Nouveaux Contes des Collines

Part 5

Chapter 53,928 wordsPublic domain

Il s'enquit, sans jamais oublier ce fait que l'indigène, le vrai,--non pas l'hybride, l'indigène bâtard qui a passé par l'enseignement universitaire,--s'effarouche aussi aisément qu'un poulain; et peu à peu, avec bien des précautions, il amena quelques-uns de ceux que la mesure intéressait de plus près, à exposer leur manière de voir, qui concordait avec le témoignage de Tods.

Aussi le projet de loi fut-il modifié sur cet article.

Le conseiller était fortement tenté de croire que les membres indigènes du conseil ne représentent guère que les ordres dont leurs poitrines sont chamarrées, et cette pensée le mettait mal à l'aise, mais il l'écarta comme anti-libérale. Car c'était un homme très libéral.

Au bout de quelque temps, la nouvelle se répandit dans les bazars que Tods avait obtenu la modification du bill relatif aux clauses de fermage, et, si sa maman ne s'y était opposée, Tods se serait rendu malade, avec tous les paniers de fruits, de pistaches, de raisins de Caboul, et d'amandes qui s'entassaient dans la véranda.

Jusqu'à son départ pour l'Angleterre, Tods fut de quelques degrés au-dessus du vice-roi dans la considération populaire; mais sa petite personnalité ne put jamais comprendre pourquoi.

Dans la boîte où le conseiller juridique garde ses papiers personnels, se trouve le brouillon de la loi révisée _Ryotwary_ relative aux régions du pied des montagnes, et en face de l'article vingt-deux se trouvent les mots suivants, écrits au crayon bleu et que le conseiller a signés: «Amendement Tods.»

LA FILLE DU RÉGIMENT

Jeanne Ardin était la femme d'un sergent. La femme d'un sergent elle était. Elle l'épousa à Aldershot et traversa la mer.

(EN CHOEUR)

Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin, Jeanne Ardin, Jeanne Ardin? Avez-vous jamais entendu parler de Jeanne Ardin, la gloire de la compagnie?

(VIEILLE CHANSON DE CHAMBRÉE.)

--Un gentleman qui ne connaît pas le Cercle Circassien, ne devrait pas se lever pour en prendre la défense, soit dit sans offenser personne ici.

Voilà ce que disait miss Mac Kenna, et le sergent qui me faisait vis-à-vis avait l'air d'en penser autant.

J'eus peur de miss Mac Kenna.

Elle avait six pieds de haut. Toute jaune de taches de rousseur, les cheveux rouges, elle était simplement vêtue: souliers de satin blanc, toilette de mousseline écarlate, écharpe vert pomme, gants de soie noire, et des roses jaunes piquées dans ses cheveux.

Aussi m'empressai-je de fuir miss Mac Kenna et d'aller trouver mon ami le soldat Mulvaney qui était assis à la cantine.

--Alors vous avez dansé avec la petite Jhansi Mac Kenna, celle qui va se marier avec le caporal Slane? Quand vous vous retrouverez à causer avec vos beaux messieurs et vos belles dames, dites-leur que vous avez dansé avec Jhansi. Il y a là de quoi être fier.

Mais je n'étais point fier: je fus humble.

Je voyais une histoire poindre dans les yeux du soldat Mulvaney; en outre, s'il restait trop longtemps devant le comptoir, j'étais sûr qu'il se qualifierait de nouveau pour le peloton de punition.

Or, c'est chose embarrassante que de rencontrer un ami faisant l'exercice avec chargement complet devant le corps de garde, surtout si cela vous arrive pendant que vous vous promenez avec l'officier qui le commande.

--Allons sur le terrain de manoeuvre, Mulvaney; il y fait plus frais, et vous me parlerez de miss Mac Kenna. Qu'est-elle, qui est-elle, et pourquoi l'appelle-t-on Jhansi?

--Voudriez-vous me faire croire que vous n'avez jamais entendu parler de la fille du vieux Pummeloe? Et vous prétendez savoir un tas de choses! Je vous rejoins dans une minute, après avoir allumé ma pipe.

Nous sortîmes sous la nuit étoilée.

Mulvaney s'assit sur un des ponts de l'artillerie, et commença son récit de la façon ordinaire, sa pipe entre les dents, ses grosses mains jointes tombant entre ses genoux, et son bonnet de police bien ramené en arrière.

--Quand mistress Mulvaney, c'est-à-dire quand mistress Mulvaney était miss Shadd, vous étiez beaucoup plus jeune qu'aujourd'hui, et l'armée différait de l'armée actuelle sous bien des rapports.

«Les gars n'ont à présent aucune vocation pour le mariage, et c'est pourquoi il y a dans l'armée si peu de ces femmes vraiment honnêtes, qui sacrent, qui sont à la coule, qui ont le coeur tendre et la démarche d'un troupier, comme il y en avait tant quand j'étais caporal.

«J'ai été cassé depuis, mais ça ne fait rien; j'ai été caporal autrefois. En ce temps-là un homme vivait et mourait avec son régiment; et, comme la nature le veut, il se mariait à l'âge d'homme.

«Depuis le temps où j'étais caporal, par la Mère céleste! le régiment s'est renouvelé du premier homme jusqu'au dernier.

«Mon adjudant, en ce temps-là, c'était le vieux Mac Kenna, un homme marié! Et sa femme,--sa première, vu qu'il s'est marié trois fois, ce vieux Mac Kenna,--c'était Brigitte Mac Kenna, de Portarlington, comme moi.

«Je ne me souviens plus quel était son nom de demoiselle, mais dans la compagnie B, nous l'appelions «la vieille Pummeloe», à cause de sa figure, qui faisait une circonférence parfaite. On aurait dit la grosse caisse.

«Or, cette femme,--Dieu berce son âme en paradis!--cette femme n'en finissait pas d'avoir des enfants, et quand Mac Kenna vit venir le cinquième ou le sixième de ces braillards sur la liste d'appel, il jura que désormais il les numéroterait. Mais la vieille Pummeloe le pria de les baptiser d'après les noms des garnisons où ils naissaient. De sorte qu'il y eut Colaba Mac Kenna, Muttra Mac Kenna et d'autres Mac Kenna à peupler toute une présidence, et ça finit par la petite Jhansi, qui danse là-bas.

«Quand il ne naissait pas d'enfant, il en mourait, et si nos enfants meurent aujourd'hui comme des moutons, en ce temps-là ils tombaient aussi dru que les mouches,--moi j'ai perdu mon unique petite Shadd,--mais ce n'est pas de cela que je veux parler. Il y a longtemps de ça, et mistress Mulvaney n'a pas eu d'autre enfant.

«Mais je m'écarte de mon sujet.

«Par un été chaud en diable, il arriva un ordre d'un idiot quelconque dont j'ai oublié le nom, qui envoyait le régiment dans le Haut Pays.

«Peut-être voulait-on s'assurer que le nouveau chemin de fer était capable de transporter de la troupe.

«On le savait! Sur mon âme! on le savait avant que la chose fût faite.

«La vieille Pummeloe venait justement d'enterrer Muttra Mac Kenna et, comme la saison était malsaine, il ne lui restait plus sur les bras que la petite Jhansi Mac Kenna, qui avait quatre ans.

«Perdre cinq enfants en quatorze mois! C'était dur, hein?

«Ainsi donc nous nous rendîmes à notre nouvelle garnison par cette chaleur terrible. Que la malédiction de saint Laurent consume l'individu qui donna cet ordre!

«Jamais je ne l'oublierai, ce mouvement.

«On nous donna deux petits trains pour tout le régiment, et nous étions huit cent soixante-dix hommes.

«Les compagnies A, B, C et D étaient dans le second train, avec douze femmes,--pas des dames d'officiers,--et treize enfants.

«Nous avions à faire six cents milles, et, en ce temps-là, les chemins de fer étaient une nouveauté.

«Quand nous eûmes passé une nuit dans le ventre du train, les hommes étouffaient dans leurs chemises, buvaient tout ce qui se trouvait à leur portée, mangeaient de mauvais fruits quand ils en trouvaient, car nous ne pouvions pas les en empêcher,--j'étais alors caporal,--et le choléra éclata dès que l'aube parut.

«Que les saints vous fassent la grâce de ne jamais voir le choléra dans un train de troupes! C'est comme si le jugement de Dieu tombait du ciel tout nu!

«Nous arrivons à un camp de repos, comme qui dirait Ludianny, mais qui était loin d'être aussi confortable.

