Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Chapter 2

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En arrivant à la porte, ils la trouvèrent fermée; ils frappèrent, et furent quelque temps sans qu'on leur ouvrît. Madame d'Aubecourt éprouvait une excessive inquiétude, elle craignait que la nourrice ne fût morte, et alors qu'était devenue Marie? La nourrice elle-même vint enfin leur ouvrir malgré sa faiblesse, et leur dit qu'elle avait fermé sa porte, parce que Marie, la veille, croyait que c'était ce jour-là qu'on devait venir la chercher, s'était sauvée de la maison, et n'y était rentrée qu'à la nuit, et qu'elle avait voulu l'empêcher d'en faire autant ce jour-là. Marie, les yeux gros et rouges à force d'avoir pleuré, était debout dans un coin; elle ne pleurait plus, mais elle demeurait immobile et ne disait mot. Madame d'Aubecourt alla à elle pour l'engager doucement à la suivre, lui promettant qu'on la ramènerait voir sa nourrice, Lucie et Alphonse allèrent l'embrasser. A tout cela elle ne répondit rien et ne fit pas un mouvement. Sa nourrice l'exhortait, la grondait, puis se mettait à pleurer et à se désoler de ce qu'elle allait la perdre; tout cela n'obtenait pas un mot de Marie; seulement, quand la nourrice pleurait, les larmes de cette pauvre enfant recommençaient à couler le long de ses joues. Enfin madame d'Aubecourt voyant qu'on n'en pouvait venir à bout, s'approcha d'elle, et prenant un de ses bras sous le sien, lui dit d'un ton ferme:

--Allons, Marie, il faut que tout cela finisse; ayez la bonté de venir avec moi sur-le-champ. Étonnée de ce ton d'autorité auquel elle n'était pas accoutumée, Marie se laissa conduire; Alphonse prit son autre bras en lui disant:

--Allons, ma petite cousine. Mais en passant auprès de sa nourrice, elle se jeta sur elle pour l'embrasser en pleurant et en sanglotant de toutes ses forces; la nourrice pleura et sanglota comme elle, et madame d'Aubecourt, toute émue, fut cependant encore obligée d'employer son autorité pour les séparer.

Enfin Marie est sur son âne, elle va sans rien dire, et quelquefois laissant échapper de ses yeux de grosses larmes. Cependant, au bout de quelque temps elle commence à sourire des caracoles qu'Alphonse essaie de faire faire à sa monture. Tout d'un coup l'âne de Lucie rue et menace de s'abattre. Marie est sautée à bas du sien avant tous les autres; elle court au secours de Lucie, qui criait et ne pouvait plus se tenir; elle parle à l'âne, de la voix et du bâton, le fait rentrer dans le devoir; mais voyant qu'il est prêt à recommencer, elle oblige Lucie à prendre le sien, qui est plus doux, disant qu'elle saura bien venir à bout de l'autre. Ce petit incident établit tout-à-fait la bonne intelligence entre les deux cousines. Marie commence à s'égayer, à défier Alphonse à la course, et oublie tout-à-fait ses chagrins et son embarras, lorsqu'en arrivant à Guicheville, la vue de mademoiselle Raymond et de M. d'Aubecourt la fait rentrer dans le silence et l'immobilité. Elle en est bientôt tirée par le chien de mademoiselle Raymond, qui arrive en aboyant de toutes ses forces: comme la plupart des chiens élevés dans la chambre, il n'aimait pas les gens mal mis: l'habillement de Marie le choquait: il s'élance sur elle comme pour la mordre; Marie lui donne un grand coup de pied qui le renvoie au milieu de la chambre; le chien jette les hauts cris. Mademoiselle Raymond accourt, prend son chien dans ses bras avec un air de colère qui annonce tout ce qu'elle va dire et ce qu'elle dirait sans tarder, si la présence de madame d'Aubecourt ne la forçait un peu à chercher ses expressions. Alphonse la prévient en lui disant que si son chien était mieux élevé, il ne se serait pas attiré un traitement pareil. Alors mademoiselle Raymond ne peut plus se contenir. Madame d'Aubecourt d'un signe impose silence à son fils, qui voudrait répondre; mademoiselle Raymond, que ce signe, quoiqu'il ne lui soit pas adressé, oblige aussi à se contenir, s'en va emportant son chien et tout son ressentiment.

