Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Chapter 5

Chapter 53,896 wordsPublic domain

C'était à peu près de cette manière qu'Emmeline parlait à la vieille Geneviève, qui, depuis qu'elle avait perdu sa bonne, était chargée de la servir, et qui, après avoir vu Emmeline toute enfant, ne s'attendait guère à en être un jour traitée de cette manière; mais on remarquait que depuis quelque temps Emmeline, naturellement douce et bonne, et même assez timide, prenait avec les domestiques des airs de hauteur auxquels on ne l'avait point accoutumée; elle ne les remerciait plus lorsqu'à table ils lui donnaient une assiette; elle se faisait servir sans leur dire jamais _je vous prie_. Jusqu'à ce moment Emmeline, lorsqu'elle traversait, à la suite de sa mère, une antichambre où tous les domestiques se levaient sur leur passage, n'avait jamais pu s'empêcher de répondre par un léger signe de tête à cette marque de leur déférence; mais alors elle semblait croire qu'il était de sa dignité de passer au milieu d'eux la tête plus haute qu'à l'ordinaire: on aurait pu remarquer cependant qu'elle rougissait un peu, et qu'il lui fallait un effort pour prendre ces manières qui ne lui étaient pas naturelles. Sa mère, madame d'Altier, qui commençait à s'en apercevoir, l'en avait plus d'une fois reprise; aussi Emmeline n'osait-elle pas trop s'y livrer en sa présence. Elle les affectait surtout lorsqu'elle était avec sa cousine, madame de Serres, jeune femme de dix-sept ans, mariée depuis dix-huit mois, très-gâtée durant toute son enfance, parce qu'elle était fort riche et n'avait point de parents; gâtée actuellement par sa belle-mère, qui avait fort désiré qu'elle épousât son fils, et gâtée aussi par son mari, qui, presque aussi jeune qu'elle, lui laissait faire tout ce qu'elle voulait. Accoutumée à ne se gêner pour personne, elle se gênait encore bien moins pour ses domestiques que pour les autres; aussi disait-elle sans cesse qu'il n'y avait rien de si insolent, parce que les tons durs et impérieux qu'elle prenait avec eux les entraînaient quelquefois à lui manquer de respect, et que la bizarrerie de ses caprices leur faisait perdre patience.

Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.

Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus maltraitée.

Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait, et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:

--Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique, ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût tort.

--Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien la faire finir.

--Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?

--Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on lui dit.

--C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande une chose impossible.

--Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas les faire.

--Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas prendre ceux des autres.

--Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.

--Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.

Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.

--En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle put du côté de la maison.

--Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.

--Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.

Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait. Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.

--Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire, elle ne pense à rien.

--Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.

--Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.

--Oh! oui, Madame.

--Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir que je puis être servie sans me _faire servir_.

--Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.

--Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.

--Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive, que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille pièces.

--Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée des mêmes soins.

--En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien assez désagréable, sans encore...

--Eh bien! quoi, ma fille?

Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:

--Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:

--Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous pouvez choisir!

--Non, maman, mais...

--Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.

--Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...

--A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.

--Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.

--Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?

--Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au lieu qu'elle...

--Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.

--Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je lui dis quelque chose.

--Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.

--Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.

En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.

--Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!

--Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.

--Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une autre si je l'avais trouvée.

Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola, en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied, qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un paquet:

--Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.

--Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.

--Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec humeur, m'apporter mes brodequins.

--Mademoiselle ne me l'avait pas dit.

--Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.

--Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie infiniment.

--Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas. Elle s'y élança.

--Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite, cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.

Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.

A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance; sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens, et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.

Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.

--Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère, dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant elle.

Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit; madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste, parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de cette manière.

Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant, s'empressa de le louer.

--En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

--Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de bonne heure.

Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre, ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de Ligneville dit en regardant sa robe: