Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)
Part 5
Une heure plus tard, j'étais levé, j'avais bu, sans trop faire la grimace, le café à base de chicorée passé par Luigi; le Père et moi nous rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la Vierge. Dom Griffi eut le temps de me montrer les réfectoires, le grand et le petit, les bibliothèques, les chapelles, le vivier, les citernes, l'étroit jardin où il élevait des cyprès minuscules, en attendant de les planter. Philippe était toujours absent. S'était-il égaré, ou bien éprouvait-il pour la conversation et la société du Père une de ces antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrésistibles atteintes? Je me serais posé ces questions avec une certaine indifférence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agacé, si, vers les onze heures, et à notre retour de la visite à travers le couvent, je n'avais été littéralement frappé d'épouvante par un petit fait très inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il était obligé de me laisser seul jusqu'au déjeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma correspondance était, par extraordinaire, au courant. «Si je revoyais ces médailles d'hier?» pensai-je, et voici que je demande le coffret au Père, qui me l'apporte lui-même. Installé paisiblement dans ma chambre, je déploie les papiers, les uns après les autres, admirant ici un profil d'empereur lauré, là une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me prend de revoir l'_aureus_ de César avec la tête d'Antoine. Je cherche cette pièce parmi les autres. J'ai de la peine à la trouver. Je prends les médailles une par une, et je ne vois plus le nom du dictateur écrit sur aucune des enveloppes. «Nous les avons mal remises,» me dis-je, et j'ai la patience de les défaire toutes. Pas de médaille de César. Pas de médaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie une angoisse comparable à celle qui me serra le coeur quand je constatai cette absence de deux monnaies qui valaient certainement près de deux mille francs, et qui étaient là, encore hier au soir. Je les avais tenues dans ma main. J'en avais regardé le détail comme à la loupe. J'en avais moi-même indiqué le prix approximatif au Père, et elles avaient disparu. J'eus l'espérance qu'il les avait mises de côté, sur cette indication, pour les expédier à Pise aussitôt, et faire contrôler plus vite leur authenticité, et je courus à sa cellule, au risque de le déranger. Il m'eût été impossible de ne pas vérifier sur-le-champ cette hypothèse. Dom Griffi était occupé, avec un grand pendard de paysan roux, à recouvrer quelque créance, car le paysan tenait à la main un portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abbé vit à ma figure que j'avais une nouvelle importante à lui annoncer:
--«Votre ami n'est pas malade?...» me demanda-t-il vivement.
--«Non,» lui répondis-je. «Mais je voudrais me permettre de vous poser une question, mon Père. Avez-vous retiré du coffret de dom Pio quelques-unes des pièces d'or que nous avons maniées hier?»
--«Aucune,» fit le bonhomme ingénument, «le coffret est demeuré là, tel que nous l'avions laissé.»
--«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je avec terreur, «c'est qu'il en manque au moins deux, et des plus importantes, le César et le Brutus...»
Je n'eus pas plutôt prononcé cette phrase que j'en sentis la terrible portée. Personne, jusqu'à notre arrivée, n'avait soupçonné ce que représentait d'argent la collection de dom Pio. Ce César et ce Brutus étaient justement, parmi les monnaies, celles que nous avions le plus remarquées. Elles avaient été dérobées. Ce n'était pas Luigi qui avait pu les choisir ainsi entre les autres, ni un des paysans pareils au rustre que je voyais en ce moment compter de nouveau avec son doigt calleux ses malpropres petits billets de banque. D'autre part, je ne pouvais pas être soupçonné. J'étais au lit au moment où le Père disait sa messe et où sa chambre était vide. Depuis, nous ne nous étions plus quittés. L'éclair d'une atroce évidence me fit dire tout haut:
--«Non, non, ce n'est pas possible...»
Je venais de voir Philippe tenté, aussitôt après notre conversation d'hier, par le voisinage si proche de ce petit trésor. Le bruit de ses pas, la veille, très tard dans la nuit, me résonna dans la mémoire et s'expliqua pour moi d'une manière affreuse. Il m'avait tant parlé, durant la route, de son besoin d'une petite somme qui lui servît à débuter à Paris. Il avait vu cette somme à sa portée. Il avait lutté, lutté...,--et puis, il avait cédé. Il avait accompli ce vol si facile et deux fois infâme, puisque le pauvre vieux moine était notre hôte. Il lui avait suffi de se lever un peu avant l'heure de la messe. Il était sorti de sa chambre. Il s'était glissé jusqu'à celle du Père. Il avait pris les deux médailles qu'il savait les plus précieuses, sans doute d'autres encore. Puis il s'était en allé dans la campagne, afin de donner un prétexte d'une part à sa disparition matinale et aussi pour dompter le trouble dont il devait être bouleversé. Entre les paradoxes les plus hardis d'immoralité intellectuelle et une action honteuse comme celle-là, il y a un abîme. Je me sentis, devant cette accablante probabilité, saisi d'une telle émotion que les jambes me manquèrent et je dus m'asseoir tandis que dom Griffi disait à son paysan avec sa douceur habituelle:
--«Va m'attendre dans le corridor, Peppe. Je t'appellerai.»
Puis quand nous fûmes tous les deux seuls:
--«Voyons, mon enfant,» commença-t-il d'une voix que je ne lui connaissais pas encore, celle non plus de l'hôte amical, mais du prêtre, et en me prenant les mains. «Regardez-moi bien en face. Vous sentez que je sais que ce n'est pas vous, n'est-ce pas? Ne me dites rien, ne m'expliquez rien, et faites-moi une promesse...»
--«De forcer ce malheureux à vous rendre ces pièces... Ah! mon Père, quand je devrais les lui arracher de mes mains ou le livrer moi-même aux gendarmes...»
--«Vous ne m'avez pas deviné,» reprit-il en secouant la tête, «et je veux au contraire que vous me promettiez sur l'honneur de ne pas prononcer un mot qui laisse soupçonner que vous avez découvert la disparition de ces médailles... Pas un mot, entendez-vous, et pas un geste... C'est mon droit de vous le demander, n'est-il pas vrai?...»
--«Je ne comprends pas,» l'interrompis-je.
--«_Pazienza_,» dit-il en employant son mot favori, «promettez-moi seulement et laissez-moi finir avec ce terrible Peppe... Ah! ces gens-là me feront mourir avant que je n'aie pu revoir les frères ici... Ils disputent, cinq francs par cinq francs, le paiement de leurs fermages; mais, vous savez, fermer les yeux et se recommander à Dieu... J'ai votre promesse?»
--«Vous l'avez,» répondis-je, vaincu par une espèce d'autorité qui émanait de toute sa personne en ce moment.
--«Et voulez-vous me rapporter le coffret tout de suite?»
--«Je vais vous le chercher, mon Père...»
Malgré la parole donnée, j'eus une peine infinie à me contenir quand, une demi-heure après cet entretien, je me retrouvai avec Philippe Dubois, enfin revenu de sa promenade. Je dois reconnaître, à son honneur, que son visage traduisait, à cette minute, une anxiété intérieure qui eût achevé de me convaincre si j'avais gardé le moindre doute sur sa culpabilité. Il devait cependant se croire assuré du secret, car c'était un bien étrange hasard que mon second examen du coffret, et, moi excepté, qui pouvait constater l'absence des médailles dérobées? Nous les avions mentionnées trop vite pour que dom Griffi eût eu le temps d'en retenir les noms. Aussi ce n'était pas la crainte d'une découverte de ce vol qui mettait sur ce front intelligent et dans ces yeux, si vifs encore la veille, cette sombre expression d'inquiétude. Je devinai que le remords et la honte le déchiraient, tout simplement. Il était si jeune, malgré son masque de cynisme, si voisin, malgré sa corruption intellectuelle, du chaud foyer de sa famille, si nourri encore de loyauté provinciale! Il remarqua bien la tristesse de mon regard, mais s'il l'attribua d'abord à la véritable cause, le silence que j'observai, d'après ma promesse, dut le rassurer.
--«J'ai fait une magnifique promenade,» me dit-il sans que je lui demandasse aucun détail sur l'emploi de sa matinée; «seulement, je me suis égaré, et j'arrive trop tard pour visiter le couvent... Je ne le regrette pas, car j'aurais peur de gâter ma sensation d'hier en revoyant ces fresques au grand jour. A quelle heure repartons-nous?»
--«Vers les deux heures et demie,» lui dis-je.
--«Alors,» fit-il, «si vous me permettez, je vais boucler ma valise.»
Il passa dans sa chambre sous ce prétexte. Je l'entendais qui allait et qui venait de nouveau comme cette nuit. Ma présence lui était, malgré tout, insupportable. Que serait-ce quand il reverrait l'abbé?... J'appréhendais, avec une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur, l'instant où, tous les trois assis derechef à la vieille table des novices, nous devrions causer, sachant, le prêtre et moi, ce que nous savions, et lui avec ce poids sur le coeur. Une curiosité se mélangeait à cette inquiétude. En me demandant le silence absolu auprès de Philippe, dom Griffi avait certainement son plan. Allait-il essayer de confesser le jeune homme sans trop l'humilier, en tête-à-tête? Ou bien, dans la divine bonté que révélaient ses yeux de vrai croyant, s'était-il décidé à pardonner en silence, comptant que le reste du trésor de dom Pio suffirait à payer la réparation de la fameuse terrasse? Toujours est-il que l'heure du déjeuner arriva,--toutes les heures arrivent,--et dom Gabriele vint nous appeler, avec sa même voix gaie et cordiale:
--«Hé bien! seigneur Filippo,» dit-il, «vous avez pris faim, dans votre promenade?...»
--«Non, mon Père,» répondit Philippe à qui le Père avait saisi les deux mains affectueusement et que cette chaude étreinte paraissait gêner, «j'ai peur d'avoir eu un peu froid.»
--«Alors vous boirez un peu de mon _vino santo_,» reprit le moine, «vous savez pourquoi nous l'appelons ainsi? Nous suspendons des raisins à sécher jusqu'au jour de Pâques, et alors nous les pressons. Il y a un proverbe toscan qui dit: _Nell' uva sono tre vinaccioli_, dans le raisin il y a trois pépins; _uno di sanità, uno di letizia, e uno di ubriachezza_, un de santé, un de gaieté, un d'ivresse. Mais, dans mon _vino santo_, il ne reste que les deux premiers.»
Et ce fut ainsi de sa part une suite de phrases doucement enjouées tout le long du repas, qui se composait cette fois des truites promises, de châtaignes grillées, d'oeufs en omelette qualifiés de frits, et de grives,--de ces grives gorgées de raisins et de genièvre, qui font le régal d'automne dans ce coin béni d'Italie.
--«Je n'ai jamais pu toucher à un de ces petits oiseaux,» nous dit le Père, «je les vois voler de trop près ici. Mais nos paysans les chassent à la glu. Les avez-vous vus passer avec une chouette apprivoisée? Ils disposent le long de la vigne des bâtons enduits de cette glu. Puis ils posent la chouette à terre, attachée à un autre bâton. Elle volète çà et là. Les oiseaux s'approchent par curiosité. Ils touchent aux baguettes, et les voilà pris. Je me suis toujours étonné qu'un poète n'ait pas fait une fable avec ce joli tableau...»
Mais d'allusion aux pièces disparues, pas un mot. Pas un mot non plus qui marquât une différence entre ses dispositions à mon égard et à l'égard de mon compagnon,--peut-être un peu plus de câlinerie cependant pour lui, que je voyais comme brisé par cette sympathie presque affectueuse de notre hôte si indignement trahi. Vingt fois je distinguai des larmes sur le bord des yeux de ce garçon, qui n'était évidemment pas né pour le mal. Vingt fois je fus sur le point de lui dire: «Allons, demande pardon à ce saint prêtre, et que ce soit fini...» Puis Philippe fronçait les sourcils, ses narines se crispaient. Le feu de l'orgueil séchait ses prunelles, et la conversation continuait, ou plutôt les monologues de dom Griffi, qui comparait maintenant son Monte-Chiaro au Monte-Oliveto, et il parlait avec tendresse de son ami qui est aussi le mien, le cher abbé de N***, préposé à une besogne de garde toute pareille. Puis il nous racontait toutes sortes d'anecdotes sur le couvent, les unes infiniment intéressantes,--une visite, par exemple, du connétable de Bourbon en marche sur Rome, et commandant en secret au prieur une messe pour le lendemain de sa mort;--d'autres, enfantines et relatives à des légendes naïves... Ce ne fut qu'après ce repas et une fois remontés dans notre salon, que je compris son intention et quelle idée lui avait suggérée une connaissance de coeur humain, qu'un confesseur peut seul avoir. Nous ayant quittés quelques minutes, il rentra, tenant à la main la cassette de dom Pio. Je regardais Philippe. Il était devenu livide. Mais le visage ridé de notre hôte n'annonçait cependant aucune sévère interrogation:
--«Vous m'avez enseigné le prix de ces médailles,» nous dit-il simplement en posant le coffret sur la table. «Il y en a bien trop pour ce que j'ai à faire reconstruire. Permettez-moi de vous demander d'en choisir pour vous, chacun deux ou trois, que vous garderez en souvenir du vieux moine, qui a prié pour vous deux ce matin...»
Il m'avait regardé, en prononçant ces quelques mots, d'un regard où je pus lire le rappel de ma promesse. Il était sorti, que nous étions là, Philippe Dubois et moi-même, immobiles. Je tremblais qu'il ne devinât, que je savais son secret. La sublime indulgence de dom Griffi, destinée à produire un repentir presque foudroyant par l'excès de la honte, ne pouvait avoir son plein effet sur cette âme en détresse que si l'amour-propre blessé n'y mêlait pas son fiel.
--«Que c'est bon, un bon prêtre!...» dis-je simplement pour rompre le silence. Philippe ne répondit rien. Il s'était vivement retourné contre la fenêtre et il regardait le vert paysage que nous avions admiré le soir en entrant, plongé dans une rêverie profonde. J'avais ouvert le coffret, et pris au hasard une des médailles pour obéir à notre hôte, puis je passai dans ma chambre. Mon coeur battit, je venais d'entendre le jeune homme qui sortait en courant, et ses pas qui se dirigeaient vite, vite, vers la cellule du vieux moine. L'orgueilleux était vaincu. Il allait rendre les pièces volées et avouer sa faute. En quels termes parla-t-il à celui qu'il avait d'abord comparé si insolemment à feu Hyacinthe, et que lui répondit ce dernier? Je ne le saurai jamais. Seulement, lorsque nous fûmes remontés tous deux en voiture et que Pasquale eut dit à sa jument: «Allons, Zara, cherche tes jambes...,» je me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abbé, venu jusqu'au seuil, et je reconnus, dans le regard que mon compagnon jetait de son côté sur le simple moine, _l'aube d'une autre âme_.--Non, l'ère des miracles n'est pas close, mais il y faut des saints,--et ils sont trop rares.
_Pérouse, novembre 1890._
II
Monsieur Legrimaudet
_A FRANCIS MAGNARD._
I
SA VIE
J'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment: «Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style...,» et, de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée, rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque nouveau tournant d'année,--je dirai tout à l'heure pourquoi,--me rend présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu: «Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité d'une oeuvre d'art, j'entends d'une oeuvre littéraire, consistait à redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime. «L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure...» Ah! la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du coeur des autres qui ne sont jamais que des ignorances!
* * * * *
Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874, vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse, André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,--et depuis!... Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place, encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur ses épaules--après quels hasards?... Un habit? Non, un souffle d'habit, un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son frac:
--«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze ans que je n'ai pas quitté celui-ci...»
Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André et moi, nous en étions venus à parler du _Journal de Lestoile_ que mon ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:
--«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»
Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et, rendant le volume à André:
--«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»
Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de rire.
--«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me nomma. Puis, avec solennité:--«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'_Histoire de l'ivrognerie en littérature_.»
--«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.
--«Poète,» répondit Mareuil.
--«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode, alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:
_Veuillot, Tardif Moineau Lascif..._
Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu...»
* * * * *
Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,--et quelle plaisanterie!--cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:
--«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!... Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»