Nouveaux Contes des Collines

Part 4

Chapter 43,952 wordsPublic domain

Les deux hommes se déplurent mutuellement dès l'abord. Dans l'opinion de Riley, Reggie était un fou et un écervelé, qui s'adonnait à Dieu sait quels désordres dans des endroits suspects connus sous le nom de Mess, et, d'ailleurs, absolument dépourvu de ce qu'il fallait pour exercer la profession sérieuse et solennelle de banquier.

Il ne pouvait se faire à l'air jeune de Reggie, à son expression qui voulait dire: «Allez au diable!». Il ne comprenait pas les amis de Reggie, ces officiers bien bâtis et insouciants qui venaient à cheval, le dimanche, faire de grands déjeuners à la banque, et qui contaient des histoires si lestes que lui, Riley, se levait et quittait la salle.

Riley ne cessait de montrer à Reggie comment il fallait que les affaires fussent conduites, et Reggie dut, plus d'une fois, lui rappeler qu'une expérience de sept années, entre Huddersfield et Beverley n'était guère propre à mettre un homme en état de diriger une grosse affaire dans le Haut Pays.

Alors Riley boudait, il se représentait comme une des colonnes de la banque, comme un favori des directeurs, et Reggie s'arrachait les cheveux.

Lorsqu'un homme dans ce pays-ci ne peut plus compter sur ses subordonnés anglais, il passe de mauvais moments, car l'utilisation des indigènes est étroitement limitée.

En hiver, Riley souffrait de la poitrine pendant des semaines consécutives, et sa besogne s'ajoutait à celle de Reggie, qui préférait encore cela aux continuels frottements résultant de la présence de Riley.

Un des inspecteurs de la banque découvrit ces défaillances au cours d'une tournée et fit son rapport aux directeurs.

Or, Riley avait été imposé à la banque par un membre du Parlement, qui avait besoin du vote de Riley père, et celui-ci, de son côté, était désireux d'envoyer son fils dans un pays chaud à cause de ses poumons malades.

Le membre du Parlement avait des capitaux dans la banque, mais un des directeurs voulait donner de l'avancement à un de ses protégés; de sorte que, le père Riley étant mort, ce directeur fit comprendre à ses collègues qu'un comptable qui était malade six mois sur douze ferait mieux de céder la place à un homme bien portant.

Si Riley avait connu le véritable motif de sa nomination, il se serait conduit avec plus de mesure; comme il l'ignorait, ses accès de maladie alternaient avec des périodes où il ne cessait de tourmenter, d'agacer Reggie par son indiscrète intervention, par les mille petits moyens qu'un subalterne infatué de lui-même sait mettre en jeu.

Reggie, pour se soulager, lui lançait, dès qu'il tournait le dos, des injures énormes à faire dresser les cheveux, mais il ne le malmenait jamais en face.

--Riley, disait-il, est un animal si fragile que la bonne moitié de son outrecuidance vient de sa maladie de poitrine.

Vers la fin du mois d'avril, Riley tomba malade pour tout de bon.

Le médecin l'ausculta et lui dit qu'il ne tarderait pas à se remettre.

Puis il prit Reggie à part et lui dit:

--Vous doutez-vous à quel point votre comptable est malade?

--Non, dit Reggie. S'il va mal, tant mieux, que le diable l'emporte! Il est insupportable quand il va bien. Si vous pouvez le faire taire, avec vos drogues, pendant les chaleurs, je vous autorise à emporter le coffre-fort de la banque.

Mais le docteur ne riait pas.

--Mon cher, je ne plaisante pas, dit-il. Je lui donne encore trois mois à passer au lit, et une semaine de plus pour y mourir. Sur mon honneur et ma réputation, c'est tout le répit qu'il peut obtenir dans ce monde. Il est phtisique jusqu'à la moelle.

La figure de Reggie devint aussitôt celle de M. Reginald Burke, et il répondit:

--Qu'est-ce que je peux faire?

--Rien, dit le docteur. On peut le considérer en fait comme un homme mort. Faites qu'il soit tranquille et gai. Dites-lui qu'il est en train de se rétablir. Voilà tout. Je le soignerai, naturellement, jusqu'au bout.

Le docteur partit, et Reggie s'assit pour dépouiller le courrier du soir.

