Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
Chapter 10
--Je ne puis, dit Ourson d'une voix affaiblie; j'ai la tête trop pesante.»
Passerose alla prévenir Agnella et Violette qu'Ourson était malade; elles coururent toutes deux auprès de lui. Ourson voulut se lever pour les rassurer, mais il tomba sur sa chaise. Agnella lui trouva de la fièvre, et le fit coucher. Violette refusa résolument de le quitter.
«C'est à cause de moi qu'il est malade, dit-elle: je ne le quitterai que lorsqu'il sera guéri. Je mourrai d'inquiétude si vous m'éloignez de mon frère chéri.»
Agnella et Violette s'installèrent donc près de leur cher malade. Bientôt le pauvre Ourson ne les reconnut plus; il avait le délire; à chaque instant il appelait sa mère et Violette, et il continuait à les appeler et à se plaindre de leur absence pendant qu'elles le soutenaient dans leurs bras.
Agnella et Violette ne le quittèrent ni jour ni nuit pendant toute la durée de la maladie: le huitième jour Agnella, épuisée de fatigue, s'était assoupie près du lit du pauvre Ourson, dont la respiration haletante, l'oeil éteint, semblaient annoncer une fin prochaine. Violette, à genoux près de son lit et tenant entre ses mains une des mains velues d'Ourson, la couvrait de larmes et de baisers.
Au milieu de cette désolation, un chant doux et clair vint interrompre le lugubre silence de la chambre du mourant. Violette tressaillit. Ce chant si doux semblait apporter la consolation et le bonheur; elle leva la tête et vit une Alouette perchée sur la croisée ouverte.
«Violette!» dit l'Alouette.
Violette tressaillit.
«Violette, continua la petite voix douce de l'Alouette, aimes-tu Ourson.
--Si je l'aime! Ah! je l'aime,... je l'aime plus que tout au monde, plus que moi-même.
--Rachèterais-tu sa vie au prix de ton bonheur?
--Je la rachèterais au prix de mon bonheur et de ma propre vie!
--Écoute, Violette, je suis la fée Drôlette; j'aime Ourson, je t'aime, j'aime ta famille. Le venin que ma soeur Rageuse a soufflé sur la tête d'Ourson doit le faire mourir.... Cependant, si tu es sincère, si tu éprouves réellement pour Ourson le sentiment de tendresse et de reconnaissance que tu exprimes, sa vie est entre tes mains.... Il t'est permis de la racheter; mais souviens-toi que tu seras bientôt appelée à lui donner une preuve terrible de ton attachement, et que, s'il vit, tu payeras son existence par un terrible dévouement.
--Oh! madame! vite, vite, dites-moi ce que je dois faire pour sauver mon cher Ourson! Rien ne me sera terrible, tout me sera joie et bonheur si vous m'aidez à le sauver.
--Bien, mon enfant; très bien, dit la fée. Baise-lui trois fois l'oreille gauche en disant à chaque baiser: «A toi.... Pour toi.... Avec toi....» Réfléchis encore avant d'entreprendre sa guérison. Si tu n'es pas prête aux plus durs sacrifices, il t'en arrivera malheur. Ma soeur Rageuse serait maîtresse de ta vie.»
Pour toute réponse, Violette croisa les mains sur son coeur, jeta sur la fée qui s'envolait un regard de tendre reconnaissance, et, se précipitant sur Ourson, elle lui baisa trois fois l'oreille en disant d'un accent pénétré: «A toi.... Pour toi.... Avec toi....» A peine eut-elle fini qu'Ourson poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, aperçut Violette, et, lui saisissant les mains, les porta à ses lèvres en disant:
«Violette,... chère Violette,... il me semble que je sors d'un long rêve! Raconte-moi ce qui s'est passé.... Pourquoi suis-je ici? Pourquoi es-tu pâlie, maigrie?... Tes joues sont creuses comme si tu avais veillé,... tes yeux sont rouges comme si tu avais pleuré....
