Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 7

Chapter 73,882 wordsPublic domain

L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient laissé leur trace sur le sucre glacé.

--«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise, et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un clignement d'yeux plus menaçant:

--«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suis _Monsieur Beaucoup de bruit pour rien_ tourmenté par faute d'argent;» puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le corridor aux murs détrempés.

* * * * *

Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,--essayez donc de nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des noms!--j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social, toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié, et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce coeur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:

--«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»

--«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans insister davantage.

Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner libre cours à ces élans du coeur dont on ne reconnaît le prix que plus tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse, mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M. Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours encore,--en grand nombre,--passèrent sans que nous pussions reprendre cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire. Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.--Tu vas bien?--Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un ami que l'on aime encore de tout son coeur. Quoique je n'eusse, depuis cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui précisait quelque trait de l'étrange personnage.

--«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau, bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes... Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa sévérité habituelle.»

Ou encore:

--«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre, il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,» répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»

Ou encore:

--«M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimérique. Il a touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!--Sais-tu ce qu'il a fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est acheté une bague d'évêque,--tu as bien entendu, une bague d'évêque avec une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier. C'est la plus belle...» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université, crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?...»

Ou encore:

--«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!--Des phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils valaient de la viande.»

Ou encore:

--«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style... «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans son _Gustave_.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront... Je te le répète, il est absolu.»

* * * * *

J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,--une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'oeil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:

--«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»

--«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»

--«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»--il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!--pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»--et il me tendit un morceau de papier,--de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:

_«Paris, 23 décembre._

«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,

«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.

«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.

«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle des _serviteuses_,--j'aime ce vieux mot,--me _mareuilise_ très bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.

«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.

«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.

«JEAN LEGRIMAUDET.»

--«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»

--«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le coeur un coin de pitié pour cet infirme...»

--«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.

--«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort. Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme, comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures, je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit, blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle. C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère. C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé...» Tu ne peux pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours. C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années...»

--«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»

--«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï, invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance l'emporter sur cette haine dans ce coeur que je croyais plus fort! Oh! Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps qu'il me prenait la main... Je te le répète, une seconde! Et il partit en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»

--«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.

--«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dans _On ne badine pas_, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux ricochets avec les filles du village... «Allons nous enfermer dans notre cabinet pour penser à ces choses...» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette fantastique histoire... Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope...--Mareuil, mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.--Sur quoi je passe mon pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli... Positivement, il y entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des boîtes de soldats de plomb,--tu sais, de ces boîtes comme nous en avons tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé, ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit garçon malade,--et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»

--«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.

--«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai envie de le consigner à ma porte maintenant... Qu'est-ce que tu veux? Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en airain, en ce que tu voudras..., d'un seul bloc... Et puis, ce côté petit-manteau bleu!... Non, vrai, ça me le gâte!»

II

SA MORT

Des mois et des mois avaient passé depuis ce soir du 31 décembre, où nous soupions si gaiement, André Mareuil et moi, pour nous reposer de notre corvée de critiques dramatiques incompétents, et s'il y avait un personnage que je fusse assuré de ne plus jamais rencontrer, c'était bien cet étrange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi: André, le seul homme qui pût servir de lien entre nous, s'était marié dans des conditions un peu délicates, et il avait fini par quitter presque définitivement Paris. Ayant pris comme maîtresse la jolie et fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternité avait affolé ce sceptique, au point de lui faire épouser la mère, ce qui n'était pas bien raisonnable. Mais, après tout, ce pouvait être un joli sentiment de générosité qui ne lui eût nui auprès d'aucun de nous, si Christine avait été une brave femme d'écrivain, sans autre ambition que d'aider son bohémien de mari à mieux travailler. Hélas! elle était précisément le contraire. Mareuil ne l'avait pas épousée depuis trois mois, que nous observâmes, nous tous qui goûtions en lui le Parisien fringant et froufroutant, le railleur léger, le dilettante humoriste, une étrange modification dans sa manière. Il s'essayait au portrait politique, lui, André, l'auteur inédit de _L'Art de Rompre_ et le conteur de ce chef-d'oeuvre immoral: _Le Jupon d'Hortense_! Ce brin de plume, trempé autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait à quoi? à nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivés au pouvoir par la sottise des électeurs et en train de s'y maintenir par de basses roueries entre les centres et l'extrême gauche! Et le malheureux gardait son talent d'écrire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par le besoin d'argent. Il la remplaça bientôt par une pire. Il quitta la feuille du boulevard, où il chroniquait depuis des années, pour commencer dans un journal grave une suite d'_Études sociales_, et, par une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences à la fois scientifiques et gouvernementales, un titre très mince et peu élégant, qu'il avait autrefois laissé tomber par antipathie pour son père: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours après l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de prose plus déplorable encore de tendances,--et le joli style pourtant, si aigu, si vif, si vraiment français!--j'avais chez moi à déjeuner mon pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chère Auvergne, où il est mort. C'est même la dernière fois que j'aie vu ce meilleur ami de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait été l'ami aussi d'André. Nous en vînmes tout naturellement à parler des _Études sociales_ et de leur auteur.

--«Quelle diable d'idée a-t-il eue là?» dis-je à un moment. «Aller sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqué du vivant de son père, de son bâtard, comme il l'appelait pour le renier, à la manière de Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as lu son apologie de la persécution religieuse? Il se fait républicain et il ramasse sa particule le même jour? Ça n'a pas de sens.»

--«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers n'est qu'un commencement...»

--«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.

--«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une préfecture...» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma parole d'honneur?...»

--«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade. J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la tenue?...»