Part 11
«Et j'ai quitté tout ça pour servir la Veuve[44] dans les pays lointains, où l'on manque de femmes, où l'on ne trouve rien qui mérite d'être bu, où il n'y a rien à voir, rien à faire, rien à dire, rien à tenter, rien à penser.
[44] La reine Victoria.
«Le Seigneur t'aime bien, Stanley Ortheris, mais tu es bien le plus grand imbécile qu'il y ait dans tout le régiment, y compris Mulvaney.
«La Veuve reste au pays avec une couronne d'or sur la tête, et te voilà, toi, Stanley Ortheris, la propriété de la Veuve, pauvre idiot!»
La voix s'éleva quand il fut à la fin de sa tirade et il conclut par un sextuple juron en anglais populacier.
Mulvaney ne dit rien, mais il me regarda, comme s'il espérait que je pourrais calmer l'esprit troublé du pauvre Ortheris.
Je me rappelai avoir vu autrefois, à Rawal-Pindi, un homme que la boisson avait presque rendu fou furieux, et qu'on rendit à la raison en ayant l'air de le traiter comme un imbécile.
Je me dis que nous arriverions peut-être à calmer Ortheris par ce procédé, bien qu'il ne fût pas ivre du tout.
Aussi commençai-je:
--A quoi ça vous avance-t-il de bougonner et de déblatérer contre la Veuve?
--Je n'ai pas fait ça, dit Ortheris. Sur ma parole, je n'ai pas dit un mot contre elle, et je n'en dirai pas un seul, quand même je serais sur le point de déserter.
Ce mot m'ouvrit la voie.
--Eh bien, vous y avez songé en tout cas. A quoi bon jacasser et faire des embarras? Est-ce que vous vous échapperiez, si vous en trouviez l'occasion?
--Essayez un peu, dit Ortheris, en se redressant aussi vivement que s'il eût été piqué.
Mulvaney se leva avec la même promptitude.
--Qu'est-ce que vous allez faire? dit-il.
--Aider Ortheris à gagner Bombay ou Karachi, à son choix. Vous n'aurez qu'à dire qu'il vous a quitté avant le goûter, et qu'il a laissé son fusil sur la berge.
--Raconter ça, moi! dit lentement Mulvaney. Très bien. Si Ortheris a l'intention de déserter, s'il déserte maintenant, et si vous, monsieur, qui avez été un ami pour moi et pour lui, vous voulez l'y aider, moi, Térence Mulvaney, sur ma parole, que j'ai toujours tenue, je vous jure de faire mon rapport comme cela. Mais...
Alors il se dirigea vers Ortheris et agita devant la figure de celui-ci la crosse de son fusil de chasse.
--Tu auras grand besoin de tes poings, Stanley Ortheris, si jamais tu te retrouves sur mon chemin.
--Ça m'est égal, dit Ortheris, j'en ai assez de cette vie de chien. Que j'aie seulement une occasion! Ne te joue pas de moi. Laisse-moi partir.
--Déshabillez-vous, dis-je, et changez de vêtements avec moi; ensuite je vous dirai ce que vous avez à faire.
J'espérais que l'absurdité de cette proposition arrêterait Ortheris, mais il avait ôté ses bottes d'ordonnance et sa vareuse avant même que j'eusse enlevé mon faux-col.
Mulvaney me saisit par le bras.
--Sa crise le tient, il est en pleine crise. Sur mon honneur, sur mon âme, nous allons nous rendre complices d'une simple désertion, de vingt-huit jours, comme on dit, monsieur, ou bien de cinquante-six. Mais quelle honte! quelle honte affreuse pour lui et pour moi!
Je n'avais jamais vu Mulvaney aussi ému.
Mais Ortheris était parfaitement calme; dès qu'il eut changé de vêtements avec moi, et que je fus équipé en simple soldat d'infanterie, il me dit:
--Eh bien, allons-y! Et après? Est-ce pour tout de bon? Comment sortir de cet enfer?
Je lui dis que s'il voulait attendre deux ou trois heures au bord de la rivière, je gagnerais la station à cheval et reviendrais avec cent roupies.
Avec cette somme en poche, il se rendrait à pied à la gare secondaire la plus voisine, à environ cinq milles, et prendrait un billet de première classe pour Karachi.
Comme on savait qu'il était sans argent au moment de son départ pour la chasse, les autorités de son régiment ne se hâteraient pas de télégraphier le jour même aux ports de mer; on le chercherait tout d'abord dans les villages indigènes situés sur la rivière.
En second lieu, on ne songerait pas à chercher un déserteur dans une voiture de première classe.
A Karachi, il achèterait un complet blanc et s'embarquerait, s'il le pouvait, sur un cargo.
Il m'interrompit.
Si je lui donnais le moyen de gagner Karachi, il se chargerait du reste.
Je lui ordonnai alors de m'attendre jusqu'à la nuit, à l'endroit même où il se trouvait, pour que je pusse rentrer à la Station sans que mon costume fût remarqué.
Dieu, dans sa sagesse, a fait le coeur du soldat anglais, qui est souvent une brute mal léchée, aussi tendre que le coeur d'un petit enfant, pour qu'il puisse croire en ses officiers et les suivre jusque dans les endroits où il ne fait pas bon, dans les endroits où ça chauffe.
Il ne montre pas le même empressement à croire en un civil; mais s'il croit en vous, sa confiance est aveugle, comme celle d'un chien.
J'ai été honoré de l'amitié du simple soldat Ortheris, à diverses reprises, pendant plus de trois ans, et nous nous sommes traités en égaux. C'est pourquoi il était convaincu que tout ce que je lui disais était vrai et que je ne parlais pas en l'air.
Mulvaney et moi, nous le laissâmes couché dans les hautes herbes de la rive, et nous nous éloignâmes, sans sortir de ces herbes, jusqu'à ce que j'eusse rejoint mon cheval.
La chemise me grattait horriblement.
Nous attendîmes plus de deux heures que l'obscurité se fît et me permît de partir à cheval.
Nous parlions d'Ortheris à voix basse, et nous écoutions de toutes nos oreilles pour saisir le moindre bruit venant de l'endroit où nous l'avions laissé. Mais nous n'entendîmes rien que le murmure du vent dans les touffes d'herbe.
--Je lui ai cassé la tête plus d'une fois, disait Mulvaney d'un air grave. Je l'ai à moitié tué à coups de ceinturon, et je n'arrive pas à chasser ces crises de sa faible cervelle. Non! Ce n'est pas une brute, car il est raisonnable de sa nature. Qu'est-ce donc alors? Est-ce sa race qui ne vaut rien? Est-ce parce qu'il n'a jamais reçu d'éducation? Vous qui savez tant de choses, répondez-moi donc?
Mais je ne trouvai rien à répondre.
Je me demandais si Ortheris tiendrait bon jusqu'au bout, sur la berge, et s'il ne me faudrait pas l'aider à déserter, comme je lui en avais donné ma parole.
Dès que la nuit fut venue et que, le coeur un peu gros, j'eus commencé à seller mon cheval, j'entendis venir du côté de la rivière des appels sauvages.
Les démons avaient abandonné le soldat Ortheris, matricule 22639, de la compagnie B.
La solitude, l'obscurité, l'attente, les avaient chassés, ainsi que je l'avais espéré.
Nous accourûmes et nous le trouvâmes en train de se rouler furieusement sur l'herbe, ayant dépouillé ses vêtements, c'est-à-dire les miens.
Il nous appelait comme un fou.
Lorsque nous arrivâmes près de lui, il était couvert de sueur et tremblait comme un cheval effarouché.
Nous eûmes beaucoup de peine à le calmer.
Il se plaignait d'être en tenue de civil et voulait se défaire de mes vêtements en les arrachant.
Je lui enjoignis de se déshabiller, et nous fîmes aussi rapidement que possible un nouvel échange d'habits.
Le rude frottement de sa chemise de grosse toile et le grincement de ses bottes parurent le rappeler à lui-même.
Il mit ses mains devant ses yeux et dit:
--Qu'est-il arrivé? Je ne suis pas fou, je n'ai pas attrapé de coup de soleil; et pourtant je sais que je suis parti... que j'ai dit... que je suis parti... que j'ai dit... que j'ai fait... Qu'est-ce donc que j'ai fait?...
--Ce que tu as fait? dit Mulvaney. Tu t'es déshonoré. Mais ça ne fait rien. Tu as déshonoré la compagnie B, tu m'as déshonoré, _moi_. Moi qui t'ai appris à marcher droit, comme un homme, alors que tu n'étais qu'un sale petit conscrit à l'échine de poisson, un petit pleurard, tout comme, en ce moment, Stanley Ortheris.
Ortheris garda le silence un instant.
Puis il déboucla son ceinturon, qu'alourdissaient les insignes d'une demi-douzaine d'autres régiments qui avaient fait campagne avec le sien. Il le tendit à Mulvaney.
--Je suis trop petit pour te moudre, Mulvaney, dit-il, et tu m'as déjà frappé, mais tu peux prendre ça si tu veux pour me couper en deux.
Mulvaney se tourna vers moi:
--Permettez-moi de lui parler, monsieur.
Je les quittai, et en rentrant chez moi, je fis maintes réflexions sur Ortheris en particulier, et, en général, sur mon ami le simple soldat Thomas Atkins, pour qui j'ai beaucoup d'affection.
Mais je ne pus arriver à aucune conclusion.
L'HISTOIRE DE MUHAMMAD-DIN
Quel est l'homme heureux? C'est celui qui voit chez lui, dans sa maison à lui, de petits enfants tout barbouillés de poussière, roulant, tombant, pleurant.
(MUNICHANDRA.)
La balle de polo était une vieille balle tout écorchée, entaillée, tachée. Elle était posée sur la cheminée, parmi les tuyaux de papier que nettoyait pour moi Imam-Din le _khitmatgar_.
--Le Fils du Ciel tient-il à cette balle? dit Imam-Din d'un ton respectueux.
Non, le Fils du Ciel n'y tenait pas d'une manière particulière. Mais quel usage un khitmatgar pouvait-il faire d'une balle de polo?
--Si Votre Honneur le permettait... j'ai un petit enfant. Il a vu cette balle, et il a envie de jouer avec. Ce n'est pas pour moi que je la voudrais.
Jamais il ne serait venu à l'idée de qui que ce fût, que le vieil Imam, homme d'un port imposant, eût envie de s'amuser avec une balle de polo.
Il emporta cette vieillerie cabossée dans la véranda où aussitôt éclata une tempête de cris joyeux, où se fit entendre un va-et-vient de petits pieds, ainsi que le bruit sourd de la balle roulant sur le sol.
Il était évident que le petit bonhomme avait attendu, au dehors, qu'on le mît en possession de son trésor.
Mais comment avait-il fait pour voir la balle de polo?
Le lendemain, étant revenu du bureau une demi-heure plus tôt que d'ordinaire, j'aperçus une petite créature dans la salle à manger, un bébé mignon, grassouillet, vêtu d'une chemise grotesquement courte, car elle ne descendait guère que jusqu'à son ventre rebondi.
Il errait autour de la pièce, le pouce dans la bouche, en se murmurant à lui-même et en faisant l'inventaire des tableaux.
Sans aucun doute, c'était le petit enfant.
Certes, il n'avait rien à faire dans ma chambre, mais il était si absorbé par ses découvertes qu'il ne m'entendit point passer le seuil.
J'entrai brusquement dans la pièce, et son saisissement fut tel qu'il faillit avoir une attaque de nerfs.
Il s'assit par terre, l'haleine coupée. Ses yeux s'ouvrirent tout grands et sa bouche en fit autant.
Je devinai ce qui allait immanquablement arriver et je m'enfuis, poursuivi par un long cri sec qui parvint jusqu'à l'office bien plus rapidement que n'y serait jamais arrivé un de mes ordres.
Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'Imam-Din était à la salle à manger.
Alors j'entendis des sanglots désespérés, et je retrouvai Imam-Din en train d'admonester le petit coupable, qui se faisait un mouchoir de presque toute sa chemise.
--Ce petit, dit Imam-Din d'un ton de juge, est un polisson, un gros polisson, et sa conduite mériterait la prison.
Nouveaux hurlements du coupable, suivis d'une longue tirade d'excuses que m'adresse Imam-Din.
--Dites au bébé que le sahib n'est pas fâché, répondis-je, et emmenez-le.
Imam-Din transmit mon pardon au coupable qui, maintenant, avait ramené toute sa chemise autour de son cou, à la façon d'une corde, et le hurlement s'atténua en un sanglot.
Tous deux gagnèrent la porte.
--Il se nomme Muhammad-Din, dit Imam-Din comme si le nom du coupable était un grief de plus; c'est un polisson.
Délivré de tout danger imminent, Muhammad-Din se tourna vers moi, entre les bras de son père, et dit gravement:
--T'est vrai, tahib, te ze m'appelle Muhammad-Din, mais ze suis pas un polisson, ze suis un homme.
C'est de ce jour que datent mes relations avec Muhammad-Din.
Il ne revint plus dans la salle à manger, mais sur le terrain neutre du jardin, nous échangions des saluts avec beaucoup de gravité, bien que la conversation se réduisît à deux formules: «Bonjour, _tahib_», d'une part et: «Bonjour, Muhammad-Din», de l'autre.
Chaque jour, à mon retour du bureau, la petite chemise blanche et le petit corps bouffi ne manquaient guère de surgir de l'ombre du treillage couvert de plantes grimpantes où ils s'étaient tapis: et, chaque jour, j'arrêtais mon cheval à cet endroit, pour que mon salut ne se perdît pas dans l'espace ou ne fût pas prononcé d'un ton trop cavalier.
Muhammad-Din n'avait jamais de compagnon.
Il passait son temps à trottiner dans la villa, entrant dans les fourrés de ricins et en sortant, pour de mystérieux travaux.
Un jour, je tombai par hasard sur un ouvrage qu'il avait exécuté tout au fond du jardin.
Il avait enterré à moitié la balle de polo et piqué en cercle, tout autour, six fleurs de souci fanées. Autour de ce cercle, il en avait tracé un autre, rudimentaire, avec des morceaux de briques et des débris de porcelaine alternés; le tout était clos d'une petite digue de terre.
Le _bhistie_[45] assis sur la margelle du puits, fit un plaidoyer en faveur du petit architecte, en disant que ce n'était là qu'un amusement d'enfant et que cela ne gâtait guère l'aspect de mon jardin.
[45] Porteur d'eau.
Dieu m'est témoin que je n'eus, ni à ce moment ni plus tard, l'idée de toucher au travail de l'enfant; mais ce soir-là, au cours d'une promenade dans le jardin, je me dirigeai de ce côté, sans le savoir, et, avant même que je m'en fusse aperçu, mon pied avait éparpillé les soucis, la digue de terre, et les fragments de soucoupes dans un pêle-mêle irréparable.
Le lendemain, je trouvai Muhammad-Din pleurant sans bruit, tout seul, sur le ravage que j'avais fait.
Quelqu'un avait eu la cruauté de lui dire que le sahib avait été très fâché de voir abîmer son jardin, et qu'il avait démoli tout l'ouvrage en lâchant de gros mots.
Muhammad-Din passa une bonne heure à effacer toute trace de sa digue, à faire disparaître les débris de porcelaine, et ce fut d'une figure toute larmoyante, toute contrariée, qu'il vint me dire: «Bonjour, _tahib_», quand je revins du bureau.
Une enquête sommaire eut ce résultat: Imam-Din fut chargé d'informer Muhammad-Din qu'il lui était permis, en vertu d'une faveur toute particulière de ma part, de faire tout ce qu'il voudrait dans le jardin.
Cela remonta le coeur du petit, qui se remit aussitôt à tracer sur le sol le plan d'un édifice qui devait éclipser le grand ouvrage de la balle de polo et des fleurs de souci.
Pendant quelques mois, cette drôle de petite créature potelée circula dans son petit domaine parmi les fourrés de ricins et dans le sable, s'occupant sans relâche à construire des palais magnifiques avec des fleurs fanées, tombées de leur tige, avec des galets polis par l'eau, des bouts de verre cassé, et des plumes arrachées, je crois, à mes poules, toujours tout seul, toujours se marmottant des histoires.
Un jour, une coquille marine aux bariolages de couleurs vives tomba comme par hasard près de son dernier édifice.
Je comptais bien que Muhammad-Din ferait à cette occasion quelque chose de splendide. Je ne fus pas déçu.
Il passa près d'une heure à méditer, et les histoires qu'il se racontait finirent par un chant joyeux.
Puis, il se remit à tracer un plan sur le sable.
Ce palais-là serait certainement un palais mirifique, car il avait deux mètres de long sur un de large. Mais il ne fut point terminé.
Le lendemain, pas de Muhammad-Din au débouché de l'allée des voitures, pas de «Bonjour, tahib», pour me souhaiter la bienvenue.
Je m'étais accoutumé à ce bonjour et me sentis inquiet.
Le lendemain, Imam-Din me dit que l'enfant avait un peu de fièvre et qu'il fallait de la quinine; je lui fournis la dose et fis venir un docteur anglais.
--Ça n'a pas d'étoffe, ces marmots, dit le docteur en quittant le logement d'Imam-Din.
Une semaine plus tard, je fis une rencontre qu'à tout prix j'eusse voulu éviter.
J'aperçus Imam-Din sur la route qui mène au cimetière musulman. Il était accompagné d'un ami et portait dans ses bras tout ce qui restait du petit Muhammad-Din, enveloppé d'un linceul.
SUR LA FOI D'UNE RESSEMBLANCE
Si votre miroir est cassé, regardez-vous dans de l'eau tranquille, mais prenez garde d'y tomber.
(PROVERBE HINDOU.)
A défaut d'une affection payée de retour, une des choses les plus avantageuses qu'un jeune homme puisse porter avec lui au début de sa carrière, c'est une affection sans espoir.
Cela lui permet de se sentir un homme important, affairé, blasé, cynique; et dès qu'il se sent le foie pris, dès qu'il souffre du manque d'exercice, il peut rêver tristement à son amour perdu et goûter un très grand bonheur dans un état d'âme tendre et crépusculaire.
L'amourette de Hannasyde a été pour lui un bienfait d'en haut.
Elle datait de quatre ans et, depuis bien longtemps, la jeune personne n'y songeait plus.
Elle s'était mariée.
Elle avait ses nouveaux soucis, en bon nombre.
Dans les commencements, elle avait dit à Hannasyde que «bien qu'elle ne pût jamais être pour lui qu'une soeur, elle prendrait le plus grand intérêt à son bonheur futur».
Ce langage, d'une nouveauté si frappante, d'une si grande originalité, fournit matière, pendant plus de deux ans, aux méditations de Hannasyde, et sa vanité se chargea d'occuper les vingt-quatre mois qui suivirent.
Hannasyde était un tout autre type que Phil Garron[46], mais il n'en avait pas moins plusieurs traits communs avec ce personnage beaucoup trop veinard.
[46] Voir la nouvelle intitulée: _Unie à un Incroyant_, dans les _Simples Contes des Collines_.
Il couva son amour sans espoir, comme on soigne une pipe bien culottée, afin d'ajouter à son bien-être, et cela lui fit passer heureusement une saison à Simla.
Hannasyde n'était point aimable. Il avait je ne sais quoi de cru dans ses manières; et la brusquerie avec laquelle il aidait une dame à se mettre en selle, n'était guère propre à attirer vers lui le beau sexe, quand bien même il en eût recherché les faveurs; mais il n'y songeait point.
La blessure qu'il avait au coeur était encore à vif.
Ensuite il eut des ennuis.
Tous ceux qui vont à Simla connaissent la descente qui va du télégraphe aux bureaux des travaux publics.
Hannasyde flânait un matin sur la hauteur, entre deux visites, quand un pousse-pousse, passa à toute vitesse, et dans ce pousse-pousse se trouvait une jeune fille qui était le portrait vivant, très vivant, de celle qui l'avait rendu si agréablement malheureux.
Hannasyde s'appuya aux barrières, la respiration haletante.
Il voulut d'abord rattraper le véhicule, mais c'était impossible.
Aussi s'en alla-t-il avec des battements de sang dans les tempes.
Pour bien des raisons, il était impossible que la femme aperçue dans le pousse-pousse fût la jeune fille qu'il avait connue.
Ainsi qu'il l'apprit plus tard, c'était la femme d'un monsieur de Dindigul ou de Coimbatore, ou de je ne sais quel autre endroit perdu; elle était venue à Simla, tout au début de la saison, pour soigner sa santé. A la fin de la saison, elle retournerait à Dindigul, ou ailleurs, et selon toute probabilité, elle ne reviendrait jamais à Simla, son séjour de montagne étant plutôt Ootacamund.
Ce soir-là, Hannasyde, que rendait bourru et sauvage ce réveil de ses sentiments d'autrefois, s'accorda une heure pour délibérer en lui-même.
Et voici à quel parti il s'arrêta: c'est à vous de décider jusqu'à quel point la sincérité de son ancien amour, et jusqu'à quel point une envie fort naturelle de se déplacer et de s'amuser contribuèrent à sa décision.
Selon toutes vraisemblances, jamais mistress Landys-Haggert ne se retrouverait sur son chemin. Elle ressemblait extraordinairement à la jeune fille qui «prenait le plus grand intérêt, etc.» Voir la formule ci-dessus.
Tout bien pesé, il serait agréable de faire la connaissance de mistress Landys-Haggert, et de se figurer, pendant un temps très court, oh! très court! qu'il se retrouvait avec Alice Chisane.