La première lettre qu'il y trouva venait des directeurs. Elle avait pour but de l'informer que M. Riley devait cesser ses fonctions dans un délai d'un mois, aux termes des conventions. Elle avisait Reggie que la lettre destinée à Riley allait suivre et prévenait Reggie de l'arrivée d'un nouveau comptable, que Reggie connaissait et appréciait.

Reggie alluma un cigare et, avant qu'il eût fini de le fumer, il avait esquissé le plan d'une supercherie.

Il fit disparaître la lettre du directeur et alla voir Riley, qui était aussi grognon que d'habitude et qui se demandait avec beaucoup d'inquiétude comment la banque marcherait pendant sa maladie.

Il ne songea pas un instant au surcroît de besogne qui allait incomber à Reggie. Il ne pensait qu'au retard qui en résulterait pour son avancement.

Alors Reggie l'assura que tout irait bien, et que lui, Reggie, viendrait tous les jours le consulter sur la direction de la banque.

Riley fut un peu radouci, mais laissa entendre fort clairement qu'il ne croyait guère à l'aptitude de Reggie pour les affaires.

Reggie se fit humble. Pourtant il avait dans son bureau des lettres des directeurs, dont le meilleur gérant de succursale se fût montré fier.

Les jours passèrent dans la grande maison sombre, et la lettre de renvoi destinée à Riley arriva. Elle fut mise de côté par Reggie, qui, chaque jour, portait les registres chez Riley et lui rendait compte de ce qui avait été fait; Riley l'écoutait en grognant.

Reggie faisait de son mieux pour montrer les choses sous un jour qui plût à Riley, mais le comptable était convaincu que la banque courait à sa perte, à une débâcle, puisqu'il n'était pas là.

En juin, comme le séjour au lit lui faisait perdre de son aplomb, il demanda si son absence avait été remarquée des directeurs, et Reggie lui parla de lettres fort sympathiques, dans lesquelles on exprimait l'espoir qu'il serait bientôt en état de reprendre un poste où il rendait tant de services.

Il montra les lettres à Riley, mais Riley dit que l'on aurait dû lui écrire directement.

Quelques jours après, Reggie ouvrit le courrier de Riley dans la pénombre de la pièce et lui donna, en gardant l'enveloppe, une lettre des directeurs adressée à lui, Riley.

Celui-ci dit à Reggie qu'il lui saurait gré de ne pas mettre le nez dans ses papiers personnels, et cela d'autant plus que M. Burke le savait trop faible pour ouvrir ses propres lettres.

Reggie fit des excuses.

Alors l'humeur de Riley changea, et il fit à Reggie des observations sur sa mauvaise conduite: ses chevaux, ses amis dangereux.

--Naturellement, monsieur Burke, tel que me voilà, étendu sur le dos, je ne puis pas vous maintenir dans le bon chemin, mais quand j'irai mieux, _j'espère_ que vous prêterez quelque attention à ce que je vous dis.

Reggie, qui avait renoncé au polo, aux dîners, au tennis, tout cela pour s'occuper de Riley, répondit qu'il se repentait. Il arrangea l'oreiller sous la tête de Riley, l'entendit bougonner, répliquer en phrases dures, sèches, entrecoupées, et ne trahit aucune impatience.

C'était ainsi qu'il achevait une fatigante journée de bureau, où il faisait double besogne, dans la deuxième quinzaine de juin.

Quand le nouveau comptable arriva, Reggie le mit au courant de la situation. Il annonça à Riley qu'il avait un hôte chez lui.

Riley fut d'avis que M. Burke eût dû réfléchir avant de recevoir «ses amis équivoques» en un tel moment. En conséquence, Reggie pria Carron, le nouveau comptable, de coucher au Club.

L'arrivée de Carron soulagea Reggie d'une partie du gros travail, et il eut davantage de temps pour subir les exigences de Riley, pour expliquer, adoucir, inventer, davantage de temps pour arranger et réarranger dans son lit le malheureux, et pour fabriquer des lettres flatteuses supposées venir de Calcutta.

A la fin du premier mois, Riley témoigna le désir d'envoyer quelque argent à sa mère en Angleterre.

Reggie envoya le bon.

A la fin du second mois, Riley reçut son salaire comme à l'ordinaire; Reggie l'avait payé de sa poche, et il y avait joint une belle lettre envoyée à Riley par les directeurs.

