Part 6
Il écrivait des lettres bizarres, à moitié viriles, à moitié enfantines, où il disait que la vie n'avait, après tout, pas beaucoup de charmes, et où il demandait si sa petite femme ne prendrait pas patience quelque temps encore.
Mais la petite femme, tout en faisant bon accueil à l'argent, s'impatientait d'attendre, et il y avait dans ses lettres je ne sais quelle note dure et étrange que Dicky n'arrivait pas à comprendre.
Et comment l'eût-il compris, le pauvre petit?
Plus tard encore,--tout comme on l'avait conté à Dicky à propos d'un autre blanc-bec qui «s'était couvert de ridicule» comme on dit,--et dont le mariage n'aurait pas seulement pour effet de détruire toutes ses chances d'avancement, mais encore celui de lui faire perdre son emploi actuel,--il reçut la nouvelle que son enfant, son cher enfant, son petit enfant, était mort. Et, à la suite, quarante lignes de pattes de mouches, telles qu'en trace une main de femme affolée, l'informaient que cette mort aurait pu être évitée si certaines choses, toutes assez coûteuses, avaient été faites, et si la mère et le bébé avaient été avec Dicky.
Cette lettre frappa Dicky en plein coeur, car n'ayant pas officiellement le droit d'être père, il lui était interdit de laisser voir son chagrin.
Comment Dicky put-il continuer à vivre pendant les quatre mois qui suivirent? quel espoir entretint-il en lui-même pour se contraindre à son labeur? c'est ce que nul ne saurait dire.
Il bûchait sans trève. La traversée à sept cents roupies était aussi lointaine que jamais, et sa façon de vivre toujours la même, sauf quand il faisait les frais d'un filtre neuf.
Il avait à supporter la fatigue de son travail de bureau, son effort incessant pour envoyer ses subsides, et la nouvelle de la mort de son enfant, qui le touchait plus, peut-être, qu'elle n'eût ému un homme fait; en outre, il était préoccupé par les soucis journaliers de son existence.
Des anciens à tête grise l'approuvaient d'économiser, le louaient de se refuser tout agrément, et lui rappelaient le vieux dicton ainsi conçu:
Si un jeune homme veut se distinguer dans son métier, Il doit interdire aux jeunes filles l'entrée de son coeur.
Dicky, s'imaginant qu'il avait passé par tous les ennuis qui peuvent arriver à un homme, était obligé de rire, d'être de cet avis, pendant que la dernière ligne de son carnet de banque, avec un zéro pour balance, tintait à son oreille jour et nuit.
Mais il eut un dernier chagrin à digérer avant la fin.
Il arriva une lettre de sa petite femme,--c'était la suite naturelle des autres, si Dicky s'en était seulement douté,--et cette lettre finissait par ce refrain: «Partie avec un homme plus beau que vous.»
C'était une page assez curieuse, sans ponctuation, conçue à peu près en ces termes: «Elle n'était nullement en humeur d'attendre éternellement. Le bébé était mort et Dicky n'était qu'un enfant. Il ne la reverrait jamais plus. Et pourquoi n'avait-il pas agité son mouchoir de son côté quand il avait quitté Gravesend? Elle prenait Dieu pour juge. Elle était une méchante femme, mais Dicky était encore pire, car il se donnait du plaisir dans l'Inde. Cet autre homme était prêt à baiser la terre qu'elle foulait. Dicky lui pardonnerait-il jamais? En tout cas, elle ne pardonnerait jamais à Dicky. Elle ne lui envoyait aucune adresse où il pût écrire.»
Au lieu de remercier son étoile de ce qu'il était libre, Dicky découvrit exactement quels sont les sentiments d'un mari trompé, encore une chose qu'un jeune homme n'a aucun droit de connaître.
Son esprit se reporta vers sa femme.
Il la revit installée dans l'appartement à trente shillings de Montpelier Square, alors que se levait l'aube du dernier jour qu'il avait passé en Angleterre, et qu'elle pleurait au lit.
A ce souvenir, il se roula sur sa couche et se mordit les doigts.
Il ne s'arrêta pas une minute à l'idée que s'il avait rencontré mistress Hatt après ces deux années, il aurait trouvé qu'elle et lui avaient complètement changé, et qu'ils étaient deux êtres tout à fait différents.
