temps auoient esté confondus..... Leur exemple m’a enhardy à passer plus auant. I’ay veu quatre prononciations differentes dans nos _ſ_ et trois dans nos _e_, et j’ay cherché les moyens d’en oster toutes ambiguïtez, ou par des caracteres differens, ou par des régles generales, auec quelques exceptions. Ie ne sçay si j’y auray reüssi, mais si cette ébauche ne déplaist pas, elle pourra donner iour à faire vn trauail plus acheué sur cette matiere, et peut-estre que ce ne sera pas rendre vn petit seruice à nostre langue et au public.
«Nous prononçons l’_s_ de quatre diuerses manieres: tantost nous l’aspirons, comme en ces mots, _peſte, chaſte_; tantost elle allonge la syllabe, comme en ceux-cy, _paſte, teſte_; tantost elle ne fait aucun son, comme à _eſblouïr, eſbranler, il eſtoit_; et tantost elle se prononce comme vn _z_, comme à _preſider, preſumer_. Nous n’auons que deux differens caracteres, _ſ_ et _s_, pour ces quatre differentes prononciations: il faut donc establir quelques maximes generales pour faire les distinctions entieres. Cette lettre se rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle aspire toujours: _ſoy, ſien, ſauuer, ſuborner_; à la fin, elle n’a presque point de son, et ne fait qu’allonger tant soit peu la syllabe, quand le mot qui suit se commence par vne consone, et quand il commence par vne voyelle, elle se détache de celuy qu’elle finit pour se joindre auec elle, et se prononce toûjours comme vn _z_, soit qu’elle soit précedée par vne consone ou par vne voyelle.
«Dans le milieu du mot, elle est, ou entre deux voyelles, ou aprés vne consone, ou auant vne consone. Entre deux voyelles elle passe tousiours pour _z_, et aprés vne consone elle aspire tousiours, et cette difference se remarque entre les verbes composez qui viennent de la mesme racine. On prononce _prezumer, rezister_, mais on ne prononce pas _conzumer_, n’y _perzister_. Ces régles n’ont aucune exception, et j’ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l’imprimeur, pour se seruir du grand ou du petit, selon qu’ils se sont le mieux accommodez auec les lettres qui les joignent. Mais ie n’en ay pas fait de mesme, quand l’_ſ_ est auant vne consone dans le milieu du mot, et ie n’ay pû souffrir que ces trois mots, _reſte, tempeſte, vous eſtes_, fussent escrits l’vn comme l’autre, ayant des prononciations si differentes. I’ay reserué la petite _s_ pour celle où la syllabe est aspirée, la grande pour celle où elle est simplement allongée, et l’ay supprimée entierement au troisiéme mot où elle ne fait point de son, la marquant seulement par vn accent sur la lettre qui la précede. I’ay donc fait ortographer ainsi les mots suiuants et leurs semblables, _peste, funeste, chaste, reſiste, espoir_; _tempeſte, haſte, teſte_; _vous étes, il étoit, ébloüir, écouter, épargner, arréter_. Ce dernier verbe ne laisse pas d’auoir quelques temps dans sa conjugaison où il faut lui rendre l’_ſ_, parce qu’elle allonge la syllabe, comme à l’impératif _arreſte, qui rime bien auec teſte_, mais à l’infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il est bon de la supprimer et escrire, _j’arrétois, j’ay arrété, j’arréteray, nous arrétons_, etc.