Riley était au plus bas, mais la flamme de sa vie vacillait très irrégulièrement.

De temps à autre, il se montrait gai et plein de confiance dans l'avenir. Il faisait des plans pour aller au pays voir sa mère.

Reggie, quand le travail du bureau était terminé, l'écoutait avec patience et l'encourageait.

A d'autres moments, Riley insistait pour que Reggie lui lût la Bible et d'ennuyeux tracts méthodistes. Il tirait de ces tracts des allusions morales qu'il dirigeait contre son gérant. Mais il lui restait toujours le temps de tracasser Reggie au sujet de la direction de la banque, et de lui en montrer les côtés faibles.

Cette vie renfermée, dans une chambre de malade, et cette tension constante déprimaient notablement Reggie, lui ébranlaient les nerfs; il baissa même de quarante points au billard; mais il fallait continuer à faire marcher la banque et à s'occuper du malade, par une température de 46° à l'ombre.

A la fin du troisième mois, Riley baissa rapidement, et commença à se rendre compte qu'il était très malade. Mais la vanité qui le portait à tourmenter Reggie l'empêcha de croire au pire.

--Il a besoin de quelque espèce de stimulant intellectuel, s'il doit traîner encore quelque temps, dit le docteur. Occupez-le, intéressez-le à la vie, pour peu que vous teniez à ce qu'il vive.

En conséquence, et malgré toutes les lois des affaires et de la finance, Riley reçut des directeurs une augmentation de salaire de vingt-cinq pour cent.

Le «stimulant moral» eut un effet merveilleux.

Riley était heureux et gai, et, comme cela se voit souvent chez les phtisiques, sa santé mentale était d'autant meilleure que sa santé physique devenait plus mauvaise.

Il languit tout un mois, grognon, taquin en ce qui concernait la banque, parlant d'avenir, se faisant lire la Bible, sermonnant Reggie sur le péché, et se demandant à quel moment lui, Riley, serait en état de sortir.

Mais à la fin de septembre, un soir où la chaleur était implacable, il se souleva sur son lit, un peu essoufflé, et dit à Reggie d'une voix rapide:

--Monsieur Burke, je suis sur le point de mourir. Je le sens en moi. Ma poitrine est toute creuse, et je n'ai plus de quoi respirer. Autant que je sache, je n'ai rien fait,--et il reprit inconsciemment l'accent de son enfance,--rien fait qui pèse lourdement sur ma conscience. Grâce à Dieu, j'ai été préservé des formes les plus grossières du péché; quant à _vous_, monsieur Burke, je vous engage...

Alors sa voix s'éteignit. Reggie se pencha sur lui.

--... Envoyez à ma mère mes appointements de septembre... fait de grandes choses avec la banque, si j'avais été épargné... système erroné... pas ma faute...

Alors il tourna sa figure du côté du mur et mourut.

Reggie lui ramena le drap sur le visage et sortit sous la véranda, ayant en poche son dernier «stimulant mental», une lettre où s'exprimait la sympathie des directeurs, et dont il n'avait pas eu le temps de faire usage.

--Si j'étais venu seulement dix minutes plus tôt, pensait Reggie, j'aurais pu lui donner assez de courage pour le faire durer un jour de plus.

L'AMENDEMENT TODS

Le monde a posé son joug pesant sur les vieilles gens à barbe blanche, qui s'évertuent à plaire au roi. La miséricorde divine est sur les jeunes; la sagesse divine est dans la bouche des petits enfants, qui ne craignent rien du tout.

LA PARABOLE DE CHAJJU BHAGAT.

Sachez donc que la maman de Tods était une femme singulièrement charmante, et qu'à Simla tout le monde connaissait Tods.

Bien des gens l'avaient sauvé de la mort une fois ou l'autre. C'était un gaillard qui échappait sans cesse à la surveillance de son _ayah_[22] et mettait tous les jours sa vie en péril en cherchant à savoir ce qui adviendrait en tirant la queue à une mule d'artillerie de montagne.

[22] Servante indigène.

C'était un petit païen sans peur. Il avait environ six ans, et ce fut le seul bébé qui ait jamais troublé le calme sacré du Suprême Conseil législatif.

Voici comment la chose arriva.

