Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Chapter 4
--Nous la reverrons, nous la reverrons, dit M. d'Aubecourt. On ne poursuivit pas la conversation pour le moment; mais deux jours après, comme ils étaient tous dans le salon, madame d'Aubecourt reçut une lettre de madame Sainte-Thérèse, qui lui mandait que vers le printemps de l'année suivante elle comptait aller passer trois ou quatre mois avec son frère avant de s'établir définitivement dans l'endroit où elle était, et que, comme elle désirait que Marie édifiât le village de Guicheville, où elle avait donné mauvais exemple, elle l'y mènerait faire sa première communion. Lucie poussa un cri de joie.
--Oh! maman, dit-elle, nous la ferons ensemble.
C'était aussi l'année d'après qu'elle devait faire sa première communion. Alphonse, tout ému, regardait son grand-père.
--Oui, mais, dit-il après un instant de silence, ensuite Marie s'en ira.
--Après sa première communion, dit M. d'Aubecourt, on pourra voir.
Lucie, assise auprès de son grand-père, se laissa glisser à genoux sur le tabouret qu'il avait à ses pieds, et baissant doucement sa tête sur les mains de M. d'Aubecourt, comme elle les baisait, il y sentit couler deux larmes de joie. Alphonse tremblant ne disait rien, mais ses mains étaient fortement serrées l'une contre l'autre, et l'expression du bonheur était sur sa physionomie.
--Si c'est une aussi bonne enfant que vous deux, dit M. d'Aubecourt attendri, je serai enchanté qu'elle revienne avec nous.
--Oh! elle le sera, elle le sera, dirent les deux enfants de madame d'Aubecourt, le coeur gros de satisfaction. Ils n'en dirent pas davantage, dans la crainte d'importuner M. d'Aubecourt, qui aimait la tranquillité, et les avait accoutumés à contenir leurs mouvements; mais ils étaient bien heureux.
La satisfaction fut grande dans tout le château; on avait oublié les défauts de Marie, et on avait plaint sa disgrâce. Mademoiselle Raymond seule eut un peu d'humeur: ce n'était pas qu'elle fût méchante; mais quand elle avait une fois des préventions, elle n'en revenait guère. D'ailleurs, à force de lui reprocher son éloignement pour Marie, on l'avait augmenté; et comme les autres domestiques se firent un petit triomphe de son retour, il lui déplut encore davantage. Mais insensiblement mademoiselle Raymond avait perdu beaucoup de son empire sur l'esprit de M. d'Aubecourt, qui avait moins besoin d'elle depuis qu'il était environné d'une société plus aimable, et qui craignait moins son humeur, parce que madame d'Aubecourt lui épargnait la peine de donner lui-même des ordres, et le délivrait de mille petits soins qui lui déplaisaient. Elle ne témoigna donc rien de son déplaisir à ses maîtres, et l'on attendit avec une grande impatience la fin de février, où devait arriver Marie.
Elle arriva dans les premiers jours de mars. Depuis plus d'une semaine, Alphonse et Lucie allaient tous les jours attendre la diligence qui passait devant le château. Enfin elle arrêta, et ils en virent descendre Marie, qu'ils pensèrent d'abord ne pas reconnaître, tant elle était grandie, tant elle était bien tenue, tant elle avait pris l'air modeste et sage. Elle se jeta dans les bras de Lucie: elle embrassa aussi Alphonse. Madame d'Aubecourt, qui l'avait vue de sa fenêtre, accourut; tous les domestiques accoururent, Zizi accourut aussi, aboyant, parce que tout ce mouvement lui déplaisait, et que d'ailleurs il se ressouvenait de son ancienne aversion pour Marie. Philippe lui donna un coup de houssine qui lui fit faire des cris affreux. Mademoiselle Raymond, qui arrivait lentement, se précipita vers lui, le prit dans ses bras, et l'emporta en s'écriant:
--Pauvre bête! tu peux compter à présent que tu n'as pas longtemps à vivre.
Les domestiques l'entendirent, et regardèrent de travers mademoiselle Raymond et Zizi.
On conduisit Marie au château, où madame Sainte-Thérèse, qui s'était rendue chez son frère, avait dit qu'elle la viendrait reprendre. M. d'Aubecourt avait permis qu'on la lui amenât. Il était dans son jardin; elle s'arrêta à la porte avec timidité et embarras.
--Entrez, entrez, Marie, lui dit Alphonse, nous y entrons tous à présent; vous y entrerez et vous le soignerez comme nous.
Marie entra, marchant avec une grande précaution, de peur de gâter quelque chose en passant. M. d'Aubecourt parut bien aise de la voir: elle lui baisa la main, il l'embrassa; ils se trouvaient auprès des petits arbres qu'elle avait donnés à M. d'Aubecourt. Alphonse lui montra comme ils avaient prospéré par ses soins; il lui montra aussi les arbres du jardin qui bourgeonnaient, les premières fleurs qui commençaient à paraître. Marie regardait tout cela avec un bien grand intérêt, trouvait tout bien joli.
--Oui, mais gare la Fête-Dieu, dit en riant M. d'Aubecourt.
Marie rougit, mais l'air de son oncle prouvait qu'il n'était plus fâché; elle lui baisa encore la main avec une vivacité charmante, car on voyait bien que Marie était toujours vive, mais qu'elle se contenait par raison. Elle parlait peu, elle n'avait jamais été bavarde, mais elle répondait à merveille, et seulement toujours en rougissant. Elle était timide comme une personne qui a connu les inconvéniens d'une trop grande vivacité. Madame Sainte-Thérèse revint; Marie paraissait éprouver près d'elle la crainte qu'inspire le respect; cependant elle l'aimait et avait confiance en elle. Madame Sainte-Thérèse dit qu'elle venait chercher Marie. Cela affligea beaucoup les enfants de madame d'Aubecourt; ils avaient espéré que Marie resterait au château toute la journée, et que même, peut-être à la fin de cette journée, ils obtiendraient davantage; mais madame Sainte-Thérèse déclara que Marie ayant commencé les exercices de sa première communion, il fallait qu'elle demeurât dans la retraite jusqu'au moment où elle l'aurait faite; qu'elle ne sortirait point, excepté pour s'aller promener, et même que son cousin et sa cousine ne la pourraient venir voir qu'une fois par semaine. Il fallut bien se soumettre à cet arrangement. Quoique madame d'Aubecourt n'approuvât pas cette excessive austérité, qui tenait aux habitudes du couvent où madame Sainte-Thérèse avait passé la plus grande partie de sa vie, c'était une personne si vertueuse, et on lui avait tant d'obligations pour les soins et les services qu'elle avait rendus à Marie, qu'on ne crut pas devoir la contrarier. Lorsque Marie fut partie, Alphonse et Lucie se récrièrent sur son maintien, sur la grâce de ses manières; leur mère se joignit à eux, M. d'Aubecourt les approuva, et consentit positivement à ce qu'aussitôt après sa première communion Marie revînt habiter le château.
Il fut décidé que les premières communions du village se feraient à la Fête-Dieu, et que jusque-là madame d'Aubecourt et ses enfants iraient tous les jeudis passer l'après-midi chez le curé, où Marie les attendait avec bien de la joie. Elle les voyait aussi tous les dimanches à l'église, où, comme de raison, elle ne leur parlait pas; mais elle leur disait quelques mots en sortant de l'église, et quelquefois aussi, quoique rarement, on se rencontrait à la promenade. Ainsi on ne se perdait point de vue, on se parlait mutuellement de ses occupations. Marie avait lu toute son _Histoire sainte_, Alphonse lui indiqua d'autres livres d'histoire, et elle lui rendait compte de ses lectures. Lucie n'apprenait pas un point nouveau, ne s'occupait pas d'un ouvrage particulier sans dire:
--Je le montrerai à Marie.
Tout le monde était heureux à Guicheville, et on espérait de l'être bientôt davantage.
La Fête-Dieu approchait; les deux jeunes personnes, également pleines de piété et de ferveur, la voyaient arriver avec une joie mêlée de crainte. Alphonse songeait au beau jour qui devait ramener Marie, qui devait la donner, ainsi que sa soeur, pour exemple aux jeunes filles du village. Il aurait voulu le signaler par quelque fête; mais le sérieux et la sainteté d'un semblable jour ne souffraient aucun divertissement, ni même aucune distraction. Il voulut du moins contribuer, autant qu'il lui était possible, aux soins qui lui étaient permis. Madame d'Aubecourt avait fait faire à Lucie et à Marie deux robes blanches pareilles; Alphonse voulut qu'elles eussent aussi les voiles et les ceintures semblables. Sur l'argent que lui avait donné son grand-père pour ses étrennes, et qu'il avait gardé avec soin pour cette occasion, il les envoya acheter à la ville voisine, sans en parler à Lucie, qui ne croyait pas devoir s'occuper de ces soins, et laissait tout faire à sa mère. Il ne mit dans son secret que madame d'Aubecourt, et avec sa permission, l'avant-veille de la Fête-Dieu, il envoya à Marie, par Philippe, le voile et la ceinture, en la priant par un petit billet, de les mettre le jour de sa première communion.
Philippe était fort attaché à Alphonse et à Marie, c'était presque son seul mérite; du reste, brutal, querelleur, insolent, il avait pris surtout en aversion mademoiselle Raymond; et comme il était, avec son père, le seul des gens de la maison qui ne dépendît que très-peu d'elle, il se divertissait à la contrarier tant qu'il en trouvait l'occasion. Il ne la rencontrait pas avec Zizi, qu'il ne s'adressât à celui-ci pour lui dire quelque chose de désobligeant, à quoi il ajoutait toujours:
--C'est bien dommage qu'on ne vous laisse pas manger mademoiselle Marie, et il le menaçait de la main, Mademoiselle Raymond se fâchait, et Philippe s'en allait en riant. S'il le rencontrait dans un coin, ce qui n'arrivait guère, parce que mademoiselle Raymond n'osait plus le laisser aller tout seul, il lui attachait des branches d'épines à la queue, un bâton dans les jambes, ou une papillote au museau; enfin il imaginait tout ce qui pouvait déplaire à mademoiselle Raymond, qui vivait dans des transes perpétuelles.
Comme Alphonse tenait beaucoup à ce que Lucie eût tout la surprise de voir Marie mise absolument comme elle, il avait recommandé à Philippe d'entrer sans qu'on le vît au presbytère; et Philippe, qui aimait beaucoup à faire ce qu'il ne fallait pas faire, avait imaginé d'arriver par dessus le mur du jardin, qui était assez bas. Lorsqu'il y fut grimpé, il aperçut Marie qui lisait sur une petite éminence qu'on avait faite fort près du mur, pour jouir de la vue, qui était très-belle. Il l'appela à voix basse, lui jeta le paquet d'Alphonse, et se préparait à descendre, lorsqu'il vit mademoiselle Raymond qui arrivait le long du mur avec Zizi, qui piaffait devant elle. Comme elle approchait, Philippe trouve sous sa main un des gravois du mur, le jette à Zizi, et se cache dans les arbres qui garnissaient le mur à cet endroit. La pierre arrive: mademoiselle Raymond, qui se baissait en ce moment pour ôter à Zizi quelque chose qu'il avait dans la gueule, la reçoit au front, où elle lui fait une assez large blessure. Elle jette un cri et lève la tête. Voyant Marie sur l'éminence, qui s'étant levée, la regardait parce qu'elle avait entendu son cri, elle ne doute pas que la pierre ne vienne d'elle; et hâtant le pas, elle accourt se plaindre au presbytère, sans voir Philippe, qui n'était pas bien caché, mais qu'elle ne supposait pas devoir être là. Pour lui, sitôt qu'elle est passée, il saute à bas du mur et s'enfuit à toutes jambes. Mademoiselle Raymond ne trouve que madame Sainte-Thérèse; le curé était pour affaire à la ville voisine, et ne devait revenir que le lendemain au soir. Elle raconte ce qui lui est arrivé, lui montre son front sanglant, quoique la blessure ne fût pas profonde; elle montre aussi la pierre qu'elle avait ramassée, et qui aurait pu la tuer; elle dit que c'est Marie qui l'a jetée, et madame Sainte-Thérèse ne peut le croire; elle va cependant avec mademoiselle Raymond trouver Marie dans le jardin.
Marie, en les voyant arriver, cache son paquet sous une touffe de rosiers, car sans savoir encore ce qui était arrivé, elle se doutait bien que Philippe avait fait quelque chose de mal; et pour ne pas être obligée de dire qu'il était venu, elle ne voulait pas montrer ce qu'il avait apporté. Cependant elle rougissait, pâlissait, car elle craignait qu'on ne lui fît des questions, et elle ne voulait pas mentir. Madame Sainte-Thérèse, en arrivant, est frappée de son air embarrassé, et mademoiselle Raymond lui dit:
--Voilà donc, mademoiselle Marie, comme vous employez l'avant-veille de votre première communion! On dira après cela, dans le village, que vous êtes une sainte; je n'aurai qu'à montrer mon front. En disant cela elle le montrait, et Marie rougissait encore plus de l'idée que Philippe avait fait une si mauvaise action.
--Est-il possible, Marie, lui dit madame Sainte-Thérèse, que ce soit vous qui ayez jeté une pierre à mademoiselle Raymond? Et comme Marie hésitait en cherchant sa réponse, elle ajouta:
--Vous l'avez sûrement attrapée sans le vouloir; mais ce serait encore un divertissement bien indigne de votre âge et de l'action à laquelle vous vous préparez.
--Madame, dit Marie, je puis vous assurer que je n'ai pas jeté de pierre.
--Elle est apparemment venue toute seule, dit mademoiselle Raymond avec aigreur; et montrant l'endroit où elle était lorsqu'elle a reçu la pierre, elle prouve clairement qu'elle n'a pu lui venir que du jardin et d'un endroit élevé. Madame Sainte-Thérèse interroge Marie avec plus de sévérité, et Marie tremblante ne sait répondre autre chose, sinon:
--Je vous assure, Madame, que je n'ai pas jeté de pierre.
--Tout ce que je vois à cela, dit mademoiselle Raymond, c'est qu'il y a à parier que mademoiselle Marie ne fera pas sa première communion après-demain.
--Je crains beaucoup qu'elle ne s'en soit rendue indigne, répondit madame Sainte-Thérèse. Marie se met à pleurer, et mademoiselle Raymond s'en va raconter au château son aventure et dire que probablement Marie ne fera pas sa première communion. Elle rappelle le talent qu'avait Marie pour attraper à coups de pierre les chats qui passaient sous les gouttières, et elle ajoute:
--Elle en fait un bel usage!
Lucie est consternée; Alphonse, tout éperdu, court interroger Philippe, pour savoir si, quand il a fait sa commission, il s'est aperçu de quelque chose dans la maison du curé, si Marie avait l'air triste. Philippe l'assure que non, se garde bien de lui dire comment il lui a fait passer le paquet, et arrange les choses de manière à ce qu'Alphonse ne se doute de rien. Madame d'Aubecourt, inquiète, écrit à madame Sainte-Thérèse, qui lui répond qu'elle ne conçoit rien à ce qui est arrivé, mais qu'il lui paraît impossible que Marie ne soit pas bien coupable; et dans la journée du lendemain, on apprend par Gothon, qui l'a su de la servante du curé, que Marie a pleuré presque tout le jour, que madame Sainte-Thérèse la traite très-sévèrement, et la fait même jeûner le matin au pain et à l'eau. Le soir, Lucie va à confesse au curé, qui était revenu; elle voit Marie sortir du confessionnal en pleurant avec des sanglots. Madame d'Aubecourt s'approche de madame Sainte-Thérèse en lui demandant si Marie ne fera pas sa première communion le lendemain. Madame Sainte-Thérèse, d'un ton assez triste et assez sévère, lui répond:
--Je l'ignore.
Comme elles étaient dans l'église, elles ne se disent rien de plus, Marie, en passant, jette sur sa cousine un regard qui, malgré ses larmes, exprimait cependant un sentiment doux. Elle dit tout bas un mot à madame Sainte-Thérèse, qui l'emmène, et Lucie entre dans le confessionnal. Après avoir fini sa confession, elle se préparait à demander timidement au curé ce qu'elle désirait tant de savoir; mais avant qu'elle ait osé commencer sa phrase, on vint chercher le curé pour un malade, et il s'en va précipitamment sans qu'elle ait pu lui parler.
Elle passa toute la soirée et la nuit dans une anxiété inexprimable, d'autant qu'elle se reprochait toutes les pensées qu'elle dérobait à la sainte action du lendemain. Alors elle priait Dieu pour sa cousine, unissant ainsi sa dévotion à ses désirs, et l'idée du bonheur qui se préparait pour elle, aux voeux qu'elle formait pour sa chère Marie. Le matin arrivé, elle s'habilla sans parler, recueillant toutes ses pensées pour n'en pas laisser échapper une seule qui pût l'inquiéter; elle embrassa son frère, demanda à M. d'Aubecourt et à sa mère leur bénédiction, qu'ils lui donnèrent avec bien de la joie. M. d'Aubecourt dit qu'il la lui donnait pour lui et pour son fils. Tous soupirèrent de ce qu'il n'était pas présent à cette cérémonie; et après un moment de silence ils se rendirent à l'église.
Les jeunes filles qui devaient faire leur première communion y étaient déjà, rassemblées. Lucie, malgré son recueillement, les parcourut des yeux en un instant: Marie n'y était pas. Lucie pâlit, s'appuie sur le bras de sa mère, qui la soutient, l'encourage, lui dit d'offrir ses peines à Dieu, la conduit dans le rang des jeunes filles, et passe avec M. d'Aubecourt dans la chapelle à côté. Derrière les jeunes filles étaient mademoiselle Raymond, Gothon et les premières du village.
--Je savais bien qu'elle n'y serait pas, disait mademoiselle Raymond. On ne lui répondait pas, car on s'intéressait à Marie, qu'on avait vue plusieurs fois, depuis quelques mois, dans le cimetière, prier avec ferveur au pied de la croix qu'elle avait demandé qu'on mît sur la fosse de sa pauvre nourrice. Lucie entendit mademoiselle Raymond, et, violemment émue, elle priait Dieu de toutes ses forces, lui demandant de la préserver de tout sentiment coupable; mais l'agitation, la contrainte qu'elle imposait à ses pensées, la mettaient dans un état qu'elle ne pouvait presque plus supporter. Enfin on ouvre la porte de la sacristie. Marie parait, conduite par le curé et madame Sainte-Thérèse, le voile blanc sur la tête, belle comme les anges, et pure comme eux. Un murmure de satisfaction s'élève dans l'église. Marie traverse le choeur en s'inclinant devant l'autel, et va se mettre à genoux devant monsieur et madame d'Aubecourt, pour leur demander leur bénédiction.
--Ma fille, lui dit le curé assez haut pour être entendu, soyez toujours aussi vertueuse, et Dieu aussi vous bénira.
Oh! quelle joie sentit Lucie! elle leva les yeux au ciel, des yeux mouillés de larmes, et crut recevoir, dans le bonheur qu'elle éprouvait, le gage de la protection céleste sur toutes les actions de sa vie. Monsieur et madame d'Aubecourt, attendris, bénirent Marie, à genoux devant eux, tandis qu'Alphonse, placé derrière eux, le visage rayonnant de triomphe et de joie, regardait Marie avec autant de respect que d'affection. Madame d'Aubecourt conduisit elle-même Marie auprès de Lucie. Les deux cousines ne se dirent pas un mot, ne se jetèrent qu'un regard; mais ce regard, reporté, avant de se baisser, sur madame d'Aubecourt, exprimait un bonheur que les paroles n'auraient pu faire comprendre, et les yeux de madame d'Aubecourt répondirent à ceux de ses filles. Le moment tant souhaité arriva enfin; les deux cousines s'approchèrent ensemble de l'autel. Lucie, plus faible, agitée de tant d'émotions qu'il avait fallu contraindre, était près de se trouver mal; Marie la soutint: ses regards brillaient d'une joie angélique.
La communion reçue, les deux cousines retournèrent à leurs places, prièrent ensemble, et après avoir passé une partie de la matinée dans l'église, allèrent dîner au château, où l'on avait invité le curé et madame Sainte-Thérèse. Marie et Lucie parlèrent peu, mais on voyait qu'elles étaient bien heureuses. Alphonse, ses parents, les domestiques, paraissaient heureux; mais cette joie était silencieuse, il semblait qu'on craignit de troubler le calme parfait dont devaient jouir ces jeunes âmes pures et sanctifiées. Tous les égards s'adressaient, sans qu'on le voulût, aux deux jeunes cousines. On les servait avec une sorte de respect dont elles ne pouvaient concevoir aucun orgueil.
Après être retournée dans l'après-midi à l'église avec Lucie, Marie revint avec elle s'établir au château. La soirée fut bien douce et même un peu gaie. Alphonse commençait à oser rire, et les deux cousines à sourire. Marie trouva dans la chambre où elles couchaient, auprès de celle de madame d'Aubecourt, un lit pareil à celui de Lucie; tous ses meubles étaient semblables, c'étaient désormais deux soeurs. Marie, dès le lendemain, partagea les occupations de Lucie et surtout ses soins pour M. d'Aubecourt, qui l'aima bientôt autant que ses petits-enfants. Mademoiselle Raymond étant tombée malade quelque temps après, Marie, qui était forte, active, et qui avait eu l'habitude de soigner sa pauvre nourrice, lui rendit tant de services, alla si souvent dans sa chambre lui donner de la tisane, eut tant de soin chaque fois de caresser Zizi, et même quelquefois de lui porter du sucre pour l'adoucir, que tous les deux changèrent de sentiment à son égard; et si Zizi, qui était le plus rancunier, la grognait encore quelquefois, alors mademoiselle Raymond le grondait et demandait pardon pour lui à Marie.
Elle avait conté, mais sous le plus grand secret, à Alphonse et à Lucie, ce qui s'était passé; elle leur avait dit que madame Sainte-Thérèse l'ayant interrogée inutilement, l'avait traitée avec beaucoup de sévérité; qu'elle n'avait rien dit, de peur que, si on savait la vérité, cela ne fît chasser Philippe de la maison, mais qu'elle avait été bien malheureuse pendant ces deux jours; qu'enfin M. le curé étant revenu, elle avait pris le parti de le consulter en confession, bien sûre alors qu'il n'en dirait rien; qu'il lui avait conseillé de se confier à madame Sainte-Thérèse, ce qu'elle avait fait, en sorte qu'elles étaient réconciliées. Elle dit, de plus, à Lucie que ce qui l'avait fait pleurer si fort en sortant du confessionnal, c'est que le curé l'avait exhortée très-pathétiquement, en lui rappelant sa pauvre nourrice, portée en terre précisément le même jour et au même moment l'année précédente. Alphonse gronda très-fort Philippe et lui défendit de faire jamais aucun mal à Zizi ni rien qui pût déplaire à mademoiselle Raymond: celle-ci, devenue tranquille de ce côté, se console de n'être plus si maîtresse au château, parce que madame d'Aubecourt et ses enfants, en la débarrassant de beaucoup de soins, lui laissent plus de liberté, et que d'ailleurs les égards qu'ils ont pour elle comme une personne fidèle et attachée flattent son amour-propre; en sorte que son humeur s'adoucit sensiblement, et qu'on entend chanter et rire à Guicheville autant qu'on y avait entendu gronder pendant quelques années.
M. d'Aubecourt est rentré en France, il n'y a retrouvé que peu de chose de ses biens, mais cependant assez pour faire vivre sa femme et ses enfants. Marie, au contraire, s'est retrouvée riche, parce qu'on a reconnu ses droits à la fortune de sa mère, et même à celle de son père, qui était mort avant les lois contre les émigrés. M. d'Aubecourt le père est son tuteur; et comme elle jouit, quoique mineure, d'un revenu considérable, elle trouve mille moyens d'en faire partager les jouissances à cette famille qui lui est si chère; enfin, pour s'y unir tout-à-fait, elle va épouser Alphonse, qui l'aime tous les jours avec plus d'affection, parce qu'elle est tous les jours plus aimable. Lucie est transportée de joie de devenir réellement la soeur de Marie. Madame d'Aubecourt est bien heureuse; et Marie trouve qu'il ne manque rien à son bonheur que d'en pouvoir faire jouir sa pauvre nourrice; elle fait célébrer tous les ans un service à Guicheville, et toute la famille regarde comme un devoir d'y venir assister, pour honorer la personne qui a si généreusement pris soin de l'enfance de Marie.
LA VIEILLE GENEVIÈVE
--Vous ne savez faire que des bêtises! Comme vous attachez ridiculement cette épingle! Vous me serrez tout de travers: je serai horriblement habillée; cela est insupportable; je n'ai jamais rien vu de si maladroit.