«Quant à l’_e_, nous en auons de trois sortes. L’_e_ feminin qui se rencontre tousiours ou seul, ou en diphtongue dans toutes les dernieres syllabes de nos mots qui ont la terminaison feminine, et qui fait si peu de son, que cette syllabe n’est iamais contée à rien à la fin de nos vers feminins, qui en ont tousiours vne plus que les autres. L’_e_ masculin qui se prononce comme dans la langue latine, et vn troisième _e_ qui ne va iamais sans l’_s_, qui luy donne vn son esleué qui se prononce à bouche ouuerte, en ces mots, _ſucces, acces, expres_. Or comme ce seroit vne grande confusion que ces trois _e_ en ces trois mots, _aſpres, verite_ et _apres_, qui ont vne prononciation si differente, eussent vn caractère pareil, il est aisé d’y remedier, par ces trois sortes d’_e_ que nous donne l’imprimerie, _e, é, è_, qu’on peut nommer l’_e_ simple, l’_e_ aigu et l’_e_ graue[111]. Le premier seruira pour nos terminaisons feminines, le second pour les latines, et le troisième pour les esleuées, et nous escrirons ainsi ces trois mots et leurs pareils, _aſpres, verité après_, ce que nous estendrons à _ſuccès, excès, procès_, qu’on auoit jusqu’icy escrits auec l’_e_ aigu, comme les terminaisons latines, quoy que le son en soit fort different. Il est vray que les imprimeurs y auoient mis quelque difference, en ce que cette terminaison n’estant iamais sans _ſ_, quand il s’en rencontroit vne aprés vn _é_ latin, ils la changeoient en _z_ et ne la faisoient préceder que par vn _e_ simple. Ils impriment _veritez, deïtez, dignitez_ et non _verités, deïtés, dignités_, et j’ay conserué cette ortographe: mais pour éuiter toute sorte de confusion entre le son des mots qui ont l’_e_ latin sans _ſ_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation éleuée comme _succès_, j’ay crû à propos de nous seruir de differents caracteres, puisque nous en auons, et donner l’_è_ grave à ceux de cette derniere espece. Nos deux articles pluriels, _les_ et _des_ ont le mesme son, quoy qu’écrits avec l’_e_ simple: il est si mal-aisé de les prononcer autrement, que ie n’ay pas crû qu’il fust besoin d’y rien changer. Ie dy la mesme chose de l’_e_ deuant deux _ll_, qui prend le son aussi esleué en ces mots _belle, fidelle, rebelle_, etc., qu’en ceux-cy, _succès, excès_; mais comme cela arriue tousiours quand il se rencontre auant ces deux _ll_, il suffit d’en faire cette remarque sans changement de caractere. Le mesme arriue deuant le simple _l_, à la fin du mot _mortel, appel, criminel_ et non pas au milieu, comme en ces mots _celer, chanceler_, où l’_e_ auant cette _l_ garde le son de l’_e_ feminin.
[111] Il est regrettable que, dans cette excellente réforme, Corneille n’ait pas, tout au contraire, nommé grave l’_e_ que nous appelons _aigu_, et aigu celui que nous nommons _grave_; cela eût été plus logique, puisque la voix s’abaisse en pesant sur le premier et s’élève sur le second.
«Il est bon aussi de remarquer qu’on ne se sert d’ordinaire de l’_é_ aigu qu’à la fin du mot, ou quand on supprime l’_ſ_ qui le suit, comme à _établir, étonner_: cependant il se rencontre souuent au milieu des mots auec le mesme son, bien qu’on ne l’escriue qu’avec vn _e_ simple, comme en ce mot _seuerité_ qu’il faudroit escrire _séuérité_, pour le faire prononcer exactement, et peut-estre le feray-je obseruer en la premiere impression qui se pourra faire de ces recueils.
«La double _ll_ dont ie viens de parler à l’occasion de l’_e_ a aussi deux prononciations en nostre langue, l’vne seche et simple, qui suit l’ortographe, l’autre molle qui semble y joindre vne _h_. Nous n’auons point de differents caracteres à les distinguer, mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu’il n’y a point d’_i_ auant les deux _ll_, la prononciation ne prend point cette mollesse: en voicy des exemples dans les quatre autres voyelles, _baller, rebeller, coller, annuller_. Toutes les fois qu’il y a vn _i_ auant les deux _ll_, soit seul, soit en diphtongue, la prononciation y adjouste vne _h_. On escrit _bailler, éueiller, briller, chatoüiller, cueillir_ et on prononce _baillher, éueillher, brillher, chatouillher, cueillhir_. Il faut excepter de cette régle tous les mots qui viennent du latin et qui ont deux _ll_ dans cette langue, comme _ville, mille, tranquille, imbecille, distille, illustre, illegitime, illicite_, etc. Ie dis qui ont deux _ll_ en latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent et se prononcent auec cette mollesse des autres, qui ont l’_i_ deuant les deux _ll_ et n’en viennent pas; mais ce qui fait cette difference, c’est qu’ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots latins _filia_ et _familia_ qui n’en ont qu’vne, mais purement de nostre langue. Cette régle et cette exception sont generales et asseurées. Quelques modernes, pour oster toute l’ambiguïté de cette prononciation, ont escrit les mots qui se prononcent sans la mollesse de l’_h_ auec vne _l_ simple, en cette maniere, _tranquile, imbecile, distile_, et cette ortographe pourroit s’accommoder dans les trois voyelles _a, o, u_, pour escrire simplement _baler, affoler, annuler_, mais elle ne s’accommoderoit point du tout auec l’_e_ et on auroit de la peine à prononcer _fidelle_ et _belle_ si on escriuoit _fidele_ et _bele_; l’_i_ mesme sur lequel ils ont pris ce droit ne le pourroit pas souffrir tousiours et particulierement en ces mots _ville, mille_, dont le premier, si on le reduisoit à vne _l_ simple, se confondroit auec _vile_, qui a vne signification toute autre.
