Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Chapter 6
--Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour, pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour d'elle, dire:
--Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle, et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.
AGLAÉ ET LÉONTINE ou LES TRACASSERIES.
Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand'mère, madame Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance, et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi, chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on recommençait quelques jours après.
Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant commençaient à ne plus dire _le petit Guimont_, mais _le jeune Guimont_, quelques-uns même _monsieur Guimont_. Les parents le donnaient pour modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu'avec déférence.
Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable. M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.
--Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.
On lui disait quelquefois:
--Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre fils.
Il répondait:
--Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas, je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir son incapacité; et il ajoutait:
--Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi, car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même, de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir attacher du prix à ses prévenances.
Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province, qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine. M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.
Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive. Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine, contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui inspiraient les autres noms.
Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter. On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute, et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis de son châle.
Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.
L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui, parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave, presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on s'appelait à la fenêtre.
Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré, lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer, ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole, et dix fois encore en lui répondant.
Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé déclara qu'elle était charmante.
C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla d'autre chose que de la visite du matin.
--Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à chaque instant.
--C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:
--Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.
--Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.
En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:
--Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment, l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.
Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là, dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur donnait cette préférence; une d'elles, nommée _Laurette_, moins fière et plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:
--Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en disant:
--Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette, car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable. Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention, et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade. Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent, quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi: tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir; jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.
--Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la _meilleure_ société.
--Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable, qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil distrait et parla d'autre chose.
Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un regard honteux et triste qui semblait dire:
--Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.
Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts d'Aglaé.