De ce moment la guerre fut déclarée. Zizi, qui se souvenait du coup de pied, ne rencontrait pas Marie sans lui montrer les dents; et s'il s'approchait un peu trop, un autre coup de pied l'écartait sans l'adoucir. Alphonse ne rencontrait pas Zizi sans le menacer du doigt ou d'une baguette; et mademoiselle Raymond, toujours occupée à courir après son chien, à le défendre de ses ennemis, n'avait plus un moment de repos entre ses craintes pour la sûreté de Zizi et son aversion pour Marie, don't elle épiait avec avidité toutes les sottises; et les sottises de Marie étaient presque aussi fréquentes que ses mouvements.

Elle n'en fit pourtant pas d'abord beaucoup devant M. d'Aubecourt; elle osait à peine élever la voix ou remuer en sa présence; à table, pendant les premiers jours, il était impossible de la faire manger; mais aussitôt qu'on était sorti de table, elle s'emparait d'un gros morceau de pain qu'elle allait manger en courant dans le jardin, où Alphonse allait bientôt la rejoindre; c'était celui de la maison avec qui elle s'entendait le mieux. Tous deux gais, vifs, étourdis, entreprenants, ils se le disputaient de folies. Marie, extrêmement adroite, apprenait à Alphonse à viser, avec des pierres, les chats qui passaient dans les gouttières; et dans l'apprentissage, il arriva deux fois à Alphonse de casser des vitres, dont l'une appartenait à la fenêtre de mademoiselle Raymond. En revanche, il apprenait à sa cousine à faire des armes, et ils rentraient souvent tous deux le visage égratigné. Marie savait, avec des épingles, arranger ses jupons de manière à pouvoir grimper aux arbres et aux murs. Madame d'Aubecourt la surprenait quelquefois dans cet exercice, et alors elle la grondait sévèrement. Marie rentrait aussitôt dans la tranquillité et dans la modestie: elle respectait beaucoup madame d'Aubecourt et n'aurait jamais eu l'idée de lui désobéir en face; mais aussitôt qu'elle n'était plus avec elle, soit étourderie, soit qu'elle ne comprît pas la nécessité d'obéir, parce qu'on ne l'y avait jamais accoutumée, elle semblait oublier tout qu'on lui avait dit. Alphonse quelquefois le lui rappelait, et elle écoutait volontiers Alphonse, car elle avait confiance en lui; elle n'était pas opiniâtre; mais comme on ne lui avait point appris à réfléchir, ses idées ne s'étendaient jamais au-delà du moment, et quand une fantaisie la dominait, elle ne pensait pas à autre chose. Elle parlait fort peu et remuait presque toujours: le mouvement était sa vie. Quand la timidité la forçait à se tenir tranquille, cette tranquillité ne tournait pas pour elle au profit de la réflexion; la contrainte où elle se trouvait absorbait tout son esprit, et elle ne songeait qu'aux moyens de s'en délivrer le plus tôt qu'il lui serait possible. Elle ne faisait point, comme les autres jeunes filles de son âge, des remarques sur ce qu'elle voyait autour d'elle. On lui avait demandé si elle ne trouvait pas le château de Guicheville plus beau que la maison de sa nourrice; elle avait répondu qu'elle le trouvait plus beau; mais elle ne songeait pas à jouir des agréments et des commodités qui s'y trouvaient, et elle s'asseyait plus volontiers sur les tables que sur les chaises. Madame d'Aubecourt lui avait fait faire une robe semblable à celle que Lucie portait tous les jours: elle avait été enchantée de se voir mise comme une dame; mais la robe était toujours de travers, le cordon de la coulisse d'en haut noué le plus souvent avec celui de la coulisse du bas de la taille. Elle oubliait la moitié du temps de mettre ses bas; et ses cheveux, qu'on avait fait couper et arranger, étaient toujours ébouriffés d'un côté ou de l'autre. On lui avait fait faire un corset, elle se l'était laissé mettre sans rien dire, car elle ne résistait jamais; mais l'instant d'après le lacet avait été rompu et les baleines brisées; on l'avait raccommodé deux ou trois fois, enfin il avait fallu y renoncer. Une fois madame d'Aubecourt avait envoyé Marie voir sa nourrice, accompagnée de Gothon: tandis que cette fille était allée faire une course dans le village, Marie s'était sauvée dans les champs pour qu'on ne la remmenât pas. Il avait fallu la chercher une partie de la journée, et tout avait été en émoi à Guicheville, où l'on s'inquiétait de ne pas la voir revenir.