--Chut! dit Violette; n'éveille pas notre mère qui dort. Voilà bien longtemps qu'elle n'avait dormi; elle est fatiguée; tu as été bien malade!
--Et toi, Violette, t'es-tu reposée?»
Violette rougit, hésita.
«Comment aurais-je pu dormir, cher Ourson, quand j'étais cause de tes souffrances?»
Ourson se tut à son tour; il la regarda d'un oeil attendri et lui baisa les mains. Il lui demanda encore ce qui s'était passé, elle le lui raconta; mais elle était trop modeste et trop réellement dévouée pour lui révéler le prix que la fée avait attaché à sa guérison. Ourson n'en sut donc rien.
Ourson, qui se sentait revenu à la santé, se leva et, s'approchant doucement de sa mère, l'éveilla par un baiser. Agnella crut qu'il avait le délire; elle cria, appela Passerose, et fut fort étonnée quand Violette lui raconta comment Ourson avait été sauvé par la bonne petite fée Drôlette.
A partir de ce jour, Ourson et Violette s'aimèrent plus tendrement que jamais: ils ne se quittaient que lorsque leurs occupations l'exigeaient impérieusement.
VII
LE SANGLIER
Il y avait deux ans que ces événements s'étaient passés. Un jour, Ourson avait été couper du bois dans la forêt; Violette devait lui porter son dîner et revenir le soir avec lui.
A midi, Passerose mit au bras de Violette un panier qui contenait du vin, du pain, un petit pot de beurre, du jambon et des cerises. Violette partit avec empressement; la matinée lui avait paru bien longue, et elle était impatiente de se retrouver avec son cher Ourson. Pour abréger la route, elle s'enfonça dans la forêt, qui se composait de grands arbres sous lesquels on passait facilement. Il n'y avait ni ronces ni épines; une mousse épaisse couvrait la terre. Violette marchait légèrement; elle était contente d'avoir pris le chemin le plus court.
Arrivée à la moitié de sa course, elle entendit le bruit d'un pas lourd et précipité, mais encore trop éloigné pour qu'elle pût savoir ce que c'était. Après quelques secondes d'attente, elle vit un énorme Sanglier qui se dirigeait vers elle. Il semblait irrité, il labourait la terre de ses défenses, il écorchait les arbres sur son passage; son souffle bruyant s'entendait aussi distinctement que sa marche pesante.
Violette ne savait si elle devait fuir ou se cacher. Pendant qu'elle hésitait, le Sanglier l'aperçut, s'arrêta. Ses yeux flamboyaient, ses défenses claquaient, ses poils se hérissaient. Il poussa un cri rugissant et s'élança sur Violette.
Par bonheur, près d'elle se trouvait un arbre vert dont les branches étaient à sa hauteur. Elle en saisit une des deux mains, sauta dessus et grimpa de branche en branche jusqu'à ce qu'elle fût à l'abri des attaques du Sanglier. A peine était-elle en sûreté que le Sanglier se précipita de tout son poids contre l'arbre qui servait de refuge à Violette. Furieux de ne pouvoir assouvir sa rage, il dépouilla le tronc de son écorce, et lui donna de si vigoureux coups de boutoir que Violette eut peur; l'ébranlement causé par ces secousses violentes et répétées pouvait la faire tomber. Elle se cramponna aux branches. Le Sanglier se lassa enfin de ses attaques inutiles et se coucha au pied de l'arbre, lançant de temps à autre des regards flamboyants sur Violette.
Plusieurs heures se passèrent ainsi: Violette, tremblante et immobile; le Sanglier tantôt calme, tantôt dans une rage effroyable, sautant sur l'arbre, le déchirant avec ses défenses.
Violette appelait à son secours son frère, son Ourson chéri. A chaque nouvelle attaque du Sanglier, elle renouvelait ses cris; mais Ourson était bien loin, il n'entendait pas: personne ne venait à son aide.
Le découragement la gagnait; la faim se faisait sentir. Elle avait jeté le panier de provisions pour grimper à l'arbre; le Sanglier l'avait piétiné et avait écrasé, broyé tout ce qu'il contenait.