Chacun a sa dose de folie plus ou moins forte, sur un point déterminé.
La monomanie spéciale de Hannasyde était son ancien amour, Alice Chisane.
Il fit ses plans pour obtenir d'être présenté à mistress Landys-Haggert, et la présentation marcha bien.
Il s'arrangea aussi pour voir cette dame le plus souvent possible.
Quand un homme désire sérieusement rencontrer quelqu'un, on ne saurait croire combien Simla offre de facilités pour cela.
Il y a les _garden-parties_, les parties de tennis, les déjeuners à la campagne, les lunchs à Annandale, les concours de tir, les dîners et les bals, sans parler des promenades à cheval ou à pied, que l'on arrange en particulier.
Hannasyde était parti avec l'intention de rechercher une ressemblance, et il finit par aller beaucoup plus loin.
Il voulait être illusionné, il entendait être illusionné, et il s'illusionna à fond.
La dame n'avait pas seulement les traits, la tournure d'Alice. Elle avait aussi sa voix, même quand elle parlait à mi-voix.
Elle employait les mêmes expressions, et ces petites manières que toute femme possède, dans la démarche, dans les gestes, étaient absolument identiques.
Même port de tête, même expression de fatigue dans les yeux après une longue marche; même façon de se pencher, de se contourner sur la selle pour retenir un cheval qui tire sur la bride; et même, chose étonnante entre toutes, un jour que mistress Landys-Haggert fredonnait toute seule dans une pièce voisine, pendant que Hannasyde l'attendait pour une promenade à cheval, elle chanta note pour note, avec le même trémolo guttural au second vers: _Pauvre créature errante!_ absolument comme Alice Chisane le lui avait fredonné dans le demi-jour d'un salon d'Angleterre.
Quant à la femme réelle,--quant à l'âme,--il n'y avait pas l'ombre d'une ressemblance: mistress Landys-Haggert et Alice Chisane sortaient de moules différents.
Mais Hannasyde ne désirait savoir, et voir, et considérer qu'une chose: cette troublante, cette affolante ressemblance du visage, de la voix, des manières.
Il avait une grande envie de se tromper lui-même sur ce point, et il y réussit parfaitement.
Un dévouement qui se montre, qui s'étale, est toujours agréable à n'importe quelle femme, quel que soit l'homme qui le lui témoigne. Mais mistress Landys-Haggert, étant une mondaine, ne comprenait rien à l'admiration de Hannasyde.
Il ne se dérobait à aucune corvée, lui ordinairement égoïste, pour satisfaire, pour prévenir même ses désirs, quand c'était possible.
Tout ce qu'elle lui disait de faire était pour lui une loi.
Et il n'y avait pas moyen d'en douter, il aimait à être en sa compagnie, tant qu'elle causait avec lui et maintenait la conversation sur le terrain des banalités.
Mais quand elle se hasardait à exprimer sa manière personnelle de voir, à dire ses ennuis, à rendre ces petites nuances sociales qui sont le condiment de la vie à Simla, Hannasyde n'était ni charmé, ni intéressé.
Il ne tenait pas à savoir quoi que ce fût de mistress Landys-Haggert, ni ce qu'elle avait été jadis;--elle avait presque fait le tour du monde et causait fort agréablement. Ce qu'il voulait, c'était avoir l'image d'Alice Chisane sous les yeux, et sa voix dans les oreilles. En dehors de cela, tout ce qui lui rappelait une autre personnalité l'agaçait, et il ne le dissimulait pas.
Un soir, devant le nouvel hôtel des postes, mistress Landys-Haggert le rencontra, et lui déclara brièvement, sans ambages, sa façon de penser.
--Monsieur Hannasyde, lui dit-elle, aurez-vous l'amabilité de me dire pourquoi vous vous êtes nommé vous-même mon _cavalier servant_? Je ne le comprends pas, mais je suis parfaitement sûre, de toute façon, que vous ne vous souciez pas plus _de moi_ que d'un fétu.
Ceci paraît venir à l'appui de la théorie d'après laquelle aucun homme n'est capable de mentir à une femme, en actes ou en paroles, sans qu'elle le découvre.
Hannasyde fut pris au dépourvu. Sa parade n'était jamais bien efficace, parce qu'il pensait toujours à lui-même, et il bredouilla, avant de s'être rendu compte de ce qu'il disait, cette réponse peu opportune: