Nouveaux Contes des Collines

Part 10

Chapter 104,075 wordsPublic domain

Vous pourriez passer cent fois par la ruelle où se trouve cette Porte, sans être plus avancé pour cela.

Nous appelions cette ruelle «la ruelle de la Fumée noire», mais naturellement le nom que lui donnent les indigènes est fort différent.

Un âne chargé ne pourrait passer entre les murs, et juste avant cette Porte, une maison, dont la façade fait ventre, oblige les passants à marcher à la queue leu leu.

En fait, il n'y a pas de porte: c'est une maison.

Le vieux Fung-Tching en fit l'acquisition il y a cinq ans.

Il était cordonnier à Calcutta.

On dit qu'il tua sa femme pendant un accès d'ivresse. C'est pourquoi il renonça au rhum de bazar et le remplaça par la Fumée noire.

Plus tard, il remonta vers le nord et fit de la Porte une maison où vous pouvez déguster votre fumée dans la paix et la tranquillité.

Ne l'oubliez pas, c'était une fumerie d'opium bien tenue, et non point une de ces _chandoo-khanas_[43], où l'on étouffe, où l'on sue, comme il s'en trouve par toute la Cité.

[43] Bouge où l'on fume l'opium.

Non, le vieux entendait parfaitement son affaire, et, pour un Chinois, il était très propre.

C'était un petit bonhomme borgne, dont la taille ne dépassait guère cinq pieds, et qui n'avait plus de doigts médians aux deux mains.

Il n'en était pas moins l'homme le plus expert que j'aie jamais vu pour rouler les pilules noires.

Il n'avait pas l'air d'être affecté par la Fumée, et pourtant il en absorbait une bonne dose le jour et la nuit.

Je l'ai fréquenté cinq ans. Pour fumer, je puis tenir tête à n'importe qui, mais sous ce rapport je n'étais qu'un enfant à côté de Fung-Tching.

N'empêche que le vieux était très près de ses intérêts, et c'est ce que je ne puis comprendre.

J'ai entendu dire qu'il avait économisé une forte somme; mais maintenant c'est son neveu qui a tout cela, et le vieux est retourné en Chine pour y être enterré.

Il tenait la grande chambre d'en haut,--réservée à ses meilleurs clients,--aussi propre qu'une épingle neuve.

Dans un coin, on voyait le magot de Fung-Tching, presque aussi laid que Fung-Tching lui-même. Des bâtons brûlaient continuellement devant son nez, mais on ne les sentait pas quand les pipes étaient bien en train.

En face du magot était le cercueil de Fung-Tching: il y avait consacré une bonne partie de ses économies, et toutes les fois qu'un nouveau client venait à la Porte, on le lui montrait. Ce cercueil était laqué de noir, avec des inscriptions en rouge et en or, et j'ai entendu dire que Fung-Tching avait fait venir tout cela de Chine.

Je ne sais si c'était vrai ou faux, mais je sais bien que, les soirs où j'arrivais le premier, je ne manquais jamais d'étendre ma natte au pied du cercueil.

C'était un coin tranquille, voyez-vous, et il arrivait de temps en temps de la ruelle, par la fenêtre, une sorte de brise.

A part les nattes, il n'y avait aucun meuble dans la pièce, si ce n'est le cercueil; le vieux magot était si vieux et on le polissait si souvent, qu'il avait fini par devenir vert, bleu et pourpre.

Fung-Tching ne nous a jamais dit pourquoi il appelait cet endroit la Porte des Cent Chagrins.

C'est le seul Chinois qui, à ma connaissance, se soit servi de noms d'une fantaisie lugubre. La plupart ont un air fleuri, comme vous le voyez à Calcutta.

Nous en trouvions nous-mêmes l'explication.

Il n'y a rien qui vous empoigne aussi fort, si vous êtes un blanc, que la Fumée noire. Un homme jaune est fait autrement. C'est à peine si l'opium lui fait du mal. Mais les blancs et les noirs en pâtissent beaucoup.

Bien sûr, il y a des gens sur lesquels la Fumée ne produit pas plus d'effet que le tabac, dans les commencements. Ils piquent un petit somme. On dirait qu'ils s'endorment naturellement, et, le lendemain, ils sont tout prêts à travailler.

J'étais de ceux-là au début. Mais j'ai continué sans interruption pendant cinq ans, et maintenant il n'en est plus de même.

J'avais une vieille tante, par là-bas, du côté d'Agra. Elle m'a laissé quelque chose à sa mort, environ soixante roupies de rente par mois. Ce n'est pas beaucoup.

Je puis me rappeler un temps,--il me semble qu'il y a de cela des centaines d'années,--où je gagnais mes trois cents roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de charpente, à Calcutta.

Je n'y restai pas bien longtemps.

La Fumée noire ne permet guère d'autre occupation, et bien que je n'en souffre presque pas, en comparaison des autres, je ne pourrais, pour rien au monde, faire ma journée maintenant.

Après tout, soixante roupies, c'est tout ce qu'il me faut.

Quand le vieux Fung-Tching vivait, c'était lui, d'ordinaire, qui allait toucher mon argent; il m'en rendait à peu près la moitié pour vivre (je mange fort peu) et il gardait le reste.

Je pouvais venir à la Porte à toute heure du jour ou de la nuit pour y fumer et y dormir, si je voulais. Aussi je ne m'inquiétais de rien.

Je sais bien que le vieux faisait un joli bénéfice sur moi, mais cela importe peu. Rien ne me touche beaucoup, et, en outre, l'argent tombait régulièrement tous les mois.

Nous étions dix clients à la Porte, quand la maison fut ouverte: moi, deux Babous employés dans un bureau du gouvernement, quelque part vers Anarkulli, mais ils furent congédiés et ne pouvaient pas payer; (quiconque travaille le jour est incapable de faire de la Fumée noire d'une manière régulière); un Chinois, neveu de Fung-Tching; une femme du bazar qui avait gagné, je ne sais comment, une forte somme; un Anglais fainéant, un Mac je ne sais qui, dont j'ai oublié le nom (il fumait énormément, et on ne le voyait jamais payer--; on disait qu'il avait sauvé la vie à Fung-Tching dans un procès, alors qu'il était avocat à Calcutta); un autre Eurasien comme moi, de Madras; une femme de demi-caste, et deux hommes qui disaient être venus du Nord. Je crois que c'étaient des Persans ou des Afghans, ou quelque chose d'approchant.

Nous ne sommes plus que cinq, mais nous venons régulièrement.

Je ne sais ce que sont devenus les Babous; quant à la femme du bazar, elle est morte après six mois de Porte, et je crois que Fung-Tching s'est approprié ses pendeloques et son anneau de nez. Mais je n'en suis pas certain.

L'Anglais, qui buvait autant qu'il fumait, a cessé de venir.

Un des Persans a été tué dans une rixe, la nuit, près du grand puits qui se trouve à côté de la mosquée, il y a longtemps de cela, et la police a fermé le puits en disant qu'il en sortait du mauvais air. On a trouvé son cadavre au fond.

Ainsi, comme vous le voyez, il ne reste que moi, le Chinois, la femme de demi-caste que nous appelons la _Memsahib_ (elle habitait ordinairement avec Fung-Tching), l'autre Eurasien et un des Persans.

Aujourd'hui la Memsahib a l'air très vieille.

Je crois que c'était une jeune femme quand la Porte s'ouvrit, mais à ce compte-là nous sommes tous vieux. Nous avons des centaines et des centaines d'années.

Il est bien difficile de se faire une idée du temps, à la Porte, et, d'ailleurs, le temps ne m'importe guère.

Je reçois mes soixante roupies régulièrement, chaque mois.

Il y a longtemps, bien longtemps, je gagnais mes trois cent cinquante roupies par mois, sans compter les revenants-bons, dans une grande entreprise de charpente à Calcutta.

J'avais une femme de bonne condition. Mais elle est morte. On dit que j'ai été cause de sa fin en m'adonnant à la Fumée. Peut-être est-ce vrai, mais il y a si longtemps que cela n'a pas d'importance.

Dans les premiers temps où je venais à la Porte, j'avais parfois des remords, mais tout cela est fini, passé depuis longtemps, et je touche mes soixante roupies régulièrement, tous les mois, et je suis parfaitement heureux.

Non pas d'un bonheur qui enivre, vous savez, mais toujours tranquille, et content, et satisfait.

Comment m'y suis-je mis?

Cela a commencé à Calcutta.

J'en essayais de temps en temps à la maison, rien que pour voir quel goût cela avait. Je ne suis jamais allé bien loin, mais je crois que ma femme a dû mourir vers ce temps-là.

En tout cas, je me trouvai ici, et je fis la connaissance de Fung-Tching.

Je ne me souviens pas exactement comment cela arriva, mais il me parla de la Porte, je pris l'habitude d'y venir et, d'une façon ou de l'autre, je n'en suis jamais sorti depuis.

Remarquez bien ceci, pourtant: au temps de Fung-Tching, la Porte était un endroit respectable où l'on avait ses aises, et elle ne ressemblait nullement à ces _chandoo-khanas_ où vont les nègres.

Non, elle était propre et tranquille.

Certes, il y avait d'autres gens que nous dix et le patron, mais chacun de nous avait sa natte, avec un coussin de tête capitonné en laine, bariolé de dragons noirs et rouges et d'autres figures, tout comme le cercueil du coin.

Au bout de la troisième pipe, les dragons commençaient à remuer et à se battre.

Je les ai regardés pendant bien des nuits.

J'avais pris l'habitude de régler ma Fumée d'après eux, mais maintenant il me faut une douzaine de pipes pour qu'ils bougent. En outre, ils sont tout à fait abîmés et salis, comme les nattes, et le vieux Fung-Tching est mort.

Il est mort, il y a une couple d'années; il m'a donné la pipe dont je me sers toujours maintenant, une pipe en argent, avec de drôles de bêtes qui montent et qui descendent le long du récipient, sous le fourneau.

Auparavant, à ce que je crois, je me servais d'un gros tuyau de bambou, avec un fourneau de cuivre, très petit, à embouchure en jade vert.

Il était un peu plus gros qu'une canne, et la Fumée en était douce, très douce. On eût dit que le bambou aspirait la Fumée.

L'argent ne la garde pas, et il faut le nettoyer de temps en temps; c'est très ennuyeux, mais je continue à y fumer en souvenir du vieux.

Il a dû gagner beaucoup sur moi, mais il me donnait toujours des nattes et des oreillers propres et la meilleure drogue qu'on pût trouver.

Quand il mourut, son neveu Tsing-Ling prit possession de la Porte, et il l'appela le Temple des Trois Possessions; mais nous, les vieux, nous continuons à l'appeler tout de même la Porte des Cent Chagrins.

Le neveu fait les choses très chichement, et je crois que la _Memsahib_ doit l'aider. Elle demeure avec lui, tout comme elle faisait avec le vieux.

Ils reçoivent un tas de gueux, des nègres, etc., et la Fumée noire n'est plus aussi bonne que dans le temps.

J'ai trouvé plus d'une fois du son brûlé dans la pipe. Le vieux en serait mort, si la chose était arrivée de son temps.

En outre, la chambre n'est jamais nettoyée, toutes les nattes sont déchirées et effilochées aux bords.

Le cercueil est parti,--reparti en Chine,--avec le vieux et deux onces d'opium dans l'intérieur, pour le cas où il en aurait besoin pendant le voyage.

Le magot voit beaucoup moins de bâtons brûler sous son nez que jadis. C'est un mauvais signe, aussi sûr que la Mort. Et puis, il est tout brun, et personne ne s'occupe de lui.

C'est la _Memsahib_, je le sais, qui en est cause, car un jour que Tsing-Ling voulait brûler devant le magot du papier doré, elle dit que c'était de l'argent perdu, et que s'il employait un cierge qui brûle très lentement, le magot ne s'apercevrait pas de la différence.

Aussi nous sommes-nous procuré des cierges où il entre une grande quantité de colle. Ils durent une demi-heure de plus, et leur fumée empeste; et la chambre pue assez par elle-même.

Il n'y a pas de commerce possible s'ils se mettent sur ce pied-là. Le magot ne peut pas souffrir ça. Je le vois bien. Au milieu de la nuit il prend toutes sortes de couleurs étranges,--bleu, vert, rouge,--comme il faisait quand le vieux Fung-Tching vivait encore. Il roule les yeux et trépigne comme un diable.

Je ne sais pourquoi je ne quitte pas cet endroit, pourquoi je ne vais pas fumer tranquillement dans une petite chambre à moi, au bazar.

Il est bien probable que Tsing-Ling me tuerait, si je m'en allais.

Il touche mes soixante roupies; et puis, ce serait me donner bien du mal. J'ai fini par m'attacher beaucoup à la Porte.

Ce n'est pas qu'elle soit bien attrayante.

Elle n'est plus ce qu'elle était au temps du vieux, mais je ne pourrais pas la quitter. J'en ai tant vu entrer et sortir. Et j'en ai tant vu mourir ici sur les nattes, que j'aurais peur maintenant de mourir dehors.