«L'officier commandant envoie un télégramme à l'autre bout de la ligne, à trois cents milles de là, pour demander du secours. Et, ma foi, nous en avions besoin, car tous les gens de notre suite avaient décampé jusqu'au dernier, pour sauver leur peau, dès l'arrêt du train; au moment où la dépêche fut écrite, il n'y avait plus à la station un seul nègre, si ce n'est l'employé du télégraphe; encore n'était-il resté là que parce qu'il était attaché à sa chaise par la peau de son cou de moricaud.

«La journée débuta par du tapage dans les wagons, par le bruit que faisaient les hommes en s'affalant sur le quai, avec armes et bagages, comme ils se tenaient prêts à répondre à l'appel par compagnies, avant de se rendre au camp.

«Ce n'est point mon affaire de décrire le choléra.

«Peut-être le médecin-major aurait-il pu le faire, s'il n'était pas tombé sur le quai par la portière d'un wagon d'où nous enlevions les morts.

«Il mourut avec les autres.

«Quelques camarades étaient morts pendant la nuit. Nous en enlevâmes sept, et il y en avait vingt de malades à ce moment-là.

«On installa comme on put les femmes, que la peur faisait crier.

«Alors l'officier qui commandait, et dont j'ai oublié le nom, dit:

«--Qu'on emmène les femmes sur cette hauteur où il y a des arbres. Elles ne doivent pas rester au camp. Ce n'est pas leur place.

«La vieille Pummeloe était assise sur son rouleau de matelas, et tâchait de faire tenir tranquille la petite Jhansi:

«--Allez là-haut, dit l'officier. Ne restez pas avec les hommes.

«--Le diable m'emporte si j'y vais! dit la vieille Pummeloe.

«La petite Jhansi, qui était bien serrée contre sa mère, piaille de son côté:

«--Le diable m'emporte si j'y vais! moi aussi.

«La vieille Pummeloe se tourne du côté des femmes et leur dit:

«--Est-ce que vous allez laisser mourir les gars, pendant que vous faites un pique-nique, fainéantes? qu'elle dit. C'est de l'eau qu'il leur faut. Allons, un coup de main.

«Aussitôt, elle retrousse ses manches, et s'en va vers un puits qui se trouvait derrière le camp de repos, la petite Jhansi trottinant derrière elle, tenant en laisse un _lotah_[28], et les autres femmes suivant comme des agneaux, avec des seaux de cheval et des récipients de cuisine.

[28] Récipient de forme sphérique.

«Quand tout fut plein, la vieille Pummeloe revint au camp,--qui ressemblait à un champ de bataille, moins la gloire,--à la tête de ce régiment de femmes.

«--Mac Kenna, mon homme, dit-elle d'une voix telle qu'on aurait dit l'appel à la grand'garde, dis donc aux gars de se tenir tranquilles, que la vieille Pummeloe est là pour s'occuper d'eux, et qu'elle apporte à boire pour rien.

«Alors on l'acclama, et les cris qui partaient de tous les points de la ligne couvraient presque le bruit que faisaient les pauvres diables déjà malades.

«Comme vous voyez, notre régiment comptait en ce temps-là beaucoup de nouveaux arrivés, de recrues pas formées. Aussi ne savions-nous par quel bout prendre la maladie, et nous n'étions bons à rien.

«Les hommes allaient et venaient, tournant comme des moutons muets, attendant que l'un d'eux tombât, et se disant alors à demi-voix:

«--Qu'est-ce que c'est? Au nom de Dieu, qu'est-ce que c'est?

«C'était horrible.

«Mais elles allaient et venaient toujours, la vieille Pummeloe et la petite Jhansi,--du moins ce que nous pouvions voir de l'enfant qui disparaissait sous le casque d'un mort, dont la jugulaire pendait sur son petit ventre,--elles allaient et venaient avec de l'eau et le peu de brandy qu'on avait.

«De temps en temps, la vieille Pummeloe, les larmes coulant sur sa grosse figure rouge, disait:

«--Mes pauvres gars, mes pauvres morts, mes chéris, mes gars chéris!

«Mais elle employait surtout son temps à donner du coeur aux hommes, à les remonter, et la petite Jhansi disait à tous que dans la matinée ça irait mieux.

«C'était une phrase qu'elle avait entendu dire par la vieille Pummeloe alors que Muttra était dévorée par la fièvre.