Théoriquement, c'est ce qu'il eût dû faire.
Il passa une nuit plutôt pénible après l'arrivée du courrier d'Angleterre.
Le lendemain, Dicky Hatt se sentit peu de disposition pour le travail. Il se dit qu'il s'était privé, sans le savoir, du plaisir de la jeunesse.
Il était à bout de forces.
Il avait goûté à tout ce qu'il y a de douloureux dans la vie, avant d'avoir vingt-trois ans.
Son Honneur n'était plus,--pensée d'homme mûr--; et maintenant il irait au diable, lui aussi: c'était, à présent, l'enfant qui se manifestait.
Aussi posa-t-il sa tête sur la toile cirée verte de sa table, et pleura-t-il avant de donner sa démission et de renoncer à tous les avantages de son emploi.
C'est alors qu'arriva la récompense de ses services. On lui donna trois jours pour réfléchir; son directeur, après avoir joué du télégraphe, lui dit que c'était là une mesure tout à fait exceptionnelle, mais que, tenant compte des aptitudes que M. Hatt avait montrées à telle et telle époque, en telle et telle circonstance, il était en mesure de lui offrir un emploi infiniment plus élevé, d'abord à titre d'essai, puis, en temps voulu, à titre définitif.
--Et combien rapporte cet emploi? demanda Dicky.
--Six cent cinquante roupies, dit le directeur, d'une voix lente, s'attendant à voir le jeune homme succomber sous la reconnaissance et la joie.
Enfin, cela y était!
Les sept cents roupies, tout l'argent qu'il aurait fallu pour sauver la femme et le bébé, pour se permettre de faire connaître, d'avouer son mariage, tout cela venait à cette heure!
Dicky partit d'un bruyant éclat de rire, impossible à réprimer, d'un rire mauvais, métallique, interminable.
Quand il fut remis, il dit, d'un ton très sérieux:
--Je suis las de travailler; je suis vieux à présent. Il est temps que je prenne ma retraite, et je la prendrai.
--Ce garçon-là est fou, dit le chef.
Je crois qu'il avait raison, mais Dicky Hatt n'est jamais revenu pour trancher la question.
LE COCHON
Va, guette le daim rouge sur la lande, monte à cheval, poursuis le renard, si tu peux. Mais pour avoir à la fois plaisir et profit, qu'on me donne la chasse à l'homme,--la chasse à l'être humain, la poursuite de son âme jusqu'à sa perte,--la chasse à l'homme.
(LE VIEUX SHIKARRI.)
La querelle commença, je crois, à propos d'un cheval rétif.
Pinecoffin l'avait vendu à Nafferton, que cet animal faillit tuer.
Il se peut que la brouille ait eu d'autres causes, mais le cheval fut celle qu'on invoqua officiellement.
Nafferton fut très en colère. Mais Pinecoffin en rit et déclara qu'il n'avait nullement garanti le caractère du cheval.
Nafferton se mit à rire à son tour, tout en jurant qu'il ferait payer sa chute à Pinecoffin, dût-il attendre cinq ans pour cela.
Or, un habitant de la vallée de l'Aire, en amont de Skipton[33] n'oublie jamais une injure, mais un homme du sud du Devon est aussi mou qu'un marais de Dartmoor.
[33] Dans le comté d'York.
Vous devinez, rien qu'aux noms, que Nafferton avait, de par sa naissance, un avantage sur Pinecoffin.
C'était un original, et ses notions de l'humour étaient cruelles.
Il m'apprit une façon nouvelle et attrayante de _shikar_[34].
[34] Sport.
Il pourchassa Pinecoffin de Mithan Kot jusqu'à Jagadri, et de Gurgaon jusqu'à Abbottabad dans tout le Punjab, province vaste et d'une sécheresse remarquable en certains endroits.
Il disait qu'il n'entendait point permettre aux commissaires adjoints de le rouler en lui vendant des chevaux de la campagne, mal dressés, qui ne cessent de sauter et de hennir, et que, s'ils le faisaient, ils s'en repentiraient toute leur vie.
Nombre de commissaires adjoints s'adonnent à quelque besogne particulière, après avoir passé leur premier été dans le pays.
Les jeunes, qui ont bon estomac, espèrent inscrire leur nom en grandes lettres sur la frontière, et se disputent des postes perdus comme Bannu et Kohat.
Les bilieux visent au secrétariat: cela ne vaut rien pour le foie.
D'autres sont mordus par la manie d'administrer un district, de collectionner des monnaies ghaznévides ou de la poésie persane.
D'autres, de race paysanne, sentent l'odeur de la terre, après les pluies, leur entrer dans le sang et les inviter «à développer les ressources de la province». Ces gens-là sont des enthousiastes.
Pinecoffin était du nombre.
Il connaissait une foule de détails sur les prix du gros bétail, les puits temporaires, les racleurs d'opium.
Il savait ce qui se produit quand vous brûlez trop de détritus sur une terre usée, dans l'espoir de lui rendre sa fertilité.
Tous les Pinecoffin ont une ascendance paysanne, de sorte qu'après tout la terre ne faisait que reprendre les siens.
Malheureusement, très malheureusement pour Pinecoffin, il était dans le service civil, tout en ayant des goûts de fermier.
Nafferton le guettait et n'oubliait pas le cheval.
Nafferton disait:
--Je pourchasserai ce garçon jusqu'à ce qu'il tombe.
Je lui dis:
--Vous n'allez pas planter votre couteau dans un commissaire adjoint!
Nafferton me répliqua que je n'entendais rien à l'administration de la province.
Notre gouvernement est vraiment bizarre.
Il fournit à jet continu des renseignements sur l'agriculture et sur toutes sortes de sujets; il procurera à un homme d'une respectabilité relative une foule de statistiques économiques, si celui-ci en parle avec un air quelque peu compétent.
Vous intéressez-vous aux lavages d'or dans les sables du Sutlej? Vous n'avez qu'à tirer un cordon; vous réveillerez ainsi une demi-douzaine de bureaux; finalement la sonnerie retentira, par exemple, chez un ami que vous avez dans les télégraphes, et qui a jadis rédigé quelques notes sur les coutumes des laveurs d'or, alors qu'il était employé aux travaux publics dans la partie de l'Empire où il s'en trouve.
Il sera peut-être enchanté, à moins qu'il ne soit très ennuyé, en recevant l'ordre de coucher par écrit tout ce qu'il sait, pour votre profit. Cela dépend de son tempérament.
Plus vous avez d'importance, plus vous pouvez obtenir d'informations et causer d'ennuis.
Nafferton n'était pas un grand personnage, mais il avait la réputation d'être extrêmement «sérieux».
Un homme sérieux peut tirer grand parti du gouvernement.
Il y avait une fois un homme sérieux qui faillit ruiner... mais l'Inde entière connaît cette histoire.
Je ne sais pas au juste ce que c'est que le «sérieux».
On peut en faire une contrefaçon très réussie, en négligeant sa tenue, en allant et venant d'un air distrait, en emportant chez soi du travail de son bureau, où l'on est resté jusqu'à sept heures, en recevant le dimanche une foule de gentlemen indigènes.
C'est là une des manières d'être sérieux.
Nafferton chercha un endroit où planter un clou pour y suspendre son sérieux, et un cordon qui le mît en communication avec Pinecoffin.
Il trouva tout ce qu'il lui fallait sous les espèces du Cochon.
Nafferton entreprit une enquête sérieuse sur le cochon.
Il informa le gouvernement qu'il avait un plan, selon lequel une partie très importante de l'armée anglaise de l'Inde pourrait être nourrie de cochon d'une façon extrêmement économique.
Puis, il laissa entendre que Pinecoffin serait en mesure de lui fournir «les informations variées qui lui étaient nécessaires pour mettre son projet sur pied».
En conséquence, l'administration écrivit au dos de la lettre:
«Donner à M. Pinecoffin les instructions nécessaires pour qu'il fournisse à M. Nafferton tous les renseignements en son pouvoir.»
Le gouvernement montre une grande propension à écrire au verso des lettres des choses qui, plus tard, causent des ennuis et du désordre.
Nafferton n'avait pas le moindre motif de s'intéresser au cochon, mais il savait que Pinecoffin donnerait tête baissée dans le piège.
Pinecoffin fut enchanté qu'on le consultât au sujet du cochon.
Le cochon ne joue pas, à vrai dire, un rôle fort important dans l'économie agricole de l'Inde, mais Nafferton expliqua à Pinecoffin qu'il y avait là un progrès à réaliser, et il entra en correspondance directe avec ce jeune homme.
Vous pensez peut-être qu'on ne saurait aller bien loin en prenant le cochon comme point de départ.
Cela dépend uniquement de la façon dont vous vous mettez à la besogne.
Pinecoffin, appartenant au service civil et voulant traiter son sujet à fond, commença par écrire un essai sur le cochon primitif, la mythologie du cochon, et le cochon dravidien.
Nafferton classa ces renseignements (vingt-sept feuilles de papier ministre), et voulut savoir quelle était la répartition du cochon dans le Punjab, et comment il supportait la saison des chaleurs dans la Plaine.
Désormais, veuillez vous rappeler que je me borne à marquer les traits saillants de l'affaire: les maîtresses cordes, pour ainsi dire, du tissu que Nafferton ourdit autour de Pinecoffin.
Pinecoffin fit une carte coloriée de la population porcine et recueillit des observations comparées sur la longévité du cochon: _a_, dans les régions sous-montagneuses de l'Himalaya; _b_, dans le Rechna-Doab.
Nafferton classa ces renseignements et demanda quelle espèce de gens s'occupaient du cochon.
Cela eut pour conséquence une dissertation ethnologique sur les porchers, et fit produire à Pinecoffin de longues tables indiquant combien il y avait de porchers par mille habitants dans le Derajat.
Nafferton classa ce nouveau dossier et expliqua que les chiffres dont il avait besoin se rapportaient aux domaines d'en deçà du Sutlej, où il avait appris que les cochons étaient très beaux, très grands, et où il se proposait d'établir une porcherie modèle.
A ce moment-là, le gouvernement avait totalement oublié les instructions qu'il avait données à Pinecoffin.
Le gouvernement agissait comme ces gentlemen qui, dans le poème de Keats, font tourner des roues bien graissées pour écorcher d'autres hommes. Mais Pinecoffin en était encore à ses débuts dans cette chasse au cochon, où Nafferton savait bien qu'il se lancerait.
Il avait sur les bras assez d'ouvrage professionnel, mais il passait des nuits à réduire le cochon en statistiques à cinq décimales, pour l'honneur de son administration. Il n'entendait pas passer pour un ignorant sur un sujet aussi aisé à traiter.
A ce moment, le gouvernement l'envoya en mission spéciale à Kohat, pour faire une enquête sur les grandes bêches de sept pieds, à tranchant de fer, employées dans ce district.
Des gens s'étaient entre-tués avec cet outil pacifique, et le gouvernement désirait savoir «si une modification dans la forme de l'outil agricole ne pouvait être tentée, à titre d'essai temporaire, et introduite parmi la population rurale, tout en évitant de choquer inopportunément ou d'irriter mal à propos les sentiments religieux des paysans». Avec ces bêches et le cochon de Nafferton, Pinecoffin avait à porter un fardeau assez lourd.
Nafferton se mit dès lors à chercher: _a_, la quantité de nourriture qu'exigeait le cochon indigène, cela en vue de s'assurer si on ne pourrait pas améliorer son aptitude à l'engraissement; _b_, la possibilité d'acclimater le cochon exotique, tout en lui conservant ses caractères distinctifs.
Pinecoffin répondit à grand renfort d'arguments que le cochon exotique serait absorbé dans l'espèce indigène et, pour le prouver, il cita des statistiques sur l'élevage du cheval.
Cette question annexe fut débattue très longuement par Pinecoffin, si bien que Nafferton finit par convenir qu'il était dans l'erreur et revint à la première question.
Lorsque Pinecoffin eut presque épuisé sa science à étudier les animaux producteurs de viande, la fibrine, le glucose, et les éléments azotés qui entrent dans le maïs et la luzerne, Nafferton souleva la question des frais.
A ce moment-là, Pinecoffin, qui avait été rappelé de Kohat, avait élaboré une théorie personnelle sur le cochon, et l'avait développée en trente-sept pages in-folio, que Nafferton classa soigneusement. Puis il demanda de nouveaux détails.
Tout cela avait pris dix mois.
Le zèle de Pinecoffin pour le cochon théorique commençait à faiblir, une fois ses propres vues exposées. Mais Nafferton le bombarda de lettres où il lui présentait le problème «sous son aspect impérial, en ce sens qu'il en résulterait une sorte de contrôle officiel du commerce du porc, ce qui aurait pour effet de choquer la population musulmane de l'Inde Supérieure».
Il devina que Pinecoffin aurait besoin de quelque vaste sujet à traiter librement, après sa besogne de menus détails, de petits points, de fractions décimales.
Pinecoffin traita cet aspect de la question de façon magistrale; il prouva qu'on «n'avait à redouter aucune ébullition populaire due à l'agitation des esprits».
Nafferton déclara que rien n'était comparable à la perspicacité des fonctionnaires du service civil en ces matières, et il l'attira dans un sentier détourné: «Les bénéfices que le gouvernement retirerait de la vente des soies de cochon.»
Il y a toute une littérature sur les soies de cochon et les brosses à souliers; et les spécialités des marchands de couleurs admettent une variété de soies dont vous n'avez nulle idée.
Quand Pinecoffin se fut un peu étonné de la rage d'information qui s'était emparée de Nafferton, il lui envoya une monographie de cinquante et une pages sur «les produits tirés du cochon».
Cela le conduisit, sous la délicate impulsion de Nafferton, droit aux usines de Cawnpore, à l'industrie des peaux de cochon pour sellerie et, de là, à la tannerie.
Pinecoffin écrivit que la graine de grenadier était la meilleure substance qu'il y eût pour traiter la peau de cochon, et donna à entendre,--car les quatorze mois précédents l'avaient fatigué,--que Nafferton ferait bien d'élever ses cochons avant de songer à tanner leur peau.
Nafferton revint à la deuxième section de sa cinquième question.
Était-il possible, et comment était-il possible d'élever le porc exotique pour qu'il fournît autant de viande qu'en Occident, «tout en gardant l'aspect hirsute qui caractérise son congénère d'Orient»?
Pinecoffin fut abasourdi, car il avait oublié ce qu'il avait écrit seize mois auparavant, et il se figura qu'il s'agissait de remettre toute la question sur le tapis.
Il était trop bien pris dans ce piège affreux pour pouvoir battre en retraite.
Dans un moment de faiblesse, il écrivit:
«Reportez-vous à ma première lettre» (laquelle traitait du cochon dravidien).
En fait, Pinecoffin avait encore à traiter la question de l'acclimatation, car il s'était lancé dans une digression sur la fusion des types.
Ce fut alors que Nafferton démasqua réellement ses batteries!
Il se plaignit au gouvernement, en un langage digne, de la manière chiche et mesquine dont on avait secondé ses efforts pour créer une «industrie hautement rémunératrice, et de la légèreté avec laquelle ses demandes de renseignements étaient accueillies par un monsieur dont la pseudo-érudition devrait aller au moins jusqu'à connaître les différences de premier ordre qui existent entre le cochon dravidien et la variété dite race Berkshire du genre _sus_. Si je dois admettre que la lettre à laquelle il me renvoie contient sa vraie manière de voir sur l'acclimatation d'un animal précieux, quoique malpropre peut-être, je me vois, malgré toute ma répugnance, obligé de croire», etc., etc.
Il y avait un nouveau chef au bureau des observations.
Le malheureux Pinecoffin fut informé que les fonctionnaires étaient faits pour le pays et non le pays pour les fonctionnaires, et qu'il ferait mieux de commencer à fournir des renseignements sur le cochon.
Pinecoffin répondit maladroitement qu'il avait écrit tout ce qu'on pouvait écrire sur le cochon, et qu'il avait droit à un congé.
Nafferton se procura une copie de cette lettre, et l'envoya, avec l'essai sur le cochon dravidien, à un journal du Bas-Pays qui imprima le tout.
L'essai était d'un ton presque grandiose, mais si le rédacteur en chef avait vu les monceaux de papiers couverts de l'écriture de Pinecoffin, qui étaient entassés sur la table de Nafferton, il ne se serait pas montré aussi railleur sur la «nébuleuse prolixité et la suffisance bavarde de la moderne bête à concours, et son absolue incapacité à saisir les conséquences pratiques d'une question pratique».
Bon nombre d'amis coupèrent ces remarques et les envoyèrent à Pinecoffin.
J'ai déjà dit que Pinecoffin appartenait à une race molle.
Ce dernier coup l'effraya, le bouleversa.
Il n'y pouvait rien comprendre, mais il sentait qu'il avait été, de quelque façon, honteusement berné par Nafferton.
Il se rendit compte qu'il s'était enveloppé sans nécessité d'une peau de cochon, et qu'il lui était impossible de regagner les bonnes grâces du gouvernement.
Tous les gens qu'il connaissait lui demandaient des nouvelles de sa «nébuleuse prolixité», de sa «suffisance bavarde», et cela le rendait extrêmement malheureux.
Il prit le train et alla trouver Nafferton qu'il n'avait pas vu depuis le début de l'affaire du cochon.
Il s'était muni de la coupure du journal.
Il bafouilla péniblement, dit des gros mots, et ne tarda pas à exhaler son dernier ressentiment dans une faible et aqueuse protestation:
--Vraiment, mon cher, ce n'est pas gentil. Nafferton lui témoigna beaucoup de sympathie.
--Je crains de vous avoir donné beaucoup de mal, n'est-ce pas?
--Ce n'est pas de cela que je me plains, gémit Pinecoffin, quoique je me sois donné vraiment beaucoup de mal. Mais ce qui me fâche, c'est d'avoir été ridiculisé dans un journal. Cela me restera comme une tare tant que je serai dans l'administration. Et dire que j'ai fait de mon mieux dans cette interminable histoire de cochon! Ç'a été bien mal de votre part, sur mon âme, bien mal.
--Je ne sais pas, dit Nafferton. Avez-vous jamais été roulé en achetant un cheval? Ce n'est pas l'argent que je regrette, quoiqu'il m'en ait coûté beaucoup, mais ce qui me peine, ce sont les taquineries qui en résultent, surtout quand elles viennent du blanc-bec qui vous a roulé. Mais je crois que nous voilà quittes, maintenant.
Pinecoffin ne trouva rien à répondre, si ce n'est d'autres gros mots.
Nafferton garda son sourire le plus suave et invita Pinecoffin à dîner.
LA DÉROUTE DES HUSSARDS BLANCS
Ce ne fut point sur le champ de bataille que nous jetâmes l'épée, mais pendant la garde solitaire, dans les ténèbres, près du gué: les eaux léchaient la rive; le vent de la nuit soufflait. La terreur naquit tout armée et grandit, et nous étions en fuite avant même de rien savoir de la panique nocturne.
(BEONI BAR.)
Certaines gens soutiennent qu'un régiment anglais est incapable de courir.
C'est là une erreur.
J'ai vu quatre cent trente-sept sabres fuir à travers champs sous l'empire d'une terreur abjecte. J'ai vu le meilleur régiment qui ait jamais manié les brides, rayé de l'«Annuaire de l'Armée» pendant deux bonnes heures.
Si vous répétez ce récit aux Hussards blancs, il y a tout à parier qu'ils vous battront froid.
C'est un incident dont ils ne sont pas fiers.
Vous pouvez reconnaître les Hussards blancs à leur chic, supérieur à celui de tous les autres régiments de cavalerie qui figurent sur les contrôles.
Si cette indication ne vous suffit pas, vous les reconnaîtrez à leur vieux cognac. Il est au mess depuis soixante ans et vaut la peine qu'on se dérange pour le goûter.
Demandez le vieux cognac de Mac Gaire, et tâchez d'en avoir du vrai.
Si le sergent du mess juge que vous êtes un profane, et que l'article authentique ne sera pas dignement apprécié, il vous traitera en conséquence. C'est un brave homme.
Mais quand vous serez au mess, gardez-vous de parler à vos hôtes de marches forcées ou de chevauchées à grande distance. On est très susceptible au mess. Si l'on croit que vous vous moquez des Hussards, on vous le dira.
S'il faut en croire les Hussards blancs, c'est la faute au colonel seul. Il venait d'arriver, et il n'aurait jamais dû prendre le commandement. Il prétendait que le régiment manquait d'allant et de chic.