Part 3
Dès que les gongs de la cité eurent sonné l'heure, la petite voix derrière le grillage reprit le _Chant d'amour de Har Dyal_, au passage où la jeune fille _panthan_ implore le retour de Har Dyal.
Dans l'original, c'est une romance vraiment jolie; dans une traduction, vous ne retrouverez pas son accent plaintif.
En voici une version approximative:
_Seule, sur les toits, je me tourne vers le nord, et j'épie l'éclair dans le ciel, l'éclat de ta marche dans le nord. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!_
_Au-dessous de moi s'étend le bazar endormi; bien loin, bien loin, s'allongent les chameaux fatigués, les chameaux et les captifs de ta razzia. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!_
_La femme de mon père est vieille, aigrie par les années, et je suis la servante à tout faire dans la maison de mon père; le chagrin est mon pain et les larmes sont ma boisson. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!_
Quand la chanteuse se tut, Tréjago s'avança jusque sous le grillage et murmura:
--Me voici.
Bisesa était agréable à voir.
Cette nuit fut le début d'une foule de choses étranges et d'une vie en partie double si compliquée, qu'aujourd'hui Tréjago se demande s'il n'a pas été le jouet d'un rêve.
Bisesa,--à moins que ce ne fût la vieille servante qui avait jeté la lettre symbolique,--avait descellé le lourd grillage d'entre les briques du mur, de sorte que la fenêtre glissait en dedans, ne laissant plus qu'une ouverture carrée de simple maçonnerie par où pouvait grimper un homme de quelque agilité.
Pendant la journée, Tréjago accomplissait sa monotone besogne de bureau, ou bien il faisait sa toilette et rendait visite aux dames anglaises de la station, en se demandant pendant combien de temps elles consentiraient à le connaître, si elles apprenaient l'existence de la pauvre petite Bisesa.
Le soir, quand la ville était endormie, il partait couvert d'un _boorka_ malodorant. Il arpentait le quartier qui est derrière le _bustee_ de Jitha Megji, tournait brusquement pour entrer dans l'impasse d'Amir Nath, entre les bestiaux endormis et les murs nus. Et enfin, c'était Bisesa, et le bruit de la respiration profonde et régulière des vieilles femmes qui dormaient à la porte de la chambrette pauvrement meublée que Durga Charan avait réservée à la fille de sa soeur.
Qui était Durga Charan, et que faisait-il?
Tréjago ne s'en informa jamais.
Comment ne fut-il point découvert et poignardé? Il ne songea à se le demander que quand sa folie fut passée, et que Bisesa...
Mais ceci viendra plus loin.
Bisesa avait un charme infini pour Tréjago.
Elle était aussi ignorante qu'un oiseau; les idées biscornues qu'elle se faisait des choses du monde extérieur, d'après les rumeurs qui arrivaient jusqu'à sa chambre, amusaient Tréjago presque autant que les efforts qu'elle faisait, en zézayant, pour prononcer son nom de Christophe.
La première syllabe était déjà au-dessus de ses moyens.
Elle faisait de petits gestes drôles et jolis avec ses mains roses, comme si elle eût voulu jeter ce nom.
Puis, s'agenouillant devant Tréjago, elle lui demandait, exactement de la même façon qu'eût fait une Anglaise, s'il était bien sûr de l'aimer.
Tréjago jurait qu'il l'aimait plus que tout au monde.
Et c'était vrai.
Après un mois de cette folie, les exigences de son autre vie obligèrent Tréjago à témoigner des attentions particulières à une dame de sa connaissance.
Vous pouvez être certain que n'importe quel fait de ce genre est relevé et discuté, non seulement par les gens de votre propre race, mais encore par cent cinquante indigènes.
Tréjago dut se promener avec cette dame et causer avec elle à la musique.
Il dut faire avec elle une ou deux promenades en voiture. Il n'eut pas un instant l'idée que cela pouvait avoir quelque influence sur sa vie secrète, qui lui était la plus chère.
Mais les nouvelles volèrent de la façon mystérieuse que l'on connaît, de bouche en bouche, jusqu'au jour où la duègne de Bisesa l'apprit et en parla à Bisesa.