«Dans la matinée! Ce fut la matinée éternelle à la porte de saint Pierre pour vingt-sept beaux gaillards, et il y en avait encore vingt autres de malades, à l'agonie, sous ce soleil ardent et cruel.

«Mais, comme je l'ai dit, les femmes travaillèrent comme des anges, les hommes comme des diables, jusqu'à ce qu'on nous eût envoyé deux médecins de là-haut; alors nous fûmes sauvés.

«Mais, bien peu de temps auparavant, comme la vieille Pummeloe était à genoux près d'un gars de mon escouade, mon voisin de droite à la chambrée, et qu'elle lui disait ces paroles de l'Église qui n'ont jamais manqué leur effet sur un homme, elle s'écria tout d'un coup:

«--Soutenez-moi, les amis, je me sens très mal!

«C'était l'effet du soleil, et non du choléra.

«Elle avait oublié qu'elle n'avait sur la tête que son vieux bonnet noir, et elle mourut, entre les bras de «Mac Kenna, mon homme»; les camarades sanglotèrent en l'enterrant.

«Cette nuit-là, il souffla un grand vent, si fort, si impétueux, qu'il aplatit les tentes. Mais, en même temps, ce souffle balaya le fléau, et plus un seul cas ne se déclara pendant tout le temps qu'on passa à attendre: dix jours en quarantaine.

«Et vous pouvez m'en croire, la trace laissée par le choléra dans le camp ressemblait à celle qu'un homme aurait faite en décrivant quatre fois le chiffre 8 à travers les tentes.

«On dit que c'est le Juif errant qui apporte le choléra avec lui.

«Je le crois.»

--Et voilà comment, dit Mulvaney, qui ne se piquait pas de logique, voilà comment la petite Jhansi est ce qu'elle est.

«Elle a été élevée par la femme du sergent fourrier quand Mac Kenna mourut, mais elle appartient à la compagnie B, et cette histoire que je vous raconte, avec une juste appréciation de Jhansi Mac Kenna, je l'ai fait entrer dans la tête de chaque homme qui arrive au régiment.

«Par ma foi, c'est bien moi qui ai décidé le caporal Slane à demander Jhansi en mariage.

--Vraiment?

--Oui, j'ai fait ça! Ce n'est pas une beauté, mais elle est la fille de la vieille Pummeloe, et c'est mon devoir de veiller à son avenir.

«Juste au moment où Slane allait passer caporal je lui dis:

«--Slane, demain ça serait de l'insubordination de ma part si je te corrigeais, mais je le jure sur l'âme de la vieille Pummeloe, qui est en paradis, si tu ne me donnes pas ta parole de demander immédiatement la main de Jhansi, je te pèlerai jusqu'aux os, cette nuit, avec un crochet de laiton. C'est un déshonneur pour la compagnie B, que Jhansi soit restée fille si longtemps!

«Est-ce que j'admets qu'un homme n'ayant que trois ans de service se permette de discuter avec moi, quand mon parti est pris? Non. Aussi Slane est allé la demander, et c'est un brave garçon, Slane.

«Un de ces jours, il entrera dans l'intendance, et il roulera en _buggy_[29], sur... sur ses économies.

[29] Cabriolet découvert.

«C'est ainsi que j'ai assuré l'avenir de la fille de la vieille Pummeloe; et maintenant retournez faire un tour de danse avec elle.»

C'est ce que je fis.

J'éprouvais du respect pour miss Jhansi Mac Kenna; et j'assistai, par la suite, à son mariage.

DANS L'ORGUEIL DE SA JEUNESSE

--Arrêté dans la ligne droite quand la course était à lui! Regardez comme il la coupe, barbet jusqu'à la moelle!

--Demandez, avant que le petit bonhomme ait été réprimandé et blâmé, quel poids il portait et quelle était sa surcharge? Peut-être l'a-t-on trop vivement poussé au départ! Peut-être les couvertures de surcharge de la Destinée lui ont-elles brisé le coeur!

(LE HANDICAP DE LA VIE.)

Quand je vous ai conté le tour que le Ver joua au lieutenant le plus ancien, je vous ai promis un conte à peu près semblable, mais d'où la plaisanterie serait absente[30].

[30] Voir, dans les _Simples Contes des Collines_, la nouvelle intitulée: _Sa Femme légitime_.

Le voici.

