Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 8

Chapter 83,802 wordsPublic domain

--«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes pour rien?--André!... Elle a une manière de prononcer ces deux syllabes... C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant... Elle ne veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,--et, par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour? Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur idylle... Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs de ses anciennes maîtresses... «Ça,» dit-il en tournant rapidement les feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart se détestent.»

--«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»

--«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître. Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui rafraîchisse.»--«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»

--«Et Mareuil, là dedans?»

--«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour, bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la brouille... C'est égal, quand Mme des Herbiers sera conseillère d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera considérable, très considérable!...»

J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien, ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il «demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection manquée, l'_Officiel_ enregistra la nomination de M. des Herbiers à une des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive. Amitiés.--Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où elle est datée?--Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des préfets le mieux notés et que Mme des Herbiers a réconcilié la préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré, assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc...,» qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées. L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?

* * * * *

Si j'ai rappelé ce détour un peu étrange de la destinée du préfet actuel de... (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien, pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tombé de la bohème dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le recrutement du personnel administratif de la troisième République. L'événement est là qui, dans l'espèce, donne raison au choix du ministre. Je me suis laissé aller à me souvenir, la plume à la main, alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais guère à retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entrée de Mareuil dans sa nouvelle carrière supprimait les occasions naturelles de nous voir, et nous ne les provoquâmes ni l'un ni l'autre, ce en quoi nous fûmes et sommes très sages. Entre deux compagnons de jeunesse devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel de l'intimité passée n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je m'appliquais, moi, à diriger de mon mieux la mienne sur les vagues remuées de ce dangereux océan littéraire qui justifie à tout le moins cette vieille métaphore par son inconstance et la nécessité de l'effort quotidien. Pour parler plus prosaïquement, je continuais à écrire des volumes après des volumes, à subir des articles plus ou moins hostiles, à vérifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines furieuses que soulève le moindre succès, à m'y résigner ou à m'en attrister, suivant l'humeur. Après tout, c'est un sort heureux, entre les divers sorts de ce monde d'épreuve, que celui d'un homme qui exerce un métier conforme aux goûts profonds de sa première jeunesse. Il a de mauvaises heures, ce métier, celles par exemple où l'on est calomnié par un confrère envers lequel on n'eut que de gracieux procédés. Il en a de bonnes, de délicieuses même, celles où l'on sent venir à soi quelque chaude effusion de sympathie jeune, et c'est à une de ces bonnes heures-là que je dois d'avoir retrouvé la trace de l'énigmatique Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne fût trop tard; mais il était dit que cette figure d'un damné de lettres plutôt silhouettée que dessinée dans ma mémoire par nos deux entrevues et les confidences d'André, s'y graverait en traits ineffaçables avant de disparaître pour toujours.

J'avais donc reçu, l'année dernière, en décembre, une de ces lettres d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, même lorsque l'expérience lui a démontré que ces sortes de missives servent de prologue habituel à d'autres lettres moins désintéressées. Celle-là, signée du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu juvénile: _La Mort du Siècle_. J'ouvris ce cahier avec défiance, et je le fermai avec une curiosité presque émue. C'était un roman où l'auteur avait essayé d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances contradictoires de notre âge: le socialisme et le dilettantisme, l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le découragement pessimiste et le réveil de la mysticité. Cette simple indication me dispenserait d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualités indispensables, malgré tout, à cet art du roman qui ne saurait se réduire à la dissertation pure. Mais si le drame était absent de cette oeuvre incohérente, et absente la couleur de la vie, l'éloquence y abondait, ainsi que la passion intellectuelle et que la pensée. Le jeune homme qui avait composé ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup sûr, il serait un écrivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garçon lui-même qui saisit aussitôt ma sympathie par une des plus captivantes physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontrées. Mince et presque frêle, cet enfant de vingt-trois ans peut-être avait une manière de pencher la tête en avant qui attestait les longues séances à la table de travail, comme ses joues pâlies attestaient la nourriture insuffisante, et ses vêtements propres, mais râpés jusqu'à la corde, une pauvreté soigneuse. Ses dents blanches, que découvrait son sourire naïf, et le bel éclat de ses yeux bleus annonçaient en revanche un fond inattaqué de sève vitale. Ses cheveux longs étaient d'une finesse presque féminine et les modestes manches de son tricot de laine laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son front éclatait d'idées, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme analogue à celui de son regard et de son écriture dont j'avais tant aimé l'élégance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par l'abus, mais qui exprime seul une indéfinissable nuance, si jamais visage mérita l'adjectif d'_intéressant_, c'était celui-là, et ce premier entretien me prouva bien vite qu'une âme d'élite se cachait derrière ces apparences de délicatesse. Après avoir discuté avec moi, sans présomption et sans flatterie, les critiques formulées dans la lettre que je lui avais adressée sur son roman, il conclut avec une grâce de modestie fière qui me ravit.--Elle me changeait du ton habituel à messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, très peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la férocité de l'ambition précoce peut produire de ravage dans un coeur de vingt-cinq ans, au cours d'un récent voyage que j'ai raconté déjà.--(Voir _Un Saint_.)--De rencontrer un vrai jeune homme de lettres me faisait tant de bien!--Il disait donc:

--«D'ailleurs ce n'est là qu'un livre d'étude. C'est mon second, et je ne compte imprimer que le huitième ou le neuvième, si j'en suis content ou moins mécontent. Ai-je raison?...»

--«Mon Dieu!» répliquai-je, «il est assez malaisé de donner un conseil précis à ce sujet. Certains génies se sont formés au contact du public, ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont déformés tout de suite. Et puis il y a une première condition qui semble tout à fait secondaire en pareille matière, et cependant elle domine et a dominé de tout temps une destinée d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrète. Quel métier avez-vous à côté de votre travail d'écrivain?»

Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvreté décente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas médiocrement étonné de sa réponse:

--«Mais aucun. Ma vie est assurée pour cinq années.»

--«Je comprends,» fis-je, «votre famille consent à vous servir une pension pour ce temps-là.»

--«Hélas!» reprit-il avec une expression de grande tristesse, «je n'ai plus de famille. J'ai perdu mon père il y a trois ans et ma mère l'an passé...»

--«Pardonnez-moi,» repris-je, «d'avoir touché à ces souvenirs. Mais,» insistai-je, «c'était la traduction la plus naturelle de votre phrase sur vos cinq années assurées...»

--«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!... Nous ne sommes pas de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup, et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie, puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin, c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches, de l'Ame du nord de la France... Ne me croyez pas orgueilleux si je vous parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père, je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant... Ce fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment quelque chose là, je ferai mon oeuvre à travers cette besogne, comme nos maîtres.»

Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de ce projet:

--«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me dites-vous?»

--«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.

--«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»

--«Cinq cents francs,» fit-il simplement.

--«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est impossible.»

--«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans... Je suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»

--«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous déposées?»

--«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps, avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»

--«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de triomphe.

--«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me répéter les vers de Baudelaire:

_Et, voisin des clochers, écouter en rêvant Leurs hymnes solennels emportés par le vent._

«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui m'intrigue!... Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme! Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au mont-de-piété,» et le vieux répondait:--«Rendez la bague. Vous savez bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans huit jours, rendez la bague.»--«Mes dix francs, ou plus de bague,» reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous aviez vu le désespoir de M. Jean,--c'est le nom de mon voisin,--l'espèce de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme j'ai fait...»

--«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague au pauvre diable.»

--«Naturellement,» dit-il.

--«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent...» Et je contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette voix: son éternel habit, l'_incognito_ de son prénom et cette bague d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier ressouvenir du séminaire.

--«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous pourrez.»--«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées...» Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»