Tous ces faits étaient recueillis avec soin par mademoiselle Raymond, et elle n'avait pas de peine à en être informée; c'était un sujet perpétuel de conversation entre Lucie et Gothon. Lucie ne pouvait s'accoutumer aux manières de sa cousine. Elle tirait d'ailleurs fort peu d'amusement de son arrivée à Guicheville; car madame d'Aubecourt, dans la crainte que Marie ne donnât à Lucie quelques-unes de ses mauvaises habitudes, les laissait très-peu seules ensemble. Lucie voyait même beaucoup moins son frère, qui, dès qu'il avait fini ses leçons, courait chercher Marie pour partager avec elle des exercices qui ne convenaient guère à Lucie; en sorte qu'un peu par désoeuvrement, celle-ci cherchait son divertissement dans les nouveaux sujets de blâme ou d'étonnement que lui fournissait perpétuellement la conduite de Marie. Gothon, sa confidente, en causait à son tour avec sa marraine mademoiselle Raymond, qui en entretenait M. d'Aubecourt. Il y avait mis peu d'importance tant qu'il ne s'en était pas directement ressenti; mais au bout de quelque temps, lorsque Marie avait commencé à s'accoutumer aux objets et aux personnes qui l'entouraient, le cercle de ses sottises s'était étendu et était parvenu jusqu'à lui. Depuis qu'elle osait parler et remuer à table, elle n'y parlait guère sans crier; et si elle se tournait pour voir quelque chose, c'était d'un mouvement si brusque, que d'un coup de son coude elle jetait son assiette à terre ou ébranlait toute la table. Si elle grimpait sur un fauteuil du salon pour atteindre quelque chose, elle renversait le fauteuil et tombait avec: un des bras se brisait, et l'un des pieds déchirait les tapis d'une table qui se trouvait à côté. Alphonse avait bien averti Marie de ne pas entrer dans le jardin de son grand-père; mais cet avis était oublié dès que le jardin se trouvait être le chemin le plus court pour aller d'un endroit à un autre, que le volant y était tombé, ou bien qu'il s'agissait d'y poursuivre un chat ou un papillon. Dans ces cas-là, M. d'Aubecourt trouvait toujours une branche de rosier cassée, une plate-bande enfoncée; et toujours mademoiselle Raymond, dont la fenêtre donnait sur le jardin, avait vu Marie entrer ou sortir. Ces griefs multipliés aigrissaient d'autant plus M. d'Aubecourt, qu'il ne s'en plaignait pas ouvertement, mais par des phrases détournées; tantôt disant qu'à son âge on ne pouvait guère espérer d'être maître chez soi, et qu'il était bien simple qu'on s'embarrassât fort peu des vieilles gens et de ce qui leur déplaisait; tantôt assurant qu'on pouvait faire de son jardin tout ce qu'on voudrait, et qu'il ne s'en souciait plus. Madame d'Aubecourt entendait tout cela, et s'en désolait; et comme elle voyait la présence de Marie causer à M. d'Aubecourt une agitation toujours croissante, elle l'écartait du salon le plus qu'il lui était possible.

Mais cette nécessité lui était extrêmement pénible, elle sentait bien que le seul moyen d'obtenir quelque chose de Marie était de gagner sa confiance, ce qui ne pouvait se faire qu'à la longue, en la quittant fort peu, en s'intéressant d'abord aux choses qui l'amusaient et lui plaisaient; en tâchant de lui faire prendre du plaisir à celles qu'elle ne connaissait pas encore; en causant avec elle pour tâcher de l'obliger à réfléchir, et pour conduire à quelques idées son esprit naturellement vif, mais dépourvu de toute culture. Si elle en eût été la maîtresse, elle lui aurait passé d'abord toutes les fautes d'étourderie, d'irréflexion et d'ignorance, réservant sa sévérité pour les choses graves; on plutôt, sans user de sévérité, elle serait parvenue à conduire Marie par le seul désir de la satisfaire. Au lieu de cela, obligée de gronder sons cesse pour des fautes légères, mais qui indisposaient sérieusement M. d'Aubecourt, elle ne se conservait plus de moyens d'appuyer d'une manière particulière sur les choses plus importantes. D'ailleurs il arriva que, pour la première fois de sa vie, M. d'Aubecourt eut une violente attaque de goutte; comme il ne pouvait plus se promener dans sa maison et dans son jardin, la société de sa belle-fille lui devint nécessaire, en sorte qu'elle ne quitta presque pas sa chambre, et que Marie demeura bien plus souvent livrée à elle-même, sans autre surveillant ni précepteur qu'Alphonse.

Il ne lui était pas tout-à-fait inutile. La déraison de Marie le rendait raisonnable; son défaut d'éducation lui faisait mieux sentir les avantages de celle qu'il avait reçue; il la reprenait des mots grossiers qui lui échappaient quelquefois; il lui apprenait à parler français, la grondait quand il lui arrivait de redire une phrase qu'il lui avait déjà reprochée, et par les conseils de sa mère il lui faisait répéter la leçon de lecture qu'elle lui donnait tous les matins. Elle faisait avec plaisir ce que voulait Alphonse, qui l'aimait et se trouvait bien avec elle, et dont la présence ne l'embarrassait jamais, parce qu'il avait les mêmes goûts qu'elle. Aussi, quand elle avait bien pris sa leçon de lecture, quand il voyait qu'elle avait soin de prononcer les mots comme il les lui enseignait, il ne souffrait pas patiemment qu'on l'accusât; il aimait à vanter son adresse et son intelligence dans leurs jeux, la vivacité et en même temps la douceur de son caractère.

En effet, comme il le faisait remarquer à sa mère, on n'avait jamais vu Marie en colère, jamais on ne l'avait vue s'impatienter d'attendre, ni se fâcher d'une contrariété. Toujours prête à obliger, le peloton de laine n'était pas plus tôt à terre qu'elle l'avait ramassé, et elle était toujours arrivée la première pour aller chercher le mouchoir de madame d'Aubecourt à l'autre bout de la chambre. Si en déjeunant elle voyait un pauvre, elle ne manquait pas de lui donner presque tout son pain; et un jour qu'un chat s'était jeté sur Zizi et le maltraitait, Marie, malgré les égratignures et la colère du chat, l'arracha de dessus le dos de Zizi, qu'il avait déjà mis en sang, et le jeta bien loin, en se fâchant pour la première fois de sa vie contre Alphonse de ce qu'il riait de l'embarras de Zizi au lieu de le délivrer. Alphonse rit encore davantage de la colère de sa cousine, mais il la raconta à sa mère. Lucie, qui avait vu aussi l'action de Marie, la raconta à Gothon, et celle-ci à mademoiselle Raymond; mais mademoiselle Raymond était si animée contre Marie, que, pour qu'elle fût touchée d'une chose qui venait d'elle, il aurait fallu que Zizi la racontât lui-même.

Cependant ces différents traits de la bonté de Marie commençaient à donner à sa cousine plus d'affection pour elle. La Fête-Dieu approchait, Lucie avait travaillé plusieurs jours avec beaucoup d'activité à un ornement destiné au reposoir qui devait être élevé dans la cour du château; Marie l'avait vue travailler avec beaucoup de plaisir. Elle avait un grand respect pour les cérémonies de l'église; c'était là à peu près toute l'éducation religieuse qu'avait pu lui donner sa pauvre nourrice. Privée longtemps de curé et de messes, elle les avait infiniment regrettés; lorsque les pratiques de la religion avaient recommencé, cela avait été pour elle une grande joie, et Marie l'avait partagée, quoique sans en bien connaître la raison, car sa doctrine ne s'étendait pas fort loin; mais elle sa fâchait toujours quand les petits garçons de son village proféraient quelqu'impiété, et elle leur disait que le bon Dieu les punirait. Elle avait appris les prières pour chanter à l'église avec les prêtres, ce qui embarrassait un peu Lucie, parce que cela faisait regarder de leur côté; mais madame d'Aubecourt laissait faire Marie, parce qu'elle chantait de bon coeur: c'était d'ailleurs un moyen d'être sûre qu'elle se tiendrait tranquille à l'église. Elle y allait volontiers parce que sa nourrice lui avait dit de prier Dieu pour elle; et elle avait cru faire une oeuvre méritoire en se tenant auprès du métier de Lucie, tandis qu'elle travaillait à l'ornement du reposoir, pour lui couper ses soies, lui enfiler ses aiguilles et lui présenter ses ciseaux.

Depuis le jour où elle s'était sauvée dans les champs pour ne pas retourner à Guicheville, on ne l'avait pas renvoyée chez sa nourrice, sous prétexte de la punir, mais en effet parce que la pauvre femme était si mal qu'elle ne paraissait plus sensible à rien. Madame d'Aubecourt y avait été plusieurs fois sans en être reconnue: elle veillait avec soin à ce que rien ne lui manquât de ce qui pouvait adoucir son état, mais elle désirait épargner ce spectacle à Marie: celle-ci, distraite par une foule d'objets, n'y pensait que de temps en temps, et alors elle manifestait une grande impatience de revoir sa nourrice; elle était loin de la croire en danger, et se flattait, comme on le lui avait fait espérer, que lorsqu'elle serait rétablie elle viendrait à Guicheville. La veille de la Fête-Dieu, étant dans la cour, elle voit arriver un paysan du village de sa nourrice; elle court à lui, lui demande comment elle se porte, et si elle sera bientôt en état de venir à Guicheville.

--Ah! la pauvre femme, dit le paysan en secouant la tête, elle n'ira plus que dans l'autre monde; ils disent tous que ce ne sera pas long.

Marie est frappée comme d'un coup de foudre; cette idée ne lui était jamais venue. Pâle et tremblante, elle demande au paysan si sa nourrice est donc devenue plus malade, comment, et depuis quand.

--Ah! mademoiselle Marie, dit le paysan, depuis que vous l'avez quittée elle a toujours été déclinant, c'est ce qui l'a achevée.

Le paysan se trompait, car dans le peu de moments de connaissance dont elle avait joui depuis ce départ, elle s'était beaucoup félicitée d'être tranquille sur le sort de Marie; mais ce qu'il disait était le bruit du village. Marie, pleurant et sanglotant, court trouver Alphonse, car elle n'osait s'adresser à madame d'Aubecourt, et elle le supplie de demander à sa mère de lui permettre d'aller voir sa nourrice.

--Je reviendrai, disait-elle en joignant les mains; dites que je lui promets de revenir, de revenir aussitôt que Gothon me l'aura dit.

Alphonse tout ému courait demander à sa mère la permission que sollicitait Marie; il rencontre sa soeur, qui lui apprend tout bas qu'on vient d'annoncer que la nourrice est morte de la veille au soir. Le paysan avait couché à la ville, et ainsi il n'en savait rien. Marie, qui suit de loin Alphonse, le voit s'arrêter à parler avec Lucie.

--Ah! dit-elle, ne l'empêchez pas de demander que j'aille la voir, je vous promets que je reviendrai! Et son air était si suppliant, ses sanglots si profonds, que Lucie eut de la peine à s'empêcher de pleurer en l'écoutant. Tous deux lui firent un signe pour la tranquilliser, et coururent vers leur mère pour l'instruire du désir de Marie.

Madame d'Aubecourt ne voulait pas lui apprendre en ce moment la mort de sa nourrice. Quoique la santé de Marie fût en général très bonne, elle avait eu depuis quelques jours deux ou trois accès de fièvre qui tenaient à ce qu'elle grandissait beaucoup, et elle craignait que cette nouvelle ne lui fit mal. Elle vient donc trouver Marie, cherche les moyens de la calmer, lui promet que dans quelques jours elle fera ce qu'elle voudra; mais elle lui dit que dans ce moment cela est impossible; que Gothon, Lucie et elle-même sont occupées à travailler pour la fête du lendemain; elle l'assure qu'on se trompe en croyant que c'est son départ qui a fait mal à sa nourrice; enfin elle parvient à la rendre un peu plus tranquille. Mais Marie, pour la première fois de sa vie, sent un chagrin qui s'est fixé sur son coeur et qui ne la quitte pas; elle pense à sa pauvre nourrice, à la dernière fois qu'elle l'a embrassée, au chagrin qu'elle avait de la voir partir, et alors elle jette des cris de douleur; elle prie Dieu, et plusieurs fois dans la nuit elle réveille Lucie en disant à demi-voix, à genoux sur son lit, tout ce qu'elle sait de prières. Elle pense que c'est le lendemain une grande fête, et que ce sera le moment de demander à Dieu qu'il rende la santé à sa nourrice. Comme sa dévotion n'est pas fort raisonnable, elle s'imagine que pour mériter cette grâce il n'y a rien de mieux que de contribuer de tout son pouvoir à orner le reposoir qu'on va dresser dans la cour du château: en conséquence, elle se lève avant le jour, et sort de la chambre sans qu'on l'entende, pour aller chercher dans un certain endroit du parc qu'elle a remarqué des fleurs qu'elle y a vues, et dont elle veut faire des bouquets et des guirlandes; mais en arrivant, elle voit avec chagrin qu'une forte pluie qu'il a fait la veille a défleuri tous les arbres, elle ne peut trouver une branche fraîche, et dans tout le reste du parc, presque tout est bois de haute futaie; il n'y a pas moyen d'espérer de rencontrer de quoi faire un bouquet. En cherchant, cependant, elle passe auprès du jardin de M. d'Aubecourt, qui au point du jour exhalait une odeur charmante; elle pense que si elle en prend quelques fleurs on ne s'en apercevra pas: elle commence par en cueillir avec précaution en différents endroits; puis, lorsqu'elle en a pris une belle, il en faut une pareille pour faire le pendant de l'autre côté du reposoir; son zèle et son goût de la symétrie l'entraînent à chaque instant dans de nouvelles tentations; et puis elle vient à songer que M. d'Aubecourt a la goutte, qu'il ne verra pas ses fleurs, que personne n'en profiterait, et que personne ne saura ce qu'elle a fait; alors elle oublie toute prudence, et le jardin est presqu'entièrement dépouillé.

Au moment où elle achevait sa récolte, elle voit de la terrasse passer sur le chemin qui se trouve au-dessous du parc le paysan qui lui avait parlé la veille; elle l'appelle, et le prie de dire à sa nourrice qu'il ne faut pas qu'elle ait trop de chagrin, qu'elle ira bientôt la voir, qu'on le lui a promis.

--Ah! la pauvre femme! dit le paysan, vous ne la reverrez plus, mademoiselle Marie: on vous trompe, mais cela ne me regarde pas.

En disant ces mots, il donne un coup de talon à son cheval et s'en va. Marie, dans le plus grand trouble, jette ses fleurs, et va voir dans la cour si elle ne trouvera pas quelqu'un qui lui explique les paroles du paysan. Elle trouve la fille de cuisine qui tirait un seau d'eau au puits; elle lui demande si madame d'Aubecourt n'a pas envoyé la veille savoir des nouvelles de sa nourrice.

--Ah! vraiment, envoyé! dit cette fille, ce n'était pas la peine. Marie s'inquiète, la questionne; elle refuse de lui répondre.

--Mais pourquoi, dit Marie, Pierre m'a-t-il dit que je ne la verrais plus?

--Apparemment, répond la servante, qu'il a ses raisons pour cela; et elle s'en va en disant qu'il faut qu'elle fasse son ouvrage. Marie, quoiqu'il ne lui vienne pas encore dans l'idée que sa nourrice soit morte, s'inquiète pourtant, parce qu'elle voit qu'on lui cache quelque chose. Timide à questionner, elle ne sait comment elle apprendra ce qu'elle veut savoir. Elle voit une petite porte de la cour ouverte. Marie avait si longtemps couru seule dans les champs, qu'elle ne peut croire qu'il y ait un grand mal à cela; accoutumée à céder à tous ses mouvements et à ne pas réfléchir sur les suites de ses actions, tandis que la servante a le dos tourné, elle sort, déterminée à aller savoir elle-même des nouvelles de sa nourrice.