Le chevreau favori de Tods s'échappa, et s'enfuit vers la hauteur, par la route de Boileaugunge, Tods courant après lui, et il finit par faire irruption sur la pelouse de la résidence du vice-roi.

Le Conseil était en séance et, comme il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes.

Le lancier rouge, de garde sous le porche, dit à Tods de s'en aller, mais Tods connaissait personnellement le lancier rouge et la plupart des membres du Conseil.

En outre, il tenait solidement le chevreau par le collier, et le chevreau le traînait au milieu des plates-bandes de fleurs.

--Donnez le _Salaam_[23] de ma part au grand conseiller sahib et dites-lui qu'il vienne m'aider à ramener _Moti_, dit Tods, tout haletant.

[23] Salut.

Le Conseil entendit le bruit par les fenêtres ouvertes, et quelques instants après on eut le spectacle choquant d'un conseiller juridique et d'un vice-gouverneur qui, sous la direction d'un commandant en chef et d'un vice-roi, aidaient un petit garçon très sale, à la tignasse brune tout ébouriffée et vêtu d'un costume marin, à maintenir un chevreau plein de vivacité et fort indocile.

Ils le conduisirent par l'allée jusqu'au Mail; Tods rentra triomphant et annonça à sa maman que _tous_ les sahibs conseillers l'avaient aidé à reprendre _Moti_.

Sur quoi la maman de Tods le tança pour avoir mis le trouble dans l'administration de l'Empire, mais le lendemain Tods rencontra le conseiller juridique et lui dit en confidence que s'il avait jamais besoin d'attraper une chèvre, lui, Tods, l'aiderait de tout son pouvoir:

--Grand merci, Tods, répondit le conseiller juridique.

Tods était l'idole d'environ quatre-vingts porteurs de palanquins et d'une quarantaine de Saïs. Il les saluait tous d'un cordial: «O frère!»

Il ne lui était jamais entré dans la tête qu'un être humain fût capable de désobéir à ses ordres, et il servait de tampon entre les domestiques et la colère de sa maman.

Tods, adoré de tous, depuis le blanchisseur jusqu'au valet des chiens, était la cheville ouvrière du logis. Même Futteh-Khan, l'odieux vagabond de Mussoorie, évitait d'encourir le mécontentement de Tods, craignant de se faire ainsi regarder de travers par ses égaux.

Ainsi Tods était considéré dans le pays, depuis Boileaugunge jusqu'à Chota Simla, et gouvernait avec justice dans la mesure de ses lumières.

Naturellement, il parlait l'hindoustani, mais il avait aussi appris maints curieux idiomes parallèles, tels que le _chotee bolee_ des femmes, et il s'entretenait gravement avec les boutiquiers comme avec les coolies de la montagne.

Il était précoce pour son âge, et ses rapports avec les indigènes lui avaient appris quelques-unes des plus amères vérités de la vie, et combien elle était laide et sordide.

Il avait l'habitude, tout en mangeant son pain et en buvant son lait, de débiter des aphorismes sérieux et solennels, traduits de la langue courante en anglais, lesquels faisaient sursauter sa maman, qui se promettait bien alors de renvoyer Tods en Angleterre l'été suivant.

A l'époque même où Tods était à l'apogée de sa puissance, la législature suprême fabriquait un projet de loi pour les régions situées au pied des montagnes. Il s'agissait de reviser un acte alors en vigueur, moins important que le bill foncier du Punjab, mais qui n'en intéressait pas moins quelques centaines de mille âmes.

Le conseiller juridique avait bâti, rembourré, brodé, amendé ce projet jusqu'à ce qu'il parût beau, sur le papier.

Alors le Conseil se mit à travailler ce qu'on appelait les «détails secondaires», comme si le premier Anglais venu, légiférant pour les indigènes, en savait assez long pour connaître quels sont les détails secondaires et quels sont les détails essentiels, au point de vue indigène, dans une décision quelconque.

Le projet était le chef-d'oeuvre du genre: «Sauvegarder les intérêts du tenancier.»

Un article prescrivait que la terre ne devait pas être louée pendant une période de plus de cinq années consécutives, parce que le propriétaire, s'il avait un tenancier lié pour plus longtemps, pour vingt ans par exemple, le pressurerait jusqu'à ce qu'il en mourût.

Le but qu'on se proposait, c'était de conserver une classe de cultivateurs indépendants dans les régions sous-montagneuses.

Du point de vue de l'ethnologie et de la politique, l'idée était juste. Le seul inconvénient de la chose était de porter entièrement à faux.

La vie d'un indigène, dans l'Inde, implique la vie de son fils.

En conséquence, il est impossible de légiférer pour une seule génération à la fois. Il faut tenir compte de la suivante, en se plaçant au point de vue indigène.

Et chose assez curieuse, l'indigène, ici ou là, mais surtout dans l'Inde du nord, déteste qu'on le protège trop contre lui-même.

Il y avait une fois un village Naga, où l'on mangeait les morts, mais où l'on enterrait les mules de l'Intendance... mais ceci est une autre histoire.

Pour bien des raisons qu'on déduira plus tard, les gens que le projet intéressait n'en voulaient guère.

Le membre indigène du Conseil en savait autant sur les habitants du Punjab que sur Charing Cross.

Il avait dit, à Calcutta, que «le projet était entièrement conforme aux désirs de cette classe nombreuse et importante, celle des cultivateurs», etc., etc.

La connaissance qu'avait des indigènes le conseiller juridique, était bornée à celle des _Durbaris_ qui parlent anglais, et à celle de son propre _chaprassis_[24] rouge.

[24] Garçon de bureau.

Quant aux pays du pied des montagnes, ils n'intéressaient personne en particulier.

Les sous-commissaires étaient beaucoup trop passifs pour faire des représentations, et la mesure dont il s'agissait ne portait que sur de petits cultivateurs.

Néanmoins, le conseiller juridique souhaitait ardemment que son projet fût bon, car c'était un homme scrupuleux à l'extrême. Il n'ignorait pas que nul ne peut savoir ce que pensent les indigènes, à moins de se mêler avec eux, en se dépouillant de tout vernis. Et alors même on n'y arrive pas toujours. Mais il faisait de son mieux, selon ce qu'il savait. Le projet fut présenté au Conseil pour recevoir le dernier coup de pinceau, pendant que Tods, au cours de ses chevauchées matinales, allait et venait dans le bazar, jouait avec le singe du marchand Ditta Mull, et écoutait, comme un enfant peut écouter, les propos divers au sujet de ce nouvel exploit des _Lat Sahibs_.

Un jour, il y avait grand dîner chez la maman de Tods, et le conseiller juridique était des convives.

Tods était au lit, mais il resta éveillé jusqu'à l'heure où il entendit les éclats de rire des hommes, qui prenaient le café.

Alors il s'esquiva dans sa petite robe de chambre en flanelle rouge et son costume de nuit, et vint se réfugier auprès de son père, sachant bien qu'on ne le renverrait pas.

--Vous voyez combien on est malheureux d'avoir de la famille, dit le père de Tods, en donnant à celui-ci trois prunes et de l'eau, dans un verre où l'on avait bu du bordeaux, et en lui recommandant de se tenir tranquille.

Tods suça lentement les prunes, car il savait qu'il lui faudrait partir dès qu'il aurait fini, et dégusta l'eau rougie comme un homme du monde, en écoutant la conversation.

Bientôt le conseiller juridique, parlant «métier» à un chef de service, mentionna son projet de loi, en le désignant de tout son titre: «Le règlement revisé _Ryotwary_ pour les régions du pied des montagnes.»

Tods saisit au vol le seul mot indigène, et enflant sa voix fluette, dit:

--Oh! je sais tout ça! Est-ce qu'il a été _murramutté_, conseiller Sahib?

--Hein? quoi? dit le conseiller juridique.

--_Murramutté_... corrigé, vous savez bien, arrangé, pour faire plaisir à Ditta Mull?

Le conseiller juridique quitta sa place pour en prendre une autre à côté de Tods.

--Qu'est-ce que tu connais, en fait de _Ryotwary_, mon petit homme? dit-il.

--Je ne suis pas un petit homme, je suis Tods, et je connais tout ça. Ditta Mull, et Choga Lall, et Amir Nath et... un tas d'autres amis m'en parlent dans les bazars quand je cause avec eux.

--Ah! vraiment! Et qu'en disent-ils, Tods?

Tods rentra ses pieds sous sa robe de chambre de flanelle rouge et dit:

--Il faut que je cherche.