Pendant que Violette était en proie à la terreur et qu'elle appelait vainement du secours, Ourson s'étonnait de ne voir arriver ni Violette ni son dîner.
«M'aurait-on oublié?... se dit-il. Non; ni ma mère ni Violette ne peuvent m'avoir oublié.... C'est moi qui me serai mal exprimé.... Elles croient sans doute que je dois revenir dîner à la maison!... Elles m'attendent! elles s'inquiètent peut-être!...»
A cette pensée, Ourson abandonna son travail, et reprit précipitamment le chemin de la maison. Lui aussi, il voulut abréger la route en marchant à travers bois. Bientôt il crut entendre des cris plaintifs. Il s'arrêta,... écouta.... Son coeur battait violemment; il avait cru reconnaître la voix de Violette.... Mais non... plus rien.... Il allait reprendre sa marche, lorsqu'un cri, plus distinct, plus perçant, frappa son oreille;... plus de doute, c'était Violette, sa Violette qui était en péril, qui appelait Ourson. Il courut du côté d'où partait la voix. En approchant il entendit non plus des cris, mais des gémissements, puis des grondements accompagnés de cris féroces et de coups violents.
Le pauvre Ourson courait, courait avec la vitesse du désespoir. Il aperçut enfin le Sanglier ébranlant de ses coups de boutoir l'arbre sur lequel était Violette, pâle, défaite, mais en sûreté. Cette vue-là lui donna des forces; il invoqua la protection de la bonne fée Drôlette et courut sur le Sanglier sa hache à la main. Le Sanglier dans sa rage soufflait bruyamment; il faisait claquer l'une contre l'autre des défenses formidables, et à son tour il s'élança sur Ourson. Celui-ci esquiva l'attaque en se jetant de coté. Le Sanglier passa outre, s'arrêta, se retourna plus furieux que jamais et revint sur Ourson qui avait repris haleine et qui, sa hache levée, attendait l'ennemi.
Le Sanglier fondit sur Ourson et reçut sur la tête un coup assez violent pour, la fendre en deux; mais telle était la dureté de ses os, qu'il n'eut même pas l'air de le sentir.
La violence de l'attaque renversa Ourson. Le Sanglier, voyant son ennemi à terre, ne lui donna pas le temps de se relever, et, sautant sur lui, le laboura de ses défenses et chercha à le mettre en pièces.
Pendant qu'Ourson se croyait perdu et que, s'oubliant lui-même, il demandait à la fée de sauver Violette; pendant que le Sanglier triomphait et piétinait son ennemi, un chant ironique se fit entendre au-dessus des combattants. Le Sanglier frissonna, quitta brusquement Ourson, leva la tête et vit une Alouette qui voltigeait au-dessus d'eux: elle continuait son chant moqueur. Le Sanglier poussa un cri rauque, baissa la tête et s'éloigna à pas lents sans même se retourner.
Violette, à la vue du danger d'Ourson, s'était évanouie et était restée accrochée aux branches de l'arbre.
Ourson, qui se croyait déchiré en mille lambeaux, osait à peine essayer un mouvement; mais, voyant qu'il ne sentait aucune douleur, il se releva promptement pour secourir Violette. Il remercia en son coeur la fée Drôlette, à laquelle il attribuait son salut; au même instant, l'Alouette vola vers lui, lui becqueta doucement la joue et lui dit à l'oreille:
«Ourson, c'est la fée Rageuse qui a envoyé ce Sanglier; je suis arrivée à temps pour te sauver. Profite de la reconnaissance de Violette; change de peau avec elle; elle y consentira avec joie.
--Jamais, répondit Ourson; plutôt mourir et rester ours toute ma vie. Pauvre Violette! je serais un lâche si j'abusais ainsi de sa tendresse pour moi.
--Au revoir, entêté! dit l'Alouette en s'envolant et en chantant; au revoir. Je reviendrai... et alors....
