Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
Chapter 9
--A présent, Violette a plus peur, interrompit vivement la petite. Violette donner la main à Ourson; embrasser pauvre Ourson, faire manger des fraises à Ourson.
--Mais que veut dire tout cela? dit Passerose. Pourquoi est-ce notre Ourson qui amène cette petite! Pourquoi est-elle seule? Qui est-elle? Réponds donc, Ourson! Je n'y comprends rien, moi.
--Je n'en sais pas plus que vous, chère Passerose, dit Ourson; j'ai vu cette pauvre petite endormie dans le bois toute seule; elle s'est éveillée, elle a pleuré; puis elle m'a vu, elle a crié. Je lui ai parlé, j'ai voulu approcher d'elle, elle a crié encore; j'ai eu du chagrin, beaucoup de chagrin, j'ai pleuré....
--Tais-toi, tais-toi, pauvre Ourson, s'écria Violette en lui mettant la main sur la bouche. Violette plus faire pleurer jamais, bien sûr.»
Et en disant ces mots, Violette elle-même avait la voix tremblante et les yeux pleins de larmes.
«Bonne petite, dit Agnella en l'embrassant, tu aimeras donc mon pauvre Ourson qui est si malheureux?
--Oh! oui; Violette aimer beaucoup Ourson. Violette toujours avec Ourson.»
Agnella et Passerose eurent beau questionner Violette sur ses parents, sur son pays, elles ne purent savoir autre chose que ce que savait Ourson. Son père était roi, sa mère était reine. Elle ne savait pas comment elle s'était trouvée dans la forêt.
Agnella n'hésita pas à prendre sous sa garde cette pauvre enfant perdue; elle l'aimait déjà, à cause de l'affection que la petite semblait éprouver pour Ourson, et aussi à cause du bonheur que ressentait Ourson de se voir aimé, recherché par une créature humaine autre que sa mère et Passerose.
C'était l'heure du souper et Passerose mit le couvert; on prit place à table. Violette demanda à être près d'Ourson; elle était gaie, elle causait, elle riait. Ourson était heureux comme il ne l'avait jamais été. Agnella était contente. Passerose sautait de joie de voir une petite compagne de jeu à son cher Ourson. Dans ses transports, elle répandit une jatte de crème, qui ne fut pas perdue pour cela: un chat qui attendait son souper lécha la crème jusqu'à la dernière goutte.
Après souper, Violette s'endormit sur sa chaise.
«Où la coucherons-nous? dit Agnella. Je n'ai pas de lit à lui donner.
--Donnez-lui le mien, chère maman, dit Ourson; je dormirai aussi bien dans l'étable.»
Agnella et Passerose refusèrent, mais Ourson demanda si instamment à faire ce petit sacrifice, qu'elles finirent par l'accepter.
Passerose emporta donc Violette endormie, la déshabilla sans l'éveiller et la coucha dans le lit d'Ourson, près de celui d'Agnella. Ourson alla se coucher dans l'étable sur des bottes de foin; il s'y endormit paisiblement et le coeur content.
Passerose vint rejoindre Agnella dans la salle; elle la trouva pensive, la tête appuyée sur sa main.
«A quoi pensez-vous, chère reine? dit Passerose; vos yeux sont tristes, votre bouche ne sourit plus! Et moi qui venais vous montrer les bracelets de la petite! Le médaillon doit s'ouvrir, mais j'ai vainement essayé. Nous y trouverions peut-être un portrait ou un nom.
--Donne, ma fille.... Ces bracelets sont beaux. Ils m'aideront peut-être à retrouver une ressemblance qui se présente vaguement à mon souvenir et que je m'efforce en vain de préciser.»
Agnella prit les bracelets, les retourna, les pressa de tous côtés pour ouvrir le médaillon; elle ne fut pas plus habile que Passerose.
Au moment où, lassée de ses vains efforts, elle remettait les bracelets à Passerose, elle vit dans le milieu de la chambre une femme brillante comme un soleil. Son visage était d'une blancheur éclatante; ses cheveux semblaient être des fils d'or; une couronne d'étoiles resplendissantes ornait son front; sa taille était moyenne; toute sa personne semblait transparente, tant elle était légère et lumineuse; sa robe flottante était parsemée d'étoiles semblables à celles de son front; son regard était doux; elle souriait malicieusement, mais avec bonté.
«Madame, dit-elle à la reine, vous voyez en moi la fée Drôlette; je protège votre fils et la petite princesse qu'il a ramenée ce matin de la forêt. Cette princesse vous tient de près: elle est votre nièce, fille de votre beau-frère Indolent et de votre belle-soeur Nonchalante. Votre mari est parvenu, après votre fuite, à tuer Indolent et Nonchalante, qui ne se méfiaient pas de lui et qui passaient leurs journées à dormir, à manger, à se reposer. Je n'ai pu malheureusement empêcher ce crime, parce que j'assistais à la naissance d'un prince dont je protège les parents, et je me suis oubliée à jouer des tours à une vieille dame d'honneur méchante et guindée, et à un vieux chambellan avare et grondeur, grands amis tous deux de ma soeur Rageuse. Mais je suis arrivée à temps pour sauver la princesse Violette, seule fille et héritière du roi Indolent et de la reine Nonchalante. Elle jouait dans un jardin; le roi Féroce la cherchait pour la poignarder; je l'ai fait monter sur le dos de mon chien Ami, qui a reçu l'ordre de la déposer dans le bois où j'ai dirigé les pas du prince votre fils. Cachez à tous deux leur naissance et la vôtre. Ne montrez à Violette ni les bracelets qui renferment les portraits de son père et de sa mère, ni les riches vêtements que j'ai remplacés par d'autres plus conformes à l'existence qu'elle doit mener à l'avenir. Voici, ajouta la fée, une cassette de pierres précieuses; elle contient le bonheur de Violette; mais vous devez la cacher à tous les yeux et ne l'ouvrir que lorsqu'elle aura été _perdue et retrouvée_.
--J'exécuterai fidèlement vos ordres, Madame, répondit Agnella; mais daignez me dire si mon pauvre Ourson devra conserver longtemps encore sa hideuse enveloppe.
--Patience, patience, dit la fée; je veille sur vous, sur lui, sur Violette. Instruisez Ourson de la faculté que je lui ai donnée de changer de peau avec la personne qui l'aimera assez pour accomplir ce sacrifice. Souvenez-vous que nul ne doit connaître le rang d'Ourson ni de Violette. Passerose a mérité par son dévouement d'être seule initiée à ce mystère; à elle vous pouvez toujours tout confier. Adieu, reine; comptez sur ma protection; voici une bague que vous allez passer à votre petit doigt; tant qu'elle y sera, vous ne manquerez de rien.»
Et faisant un signe d'adieu avec la main, la fée reprit la forme d'une alouette et s'envola à tires d'aile en chantant.
Agnella et Passerose se regardèrent; Agnella soupira, Passerose sourit.
«Cachons cette précieuse cassette, chère reine, ainsi que les vêtements de Violette. Je vais aller voir bien'vite ce que la fée lui a préparé pour sa toilette de demain.»
Elle y courut en effet, ouvrit l'armoire, et la trouva pleine de vêtements, de linge, de chaussures simples mais commodes. Après avoir tout regardé, tout compté, tout approuvé, après avoir aidé Agnella à se déshabiller, Passerose alla se coucher et ne tarda pas à s'endormir.
IV
LE RÊVE
Le lendemain, ce fut Ourson qui s'éveilla le premier, grâce au mugissement de la vache. Il se frotta les yeux, regarda autour de lui, se demandant pourquoi il était dans une étable: il se rappela les événements de la veille, sauta à bas de son tas de foin et courut bien vite à la fontaine pour se débarbouiller.
Pendant qu'il se lavait, Passerose, qui s'était levée de bonne heure comme Ourson, sortit pour traire la vache et laissa la porte de la maison ouverte. Ourson entra sans faire de bruit, pénétra jusqu'à la chambre de sa mère, qui dormait encore, et entr'ouvrit les rideaux du lit de Violette; elle dormait comme Agnella.
Ourson la regardait dormir, et souriait de la voir sourire dans ses rêves. Tout à coup le visage de Violette se contracta; elle poussa un cri, se releva à demi, et, jetant ses petits bras au cou d'Ourson, elle s'écria:
«Ourson, bon Ourson, sauver Violette! pauvre Violette dans l'eau! Méchant crapaud tirer Violette!»
Et elle s'éveilla en pleurant, avec tous les symptômes d'une vive frayeur; elle tenait Ourson serré de ses deux petits bras: il avait beau la rassurer, la consoler, l'embrasser, elle criait toujours:
«Méchant crapaud! bon Ourson! sauver Violette!»
Agnella, qui s'était éveillée au premier cri, ne comprenait rien à la terreur de Violette; enfin elle parvint à la calmer, et Violette raconta:
«Violette promener, et Ourson conduire Violette; Ourson plus donner la main, plus regarder Violette. Méchant crapaud venir tirer Violette dans l'eau: pauvre Violette tomber et appeler Ourson. Et bon Ourson venir et sauver Violette. Et Violette bien aimer bon Ourson, continua-t-elle d'une voix attendrie; Violette jamais oublier bon Ourson.»
En disant ces mots, Violette se jeta dans les bras d'Ourson, qui, ne craignant pas l'effet terrifiant de sa peau velue, l'embrassa mille fois et la rassura de son mieux.
Agnella ne douta pas que ce rêve ne fut un avertissement envoyé par la fée Drôlette; elle résolut de veiller avec soin sur Violette, et d'instruire Ourson de tout ce qu'elle pouvait lui révéler sans désobéir à la fée. Quand elle eut levé et habillé Violette, elle appela Ourson pour déjeuner. Passerose leur apportait une jatte de lait tout frais tiré, du bon pain bis et une motte de beurre. Violette sauta de joie quand elle vit ce bon déjeuner.
«Violette aimer beaucoup bon lait, dit-elle; aimer beaucoup bon pain, aimer beaucoup bon beurre. Violette bien contente; aimer tout avec bon Ourson et maman Ourson.
--Je ne m'appelle pas maman Ourson, dit Agnella en riant: appelle-moi _maman_.
--Oh! non, pas maman, reprit Violette en secouant tristement la tête: maman, c'est la maman là-bas qui est perdue. Maman, toujours dormir, jamais promener, jamais soigner Violette; jamais parler à Violette, jamais embrasser Violette; maman Ourson parler, marcher, embrasser pauvre Violette, habiller Violette.... Violette aimer maman Ourson, beaucoup, beaucoup», ajouta-t-elle en saisissant la main d'Agnella, la baisant et la pressant ensuite contre son coeur.
Agnella ne répondit qu'en l'embrassant tendrement.
Ourson était attendri; ses yeux devenaient humides: Violette s'en aperçut, lui passa les mains sur les yeux et lui dit d'un air suppliant:
«Ourson, pas pleurer, je t'en prie. Si Ourson pleure, Violette pleurer aussi.
--Non, non, chère petite Violette, je ne pleure pas; ne pleure pas non plus; mangeons notre déjeuner, et puis nous irons promener.»
Ils déjeunèrent tous avec appétit; Violette battait des mains, s'interrompait sans cesse pour s'écrier, la bouche pleine:
«Ah! que c'est bon! Violette aimer beaucoup cela! Violette très contente!»
Après le déjeuner, Ourson et Violette sortirent pendant qu'Agnella et Passerose faisaient le ménage. Ourson jouait avec Violette, lui cueillait des fleurs et des fraises. Violette lui dit:
«Violette promener toujours avec Ourson; Ourson toujours jouer avec Violette.
--Je ne pourrai pas toujours jouer, ma petite Violette. Il faut que j'aide maman et Passerose.
--Aider à quoi faire, Ourson?
--Aider à balayer, à essuyer, à prendre soin de la vache, à couper de l'herbe, à apporter du bois et de l'eau.
--Violette aussi aider Ourson.
--Tu es encore bien petite, chère Violette; mais tu pourras toujours essayer.»
Quand ils rentrèrent à la maison, Ourson se mit à l'ouvrage. Violette le suivait partout; elle l'aidait de son mieux, ou elle croyait l'aider, car elle était trop petite pour être réellement utile. Mais au bout de quelques jours, elle commença à savoir laver les tasses et les assiettes, étendre et plier le linge, essuyer la table; elle allait à la laiterie avec Passerose, l'aider à passer le lait, à l'écrémer, à laver les dalles de pierre. Elle n'avait jamais d'humeur; jamais elle ne désobéissait, jamais elle ne répondait avec impatience ou colère. Ourson l'aimait de plus en plus; Agnella et Passerose la chérissaient également, et d'autant plus qu'elles savaient que Violette était la cousine d'Ourson.
Violette les aimait bien aussi, mais elle aimait Ourson plus tendrement encore; et comment ne pas aimer un si excellent garçon, qui s'oubliait toujours pour elle, qui cherchait constamment ce qui pouvait l'amuser, lui plaire, qui se serait fait tuer pour sa petite amie?
Agnella profita d'un jour où Passerose avait emmené Violette au marché, pour lui raconter l'événement fâcheux et imprévu qui avait précédé sa naissance; elle lui révéla la possibilité de se débarrasser de cette hideuse peau velue, en acceptant en échange la peau blanche et unie d'une personne qui ferait ce sacrifice par affection et reconnaissance.
«Jamais, s'écria Ourson, jamais je ne provoquerai ni accepterai un pareil sacrifice! Jamais je ne consentirai à vouer un être qui m'aimerait au malheur auquel m'a condamné la vengeance de la fée Rageuse! Jamais, par l'effet de ma volonté, un coeur capable d'un tel sacrifice ne souffrira tout ce que j'ai souffert et tout ce que j'ai à souffrir encore de l'antipathie, de la haine des hommes!»
Agnella lutta en vain contre la volonté bien arrêtée d'Ourson. Il lui demanda avec instances de ne jamais lui parler de cet échange, auquel il ne donnerait certes pas son consentement, et de n'en jamais parler à Violette ni à aucune autre personne qui lui serait attachée. Elle le lui promit après avoir combattu faiblement, car au fond elle admirait et approuvait cette résolution. Elle espérait aussi que la fée Drôlette récompenserait les sentiments si nobles, si généreux de son petit protégé en le délivrant elle-même de sa peau velue.
V
ENCORE LE CRAPAUD
Quelques années se passèrent ainsi sans aucun événement extraordinaire. Ourson et Violette grandissaient. Agnella ne songeait plus au rêve de la première nuit de Violette; elle s'était relâchée de sa surveillance, et la laissait souvent se promener seule ou sous la garde d'Ourson.
Ourson avait déjà quinze ans; il était grand, fort, leste et actif; personne ne pouvait dire s'il était beau ou laid, car ses longs poils noirs et soyeux couvraient entièrement son corps et son visage. Il était resté bon, généreux, aimant, toujours prêt à rendre service, toujours gai, toujours content. Depuis le jour où il avait trouvé Violette, sa tristesse avait disparu; il ne souffrait plus de l'antipathie qu'il inspirait; il n'allait plus dans les endroits habités; il vivait au milieu des trois êtres qu'il chérissait et qui l'aimaient par-dessus tout.
Violette avait déjà dix ans; elle n'avait rien perdu de son charme et de sa beauté en grandissant; ses beaux yeux bleus étaient plus doux, son teint plus frais, sa bouche plus jolie et plus espiègle; sa taille avait gagné comme son visage; elle était grande, mince et gracieuse; ses cheveux d'un blond cendré lui tombaient jusqu'aux pieds et l'enveloppaient tout entière quand elle les déroulait. Passerose avait bien soin de cette magnifique chevelure, qu'Agnella ne se lassait pas d'admirer.
Violette avait appris bien des choses pendant ces sept années. Agnella lui avait montré à travailler. Quant au reste, Ourson avait été son maître; il lui avait enseigné à lire, à écrire, à compter. Il lisait tout haut pendant qu'elle travaillait. Des livres nécessaires à son instruction s'étaient trouvés dans la chambre de Violette, sans qu'on sût d'où ils étaient venus; il en était de même des vêtements et autres objets nécessaires à Violette, à Ourson, à Agnella et à Passerose; on n'avait plus besoin d'aller vendre ni acheter à la ville voisine: grâce à l'anneau d'Agnella, tout se trouvait apporté à mesure qu'on en avait besoin.
Un jour que Violette se promenait avec Ourson, elle se heurta contre une pierre, tomba et s'écorcha le pied. Ourson fut effrayé quand il vit couler le sang de sa chère Violette; il ne savait que faire pour la soulager; il voyait bien combien elle souffrait, car elle ne pouvait, malgré ses efforts, retenir quelques larmes qui s'échappaient de ses yeux. Enfin, il songea au ruisseau qui coulait à dix pas d'eux.
«Chère Violette, dit-il, appuie-toi sur moi; tâche d'arriver jusqu'à ce ruisseau, l'eau fraîche te soulagera.»
Violette essaya de marcher; Ourson la soutenait; il parvint à l'asseoir au bord du ruisseau; là elle se déchaussa et trempa son petit pied dans l'eau fraîche et courante.
«Je vais courir à la maison et t'apporter du linge pour envelopper ton pied, chère Violette; attends-moi, je ne serai pas longtemps, et prends bien garde de ne pas t'avancer trop près du bord: le ruisseau est profond, et, si tu glissais, je ne pourrais peut-être pas te retenir.»
Quand Ourson fut éloigné, Violette éprouva un malaise qu'elle attribua à la douleur que lui causait sa blessure. Une répulsion extraordinaire la portait à retirer son pied du ruisseau où il était plongé. Avant qu'elle se fut décidée à obéir à ce sentiment étrange, elle vit l'eau se troubler, et la tête d'un énorme Crapaud apparut à la surface; les gros yeux irrités du hideux animal se fixèrent sur Violette, qui, depuis son rêve, avait toujours eu peur des crapauds. L'apparition de celui-ci, sa taille monstrueuse, son regard courroucé, la glacèrent tellement d'épouvante qu'elle ne put ni fuir ni crier.
«Te voilà donc enfin dans mon domaine, petite sotte! lui dit le crapaud. Je suis la fée Rageuse, ennemie de ta famille. Il y a longtemps que je te guette et que je t'aurais eue, si ma soeur Drôlette, qui te protège, ne t'avait envoyé un songe pour vous prémunir tous contre moi. Ourson, dont la peau velue est un talisman préservatif, est absent; ma soeur est en voyage: tu es à moi.»
En disant ces mots, elle saisit le pied de Violette de ses pattes froides et gluantes, et chercha à l'entraîner au fond de l'eau. Violette poussa des cris perçants; elle luttait en se raccrochant aux plantes, aux herbes qui couvraient le rivage; les plantes, les herbes cédaient; elle en saisissait d'autres.
«Ourson, au secours! au secours! Ourson, cher Ourson! sauve-moi, sauve ta Violette qui périt! Ourson! Ah!...»
La fée l'emportait.... La dernière plante avait cédé; les cris avaient cessé.... Violette, la pauvre Violette disparaissait sous l'eau au moment où un autre cri désespéré, terrible, répondit aux siens.... Mais, hélas! sa chevelure seule paraissait encore lorsque Ourson accourut haletant, terrifié. Il avait entendu les cris de Violette, et il était revenu sur ses pas avec la promptitude de l'éclair.
Sans hésitation, sans retard, il se précipita dans l'eau et saisit la longue chevelure de Violette; mais il sentit en même temps qu'il enfonçait avec elle: la fée Rageuse continuait à l'attirer au fond du ruisseau.
Pendant qu'il enfonçait, il ne perdit pas la tête; au lieu de lâcher Violette, il la saisit à deux bras, invoqua la fée Drôlette, et, arrivé au fond de l'eau, il donna un vigoureux coup de talon, qui le fit remonter à la surface. Prenant alors Violette d'un bras, il nagea de l'autre, et grâce à une force surnaturelle il parvint au rivage, où il déposa Violette inanimée.
Ses yeux étaient fermés, ses dents restaient serrées, la pâleur de la mort couvrait son visage. Ourson se précipita à genoux près d'elle et pleura. L'intrépide Ourson, que rien n'intimidait, qu'aucune privation, aucune souffrance ne pouvait vaincre, pleura comme un enfant. Sa soeur bien-aimée, sa seule amie, sa consolation, son bonheur, était là sans mouvement, sans vie! Le courage, la force d'Ourson l'avaient abandonné; à son tour, il s'affaissa et tomba sans connaissance près de sa chère Violette.
A ce moment, une Alouette arrivait à tire-d'aile; elle se posa près de Violette et d'Ourson, donna un petit coup de bec à Violette, un autre à Ourson, et disparut.
Ourson n'avait pas seul répondu à l'appel de Violette. Passerose aussi avait entendu; aux cris de Violette succéda le cri plus fort et plus terrible d'Ourson. Elle courut à la ferme prévenir Agnella, et toutes deux se dirigèrent rapidement vers le ruisseau d'où partaient les cris.
En approchant, elles virent, avec autant de surprise que de douleur, Violette et Ourson étendus sans connaissance. Passerose mit tout de suite la main sur le coeur de Violette; elle le sentit battre; Agnella s'était assurée également qu'Ourson vivait encore; elle commanda à Passerose d'emporter, de déshabiller et de coucher Violette, pendant qu'elle-même ferait respirer à Ourson un flacon de sels, et le ranimerait avant de le ramener à la ferme. Ourson était trop grand et trop lourd pour qu'Agnella et Passerose pussent songer à l'emporter. Violette était légère, Passerose était robuste; elle la porta facilement à la maison, où elle ne tarda pas à la faire sortir de son évanouissement.
Elle fut quelques instants avant de se reconnaître; elle conservait un vague souvenir de terreur, mais sans se rendre compte de ce qui l'avait épouvantée.
Pendant ce temps, les tendres soins d'Agnella avaient rappelé Ourson à la vie; il ouvrit les yeux, aperçut sa mère, et se jeta à son cou en pleurant.
«Mère! chère mère! s'écria-t-il; ma Violette, ma soeur bien-aimée a péri; laissez-moi mourir avec elle.
--Rassure-toi, mon cher fils, répondit Agnella, Violette vit encore; Passerose l'a emportée à la maison, pour lui donner les soins que réclame son état.»
Ourson sembla renaître à ces paroles; il se releva et voulut courir à la ferme; mais sa seconde pensée fut pour sa mère, et il modéra son impatience pour revenir avec elle.
Pendant le court trajet du ruisseau à la ferme, il lui raconta ce qu'il savait sur l'événement qui avait failli coûter la vie à Violette; il ajouta que la bave de la fée Rageuse lui avait laissé dans la tête une lourdeur étrange.
Agnella raconta à son tour comment elle et Passerose les avaient trouvés évanouis au bord du ruisseau. Ils arrivèrent ainsi à la ferme; Ourson s'y précipita tout ruisselant encore.
Violette, en le voyant, se ressouvint de tout; elle s'élança vers lui, se jeta dans ses bras, et pleura sur sa poitrine. Ourson pleura aussi; Agnella pleurait; Passerose pleurait: c'était un concert de larmes à attendrir les cours. Passerose y mit fin en s'écriant:
«Ne dirait-on pas... hi! hi!... que nous sommes... hi! hi!... les gens les plus malheureux... hi! hi!... de l'univers? Voyez donc notre pauvre Ourson... déjà mouillé... comme un roseau... qui s'inonde encore de ses larmes et de celles de Violette.... Allons, enfants!... courage et bonheur; nous voilà tous vivants, grâce à Ourson....
--Oh! oui, interrompit Violette, grâce à Ourson, à mon cher, à mon bien-aimé Ourson! comment m'acquitterai-je jamais de ce que je lui dois? Comment pourrai-je lui témoigner ma profonde reconnaissance, ma tendre affection?
--En m'aimant toujours comme tu le fais, ma soeur, ma Violette chérie. Ah! si j'ai été assez heureux pour te rendre plusieurs services, n'as-tu pas changé mon existence, ne l'as-tu pas rendue heureuse et gaie, de misérable et triste qu'elle était? N'es-tu pas tous les jours et à toute heure du jour la consolation, le bonheur de ma vie et de celle de notre excellente mère?»
Violette pleurait encore, elle ne répondit qu'en pressant plus tendrement contre son coeur son Ourson, son frère adoptif.
«Cher Ourson, lui dit sa mère, tu es trempé; va changer de vêtements. Violette a besoin d'une heure de repos; nous nous retrouverons pour dîner.»
Violette se laissa coucher, mais ne dormit pas; son coeur débordait de reconnaissance et de tendresse; elle cherchait vainement comment elle pourrait reconnaître le dévouement d'Ourson, elle ne trouva d'autre moyen que de s'appliquer à devenir parfaite, afin de faire le bonheur d'Ourson et d'Agnella.
VI
MALADIE ET SACRIFICE
Quand l'heure du dîner fut venue, Violette se leva, s'habilla et vint dans la salle où l'attendaient Agnella et Passerose. Ourson n'y était pas.
«Ourson n'est pas avec vous, mère? demanda Violette.
--Je ne l'ai pas revu, dit Agnella.
--Ni moi, dit Passerose. Je vais le chercher.»
Elle alla dans la chambre d'Ourson; elle le trouva assis près de son lit, la tête appuyée sur son bras.
«Venez, Ourson, venez vite; on vous attend pour dîner.