La petite fut si troublée qu'elle fit tout de travers sa besogne domestique, et qu'en conséquence la femme de Durga Charan la battit.
Une semaine plus tard, Bisesa reprocha ce flirt à Tréjago.
Elle n'entendait rien aux nuances et parlait à coeur ouvert.
Tréjago en rit. Bisesa battit le sol de ses petits pieds, de ses pieds menus, aussi légers que des fleurs de soucis, et qui auraient tenu dans une main d'homme.
La plus grande partie de ce qu'on a écrit sur la passion et l'élan impulsif chez la femme orientale est exagéré et compilé de seconde main; pourtant il y a là un peu de vérité; quand un Anglais le découvre, cela le stupéfie autant que pourrait le faire une passion dans sa propre existence.
Bisesa eut des crises de rage. Elle tempêta, et finalement menaça de se tuer si Tréjago ne renonçait pas sur-le-champ à la _memsahib_ qui était venue se mettre entre eux.
Tréjago voulut s'expliquer, lui montrer qu'elle ne comprenait pas la situation à un point de vue occidental.
Bisesa se redressa et dit simplement:
--Je ne la comprends pas. Tout ce que je sais, le voici: c'est qu'il n'est pas bien que je vous aie aimé plus que mon propre coeur, sahib. Vous êtes un Anglais. Je ne suis qu'une fille noire (elle était plus blonde que l'or en barre de la Monnaie) et la veuve d'un homme noir.
Alors elle sanglota et ajouta:
--Mais sur mon âme et sur l'âme de ma mère, je vous aime. Il ne vous arrivera jamais malheur, quoi qu'il puisse advenir de moi.
Tréjago raisonna la fillette, et fit de son mieux pour la calmer, mais elle paraissait troublée au delà des limites raisonnables.
La seule chose qui pût la satisfaire, c'était la rupture de toutes relations entre eux.
Il fallait qu'il la quittât sur-le-champ.
Il partit.
Comme il se laissait tomber par la fenêtre, elle lui baisa deux fois le front et il s'en retourna chez lui tout rêveur.
Une semaine, puis trois se passèrent, sans qu'il entendît parler de Bisesa.
Tréjago, trouvant que la rupture avait déjà trop duré, retourna pour la cinquième fois à la ruelle d'Amir Nath, espérant que ses coups frappés au grillage mobile amèneraient une réponse.
Il ne fut pas déçu.
La lune était nouvelle.
Un rayon de lumière tombait dans la ruelle d'Amir Nath et sur le grillage qu'on retira dès que Tréjago eut frappé. Du fond des ténèbres, Bisesa lui tendit ses bras qu'éclaira en plein le clair de lune:
Les deux mains avaient été tranchées aux poignets et les moignons étaient presque cicatrisés.
Puis, comme Bisesa penchait sa tête entre ses bras et sanglotait, quelqu'un qui se trouvait dans la chambre poussa un grognement pareil à celui d'une bête fauve, et une lame,--couteau, épée ou lance,--vola comme un trait vers le _boorka_ de Tréjago.
Le coup manqua le corps, mais entama un des muscles de l'aine, blessure qui fit boiter Tréjago légèrement pendant toute sa vie.
Le grillage fut remis en place, et aucun signe ne partit de la maison.
Il ne restait plus que la bande de lumière lunaire sur la haute muraille et, en arrière, la noirceur des ténèbres dans la ruelle d'Amir Nath.
Le premier souvenir de Tréjago, quand il eut exhalé sa fureur à grands cris entre ces murs impitoyables, c'est qu'il se retrouva près du fleuve à la pointe du jour, qu'il jeta son _boorka_ et rentra tête nue chez lui.
Quelle tragédie s'était passée?
Bisesa avait-elle, dans un moment de désespoir irraisonné, tout raconté? Ou bien l'intrigue avait-elle été découverte? Lui avait-on arraché des aveux par la torture?
Durga Charan connaissait-il son nom?
Qu'advint-il de Bisesa?
Tout cela, Tréjago l'ignore encore aujourd'hui.
Il était arrivé quelque chose d'horrible, et l'idée de ce qu'avait pu être cette chose-là revient de temps à autre à l'esprit de Tréjago, la nuit, et lui tient compagnie jusqu'au matin.