Dicky Hatt fut enlevé dans sa première, toute première jeunesse,--non point par la fille de sa propriétaire, non point par une bonne, par une serveuse de bar, non point par une cuisinière, mais par une jeune fille d'un rang si voisin du sien, que seule une femme eût pu dire qu'elle était d'un rien son inférieure.

Ceci se passa un mois avant son départ pour l'Inde, et cinq jours après son vingt et unième anniversaire.

La jeune personne avait dix-neuf ans, mais elle était en avance de six ans sur Dicky quant à l'expérience, et, à cette époque-là, deux fois plus étourdie que lui.

A l'exception, naturellement, des chutes de cheval, il n'y a pas d'accident qui soit plus fréquent et plus fatal qu'un mariage devant l'officier de l'état civil.

La cérémonie ne coûte même pas cinquante shillings, et elle ressemble étonnamment à une visite au mont-de-piété. Une fois la déclaration de résidence faite, il ne faut que quatre minutes pour le reste des démarches: paiement des droits, attestations, etc. Puis l'officier de l'état civil passe le buvard sur les noms, et, tenant d'un air farouche sa plume entre ses dents, prononce:

--Maintenant vous êtes mari et femme.

Et le couple regagne la rue, avec la sensation qu'il y a, dans tout cela, quelque chose d'horriblement illégal.

Mais la formalité est définitive. Elle peut mener l'homme à sa perte, aussi sûrement que cette malédiction lancée des grilles de l'autel: «Aussi longtemps que vous vivrez l'un et l'autre», pendant que les demoiselles d'honneur rient au second rang, et que l'on chante _La voix venue de l'Éden_ à faire crouler le plafond.

C'est ainsi que fut pincé Dicky Hatt, et il en fut parfaitement enchanté, car il avait obtenu un emploi dans l'Inde, avec un traitement magnifique, selon les idées du pays natal.

Le mariage devait rester secret pendant un an.

Alors mistress Dicky Hatt s'embarquerait, et le reste de leur existence se passerait dans un nuage de gloire et d'or.

Tels étaient les projets qu'ils esquissaient sous les becs de gaz de la gare d'Addison Road.

Après un mois trop bref, ce fut Gravesend et le départ de Dicky pour sa nouvelle existence, tandis que la petite pleurait dans une chambre à coucher-salon à trente shillings par semaine, dans une des rues qui s'étendent derrière Montpelier Square, près de la caserne de Knightsbridge.

Mais le pays où l'on envoyait Dicky Hatt était un rude pays, où les «hommes» de vingt et un ans étaient tenus pour de tout petits garçons, et où la vie était chère.

Le salaire, qui paraissait si gros à six mille milles de distance, n'alla pas bien loin, surtout quand Dicky en eut fait deux parts, dont il envoya la plus grosse à Montpelier Square.

Cent trente-cinq roupies sur trois cent trente, ce n'est pas grand'chose pour vivre, mais il était absurde de supposer que mistress Hatt pût subsister éternellement avec les vingt livres que Dicky Hatt avait prélevées sur son allocation d'équipement.

Dicky le voyait bien. Il envoya le subside, sans jamais oublier les sept cents roupies qu'il faudrait payer, douze mois plus tard, pour la traversée d'une dame, en première classe.

Ajoutez à ces menus détails les instincts naturels d'un tout jeune homme qui commence une vie nouvelle, dans un pays nouveau pour lui, qui désire aller et venir, se donner du plaisir, la nécessité de s'attaquer résolument à un travail nouveau qui, à vrai dire, est capable d'absorber à lui seul l'attention d'un tout jeune homme, et vous verrez que Dicky était handicapé dès le départ.

Il s'en aperçut lui-même pendant une ou deux reprises d'haleine, mais il ne pressentit pas toute la beauté de son avenir.

A mesure que s'avançait la saison chaude, les entraves s'appesantissaient sur lui, et entamaient les chairs.

D'abord, il arriva des lettres, de grandes lettres pliées, de sept pages, où sa femme lui disait combien il lui tardait de le voir, et comment leur intérieur deviendrait le paradis terrestre dès qu'ils seraient réunis.

Puis, des camarades qui logeaient dans la même maison que Dicky, venaient taper bruyamment à la porte de sa chambrette nue, pour l'inviter à venir voir un poney qui ferait parfaitement son affaire.

Dicky n'était pas en mesure de se payer des poneys. Il lui fallut l'expliquer.

Dicky n'avait pas les moyens de vivre plus longtemps dans cette maison, si modeste qu'elle fût.

Il lui fallut s'en expliquer avant de s'installer dans une pièce unique, aux environs du bureau où il travaillait tout le jour.

Son installation se composait d'une toile cirée verte pour couvrir la table, d'une chaise, d'un _charpoy_[31], d'une photographie, d'un gros verre très épais pour se laver les dents, d'un filtre coûtant sept roupies huit annas; il prenait pension à trente-sept roupies par mois.

[31] Lit-divan.

Cela, c'était un prix exorbitant.

Il n'avait pas de _punkah_[32], car un _punkah_ coûte quinze roupies par mois, mais il dormait sur le toit du bureau, avec les lettres de sa femme sous son oreiller.

[32] Ventilateur oscillant.

De temps à autre, il recevait une invitation à dîner où il bénéficiait du _punkah_ et, par surcroît, d'une boisson à la glace. Mais c'était rare, car les gens hésitaient à accueillir un jeune homme qui laissait voir des instincts d'Écossais marchand de chandelles et qui menait une vie aussi sordide.

Dicky ne pouvait apporter sa quote-part à aucun amusement. Aussi n'en connaissait-il d'autre que celui de feuilleter son traité de banque, et de lire ce qu'il y trouvait au sujet des «emprunts sur garanties».

Cela ne lui coûtait rien.

Il envoyait ses subsides, disons-le en passant, par l'intermédiaire d'une banque de Bombay, et la station ne savait rien de ses affaires personnelles.

Chaque mois, il adressait à sa femme tout ce qu'il lui était possible d'économiser, et cela pour une raison qui devait s'expliquer d'elle-même dans peu de temps, et qui exigerait encore davantage d'argent.

Vers ce moment-là, Dicky fut en proie à la crainte nerveuse, incessante, qui assiège les gens mariés quand ils ont l'esprit inquiet.

Il n'avait aucune perspective d'obtenir une pension. Qu'arriverait-il s'il venait à mourir subitement, sans avoir rien pu faire pour sa femme?

Cette pensée finit par le hanter régulièrement pendant les nuits silencieuses et brûlantes qu'il passait sur le toit, et les mouvements désordonnés de son coeur lui faisaient craindre de mourir subitement d'une crise cardiaque.

Or, c'est là un état d'esprit qu'un tout jeune homme n'a nul droit de connaître. Ce sont des ennuis qui incombent aux hommes faits. Mais, venant tout de même, ils affolaient le pauvre Dicky Hatt, qui transpirait faute d'un _punkah_.

Et il ne pouvait en parler à personne.

Dicky avait terriblement besoin d'argent, et, pour en avoir, il travaillait comme un cheval.

Mais les gens dont il dépendait savaient qu'un jeune homme peut vivre très confortablement avec un revenu donné. Les salaires sont, dans l'Inde, affaire d'âge et non de mérite, comme vous savez, et si ce garçon-là voulait bien faire l'ouvrage de deux jeunes employés, la Science des affaires défendait qu'on l'en empêchât.

Mais la Science des affaires défendait aussi de lui donner une augmentation, à un âge aussi ridiculement précoce.

Néanmoins, Dicky eut une certaine augmentation de salaire, considérable, vu son âge, mais bien insuffisante pour entretenir une femme et un enfant, trop faible certainement pour qu'il pût réunir les sept cents roupies qu'exigeait le voyage, ce voyage dont lui et mistress Hatt avaient parlé à la légère autrefois.

Et il dut se tenir pour satisfait de son sort.

Quoi qu'il en soit, on eût dit que tout son argent se volatilisait en mandats pour l'Angleterre et en frais écrasants de change. En même temps, le ton des lettres qu'il recevait du pays changeait, tournait à la plainte.

«Pourquoi Dicky ne voulait-il pas faire venir sa femme et son bébé? Certainement, il avait de beaux appointements, et c'était bien mal d'en jouir tout seul dans l'Inde. Mais ne voudrait-il, ne pourrait-il pas grossir le prochain envoi?»

Suivait une énumération du trousseau de l'enfant, aussi longue qu'une facture de Parsi.

Alors le coeur de Dicky, tout plein du désir d'avoir sa femme et le petit enfant qu'il n'avait jamais vu,--c'est encore là un désir qui devrait être interdit à un tout jeune homme,--lui commandait d'envoyer un peu plus d'argent.