J'ai vu certaines choses que les gens trouvaient bien étranges, mais rien ne vous paraît étrange quand vous êtes habitué à la Fumée noire, si ce n'est la Fumée noire elle-même. Et quand cela serait, peu importe.

Fung-Tching se montrait très difficile sur son monde, et il n'aurait jamais reçu un client capable de donner du tracas, par une mort inopportune ou autrement. Mais le neveu fait beaucoup moins de façons.

Il dit partout qu'il tient une maison de premier ordre.

Il ne cherche pas à recruter discrètement sa clientèle, et à la traiter confortablement, comme faisait Fung-Tching.

C'est pourquoi la Porte commence à être déjà un peu plus connue qu'elle ne l'était, parmi les gens de couleur naturellement.

Le neveu n'oserait pas, pour cette raison, y amener un blanc, ni même un homme de sang mêlé.

Naturellement, il nous garde tous les trois, moi, la _Memsahib_ et l'autre Eurasien. Nous sommes immeubles par destination. Mais il ne nous ferait pas crédit d'une pipe, pour rien au monde.

Un de ces jours, je l'espère, je mourrai dans la Porte.

Le Persan et l'homme de Madras sont terriblement bas maintenant. Ils ont pris un _boy_ pour leur allumer leur pipe. Cela, je le fais toujours moi-même.

Selon toute probabilité, je les verrai partir avant moi.

Je ne pense pas survivre à Tsing-Ling ou à la _Memsahib_. Les femmes résistent à la Fumée noire plus longtemps que les hommes et Tsing-Ling tient beaucoup du vieux, bien qu'il fume de la marchandise bon marché.

La femme du bazar sut deux jours à l'avance quand elle partirait. _Elle_, elle est morte sur une natte propre, avec un oreiller bien rembourré, et le vieux a suspendu au-dessus du magot la pipe dont elle se servait.

Il l'a toujours aimée, j'imagine. Mais il lui a tout de même pris ses pendeloques.

J'aimerais à mourir comme la femme du bazar, sur une natte propre et fraîche, avec une pipe de bon opium aux lèvres.

Quand je sentirai que je m'en vais, je demanderai tout cela à Tsing-Ling, et il pourra toucher mes soixante roupies par mois, régulièrement, aussi longtemps qu'il voudra.

Puis je m'allongerai sur le dos, tranquillement, bien à l'aise. Je regarderai les dragons noirs et rouges se livrer une dernière grande bataille; et puis...

Bah! peu importe. Tout m'est égal. Je voudrais seulement que Tsing-Ling ne mît pas de son dans la Fumée noire.

L'ACCÈS DE FOLIE DU SOLDAT ORTHERIS

Oh! où voudrais-je être quand mon gosier sera sec? Oh! où voudrais-je être quand voleront les balles? Oh! où voudrais-je être à l'heure de mourir? Mais! Quelque part tout près de mon copain. S'il a quelque chose à boire il m'en donnera, Si je meurs il me soutiendra la tête, Et quand je serai mort il écrira à ceux de chez moi. Que Dieu nous donne un bon copain!

(CHANSON DE CHAMBRÉE.)

Mes amis Mulvaney et Ortheris étaient partis à la chasse pour un jour.

Learoyd était encore à l'hôpital à se remettre d'une fièvre attrapée en Birmanie.

Ils m'envoyèrent une invitation à les rejoindre, et ils furent réellement peinés en me voyant apporter de la bière, en quantité presque suffisante pour contenter deux simples soldats d'infanterie... et moi-même.

--Ce n'est pas pour ça que nous vous avons invité, monsieur: c'est pour le plaisir de votre société, dit Mulvaney d'un air boudeur.

Ortheris vint à mon aide en ces termes:

--Bah! Il ne s'en trouvera pas plus mal pour avoir apporté du liquide avec lui. Nous ne sommes pas des gens de la haute. Nous sommes de damnés Tommies, tu entends, mauvais Irlandais, et... à votre bonne santé!

Nous chassâmes toute la matinée et nous tuâmes deux chiens errants, quatre perroquets verts au perchoir, un vautour près du défilé où il fait chaud, un serpent volant, une tortue de terre, et huit corbeaux.

Le gibier abondait.

Ensuite on s'installa pour le goûter,--boeuf et boule de son, comme disait Mulvaney,--au bord de la rivière, non sans tirer à la cible sur les crocodiles, tout en coupant notre viande avec le seul couteau de poche que nous possédions à nous trois.

Puis, on but toute la bière. On jeta les bouteilles à l'eau et on tira dessus.

Cela fait, on desserra sa ceinture. On s'allongea sur le sable chaud et on fuma.

Nous étions trop paresseux pour recommencer à chasser.

Ortheris poussa un gros soupir.

Il était étendu sur le ventre, la tête entre les poings.

Alors, il se mit tranquillement à envoyer des jurons vers le ciel bleu.

--Qu'est-ce que ça veut dire? dit Mulvaney. Est-ce que nous n'avons pas assez bu?

--Je rêvais à Tottenham Court Road, et à une particulière qui demeure là. A quoi ça mène-t-il d'être soldat?

--Ortheris, mon fils, se hâta de dire Mulvaney, il est plus que probable que la bière t'a fait mal; je suis comme ça quand mon foie commence à se rouiller.

Ortheris, au lieu de relever l'interruption, continua lentement:

--Je suis un Tommy, un sacré Tommy, à huit _annas_ par jour, un voleur de Tommy, avec un numéro au lieu d'un nom convenable. A quoi suis-je bon? Si j'étais resté là-bas, j'aurais pu épouser cette particulière, et je tiendrais une petite boutique à Hammersmith High: «Ortheris, naturaliste», avec un renard empaillé, comme celui qu'on voit dans la vitrine des Laiteries d'Aylesbury, une petite boîte d'yeux de verre bleus et jaunes et une petite femme pour crier: «Voyez magasin!» chaque fois que la sonnette se ferait entendre. Tandis qu'aujourd'hui je suis tout simplement un Tommy, un sacré Tommy abandonné par Dieu et débordant de bière. «Reposez... armes! Garde à vos! Repos! Garde à vos!... L'arme sur l'épaule gauche... gauche!... Pas de route... Marche! Halte!... Front! Reposez... armes! Garde à vos! Char... gez!» Et voilà comment je finirai.

Les commandements qu'il débitait étaient ceux du service pour les funérailles.

--En voilà assez! cria Mulvaney. Quand tu auras tiré à blanc aussi souvent que je l'ai fait, sur la tombe d'un homme qui valait mieux que toi, tu n'auras plus l'idée de tourner ces commandements en ridicule. C'est pire que de siffler la _Marche des morts_ à la caserne. C'est que tu es plein comme une bourrique et que le temps est frais, et voilà tout! voilà tout! J'en ai honte pour toi: tu ne vaux pas mieux qu'un païen, avec tes parties de chasse et tes yeux de verre. Ne vas-tu pas bientôt te taire?

Que pouvais-je faire? Pouvais-je dire à Ortheris quelque chose qu'il ignorât sur les côtés agréables de sa vie? Je n'étais ni aumônier, ni lieutenant; et Ortheris avait le droit de dire ce qu'il pensait.

--Laissez-le continuer, Mulvaney, dis-je. C'est la bière.

--Non, dit Mulvaney, ce n'est pas la bière; je sais ce qui va arriver. Il a passé par là plus d'une fois, le petit, et c'est fâcheux, très fâcheux, car je l'aime bien.

Vraiment l'inquiétude de Mulvaney me paraissait déplacée; mais je savais qu'il avait pour Ortheris des sentiments presque paternels.

--Laisse-moi parler, laisse-moi parler, dit Ortheris d'un air distrait. Est-ce que tu peux faire taire un perroquet quand il fait très chaud et que les barreaux de sa cage brûlent ses pauvres petites pattes rouges, dis, Mulvaney?

--Des pattes rouges? Vas-tu me dire que tu as des pattes rouges dans tes godillots, espèce d'âne?

Et Mulvaney concentra ses forces pour lancer une terrible injure:

--Maîtresse d'école! Des pattes rouges? Combien a-t-il fallu de bouteilles de bière Bass avec l'étiquette, pour faire déraisonner ce pauvre enfant?

--Ça n'est pas de la Bass, dit Ortheris, c'est une sorte de bière encore plus amère... C'est le mal du pays.

--Vous l'entendez! Et dire qu'il n'a pas quatre mois à attendre pour retourner au pays sur le _Sérapis_.

--Je m'en moque, ça m'est égal. Est-ce que tu sais si je n'ai pas peur de mourir avant d'avoir obtenu mes papiers?

Et il recommença, d'une voix monotone, les commandements du service des funérailles.

Je n'avais jamais vu jusqu'alors cet aspect du caractère d'Ortheris, mais il était évident que Mulvaney, lui, le connaissait, et qu'il prenait cela très au sérieux.

Pendant qu'Ortheris bavardait, sa tête posée sur son bras, Mulvaney me dit à voix basse:

--Ça le prend toujours quand il a été trop malmené par les moutards dont on fait des sergents aujourd'hui. Ça, et le désoeuvrement. Je ne sais que faire, je n'y comprends rien.

--Bah! cela importe peu, il n'y a qu'à le laisser s'égosiller.

Ortheris se mit à chanter une parodie du _Régiment de l'Écouvillon_, pleine de charmantes allusions à la bataille, au carnage, à la mort soudaine.

Tout en chantant, il regardait de l'autre côté de la rivière, avec une expression de physionomie que je ne lui connaissais pas.

Mulvaney me poussa le coude pour solliciter mon attention.

--Vous trouvez que cela importe peu! Cela importe beaucoup, au contraire. C'est une espèce de crise qui le prend. Elle le tiendra toute la nuit, et, au beau milieu de la nuit, il se lèvera et ira au râtelier chercher ses armes et ses effets.

«Puis, il viendra me trouver, pour me dire:

«--Je pars pour Bombay. Tu répondras pour moi à l'appel du matin.

«Alors, nous nous battrons tous les deux; ça nous est déjà arrivé, lui voulant s'en aller, et moi le retenir, et l'on nous punira l'un et l'autre pour désordre dans la caserne.

«En pareil cas, je le cravache à coups de ceinturon, je lui casse la tête, je lui parle, mais tout cela est inutile quand sa crise le prend.

«Il est aussi doux qu'un enfant quand il a son bon sens.

«Mais je sais bien ce qui va se passer cette nuit à la caserne. Dieu veuille qu'il ne s'échappe pas avant que j'aie pu me lever pour l'assommer. Voilà à quoi je pense, nuit et jour.»

La chose se présentait sous un aspect assez désagréable et qui expliquait amplement l'inquiétude de Mulvaney. Il me sembla qu'il essayait de dissiper la crise par de bonnes paroles, car il cria dans la direction de la berge, où le jeune homme était étendu:

--Écoute-moi, à présent, l'homme aux pattes rouges et aux yeux de verre. Est-ce que tu as jamais traversé l'Iraouaddy à la nage derrière moi, comme un bon gars, ou bien est-ce que tu te tenais caché sous un lit, comme tu as fait à Ahmed Kheyl?

C'était à la fois une grossière insulte et un impudent mensonge. Mulvaney espérait l'amener ainsi à se battre.

Mais Ortheris paraissait enfermé dans une sorte de sommeil hypnotique.

Il répondit avec lenteur, sans laisser percer la moindre irritation, de la même voix cadencée avec laquelle il avait débité les commandements du service funéraire:

--J'ai traversé l'Iraouaddy à la nage, pendant la nuit, comme _tu le sais_, pour prendre la ville de Lungtungpen, tout nu et sans peur. Où j'étais à Ahmed Kheyl, tu le sais aussi, et il y a, en outre, quatre maudits Pathans qui le savent. Mais alors il y avait quelque chose à faire, et je ne pensais pas à mourir.

«Maintenant j'ai envie de revoir le pays, de revoir le pays. Ça n'est pas ma mère qui me manque, puisque j'ai été élevé par un oncle, mais j'ai envie de revoir Londres, d'en entendre les bruits, d'en voir les paysages, d'en flairer les mauvaises odeurs; il me faut les pelures d'orange, et l'asphalte, et les rangées de becs de gaz sur le pont de Vauxhall. Il me faut le chemin de fer qui mène à Box-Hill, avec ma connaissance sur les genoux et une pipe en terre neuve entre les dents, ça et les lumières du Strand, où vous connaissez tout le monde, où le flic qui vous ramasse est un vieil ami qui vous a déjà ramassé dans le temps où vous n'étiez qu'un méchant moutard vagabondant entre le Temple et les Arches sombres.

«Plus de ces maudites factions à monter, plus de ce maudit astiquage, plus de khaki. Être son propre maître, avec la liberté d'emmener sa particulière avec soi lorsque les sauveteurs s'exercent le dimanche à repêcher des cadavres de noyés dans la Serpentine.