Une particularité de l'histoire, c'est que Tréjago ne sait pas où se trouve la façade de la maison de Durga Charan.
Peut-être donne-t-elle sur une cour commune à deux ou trois autres maisons; ou peut-être se trouve-t-elle derrière une des portes du quartier de Jitha Megji.
Tréjago ne saurait le dire.
Il lui est impossible de retrouver Bisesa, la pauvre petite Bisesa. Il l'a perdue dans cette cité où chaque maison est aussi gardée, aussi impénétrable que la tombe, et l'ouverture grillée qui donne sur la ruelle d'Amir Nath a été murée.
Mais Tréjago va régulièrement dans le monde et il y est regardé comme un homme très respectable.
Il ne présente aucun trait particulier, si ce n'est une certaine raideur de la jambe droite, due à une foulure qu'il s'est faite en montant à cheval.
DANS L'ERREUR
On brûlait un corps sur le sable; la lumière se répandait fort loin. Elle servait de phare aux bateaux oscillants qui venaient de Zanzibar. Esprit du feu, en quelque lieu que s'élèvent tes autels, tu es la lumière qui sert de guide à nos yeux.
(CHANSON DE BATELIER À SALSETTE.)
On peut encore avoir quelque espoir quand un homme s'enivre en public, d'une façon tapageuse, et cela plus souvent que de raison. Mais il faut désespérer de celui qui boit en se cachant, seul chez lui, de celui qu'on ne voit jamais boire.
Voilà la règle.
Il doit donc y avoir une exception pour la confirmer.
Le cas de Moriarty était cette exception.
Il était ingénieur civil, et le gouvernement avait eu l'extrême attention de le placer tout seul dans un lointain district, où il ne pouvait causer qu'avec les indigènes, et où il avait beaucoup de besogne.
Il s'acquitta fort bien de sa tâche pendant quatre années de vie solitaire, mais il contracta le vice de boire en secret, tout seul, de sorte que, lorsqu'il revint du désert, il avait l'air plus vieilli, plus usé, plus égaré que ne l'eût fait présumer la vie funèbre qu'il avait menée.
Vous connaissez le dicton: un homme qui a passé plus d'un an seul, dans la jungle, n'a plus, jusqu'à la fin de ses jours, l'esprit tout à fait sain.
Les gens mettaient les façons étranges et bourrues de Moriarty sur le compte de la solitude, et selon eux, cela prouvait que le gouvernement gâtait l'avenir de ses meilleurs serviteurs.
Moriarty avait jeté les bases de son excellente réputation en construisant des ponts, des digues, des poutres en fer. Mais toutes les nuits de la semaine, il savait qu'il ruinait cette réputation en absorbant du Trois Étoiles, du Christopher, de petites rasades de liqueurs et d'autres poisons de cette sorte.
Il avait une constitution saine et un cerveau vigoureux, sans quoi il n'y aurait pas tenu et serait mort dans son district perdu, comme un chameau malade.
C'est ce qu'avaient fait avant lui des gens qui lui étaient supérieurs.
Le gouvernement l'envoya à Simla, après l'avoir rappelé du district, et il s'y rendit dans l'intention de solliciter un poste qui se trouvait alors vacant.
Cette saison-là, mistress Reiver,--que vous n'avez peut-être pas oubliée,--était à l'apogée de sa puissance, et bien des hommes subissaient son joug.
On a déjà dit de mistress Reiver, dans un autre récit, tout le mal qu'on peut dire d'elle.
Moriarty était d'une solide carrure, beau garçon, très tranquille, et il mettait un empressement fébrile à plaire aux gens quand il n'était point absorbé dans ses pensées.
Il sursautait facilement à un bruit soudain, ou quand on lui adressait la parole sans préambule; à dîner, quand vous le regardiez boire son verre d'eau, vous pouviez observer, dans sa main, un léger tremblement. Mais on mettait tout cela sur le compte de la nervosité; le monotone, le constant «encore un peu» et «encore un peu», prononcé dans sa chambre, quand il s'y trouvait seul, était ignoré de tous: chose miraculeuse, quand on sait à quel point tous les détails de la vie privée sont ici du domaine public.
Moriarty ne fut point englobé dans le cercle qui entourait mistress Reiver, car il n'eût point été, là, dans son élément, mais il n'en subit pas moins le pouvoir de cette dernière.
Il tomba à genoux devant elle et la regarda comme une déesse.
Cela venait de ce que, tout frais sorti de la jungle, il tombait dans une grande ville.
Il ne savait pas réduire les choses à leur juste proportion, ni les voir telles qu'elles étaient.
Mistress Reiver étant froide et dure, il la déclarait imposante, pleine de dignité.
Comme elle n'avait pas de cervelle et ne savait pas causer avec esprit, il la disait réservée et timide.
Timide, mistress Reiver!
Parce qu'elle ne méritait l'estime ni le respect de personne, il la respectait de loin et lui reconnaissait toutes les vertus de la Bible, et la plupart de celles qui se trouvent dans Shakespeare.
Ce gros homme, sombre, distrait, si nerveux quand il entendait un cheval trotter derrière lui, était devenu le satellite de mistress Reiver, et il rougissait de plaisir quand elle lui disait un mot ou deux.
Son admiration était rigoureusement platonique; les autres femmes elles-mêmes le voyaient et en convenaient.
Il ne sortait jamais dans Simla, de sorte qu'il n'entendait rien dire contre son idole.
C'était tout ce qu'il fallait.
Mistress Reiver ne lui accordait aucune attention particulière.
Elle ne voyait en lui qu'un nouvel admirateur à inscrire sur l'interminable liste de ses conquêtes.
Elle allait de temps à autre faire une promenade avec lui, rien que pour montrer qu'il était sa chose, et qu'elle pouvait le revendiquer.
Moriarty faisait sans doute presque tous les frais de la conversation, car mistress Reiver n'avait pas grand'chose à dire à un homme d'un tel niveau, et le peu qu'elle disait n'aurait pu être de grand profit.
Ce à quoi croyait Moriarty, et cela pour de bonnes raisons, c'était à l'influence qu'exerçait sur lui mistress Reiver. Convaincu de cela, il entreprit sérieusement de se défaire du seul vice qu'il se connût.
Il dut éprouver des sensations toutes particulières au cours de cette lutte, mais il ne les a jamais décrites.
Parfois, il s'abstenait pendant toute une semaine de tout ce qui n'était pas de l'eau. Puis, par un jour de pluie, quand personne ne l'avait invité à dîner, quand il avait un grand feu dans sa chambre et qu'il s'y trouvait très confortablement installé, il restait chez lui, s'offrait une nuit entière de petites rasades, tout en bâtissant des plans pour s'amender, et finissait par se jeter sur son lit, complètement ivre.
Le lendemain matin, il avait mal aux cheveux.
Certain soir, la catastrophe se produisit.
Il avait l'esprit troublé par les efforts qu'il faisait pour «se rendre digne de l'amitié» de mistress Reiver.
Les dix derniers jours s'étaient fort mal passés et il reçut tout l'arriéré de deux ans et neuf mois de petites rasades, sous la forme d'un accès de _delirium tremens_ d'un caractère atténué.
La crise commença par de la dépression, des idées de suicide se manifestant par sauts et par bonds, par de l'hystérie, pour finir par des propos absolument délirants.
A voir le pauvre Moriarty assis dans sa chaise devant le feu, à le voir aller et venir par la chambre, déchiquetant un mouchoir en petits morceaux, vous auriez cru qu'il pensait réellement à mistress Reiver car, dans ses divagations, il parlait d'elle et de sa propre chute, tout en entremêlant quelques calculs de mécanique à l'écheveau de ses idées.
Il parlait, parlait, parlait, d'une voix sèche, basse, s'adressant à lui-même, et rien ne pouvait l'arrêter.
Il semblait se douter que quelque chose allait de travers.
A deux reprises, il fit un effort pour se maîtriser et pour parler raisonnablement au docteur, mais aussitôt son esprit se dérobait à tout contrôle, et il reprenait son monologue à voix basse, recommençant l'histoire de ses ennuis.
C'est chose terrible que d'entendre un gros homme babiller comme un enfant sur toutes ces sortes de choses qu'un homme garde ordinairement pour lui et renferme au plus profond de son coeur.
Moriarty exhiba ainsi le contenu de son âme au profit de quiconque se trouvait dans la pièce, depuis dix heures et demie ce soir-là jusqu'à deux heures trois quarts le lendemain matin.
Par ce qu'il débita, on put juger quelle énorme influence mistress Reiver exerçait sur lui, et combien il se sentait profondément déchu.
On ne saurait évidemment rapporter ici ce qu'il murmura, mais ce fut chose instructive, car cela montrait combien il se trompait dans ses évaluations.
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Quand la crise fut dissipée, et que ses rares amis se furent apitoyés sur l'accès de fièvre de la jungle qui l'avait mis si bas, Moriarty fit un grand serment à part lui, et recommença à sortir avec mistress Reiver pour toute la durée de la saison, l'adorant d'une façon discrète et respectueuse, comme un ange du ciel.
Plus tard, il s'adonna aux promenades à cheval sur de vrais chevaux et non des rosses de louage.
C'était une preuve certaine qu'il s'amendait, et vous pouviez fermer bruyamment une porte derrière lui sans le faire bondir et lui couper la respiration.
C'était encore là un motif d'espoir.
Comment tint-il son serment, et combien cela lui coûta-t-il dans les premiers temps, personne ne le sait.
Il vint certainement à bout de la tâche la plus ardue que puisse s'imposer un homme qui a bu avec excès. En déjeunant, il prenait son brandy et soda et son vin, mais il ne buvait jamais seul, et ne buvait jamais au point d'être à la merci de ce qu'il avait bu.
Un jour, il conta l'histoire de sa grande épreuve à un ami intime, disant qu'il devait son salut à «l'influence d'une pure et honnête femme, d'un ange, pour tout dire».
Son auditeur, surpris d'entendre dire quelque chose d'élogieux sur le compte de mistress Reiver, éclata de rire; ce rire lui coûta l'amitié de Moriarty.
Et Moriarty, qui aujourd'hui est marié avec une femme dix mille fois meilleure que mistress Reiver, à une femme convaincue que nul homme au monde n'est aussi bon, aussi intelligent que son mari,--Moriarty, donc, mourra en déclarant sous serment que mistress Reiver l'a sauvé de sa perdition dans ce monde et dans l'autre.
Personne ne crut un seul instant qu'elle avait eu connaissance du vice de Moriarty.
Si elle l'avait su, elle lui aurait brusquement tourné le dos, elle l'aurait repoussé avec mépris, et aurait fait part de sa découverte à tous ses amis. Pas un de ceux qui la connaissaient n'avait le moindre doute à ce sujet.
Moriarty la prit pour ce qu'elle ne fut jamais, et cette illusion le sauva.
Le résultat fut exactement le même que si elle avait été en toute chose telle qu'il se l'imaginait.
Mais il reste à savoir quelle part mistress Reiver pourra réclamer dans le salut de Moriarty, lorsqu'elle sera appelée elle-même à rendre ses comptes.
UNE ESCROQUERIE FINANCIÈRE
Il buvait des liqueurs fortes et son langage était grossier; il achetait des effets et évitait de les payer; il «collait» des chevaux aux jeunes naïfs et il gagnait d'une façon suspecte aux concours athlétiques. Puis, entre un vice et une folie, il se cachait pour faire de bonnes actions, et pour les cacher, il mentait.
LE MESS.
Si Reggie Burke était actuellement dans l'Inde, il serait fort mécontent qu'on racontât cette histoire; mais il est à Hong-Kong, il ne la lira point, et on ne risque rien à la redire.
Reggie Burke est l'auteur de cette grande escroquerie, dont fut victime la banque du Sind et de Sialkote.
Il était gérant d'une succursale du Haut Pays.
C'était un homme doué d'un grand sens pratique, et connaissant à fond le mécanisme du prêt aux indigènes et des assurances.
Il savait mener de front les frivolités de l'existence et les devoirs de sa profession et s'en tirait fort bien.
Reggie Burke montait tous les chevaux qui consentaient à se laisser monter, dansait avec autant de grâce qu'il montait, et on avait recours à lui chaque fois qu'on organisait quelque divertissement à la Station.
Ainsi qu'il le disait lui-même, ainsi que bon nombre de gens s'en aperçurent à leur grande surprise, il y avait deux Burke, également à votre service. D'abord Reggie Burke, de quatre à dix, prêt à n'importe quoi, depuis une partie sur le _gymkhana_[20] par temps chaud jusqu'à un pique-nique à cheval, et de dix à quatre, M. Reginald Burke, gérant de la succursale de la banque du Sind et de Sialkote.
[20] Stade, terrain de sports.
Vous pouviez jouer au polo avec lui dans l'après-midi, et l'entendre s'exprimer en termes nets sur le compte d'un mauvais joueur; vous pouviez aussi aller le voir, le lendemain, pour négocier un emprunt de deux mille roupies sur une police d'assurance de cinq mille livres, dont les primes déjà payées s'élèvent à quatre-vingts livres.
Il vous reconnaissait, mais vous aviez quelque peine à le reconnaître.
Les directeurs de la banque,--elle avait son siège central à Calcutta, et les avis de son directeur général avaient du poids auprès du gouvernement,--choisissaient leurs hommes avec soin.
Ils avaient soumis Reggie à une épreuve, à un entraînement des plus sévères. Ils avaient en lui autant de confiance qu'un directeur général peut en témoigner aux directeurs de ses succursales.
Vous verrez vous-même si cette confiance était mal placée.
La succursale de Reggie était située dans une Station importante, et comportait le personnel habituel: le gérant, le comptable,--tous deux Anglais,--un caissier, et une foule d'employés indigènes, sans compter, le soir, les patrouilleurs de la police devant la porte.
La besogne courante, pour cette banque située dans un pays riche, consiste en _hoondi_[21] et en prêts de toutes sortes.
[21] Lettres de change.
Un imbécile est incapable de s'assimiler ce genre d'affaires.
Un homme intelligent, qui ne fréquenterait pas ses clients, qui ne connaîtrait pas leurs affaires par le menu, serait pire qu'un imbécile.
Reggie était un homme de figure jeune, rasé de près, à l'oeil vif; rien ne pouvait lui troubler l'esprit, sinon un gallon du madère des Artilleurs.
Un jour, à un grand dîner, il annonça incidemment que les directeurs lui avaient expédié d'Angleterre une curiosité naturelle pour son service de comptabilité.
Il avait parfaitement raison.
M. Silas Riley, comptable, était un animal des plus curieux. C'était un naturel du Yorkshire, long, dégingandé, osseux, tout pétri de ce sauvage amour-propre qui ne fleurit que dans le meilleur des comtés anglais.
Le terme d'arrogance serait trop doux pour exprimer l'attitude mentale de M. Riley. Il avait mis sept ans à conquérir la fonction de caissier dans une banque de Huddersfield, et toute son expérience se bornait aux manufactures du nord.
Peut-être aurait-il mieux réussi du côté de Bombay, où l'on se contente d'un demi pour cent de profit et où l'argent est bon marché. Il ne valait rien pour l'Inde Supérieure, pour une province à blé, où il faut une forte tête et une certaine souplesse d'imagination pour arriver à un bilan satisfaisant.
Riley avait l'esprit singulièrement étroit en affaires, et, nouveau venu dans le pays, il ignorait totalement que la banque, dans l'Inde, diffère absolument de ce qu'elle est dans la métropole.
Comme la plupart des gens intelligents qui sont fils de leurs oeuvres, il avait une grande simplicité de jugement et s'était imaginé, pour une raison ou pour une autre, d'après les termes de courtoisie banale dont on s'était servi dans sa lettre d'engagement, que les directeurs l'avaient choisi à cause de ses mérites particuliers et exceptionnels et qu'ils faisaient grand cas de lui. Cette idée s'accrut, se cristallisa, et, dès lors, il ne manqua rien à sa vanité naturelle d'homme du Nord.
En outre, il était de santé délicate, il souffrait de quelque faiblesse de poitrine, ce qui le rendait peu patient.
Ne pensez-vous pas que Reggie avait bien raison de qualifier son nouveau comptable de «curiosité naturelle»?