Le conseiller juridique attendit patiemment.

Alors Tods dit avec une compassion infinie:

--Vous ne parlez pas mon langage, n'est-ce pas, conseiller Sahib?

--Non, j'en suis fâché, mais je ne le parle pas, dit le conseiller juridique.

--Très bien, dit Tods. Alors il faut que je pense en anglais.

Il resta une minute à classer ses idées et commença à parler avec lenteur, traduisant mentalement de la langue parlée en anglais, comme font beaucoup d'enfants anglo-indiens.

Vous devez bien penser que le conseiller l'aida par des questions quand il demeurait court, car Tods n'était pas en mesure de prononcer tout d'un trait le morceau d'éloquence qui suit.

--Ditta Mull dit: «Cette chose-là est un propos d'enfant, et a été mise sur pied par des imbéciles.» Mais moi, je ne crois pas que vous soyez un imbécile, reprit aussitôt Tods, car vous avez rattrapé ma chèvre. Voilà ce qu'il dit, Ditta Mull: «Je ne suis pas un sot, et pourquoi le _Sirkar_[25] dit-il que je suis un enfant? Je puis bien voir si la terre est bonne, et si le propriétaire est bon. Si je suis un sot, c'est sur ma tête que la faute retombe. Je prends ma terre pour cinq ans; j'ai mis de l'argent de côté à cette intention; je prends aussi une femme, et il me naît un petit garçon.» Ditta Mull n'a qu'une fille, mais il prétend qu'il aura bientôt un garçon. Et il dit: «A la fin des cinq ans, en vertu de ce nouveau règlement foncier, il faut que je parte. Si je ne pars pas, il faut que je paie de nouveaux sceaux et que je fasse mettre d'autres timbres sur les papiers. Cela peut tomber au milieu de la moisson. Aller une fois devant les tribunaux, c'est de la sagesse, mais y aller une seconde fois, c'est de la folie.» Ça, c'est parfaitement vrai, expliqua gravement Tods, tous mes amis le pensent. Et Ditta Mull dit: «Toujours payer de nouvelles taxes, et donner encore de l'argent aux avoués, aux _chaprassis_ et aux tribunaux tous les cinq ans, sans quoi le propriétaire m'obligera à partir? Pourquoi m'en irais-je? Suis-je donc un sot? Si je suis un sot, et qu'au bout de quarante ans je ne connaisse pas la bonne terre, quand je la vois, alors que je meure! Mais si le nouveau _bundobust_[26] parlait de _quinze ans_, à la bonne heure, cela serait bon et juste. Mon petit garçon est devenu un homme, je suis fini, et il prend la terre ou une autre terre, en ne payant qu'une fois l'impôt du timbre sur les papiers. Il lui naît un petit garçon, qui est aussi un homme à la fin des quinze ans. Mais à quoi bon de nouveaux papiers tous les cinq ans? Ça ne sert qu'à causer des tracas et encore des tracas. Nous autres qui prenons ces terres, nous ne sommes pas des jeunes gens, mais des vieux; nous ne sommes pas des _jâts_[27], mais des commerçants ayant un peu d'argent, et pendant quinze ans nous serons tranquilles. Et nous ne sommes pas non plus des enfants pour que le _Sirkar_ nous traite ainsi.»

[25] _Sirkar_: le chef, l'autorité suprême.

[26] Règlement.

[27] _Jâts_: peuplade agricole du Punjab.

Tods s'arrêta court, car tous les invités l'écoutaient.

Le conseiller dit alors:

--Est-ce là tout?

--C'est tout ce dont je me souviens, dit Tods, mais vous devriez bien aller voir le gros singe de Ditta Mull. Il ressemble tellement à un conseiller Sahib.

--Tods, dit le père, va te coucher.

Tods ramassa la traîne de sa robe de nuit et s'en alla.

Le conseiller juridique laissa tomber sa main brusquement sur la table.

--Par Jupiter, fit-il, je trouve que le petit a raison. Le bail à court terme, voilà le point faible.

Il prit congé de bonne heure, en réfléchissant à ce qu'avait dit Tods.

Il était évidemment impossible à un conseiller juridique d'aller jouer avec le singe d'un marchand dans le but de s'éclairer, mais il fit mieux.