«Il y auroit encor quantité de remarques à faire sur les differentes manieres que nous auons de prononcer quelques lettres en nostre langue; mais ie n’entreprends pas de faire vn traité entier de l’ortographe et de la prononciation, et me contente de vous auoir donné ce mot d’auis touchant ce que i’ay innoué icy. Comme les imprimeurs ont eu de la peine à s’y accoustumer, ils n’auront pas suiuy ce nouuel ordre si punctuellement qu’il ne s’y soit coulé bien des fautes: vous me ferez la grace d’y suppléer.»
On peut, en effet, juger du désordre orthographique qui s’était introduit dans les imprimeries d’alors par la longue citation textuelle que je viens de reproduire. Ce n’est donc point un faible service que rendit la publication du Dictionnaire de l’Académie en apportant quelque remède à cette anarchie.
C’est un grand mérite à Corneille d’avoir proposé, comme nous venons de le voir, une accentuation régulière de l’_e_ plus de cent ans avant que l’Académie l’introduisît complétement dans le Dictionnaire. Quant à la distinction qu’il suggère de l’_ſ_ longue et de la petite _s_, elle devint inutile dès 1740 par l’emploi de l’_é_ aigu et de l’_ê_ circonflexe, ces deux accents ayant remplacé l’_s_.
Il est regrettable que Corneille, sans doute à cause de son âge, n’ait pu assister aux premières délibérations des Cahiers; son autorité, secondée par celle de Bossuet, eût sans doute fait prévaloir beaucoup d’améliorations dont quelques-unes ne sont pas encore réalisées.
Jacques-Bénigne BOSSUET, membre de l’Académie vers 1670, prit une part active à la rédaction du Dictionnaire. Ses idées en matière d’orthographe, dont on trouve quelques traces dans le manuscrit existant à la Bibliothèque impériale des _Résolutions de l’Académie françoise touchant l’orthographe_[112], sont aussi libérales que progressives. On en jugera par les quelques passages suivants que j’extrais de l’introduction des Cahiers dans l’édition donnée par M. Marty-Laveaux:
[112] C’est le titre primitif des Cahiers sur l’orthographe.
«Parmi les lettres qui ne se prononcent pas et que l’Académie a dessein de retenir, il y en a qui ne seruent guere a faire connoistre l’origine; de plus il faut marquer de quelle origine on ueut parler, car l’ancienne orthographe retient des lettres qui marquent l’origine a l’egard des langues etrangeres, latine, italienne, alemande, et d’autres qui font connoistre l’ancienne prononciation de la France mesme. Il faut demesler tout cela. Autrement des le premier pas on confondra toutes les idées.»
«On ueut suivre, dit-on, l’ancienne orthographe (art. Ier des Cahiers) et cependant on la condamne ici et ailleurs une infinité de fois. Ueut on ecrire _recebuoir, deub, nuict_, etc.? On les reiette. Ce n’est donc pas l’ancienne orthographe qu’on ueut suiure, mais on ueut suiure l’usage constant et retenir les restes de l’origine et les uestiges de l’antiquité autant que l’usage le permettra.»
On avait proposé de dire dans les _Résolutions_: «C’est une vilaine et ridicule orthographe d’escrire par un _a_ ces syllabes qu’on a touiours escrites _en_ et _ent_, par exemple d’orthographier _antreprandre, commancemant, anfant, sansemant_, etc.» Bossuet, plus grammairien en cette circonstance que Regnier des Marais, qui voulait qu’on passât à l’ordre du jour, s’exprime en ces termes:
«Il y a pourtant ici quelques regles a donner pour l’instruction. La regle la plus generale c’est de retenir _en_ par tout ou il y a _en_ ou _in_ en latin, comme dans _in, intra_ et leurs composez. Cependant dans les participes qui ont _ens_ en latin on ne laisse pas de dire en francois _lisant, peignant, oyant, feignant_, etc., et de mesme pour les gerondifs _legendo, patiendo_, en _lisant_, en _pâtissant_, etc. Les mesmes participes deuenant adiectifs reprennent l’_e_ comme _intelligens_, intelligent, _patiens_, patient, _negligens_, negligent, et ainsi des autres. On pourroit donc donner pour regle que tous les participes et gerondifs ont _ant_, que tous les adverbes et noms en _mant_ s’escriuent _ment_, parce que les noms semblent uenir de quelques latins terminez en _mentum_, et les adverbes semblent uenir: _fortement_ de _forti mente_.....
«Au reste, je ne uoudrois pas faire de remarques contre l’orthographe impertinente de Ramus, mais on peut faire uoir par cet excez l’equité de la regle que la Compagnie propose comme je dis a la fin.....