Nouvelles et Contes pour la jeunesse
Chapter 3
Elle marche le plus vite qu'elle peut, agitée d'inquiétude tantôt pour sa nourrice, tantôt pour elle-même. Elle sait bien qu'elle fait une faute; mais une fois qu'elle a commencé, elle continue. Elle pense à ce que dira Alphonse, qui, toujours prêt à l'excuser auprès des autres, revient ensuite la gronder, quelquefois même assez sévèrement, et à qui elle a promis, quelques jours auparavant, d'être plus docile et plus attentive à ce que lui dirait madame d'Aubecourt. Elle pense que c'est peut-être parce qu'elle ne s'est soumise à rien de ce qu'on voulait d'elle que le bon Dieu l'a punie, car Marie ne sait pas encore que ce n'est pas toujours dans ce monde que Dieu manifeste ses jugements. Cependant elle ne songe pas à revenir, elle ne saurait plus comment rentrer; et puis l'idée de revoir sa nourrice, de la consoler, lui cause un plaisir auquel elle ne peut pas renoncer. Pauvre Marie! à mesure qu'elle approche, elle s'en occupe plus vivement et avec plus de joie. Les inquiétudes qui l'avaient tourmentée se dissipent; elle se hâte, elle arrive au village, court à la porte de sa nourrice et la trouve fermée; elle pâlit, mais cependant sans oser deviner la vérité.
--Est-ce que ma nourrice est sortie? Voilà tout ce qu'elle peut demander à une voisine qu'elle voit sur sa porte et qui la regarde d'un air triste.
--Sortie pour ne plus revenir, répond la voisine. Marie, tremblante et les mains jointes, s'appuie contre le mur.
--On l'a portée en terre hier au soir, ajoute la voisine.
--En terre... hier... comment... où l'a-t-on portée?
--A Guicheville, c'est là qu'est le cimetière.
Marie éprouve un mouvement impossible à rendre en apprenant que la veille, si près d'elle, le convoi funèbre se faisait sans qu'elle en sût rien. Elle se rappelle les cloches qu'elle a entendues; il lui semble que d'avoir ignoré que c'était pour sa pauvre nourrice, c'est comme si elle l'avait perdue une seconde fois; elle pense qu'elle ne la reverra plus, elle s'assied à terre contre la porte et se met à pleurer bien fort. Pendant ce temps la voisine lui raconte que cette pauvre femme a repris sa connaissance quelque temps avant sa mort et qu'elle a prié Dieu pour sa petite Marie; qu'elle en a même parlé au curé de Guicheville, que madame d'Aubecourt avait engagé à venir la voir. Marie pleure encore davantage. La voisine veut l'engager à retourner à Guicheville; mais Marie n'écoute rien. Enfin, lorsqu'elle a bien longtemps pleuré, la voisine l'emmène chez elle, parvient à lui faire boire un peu de lait et manger un morceau de pain; ensuite, quand elle la voit plus calme elle recommence à vouloir lui persuader de retourner à Guicheville; mais Marie, qui est alors en état de réfléchir, ne peut supporter l'idée de revoir madame d'Aubecourt, à qui elle a désobéi. Cependant, que deviendra-t-elle? Ses regrets pour sa nourrice redoublent. Si elle n'était pas morte, dit Marie en sanglotant, je resterais avec elle! Mais ses regrets ne servent à rien. C'est ce que la voisine veut lui faire entendre, c'est ce que Marie sent bien; mais comme la raison ne l'a pas arrêtée au moment où il lui est venu dans l'idée de quitter Guicheville, la raison ne la détermine pas à y retourner, quoiqu'elle sache que cela est nécessaire, car Marie n'a jamais appris à faire usage de la raison pour gouverner ses penchants, ses désirs ou ses répugnances.
Enfin la voisine voyant, après deux heures de sollicitations, qu'elle n'en peut rien obtenir, et que Marie reste là, ou pensive ou pleurant, sans rien dire et sans se décider à rien, elle prend le parti d'envoyer à Guicheville avertir madame d'Aubecourt; mais quand elle revient des champs, où elle a été chercher son fils pour le charger de la commission, elle ne retrouve plus Marie. Elle la cherche inutilement dans tout le village; enfin on lui dit qu'on l'a vue passer par un chemin qui conduit à Guicheville: alors elle soupçonne qu'elle a pu se rendre au cimetière. Elle y était allée en effet, mais non pas par le chemin direct, de peur de rencontrer quelqu'un des habitants du château. Comme le fils de la voisine n'était pas encore parti, sa mère lui dit d'aller bien vite par le chemin le plus court avertir au château qu'on doit la chercher de ce côté-là.
Il s'y était passé, pendant l'absence de Marie, une terrible scène. M. d'Aubecourt, qu'elle croyait retenu dans sa chambre encore pour huit jours, s'étant senti beaucoup mieux, avait voulu profiter d'une belle matinée pour aller voir ses fleurs.
En approchant de son jardin, appuyé sur le bras de mademoiselle Raymond, il aperçoit le chapeau de Marie à moitié rempli des fleurs qu'elle y avait ramassées, et dont une partie est éparpillée tout autour. C'était là qu'elle les avait laissé tomber après avoir parlé au paysan; il reconnaît ses roses panachées, ses géranium tricolores; il les ramasse avec anxiété, les examine, regarde mademoiselle Raymond, qui secoue la tête et dit:
--C'est le chapeau de mademoiselle Marie!
Il double le pas pour arriver à son jardin; il semble que l'ennemi y ait passé, des branches sont brisées, des buissons ont été entr'ouverts pour aller chercher une fleur qui se trouvait au milieu; une plate-bande est toute bouleversée, parce que Marie y est tombée tout de son long, et en tombant elle a cassé une jeune épine-rose nouvellement greffée.
M. d'Aubecourt, dont ses fleurs faisaient toute l'occupation et tout le plaisir, et qui était accoutumé à les voir respecter de tout le monde, est si bouleversé de l'état où il a trouvé son jardin, que, soit aussi que l'air l'ait frappé ou qu'il ait marché trop vite, il pâlit, et s'appuie sur le bras de mademoiselle Raymond en lui disant qu'il se trouve mal. Très-effrayée, elle appelle au secours.
En ce moment arrive madame d'Aubecourt, appelant de son côté Marie, qu'elle est très-inquiète de ne trouver nulle part.
--Mademoiselle Marie! dit mademoiselle Raymond, voyez ce qu'elle a fait; et elle lui montre M. d'Aubecourt, le jardin dévasté, le chapeau rempli de fleurs. Madame d'Aubecourt ne comprend rien à tout cela; mais elle court à son beau-père, qui lui dit d'une voix faible:
--Elle me fera mourir. On le transporte sur son lit, où il demeure longtemps dans le même état. Il éprouve des étouffements qui lui coupent la respiration, la goutte lui est remontée dans la poitrine, on craint à chaque instant qu'il ne suffoque. Madame d'Aubecourt ne sait comment imposer silence à mademoiselle Raymond, qui répète à chaque instant:
--C'est pourtant mademoiselle Marie qui l'a mis dans cet état-là! Elle voit que ce nom redouble l'agitation de M. d'Aubecourt. Lucie, qui ne sait encore rien de tout cela, vient dire à sa mère qu'il est impossible de retrouver Marie, et qu'il faudrait peut-être envoyer au village de sa nourrice.
--Oui, cherche-la bien, dit M. d'Aubecourt d'une voix basse et interrompue par les étouffements, cherche-la bien, pour qu'elle achève de me faire mourir. Madame d'Aubecourt le conjure de se calmer, lui dit qu'il est bien sûr qu'on ne fera que ce qu'il voudra, et que Marie ne se présentera pas devant lui sans sa permission.
Cependant, la nouvelle de ce que mademoiselle Raymond appelle la méchanceté de Marie s'est bientôt répandue dans le château. Alphonse est consterné, non pas qu'il croie à aucune mauvaise intention de sa part; mais accoutumé à un grand respect pour ses devoirs, il ne conçoit pas qu'on s'oublie à ce point. Lucie, qui commençait à prendre de l'affection pour Marie, s'afflige et s'inquiète. Les domestiques parlent entre eux de tout cela, sans beaucoup regretter Marie, qui ne s'est pas fait aimer d'eux; car il ne suffit pas de la bonté du cour, il faut réfléchir assez pour la bien employer et la rendra aimable et utile aux autres. Marie, quelquefois familière avec les domestiques, très-souvent ne les écoutait pas quand ils lui parlaient, ou se moquait de leurs remontrances. Elle ne manquait pas de rire quand elle voyait passer le cuisinier, qui était bossu, et avait dit plusieurs fois à la fille de cuisine qu'elle était louche. Marie ne s'était jamais demandé si ces choses-là faisaient peine ou plaisir à ceux à qui on les disait.
Presque toute la matinée s'était passée dans les inquiétudes, et l'homme qu'on avait envoyé au village de la nourrice n'était pas encore revenu, lorsque le curé vint au château et fit demander madame d'Aubecourt. Comme il sortait de l'église après avoir fini l'office, il avait rencontré le fils de la voisine; et comme il le connaissait, il lui avait demandé s'il savait ce qu'était devenue Marie, car il avait appris sa disparition. Le paysan lui dit ce qui était arrivé, et il ajouta qu'il croyait que Marie devait être dans le cimetière. Ils y allèrent, et en effet ils la virent, par-dessus la haie, assise à terre en pleurant; ils la virent se mettre à genoux, les mains jointes, puis baiser la terre, et ensuite se rasseoir et se remettre à pleurer avec un air de tristesse qui les pénétra jusqu'au fond de l'âme. Il était clair qu'en ce moment Marie pensait qu'elle était seule sur la terre et que personne ne prenait plus intérêt à elle; elle demandait à sa nourrice de prier pour elle.
Ils n'entrèrent pas pour ne pas l'effrayer; mais le curé, laissant le paysan en sentinelle à l'entrée, alla avertir madame d'Aubecourt. Elle se trouva fort embarrassée; elle ne pouvait quitter son beau-père, qui commençait à être mieux, mais que la moindre agitation pouvait faire retomber dans l'état d'où il sortait, et elle savait bien que ni mademoiselle Raymond ni personne de la maison ne parviendrait à ramener Marie. Elle espéra que le curé en viendrait à bout; et comme elle ne voulait pas qu'elle rentrât dans ce moment au château, de peur que le bruit n'en vînt aux oreilles de M. d'Aubecourt, elle le pria de vouloir bien la conduire chez lui, où il avait avec lui sa soeur, ancienne religieuse.
Le curé retourna donc au cimetière: il y retrouva Marie toujours dans la même attitude. Quand elle le vit entrer, elle pâlit et rougit; quelque crainte qu'il lui inspirât, elle se sentait si abandonnée depuis qu'elle n'osait plus retourner au château, qu'elle éprouva une certaine joie à voir quelqu'un qu'elle connaissait.
--Marie, qu'avez-vous fait? lui dit le curé en l'abordant d'un air un peu sévère. Elle cacha son visage dans ses mains en sanglotant, Savez-vous, continua-t-il, ce qui se passe au château? M. d'Aubecourt a été si frappé de l'ingratitude que vous lui avez montrée en dévastant le jardin que vous savez qui fait toute sa joie, qu'il en est retombé malade, et madame d'Aubecourt a passé la matinée entre les angoisses que lui donnait l'état de son beau-père, l'inquiétude de votre fuite, et la douleur de votre méchanceté.
--Oh! monsieur le curé, s'écrie la pauvre Marie, ce n'était pas méchanceté, je vous assure bien, je voulais parer le reposoir pour que Dieu m'accordât la grâce de guérir ma nourrice, et elle était déjà là! dit-elle en montrant la terre et en redoublant ses sanglots. Le curé, profondément touché de sa douleur et de sa simplicité, s'assied près d'elle sur un banc de gazon, et lui dit avec plus de douceur:
--Croyez-vous, Marie, que ce soit une manière de plaire à Dieu et d'en obtenir des grâces, que d'affliger votre oncle, qui vous reçoit chez lui, de désobéir à madame d'Aubecourt, qui partage avec vous le peu qu'elle réserve pour ses enfants? Si quelque chose peut affliger l'âme des justes, vous avez contristé celle de votre nourrice, qui vous voit, j'espère, du haut du ciel, car c'était une digne femme. Elle avait repris sa connaissance quelques heures avant sa mort, j'allai la voir à la prière de madame d'Aubecourt; elle me parla de vous, et me dit: J'espère que Dieu ne me punira pas de n'avoir pas fait tout ce qu'il fallait pour la faire rentrer plus tôt chez ses parents; je l'aimais tant, que je n'avais pas le courage de m'en séparer. Je sais bien qu'une pauvre femme comme moi n'a pas pu lui donner l'éducation. Elle m'a bien souvent chagrinée aussi, parce qu'elle ne voulait pas aller à l'école, et que je n'avais pas le coeur de la contrarier. M. le curé, priez-la, pour l'amour de moi, de bien apprendre, d'être bien obéissante avec madame d'Aubecourt, afin que je n'aie pas à répondre devant Dieu de son ignorance et de ses défauts.
Marie pleurait toujours, mais moins amèrement. Elle s'était remise à genoux, les mains jointes; il semblait qu'elle entendit sa nourrice elle-même, et qu'elle la priât de lui pardonner les chagrins qu'elle lui avait donnés. Après que le curé l'eut exhortée encore quelque temps, elle lui dit à voix basse:
--M. le curé, je vous en prie, demandez pardon pour moi à madame d'Aubecourt, demandez pardon à Alphonse et à Lucie, dites-leur que je ferai tout ce qu'ils me diront, j'apprendrai tout ce qu'ils voudront.
--Je ne sais, mon enfant, dit le curé, s'il vous sera dorénavant permis de les voir. M. d'Aubecourt est si indigné contre vous, que votre nom seul redouble son mal, et j'ai peur que vous ne puissiez pas rentrer au château.
Cette nouvelle frappa Marie comme un coup de foudre: elle venait de s'attacher à l'idée de faire tout ce qu'il lui serait possible pour plaire à ses parents, et ils l'abandonnaient, la rejetaient. Elle jeta presque des cris de désespoir. Le curé eut beaucoup de peine à la calmer, en l'assurant qu'il travaillerait à obtenir son pardon, et que, si elle voulait l'aider par sa bonne conduite, il espérait bien réussir. Elle se laissa emmener sans résistance; il la conduisit chez lui, et la remit à sa soeur, personne de mérite, seulement un peu sévère, et dont la première intention avait été de réprimander Marie; mais quand elle la vit si malheureuse et si soumise, elle ne put songer qu'à la consoler.
Le curé retourna au château dire à madame d'Aubecourt ce qu'il avait fait; elle et Lucie furent touchées, comme il l'avait été, des sentiments de la pauvre Marie; et Alphonse, les yeux mouillés de larmes et brillants de joie, s'écria:
--Je l'avais bien dit! Il n'avait pourtant rien dit, mais il avait bien pensé que Marie ne pouvait pas être tout-à-fait coupable. Il fut convenu que, comme on ne pouvait pas songer pour le moment à faire rentrer Marie au château, elle resterait en pension chez le curé. Madame d'Aubecourt, en quittant Paris, avait vendu quelques bijoux qui lui restaient, et dont elle avait destiné le prix à servir à l'entretien de ses enfants et au sien. Ce fut sur cette petite somme qu'elle paya d'avance un quartier de la pension de Marie, car elle savait bien que ce n'était pas le moment de rien demander à M. d'Aubecourt.
Les enfants de madame d'Aubecourt se réjouirent de cet arrangement, qui n'éloignait pas Marie, et Alphonse se promettait bien d'aller lui continuer ses leçons de lecture; mais le lendemain, le curé vint leur annoncer que sa soeur avait reçu une lettre de sa supérieure, qui l'engageait à venir se réunir avec elle et quelques autres religieuses du même couvent qu'elle avait rassemblées. Il ajouta que sa soeur comptait partir sur-le-champ, et que, si on y consentait, elle emmènerait Marie, qui passerait ainsi avec elle quelque temps. Alphonse fut prêt à se révolter contre cette proposition; mais sa mère lui fit sentir la nécessité de l'accepter, et tous trois allèrent prendre congé de Marie, qui devait partir le lendemain. Elle avait été extrêmement affligée en apprenant la manière dont on disposait d'elle. Elle sentait bien mieux son attachement pour ses parents depuis qu'elle était obligée de s'en séparer; il lui semblait qu'elle ne devait plus les revoir, et elle disait en pleurant:
--On m'a fait quitter aussi ma nourrice, et elle est morte. Mais elle était devenue docile; et d'ailleurs madame Sainte-Thérèse, c'était le nom de la soeur du curé, avait quelque chose qui lui imposait beaucoup. Quand elle entendit arriver madame d'Aubecourt et ses enfants, elle commença à trembler bien fort, et si elle eût été la Marie d'autrefois, elle se serait enfuie; mais un regard de madame Sainte-Thérèse l'arrêta. Lucie, en arrivant, alla se jeter à son cou. Marie fut si touchée de cette marque d'affection, quand elle attendait de la sévérité, qu'elle embrassa Lucie de tout son cour et se mit à pleurer. Alphonse était tout triste, elle n'osait trop lui parler ni le regarder; il lui dit:
--Marie, nous sommes tous bien tristes de ce que vous nous quittez. Il n'en dit pas davantage, car il avait le cour gros, et il savait qu'un homme ne doit pas se laisser trop aller à montrer sa tristesse; mais Marie vit bien qu'il n'était pas fâché contre elle. Madame d'Aubecourt lui dit:
--Mon enfant, vous nous avez causé à tous un grand chagrin, en nous forçant à nous séparer de vous; mais j'espère que tout se réparera, et que par votre bonne conduite vous nous donnerez les moyens de vous faire revenir.
Marie lui baisa tendrement les mains, et l'assura qu'elle se conduirait bien; elle lui dit qu'elle l'avait promis à Dieu et à sa pauvre nourrice.
On fut étonné du changement qu'avaient produit en elle deux jours de malheur et de réflexion. Elle répondait raisonnablement à ce qu'on lui disait, elle se tenait tranquille sur sa chaise, et déjà regardait de temps en temps madame Sainte-Thérèse, dans la crainte de faire ou de dire quelque chose qui lui déplût. L'air austère de celle-ci effrayait un peu Alphonse et Lucie pour leur cousine; mais ils savaient que c'était une personne très-vertueuse, et qu'on n'a point à craindre véritablement de la sévérité des personnes vertueuses, parce qu'elle n'est jamais injuste, et qu'en se conduisant bien on peut toujours l'éviter. Alphonse donna à Marie un livre où il la pria de lire tous les jours une page pour l'amour de lui, et Marie le lui promit; il lui donna aussi une petite écritoire d'argent pour quand elle saurait écrire. Lucie lui donna son dé d'argent, ses ciseaux damasquinés, un étui d'ivoire rempli d'aiguilles, et une ménagère garnie de fil, parce que Marie promit d'apprendre à travailler. Madame d'Aubecourt lui donna une robe de toile qu'elle et Lucie avaient faite pour elle en deux jours. Marie fut consolée par tant de bontés. Ils se séparèrent tous fort tristes, mais s'aimant bien plus véritablement que pendant les deux mois qu'ils avaient passés ensemble, parce qu'ils étaient bien plus raisonnables.
Marie partit, M. d'Aubecourt se rétablit, et le calme rentra dans le château; mais on fut très-étonné dans le village de ce qu'on avait renvoyé Marie. Comme mademoiselle Raymond avait laissé voir qu'elle ne l'aimait pas, on prétendit que c'était elle qui l'avait fait renvoyer. Mademoiselle Raymond elle-même n'était pas aimée, en sorte que cela intéressa davantage pour Marie. Philippe, le fils du jardinier, qui regrettait Marie parce qu'elle jouait avec lui, dit aux autres petits garçons du village que c'était Zizi qui était la cause de l'aversion de mademoiselle Raymond pour Marie; et quand elle passait dans les rues avec Zizi, elle entendait dire:
--Voilà le chien qui a fait renvoyer mademoiselle Marie. Elle n'osait plus l'emmener que dans les champs, ce qui augmentait son humeur contre Marie.
Quant à M. d'Aubecourt, au contraire, comme il était bon, quoiqu'il eût des manies et de l'humeur, depuis que Marie n'y était plus il avait cessé d'en avoir contre elle; il permettait que madame d'Aubecourt lui en parlât et lui lût les lettres où madame Sainte-Thérèse lui rendait compte de la bonne conduite de Marie; enfin, comme madame d'Aubecourt était la personne du monde qui savait le mieux persuader les choses raisonnables, parce qu'on était gagné par sa douceur infinie, et que sa raison inspirait la confiance, elle le détermina à payer la petite pension de Marie, et même il lui envoya une robe. Ce fut Alphonse qui manda toutes ces bonnes nouvelles à Marie, en lui ajoutant que sa soeur et lui s'appliquaient à faire tout ce qui pouvait être agréable à leur grand-père, afin que, lorsqu'il serait bien content d'eux, il leur accordât la chose qui pouvait leur faire le plus de plaisir au monde, qui était de reprendre Marie. Il lui mandait qu'il avait entrepris, pour le jour de la fête de M. d'Aubecourt, qui était la Saint-Louis, un joli paysage, et que Lucie lui faisait un tabouret de tapisserie pour mettre son pied malade.
Marie fut enchantée en recevant cette lettre, qu'elle était déjà assez avancée pour lire elle-même. Le frère d'une des religieuses, qui avait un jardin dans les environs de l'endroit qu'elle habitait, et qui aimait beaucoup Marie, lui avait donné deux arbres rares: elle aurait eu bien envie de pouvoir les envoyer à M. d'Aubecourt pour sa fête, mais elle n'osait pas trop; et puis, comment les envoyer?
Madame Sainte-Thérèse l'encouragea, et il se trouva qu'un parent de la supérieure devait aller précisément dans ce temps-là du côté de Guicheville. Il eut la complaisance de prendre les arbres sur sa voiture, et les fit bien attacher et appuyer de tous côtés pour qu'ils ne fussent pas trop secoués dans la route. Les arbres arrivèrent en bon état, ils furent remis secrètement à madame d'Aubecourt; et le matin de la Saint-Louis, M. d'Aubecourt les trouva à la porte de son jardin, comme s'ils n'osaient pas y entrer, avec cette inscription: _Marie repentante, à son bienfaiteur_, écrite en gros caractères, de la main de Marie, qui ne savait encore écrire qu'en gros. M. d'Aubecourt en fut si touché, qu'il écrivit une lettre à Marie, où il lui dit qu'il était bien content du compte qu'on lui rendait de sa conduite, et que, si elle persévérait, il serait fort aise de la ravoir au château. Ce fut une bien grande joie pour madame d'Aubecourt et ses enfants, à qui M. d'Aubecourt lut sa lettre. Ils écrivirent tous à Marie. Elle avait fait dire à Alphonse, par le voyageur, que madame Sainte-Thérèse lui avait défendu de lire dans le livre qu'il lui avait donné, parce que c'étaient des contes, que cela lui avait fait bien de la peine, et qu'elle priait Alphonse, parmi les livres que lui permettait madame Sainte-Thérèse, de lui en indiquer un où elle pût lire tous les jours plus d'une page pour l'amour de lui. Elle demandait à Lucie de lui envoyer une bande de mousseline qu'elle voulait lui festonner, parce qu'elle commençait à bien travailler, et elle faisait dire à madame d'Aubecourt qu'elle gardait pour les dimanches la robe qu'elle lui avait donnée le jour de son départ. Ces commissions furent faites fidèlement. Alphonse, par le conseil de sa mère, lui indiqua l'_Histoire sainte_; Lucie lui envoya, par une occasion, deux garnitures de fichus à festonner, l'une pour Marie, l'autre pour elle, et madame d'Aubecourt y joignit une ceinture anglaise pour mettre tous les dimanches avec sa robe.
De ce moment, les enfants redoublèrent de soins et d'attentions pour leur grand-père. Lucie écrivait ses lettres sous sa dictée; Alphonse, qui avait trouvé moyen de se constituer le gouverneur des arbres de Marie, parce qu'il avait reçu les instructions de celui qui les avait apportés, entrait tous les jours dans le jardin pour les soigner, et par occasion arrosait les fleurs de M. d'Aubecourt, qui bientôt s'en rapporta tellement à lui pour le soin de son jardin, que souvent il le consultait sur ce qu'il y avait à y faire: Lucie était aussi appelée au conseil, madame d'Aubecourt donnait son avis dans l'occasion. Le jardin était devenu l'occupation de toute la famille, et M. d'Aubecourt en était bien plus heureux que lorsqu'il s'en occupait tout seul.
Un jour qu'ils étaient tous, l'un à arroser, l'autre à ôter les mauvaises herbes, un autre à écheniller:
--Je suis sûr, dit Alphonse, répondant à sa pensée, que Marie les soignerait à présent avec autant de plaisir et d'attention que nous.
Lucie rougit et regarda son frère, n'osant regarder M. d'Aubecourt.
--Pauvre Marie! dit tendrement madame d'Aubecourt. Son ton n'était pas triste, car elle commençait à être bien sûre que Marie reviendrait.