Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 6

Chapter 63,854 wordsPublic domain

--«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes... Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:--2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.--C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France... Et c'est si naturel. Depuis son _Hugo_, il se croit un célèbre écrivain persécuté... Vrai! Je te jure que c'est un homme!»

* * * * *

Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.

* * * * *

Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette visite chez André. On était dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années d'apprentissage: la _Jacquerie_, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré Balzac, imprimeur rue Visconti;--l'_Anglais mangeur d'opium_, par A. D. M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant les _Contes d'Espagne_;--un _Rouge et Noir_, de Beyle, publié par Levavasseur, avec un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi, l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur, chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur, terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de coeur à le voir, exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut aller vous coucher, mon brave...»--«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste, depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs aumônes?... J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la complaisance de l'autre pour une petite heure.

--«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas trop fait languir?»

--«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes études... Je me couche à six heures... Ce n'est pas comme vous...»

--«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé... Et puis à onze heures, bonsoir, plus personne... Tenez, voici vos deux volumes.»

--«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres. «Soignez-vous, monsieur, soignez-vous... Votre frère est mort d'une attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»

* * * * *

Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:

--«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté... C'est l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que je tenais sous mon bras.

--«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon cours de la Sorbonne.»

--«Alors, vous êtes étudiant là-bas?... Dites-moi, monsieur l'étudiant, avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»

--«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»

--«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»

--«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»

--«Distingué, monsieur, distingué!... Vous allez en juger.»--Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:--«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon _Ménage et finances de Victor Hugo_. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque... Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage...» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»

--«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.

--«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira...» Et je suis parti.»

--«Et votre secours?» lui demandai-je.

--«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits...»

Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:

--«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»

--«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant... Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit mon _Diderot_ avec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»

--«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.

--«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.--Pauvre tête, mais bon coeur!...--Cette cléricature m'a été très utile pour mon _Hugo_, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par une _Histoire des Grands Hommes_. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué mon _Diderot_. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim...»

--«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»

--«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»

--«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.

--«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier mon _Hugo_. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près... Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné...»

Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,--ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:

--«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,--la plus dure que j'aie traversée,--j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime mon _Hugo_. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,--comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de boeuf saignant!... Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»

--«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.

--«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»

* * * * *

Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années. J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante: «Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne, dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne, fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,--ah! le chétif garçonnet, tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le coeur à le voir sautiller comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manoeuvrait une mince béquille assez adroitement:

--«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui? Je t'ai apporté un bon gâteau.»