Part 12
--Et je ne m'en soucie guère non plus.
La singularité de cette question et de cette réponse firent rire mistress Landys-Haggert.
Alors tout se découvrit, et à la fin de la lumineuse explication que donna Hannasyde, mistress Haggert dit, d'un ton où perçait une légère raillerie:
--Alors, je joue le rôle du mannequin que vous habillez avec les haillons de votre amour en lambeaux, n'est-ce pas?
Hannasyde ne voyait guère ce qu'il avait à répondre. Il s'en tira par une phrase générale et un vague éloge d'Alice Chisane, ce qui n'était pas très satisfaisant.
Or, il faut déclarer ici, d'une manière catégorique, que mistress Haggert n'éprouvait pas même l'ombre d'une ombre d'intérêt à l'égard de Hannasyde...
Seulement... seulement, il n'y a pas de femme qui supporte qu'on lui fasse la cour à travers une autre..., surtout à travers une divinité qui a quatre ans de moisissure.
Hannasyde ne croyait pas qu'il se fût exhibé d'une façon tant soit peu marquée. Il était heureux de trouver une âme sympathique dans les déserts de Simla.
Quand la saison finit, Hannasyde retourna à sa résidence dans le Bas-Pays, pendant que mistress Haggert rejoignait la sienne.
--C'était en quelque sorte faire la cour à un fantôme, se dit Hannasyde. Cela n'a aucune importance maintenant, et je vais me mettre au travail.
Mais il découvrit qu'il ne cessait de penser au fantôme Haggert-Chisane, et il n'arrivait point à savoir laquelle des deux, Haggert ou Chisane, entrait pour la plus grande part dans la composition du joli fantôme...
Il sut à quoi s'en tenir un mois après.
Un des traits particuliers de ce pays si particulier, c'est la façon dont un gouvernement sans coeur déplace les gens d'une extrémité de l'Empire à l'autre. Vous n'êtes jamais sûr d'être débarrassé d'un ami ou d'un ennemi avant qu'_il_ ou qu'_elle_ ne meure.
Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.
Le ministère dont dépendait Haggert, l'avertit deux jours à l'avance qu'il devait se rendre de Dindigul à la frontière, et il partit, semant l'argent sur sa route, de Dindigul pour son nouveau poste.
En passant, il déposa mistress Haggert à Lucknow, où elle séjournerait chez quelques amis, pour prendre part à un grand bal, au Chutter Munzil[47]; elle le rejoindrait quand il aurait installé leur nouvelle demeure d'une manière un peu confortable.
[47] Le grand Palais.
Lucknow était la station de Hannasyde, et mistress Haggert y séjourna une semaine.
Hannasyde vint l'y retrouver.
Comme le train arrivait en gare, il s'aperçut qu'il avait pensé à elle pendant tout le dernier mois. Il fut aussi frappé du peu de sagesse avec laquelle il se conduisait.
Pendant cette semaine passée à Lucknow, deux bals, un nombre indéfini de promenades à cheval faites ensemble, amenèrent la crise décisive.
Hannasyde se vit enfermé dans ce cercle d'idées:
Il adorait Alice Chisane,--ou du moins il l'avait adorée,--et il admirait mistress Landys-Haggert parce qu'elle ressemblait à Alice Chisane. Mais mistress Landys-Haggert ne ressemblait pas le moins du monde à Alice Chisane, car elle était mille fois plus adorable. Or, Alice Chisane était la femme d'un autre, et mistress Landys-Haggert était également une femme mariée, bonne et honnête épouse elle aussi.
En conséquence, lui, Hannasyde, n'était qu'un...
Arrivé là, il se dit plusieurs injures, et il regretta de n'avoir pas été plus sage en commençant.
Mistress Landys-Haggert vit-elle ce qui se passait en lui? Elle seule le sait.
Il semblait s'intéresser, sans arrière-pensée, à tout ce qui la touchait, sans que sa ressemblance avec Alice Chisane y fût pour quelque chose, et il s'exprima une ou deux fois dans des termes tels que si Alice Chisane eût été encore sa fiancée, elle eût eu grand'peine à les excuser, même en tenant compte de la ressemblance.
Mais mistress Haggert ne prit point garde à ces remarques. Elle mit beaucoup de temps à rappeler à Hannasyde quel charme et quel plaisir elle lui avait fait éprouver, grâce à cette ressemblance avec le premier objet de son affection. Hannasyde gémit sur sa selle, et dit: «Oui, c'est vrai», et il s'occupa ensuite, pour elle, des préparatifs du départ pour la frontière, tout en se sentant très malheureux, très à plaindre.
Enfin, le dernier jour qu'elle devait passer à Lucknow arriva.
Hannasyde l'accompagna à la gare. Elle lui témoigna sa gratitude pour toute la bonté, pour la peine qu'il s'était donnée, et eut un sourire aussi sympathique que possible, étant donné qu'Alice Chisane était l'explication de cette complaisance.
Hannasyde s'emporta contre les coolies qui charriaient les bagages; il bouscula les gens sur le quai du départ, et il pria le ciel de faire tomber la toiture sur lui et de l'écraser.
Le train se mit lentement en marche.
Mistress Landys-Haggert vint à la portière pour lui dire adieu.
--Non, tout bien réfléchi: _au revoir_, monsieur Hannasyde. Je dois aller en Angleterre au printemps; peut-être vous rencontrerai-je à Londres?
Hannasyde lui serra la main et lui dit d'un ton où il y avait autant de sérieux que d'adoration:
--J'espère bien, grâce au ciel, ne jamais vous revoir.
Et mistress Haggert comprit.
WRESSLEY, DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Je m'engageai à fond, je tirai l'épée pour celle que j'aime, celle qui maintenant m'a trompé; j'égorgeai le brigand de Tarrant Moss et je rendis la liberté à Dumeny.
Et l'on me comble de louanges et d'or, et je ne cesse de gémir sur ma perte. Car j'ai frappé pour celle qui trompa mon amour et non point pour les hommes du Moss.
(TARRANT MOSS.)
Un des nombreux fléaux de la vie qu'on mène dans ce pays-ci, c'est l'absence d'atmosphère, dans le sens où l'entendent les peintres.
Il n'y a pas de demi-teintes pour ainsi dire.
Les gens ont des couleurs nettes et crues, que rien n'adoucit, que rien ne place sur des plans différents. Ils accomplissent leur besogne, et ils en viennent à s'imaginer qu'il n'y a rien au monde que leur besogne, qu'il n'y a rien au-dessus de leur besogne et qu'ils sont les pivots sur lesquels tourne réellement l'administration.
Voici un exemple de cet état d'âme.
Un employé sang mêlé réglait des papiers dans un bureau de paie. Il me dit:
--Savez-vous ce qui arriverait si je traçais une ligne en plus ou en moins sur cette feuille?
Il ajouta, d'un air de conspirateur:
--Cela désorganiserait tout le service des paiements dans toute l'étendue du cercle de la présidence. Le croiriez-vous?...
Si les gens n'avaient pas cette illusion de l'importance énorme de leurs emplois particuliers, je suppose qu'ils s'associeraient pour se tuer. Mais leur faiblesse est assommante, surtout quand leur auditeur sait qu'il est sujet au même travers.
Le secrétariat lui-même croit bien faire en prescrivant à un fonctionnaire du pouvoir exécutif, déjà surmené, de procéder au recensement des charançons du blé dans un district de cinq mille milles carrés.
Il y avait jadis au _Foreign Office_ un homme... un homme qui y avait atteint l'âge moyen, et qui, s'il faut en croire des employés que leur jeunesse rendait irrespectueux, était en mesure de réciter à rebours, en dormant, les _Traités et Concessions_ d'Aitchison.
Quel parti tirait-il de ce trésor de science? C'est ce que le secrétaire seul eût pu dire. Quant à lui, naturellement, il se gardait bien d'en parler.
Il se nommait Wressley, et c'était, en ce temps-là, un mot de passe que de dire: «Wressley en sait plus sur les États de l'Inde centrale, qu'aucun homme vivant.» Si vous ne disiez pas cela, vous passiez pour un petit esprit.
De nos jours, un homme qui déclarerait connaître l'enchevêtrement des tribus, des deux côtés de la frontière, serait d'une plus grande utilité, mais au temps de Wressley l'attention était surtout dirigée vers les États de l'Inde centrale.
On les appelait des «foyers», des «facteurs». On leur donnait des noms impossibles.
Et c'est là que se faisait sentir de tout son poids le fléau de la vie anglo-indienne.
Lorsque Wressley élevait la voix et disait que tels et tels avaient succédé à tels et tels sur un trône, le Foreign Office se taisait, et les chefs de service répétaient les deux ou trois derniers mots des phrases de Wressley en y ajoutant des «oui! oui!» et ils avaient conscience d'aider «l'Empire à faire face à de graves contingences politiques».
Dans les très grosses entreprises, un ou deux hommes font la besogne, tandis que les autres restent assis près d'eux, à causer et attendre la prochaine pluie de décorations.
Wressley était, dans la «firme» du _Foreign Office_, l'homme qui travaille, et, pour le maintenir à la hauteur de sa tâche et le remonter, quand il donnait des signes de défaillance, ses supérieurs faisaient le plus grand cas de lui et disaient que c'était un rude gaillard.
Il n'avait pas besoin qu'on lui passât la main dans le dos, parce qu'il était solidement bâti; mais le peu de caresses qu'il recevait le confirmaient dans sa conviction que personne n'était aussi nécessairement, aussi impérieusement indispensable à la stabilité de l'Inde, que Wressley des Affaires Étrangères.
Il y avait d'autres hommes capables, c'était bien possible, mais, entre tous les hommes, celui qu'on connaissait, que l'on honorait, en qui l'on avait confiance, c'était Wressley des Affaires Étrangères.
Nous avions, en ce temps-là, un vice-roi qui savait exactement comment il faut s'y prendre pour calmer un gros personnage indocile, ou remonter un pauvre hère que le collier blesse, afin que l'attelage soit bien équilibré.
Il faisait sur Wressley l'impression que je viens de définir, et l'homme le plus insensible peut se laisser démonter par les éloges d'un vice-roi.
Il y avait une fois... mais ceci est une autre histoire.
Toute l'Inde connaissait le nom et l'emploi de Wressley,--ils étaient inscrits dans l'_Annuaire Thacker et Spink_,--mais qui était-il personnellement? Que faisait-il? Quels étaient ses mérites spéciaux? C'est à peine si cinquante personnes le savaient et s'en souciaient.
Sa besogne lui prenait tout son temps, et il n'avait pas de loisirs qui lui permissent de cultiver d'autres connaissances que celle des défunts chefs radjpoutes, morts avec des taches d'_Ahir_[48] sur leurs armoiries.
[48] _Ahir_, caste inférieure de l'Inde centrale et septentrionale.
Wressley aurait fait un excellent fonctionnaire du Collège Héraldique, s'il n'avait pas été employé dans le service civil du Bengale.
Un jour, en dehors de ses heures de bureau, Wressley éprouva un grand trouble. Il fut dominé, abattu et laissé à terre, respirant à peine, tout comme un petit écolier.
Sans raison, sans prudence, sans symptômes prémonitoires, il s'éprit d'une frivole jeune fille à la chevelure d'or, qui galopait sans cesse sur le Mail de Simla, montée sur un grand et indocile cheval d'Australie; elle portait une casquette de jockey, en velours bleu, enfoncée presque jusqu'aux yeux.
Elle se nommait Venner, Tillie Venner, et elle était exquise.
Elle conquit le coeur de Wressley en un temps de galop, et Wressley découvrit qu'il n'est pas bon pour l'homme de vivre seul, eût-il la moitié des documents du Foreign Office dans ses cartons.
Alors tout Simla rit, car Wressley amoureux était légèrement grotesque.
Il fit de son mieux pour inspirer à la jeune fille quelque intérêt pour lui, c'est-à-dire pour son oeuvre; miss Venner, de son côté, en vraie femme qu'elle était, fit de son mieux pour avoir l'air de s'intéresser à ce qu'elle appelait, derrière le dos de l'intéressé, «les Wajahs[49] de M. Wressley», car elle avait un joli zézaiement.
[49] Rajahs.
Elle n'y entendait absolument rien, mais elle faisait semblant de comprendre.
Cette erreur a causé le mariage de plus d'un homme jusqu'à ce jour.
Néanmoins la Providence veillait sur M. Wressley.
Il fut énormément frappé de l'intelligence de miss Venner. Il en aurait été bien plus émerveillé encore, s'il avait entendu comment elle racontait, en particulier et confidentiellement, les visites qu'il lui faisait.
Il avait ses idées à lui sur la manière de faire la cour aux jeunes filles. Selon lui, il fallait qu'un homme mît avec respect, à leurs pieds, ce qu'il avait fait de mieux pendant toute sa carrière.
Ruskin, je crois, a dit cela quelque part, mais dans la vie ordinaire, quelques baisers réussissent mieux, et font gagner du temps.
Un mois environ après que miss Venner lui eût pris son coeur, et qu'il eût, en conséquence, déplorablement gâché sa besogne, il conçut la première idée de son livre sur le gouvernement indigène dans l'Inde centrale, et cela le remplit de joie.
Tel qu'il l'esquissait, c'était une grande oeuvre, une étude très vaste sur un sujet très attrayant, et il fallait, pour le traiter, toutes les connaissances spéciales et laborieusement acquises par Wressley, des Affaires Étrangères. C'était un présent digne d'une impératrice.
Il annonça à miss Venner qu'il allait prendre un congé et qu'il espérait, à son retour, lui apporter un présent digne d'elle.
Attendrait-elle?
Certainement, elle attendrait.
Wressley touchait dix-sept cents roupies par mois. Elle attendrait bien un an pour cela. Sa maman l'aiderait à patienter.
Wressley prit donc un congé d'un an et, en même temps, tous les documents qu'il put réunir, ce qui représentait à peu près la charge d'un wagon de marchandises. Puis il se rendit dans l'Inde centrale, tout plein de son sujet.
Il commença son livre dans le pays dont il allait parler.
A force d'écrire des lettres officielles, il était devenu un écrivain froid, et il avait dû deviner qu'il lui fallait mettre la lumière blanche de la couleur locale sur sa palette. C'est une couleur dont l'emploi imprudent est dangereux pour les amateurs.
Dieu sait quelle peine il se donna!
Il prit ses rajahs, les analysa, retrouva leur ascendance jusque dans les brouillards du passé, et plus haut encore, sans omettre leurs reines et leurs concubines.
Il data, contre-data, fit des arbres généalogiques, les développa, compara, nota, renota, tissa, enchevêtra, fit des fiches, les classa, les reclassa, calcula, dressa des tableaux chronologiques et les refit, en travaillant dix heures par jour.
Comme il était illuminé par ce soudain et nouveau flambeau de l'amour, il fit de ces ossements desséchés de l'histoire, de ces récits poudreux de méchantes actions, une oeuvre où l'on trouvait de quoi rire, de quoi pleurer, à son gré. Son coeur et son âme étaient au bout de sa plume, et ils passèrent dans ses écrits.
Il fit preuve de sentiment, de pénétration, d'humour et de style pendant deux cent trente jours et autant de nuits, et son livre était un Livre.
Il portait en lui-même, pour ainsi dire, ses vastes connaissances spéciales, mais l'âme des choses, ce qu'il y a de vraiment humain en elles, la poésie et la faculté d'expression, voilà qui était en dehors de toute connaissance spéciale.
Cependant, je n'affirmerais pas qu'il eût conscience de la faculté qui était alors en lui et qu'il n'eût pas perdu quelque peu de bonheur.
Il travaillait pour Tillie Venner, non pour lui-même. Souvent les hommes font leur oeuvre la meilleure avec un bandeau sur les yeux, pour l'amour de quelqu'un d'autre.
Aussi, disons-le,--bien que cela n'ait rien à voir avec ce récit,--dans l'Inde, où tout le monde se connaît, il peut vous arriver d'observer des hommes qui sont poussés par la femme qui les mène. Elle les fait sortir du rang et les envoie occuper isolément quelque position dominante.
Dans ce cas, un homme qui a du fond, une fois lancé, continue à aller de l'avant; mais un homme de valeur ordinaire rentre dans le rang et on n'entend plus parler de lui dès que la femme cesse de s'intéresser à son succès et d'y voir un hommage rendu à sa puissance.
Wressley porta à Simla le premier exemplaire de son ouvrage, et, tout rougissant et bégayant, l'offrit à miss Venner. Elle en lut quelques lignes. Je rapporte mot à mot son appréciation:
--Oh! votre livre: il n'y est question que de ces horribles Wajahs! Je ne l'ai pas compris.
Wressley, des Affaires Étrangères, fut brisé, assommé,--je n'exagère rien,--par cette petite fille frivole.
Il ne put que dire d'une voix faible:
--Mais... mais c'est mon _magnum opus_, mon OEuvre, l'OEuvre de ma vie!
Miss Venner ne savait pas ce que signifiait _magnum opus_. Elle savait, par contre, que le capitaine Kerrington avait gagné trois courses au dernier _gymkhana_[50].
[50] Ici: réunion sportive.
Wressley n'insista pas auprès d'elle pour qu'elle l'attendît plus longtemps. Il eut assez de bon sens pour ne point le faire.
Puis la réaction se produisit, après une année de tension. Wressley retourna aux Affaires Étrangères, et à ses «wajahs», redevint un tâcheron qui compilait, paperassait dans les journaux, écrivait des rapports, et dont le travail eût été largement rémunéré avec trois cents roupies par mois.
Il s'en tint à l'appréciation de miss Venner. Cela prouve que l'inspiration de ce livre n'était que passagère et n'avait point sa source en lui-même.
Néanmoins, il n'avait nullement le droit de jeter dans un lac des montagnes cinq ballots, qu'il avait rapportés de Bombay, à grands frais, du meilleur ouvrage qui ait jamais été écrit sur l'histoire de l'Inde.
Lorsqu'il vendit son mobilier, avant de prendre sa retraite, quelques années plus tard, j'étais là, fouillant sur ses étagères; je tombai sur l'unique exemplaire qui restât du _Gouvernement indigène dans l'Inde_, l'exemplaire même dont miss Venner avait déclaré qu'elle n'y comprenait rien.
Je le lus, assis sur ses malles, tant que le jour dura, et je lui en offris le prix qu'il voulut.
Il lut quelques pages par-dessus mon épaule. Après quoi, il se dit à lui-même, tristement:
--Aujourd'hui, je me demande comment diable j'ai fait pour écrire d'aussi bonnes choses.
Puis s'adressant à moi:
--Prenez-le, gardez-le. Écrivez, sur ses origines, quelqu'une de vos histoires à un penny. Peut-être... peut-être... tout était-il combiné d'avance pour que la chose finît ainsi.
Sachant ce qu'avait été jadis Wressley, des Affaires Étrangères, cela me parut la chose la plus amère que j'aie jamais entendu dire à un homme sur son oeuvre.
DE VIVE VOIX
Lors même, ô ma bien-aimée, que vous devriez mourir cette nuit, et, spectre, gémir et hanter mon seuil, jamais la Peur mortelle ne tuera l'Amour immortel. Je ne vous aimerai que davantage, si, sortant du séjour de la Mort, vous me donnez encore un moment de bonheur dans mon inexprimable souffrance.
(MAISONS HANTÉES.)
Ce récit devra être expliqué par ceux qui savent comment sont faites les âmes, et pour qui les bornes du Possible n'existent plus.
J'ai vécu assez longtemps dans ce pays pour savoir qu'il vaut bien mieux ne rien savoir, et je ne puis écrire l'histoire en question que comme elle est arrivée.
Dumoise était notre chirurgien civil à Meridki, et nous l'appelions le Loir, parce que c'était un petit homme rond et endormi.
Bon médecin, il n'avait jamais de discussion avec personne, pas même avec notre sous-commissaire, qui avait les manières d'un batelier et autant de tact qu'un cheval.
Il épousa une jeune personne aussi ronde, aussi endormie que lui.
C'était une miss Hillardyce, fille de cette chiffe molle d'Hillardyce, des Berars, qui épousa, par suite d'un malentendu, la fille de son chef. Mais cela, c'est une autre histoire.
Dans l'Inde, la lune de miel dure rarement plus d'une semaine, mais rien ne s'oppose à ce qu'un couple la fasse durer un an ou deux.
C'est un pays charmant pour deux époux qui sont tout entiers l'un à autre. Ils peuvent vivre dans une solitude absolue, que rien ne vient interrompre, et c'est justement ce que firent les Dumoise.
Ces deux petits êtres se retirèrent du monde après leur mariage, et ils furent fort heureux. Naturellement, il leur fallut donner quelques dîners de temps à autre, mais ils n'étendirent point pour cela leur cercle d'amis.
La station allait son train ordinaire, et les oubliait. C'est tout au plus si l'on disait parfois que Dumoise était le meilleur des hommes, bien qu'un peu terne.
Un chirurgien civil qui n'a jamais de disputes, est chose rare et qu'on apprécie en conséquence.
Peu de gens peuvent se donner le luxe de jouer au Robinson, en quelque lieu que ce soit, et moins qu'ailleurs dans l'Inde, où nous sommes en petit nombre et où nous dépendons beaucoup les uns des autres pour une foule de menus services.
Dumoise eut tort de s'isoler du monde pendant un an. Il reconnut son erreur quand une épidémie de fièvre typhoïde éclata dans la station, en pleine saison froide, et que sa femme fut atteinte.
C'était un petit homme timide; il perdit cinq jours avant de reconnaître que mistress Dumoise souffrait d'une maladie plus grave qu'une fièvre ordinaire, et trois autres jours se passèrent avant qu'il prît sur lui d'aller trouver mistress Shute, la femme de l'ingénieur, et de lui conter avec embarras son inquiétude.
Dans presque tous les ménages de l'Inde, on sait que les médecins sont d'un très faible secours en cas de fièvre typhoïde.
C'est entre la mort et les gardes-malades que se livre la bataille, minute par minute, degré par degré.
Mistress Shute fut sur le point de gifler Dumoise pour ce retard qu'elle qualifia de criminel, et elle partit aussitôt soigner la pauvre petite.
Nous eûmes, cet hiver-là, sept cas de fièvre typhoïde à la station, et, comme le nombre des cas mortels est ordinairement d'un sur cinq, nous étions à peu près certains de subir une perte. Mais tout le monde fit de son mieux.
Les femmes passèrent leurs nuits au chevet des femmes. Les hommes en firent autant pour soigner les célibataires atteints. Nous luttâmes pendant cinquante-six jours contre ces cas de fièvre typhoïde, et nous ramenâmes triomphalement nos gens de la vallée des Ombres. Mais alors que nous pensions que tout était fini, et que nous nous préparions à organiser un bal pour célébrer cette victoire, la petite mistress Dumoise eut une rechute.
Une semaine plus tard, elle était morte, et la station suivait son convoi.
Dumoise défaillit au bord de la tombe, et il fallut l'emporter.
Veuf, Dumoise se traîna jusque chez lui, et refusa toute consolation.
Il s'acquitta parfaitement de ses devoirs, mais nous nous rendions tous compte qu'il avait besoin d'un congé, et ses collègues du service dont il dépendait le lui dirent.
Dumoise fut très reconnaissant de ce conseil,--en ce temps-là il était reconnaissant de n'importe quoi,--et il partit en excursion à Chini.
Chini est à une vingtaine d'étapes de Simla, au coeur des montagnes, et le paysage semble fait exprès pour ceux qui ont des peines de coeur.
Vous traversez de vastes et silencieuses forêts de déodars. Vous cheminez parmi des rochers énormes et silencieux, vous franchissez d'énormes et silencieuses collines, arrondies comme des seins de femme; et le vent qui souffle à travers les hautes herbes, et la pluie qui tombe à travers les déodars, disent: «Chut! chut! chut!»
C'est pourquoi l'on expédia le petit Dumoise à Chini, pour tuer son chagrin à l'aide d'un grand appareil photographique et d'une carabine.
Il emmena aussi un vaurien de porteur, parce que cet homme avait été le serviteur préféré de sa femme. C'était un fainéant et un voleur, mais Dumoise avait en lui une confiance illimitée.
A son retour de Chini, Dumoise passa par Bagi, en traversant la Réserve forestière qui couvre un contrefort du mont Huttoo.
Certains, qui ont beaucoup voyagé, disent que l'itinéraire de Kotgarh à Bagi est un des plus beaux de la création. Il passe par de sombres et humides forêts et se termine brusquement sur des pentes dénudées et des rochers noirs.
Le _dâk-bungalow_[51] de Bagi est ouvert à tous les vents. Il est glacial.
[51] Abri pour les voyageurs, construit par les soins du gouvernement.
Peu de gens vont à Bagi. Ce fut peut-être pour cette raison que Dumoise y alla.
Il fit halte à sept heures du soir, et son porteur descendit la côte jusqu'au village pour engager des coolies en vue de l'étape du lendemain.