--Alors comme aujourd'hui», pensa Ourson. Et il monta à l'arbre, prit Violette dans ses bras, redescendit avec elle, la coucha sur la mousse et lui bassina le front avec un reste de vin qui se trouvait dans une bouteille brisée. Presque immédiatement, Violette se ranima; elle ne pouvait en croire ses yeux, lorsqu'elle vit Ourson, vivant et sans blessure, agenouillé près d'elle et lui bassinant le front et les tempes.
«Ourson, cher Ourson! encore une fois tu m'as sauvé la vie! Dis-moi, ah! dis-moi ce que je puis faire pour te témoigner ma profonde reconnaissance.
--Ne parle pas de reconnaissance, ma Violette chérie; n'est-ce pas toi qui me donnes le bonheur? Tu vois donc qu'en te sauvant je sauve mon bien et ma vie.
--Ce que tu dis là est d'un tendre et aimable frère, cher Ourson; mais je n'en désire pas moins être à même de te rendre un service réel, signalé, qui te prouve toute la tendresse et toute la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour toi.
--Bon, bon, nous verrons cela, dit Ourson en riant. En attendant, songeons à vivre. Tu n'as rien mangé depuis ce matin, pauvre Violette, car je vois à terre les débris des provisions que tu apportais sans doute pour notre dîner. Il est tard, le jour baisse. Si nous pouvions revenir à la ferme avant la nuit!»
Violette essaya de se lever; mais la terreur, le manque prolongé de nourriture, l'avaient tellement affaiblie qu'elle retomba à terre.
«Je ne puis me soutenir, Ourson; je suis faible; qu'allons-nous devenir?»
Ourson était fort embarrassé; il ne pouvait porter si loin Violette, déjà grande et sortie de l'enfance, ni la laisser seule, exposée aux attaques des bêtes féroces qui habitaient la forêt; il ne pouvait pourtant la laisser sans nourriture jusqu'au lendemain.
Dans cette perplexité, il vit tomber un paquet à ses pieds; il le ramassa, l'ouvrit et y trouva un pâté, un pain, un flacon de vin.
Il devina la fée Drôlette, et, le coeur plein de reconnaissance, il s'empressa de porter le flacon aux lèvres de Violette; une seule gorgée de vin, qui n'avait pas son pareil, rendit à Violette une partie de ses forces; le pâté et le pain achevèrent de la réconforter ainsi qu'Ourson, qui fit honneur au repas. Tout en mangeant, ils s'entretenaient de leurs terreurs passées et de leur bonheur présent.
Cependant la nuit était venue; ni Violette ni Ourson ne savaient de quel côté tourner leurs pas pour revenir à la ferme. Ils étaient au beau milieu du bois; Violette était adossée à l'arbre qui lui avait servi de refuge contre le Sanglier; elle n'osait le quitter, de crainte de ne pas retrouver dans l'obscurité une place aussi commode.
«Eh bien? chère Violette, ne t'alarme pas; il fait beau, il fait chaud. Tu es mollement étendue sur une mousse épaisse; passons la nuit où nous sommes; je te couvrirai de mon habit et je me coucherai à tes pieds pour te préserver de tout danger et de toute terreur. Maman et Passerose ne s'inquiéteront pas. Elles ignorent les dangers que nous avons courus, et tu sais qu'il nous est arrivé bien des fois, par une belle soirée comme aujourd'hui, de rentrer après qu'elles étaient couchées.»
Violette consentit volontiers à passer la nuit dans la forêt, d'abord parce qu'ils ne pouvaient faire autrement, ensuite parce qu'elle n'avait jamais peur avec Ourson, et qu'elle trouvait toujours bon ce qu'il avait décidé.
Ourson arrangea donc de son mieux le lit de mousse de Violette; il se dépouilla de son habit et l'en couvrit malgré sa résistance; ensuite, après avoir vu les yeux de Violette se fermer et le sommeil envahir tous ses sens, il s'étendit à ses pieds et ne tarda pas lui-même à s'endormir profondément.
Ourson était fatigué. Le lendemain, ce fut Violette qui s'éveilla la première. Il faisait jour; elle sourit en voyant l'attitude menaçante d'Ourson qui, la hache serrée dans la main droite, semblait défier tous les sangliers de la forêt. Elle se leva sans bruit et se mit à la recherche du chemin à suivre pour regagner la ferme.
Pendant qu'elle rôdait aux environs de l'arbre qui l'avait abritée contre l'humidité de la nuit, Ourson se réveilla, et, ne voyant pas Violette, il fut debout en un instant; il l'appela d'une voix étouffée par la frayeur.
«Me voici, me voici, cher frère, répondit-elle en accourant; je cherchais le chemin de la ferme. Mais qu'as-tu donc? tu trembles.
--Je te croyais enlevée par quelque méchante fée, chère Violette, et je me reprochais de m'être laissé aller au sommeil. Te voilà gaie et bien portante: je suis rassuré et heureux. Partons maintenant; partons vite, afin d'arriver avant le réveil de notre mère et de Passerose.»
Ourson connaissait la forêt; il retrouva promptement la direction de la ferme, et ils y arrivèrent quelques minutes avant qu'Agnella et Passerose fussent éveillées. Ils étaient convenus de cacher à leur mère les dangers qu'ils avaient courus, afin de lui éviter les angoisses de l'inquiétude pour l'avenir. Passerose fut seule dans le secret de leurs aventures de la veille.
VIII
L'INCENDIE
Ourson ne voulait plus que Violette allât seule dans la forêt; elle ne lui portait plus son dîner; il revenait manger à la maison. Violette ne s'éloignait jamais de la ferme sans Ourson.
Trois ans après l'événement de la forêt, Ourson vit arriver de grand matin Violette pâle et défaite; elle le cherchait.
«Viens, viens, dit-elle en l'entraînant au dehors, j'ai à te parler,... à te raconter.... Oh! viens.»
Ourson inquiet la suivit précipitamment.
«Qu'est-ce donc, chère Violette? Pour l'amour du ciel, parle-moi, rassure-moi. Que puis-je pour toi?
--Rien, rien, cher Ourson, tu ne peux rien.... Écoute-moi. Te souviens-tu de mon rêve d'enfant? de Crapaud? de rivière? de danger? Eh bien, cette nuit, j'ai rêvé encore.... C'est terrible,... terrible. Ourson, cher Ourson, ta vie est menacée. Si tu meurs, je meurs.
--Comment! Par qui ma vie est-elle menacée?
--Écoute.... Je dormais. Un Crapaud!... encore un Crapaud, toujours un Crapaud! Un Crapaud vint à moi, et me dit:
«Le moment approche où ton cher Ourson doit retrouver sa peau naturelle; c'est à toi qu'il devra ce changement. Je le hais, je te hais. Vous ne serez pas heureux l'un par l'autre; Ourson périra, et toi, tu ne pourras accomplir le sacrifice auquel aspire ta sottise! Sous peu de jours, sous peu d'heures peut-être, je tirerai de vous tous une vengeance éclatante. Au revoir! Entends-tu? au revoir!»
«Je m'éveillai: je retins un cri prêt à m'échapper, et je vis, comme je l'ai vu le jour où tu m'as sauvée de l'eau, je vis ce hideux Crapaud, posé en dehors de la croisée, qui me regardait d'un oeil menaçant. Il disparut, me laissant plus morte que vive. Je me levai, je m'habillai, et je viens te trouver, mon frère, mon ami, pour te prémunir contre la méchanceté de la fée Rageuse, et pour te supplier de recourir à la bonne fée Drôlette.»
Ourson l'avait écoutée avec terreur; ce n'était pas le sort dont il était menacé qui causait son effroi; c'était le sacrifice qu'annonçait Rageuse, et qu'il ne comprenait que trop bien. La seule pensée que sa charmante, sa bien-aimée Violette, s'affublât de sa peau d'ours par dévouement pour lui, le faisait trembler, le faisait mourir. Son angoisse se peignit dans son regard; car Violette, qui l'examinait avidement, se jeta à son cou en sanglotant:
«Hélas mon frère bien-aimé! tu me seras bientôt ravi! Toi qui ne connais pas la peur, tu trembles! Toi qui me rassures et me soutiens dans toutes mes terreurs, tu ne trouves pas une parole pour ranimer mon courage! toi qui luttes contre les dangers les plus terribles, tu courbes la tête, tu te résignes!
--Non, ma Violette, ce n'est pas la peur qui me fait trembler, ce n'est pas la peur qui cause mon trouble; c'est une parole de la fée Rageuse dont tu ne comprends pas le sens, mais dont moi je sais toute la portée; c'est une menace adressée à toi, ma Violette; c'est pour toi que je tremble!»
Violette devina d'après ces mots que le moment du sacrifice était venu, qu'elle allait être appelée à tenir la promesse qu'elle avait faite à la fée Drôlette. Au lieu de frémir, elle en ressentit de la joie; elle pourrait enfin reconnaître le dévouement, la tendresse incessante de son cher Ourson, lui être utile à son tour. Elle ne répondit donc rien aux craintes exprimées par Ourson; seulement elle le remercia, lui parla plus tendrement que jamais, en songeant que bientôt peut-être elle serait séparée de lui par la mort. Ourson avait la même pensée. Tous deux invoquèrent avec ardeur la protection de la fée Drôlette; Ourson l'appela même à haute voix, mais elle ne répondit pas à son appel.
La journée se passa tristement. Ni Ourson ni Violette n'avaient parlé à Agnella du sujet de leurs inquiétudes, de crainte d'aggraver sa tristesse, qui augmentait à mesure que son cher Ourson prenait des années.
«Déjà vingt ans! pensait-elle. S'il persiste à ne voir personne et à ne pas vouloir changer de peau avec Violette, qui ne demanderait pas mieux, j'en suis bien sûre, il n'y a pas de raison pour qu'il ne conserve pas sa peau d'ours jusqu'à sa mort!»
Et Agnella pleurait, pleurait souvent, mais ses larmes ne remédiaient à rien.
Le jour du rêve de Violette, Agnella avait aussi rêvé. La fée Drôlette lui avait apparu.
«Courage, reine! lui avait-elle dit; sous peu de jours, Ourson aura perdu sa peau d'ours. Vous pourrez lui donner le nom de prince Merveilleux.»
Agnella s'était réveillée pleine d'espoir et de bonheur. Elle redoubla de tendresse pour Violette, dans la pensée que ce serait à elle qu'elle serait redevable du bonheur de son fils.
Tout le monde alla se coucher avec des sentiments différents: Violette et Ourson, pleins d'inquiétude pour l'avenir qu'ils entrevoyaient si menaçant; Agnella, pleine de joie de ce même avenir qui lui apparaissait prochain et heureux; Passerose, pleine d'étonnement d'une tristesse et d'une joie dont elle ignorait les causes. Chacun s'endormit: Violette après avoir pleuré, Ourson après avoir invoqué la fée Drôlette, Agnella après avoir souri en songeant à Ourson beau et heureux, Passerose après s'être demandé cent fois: «Mais qu'ont-ils donc aujourd'hui?»
Il y avait une heure à peine que tout dormait à la ferme, lorsque Violette fut réveillée par une odeur de brûlé. Agnella s'éveilla en même temps.
«Mère, dit Violette, ne sentez-vous rien?
--La maison brûle, dit Agnella. Regarde, quelle clarté!»
Elles sautèrent à bas de leurs lits, et coururent dans la salle; les flammes l'avaient déjà envahie, ainsi que les chambres voisines.
«Ourson! Passerose! cria Agnella.
--Ourson! Ourson!» cria Violette.
Passerose se précipita à moitié vêtue dans la salle.
«Nous sommes perdus, Madame! Les flammes ont gagné toute la maison; les portes, les fenêtres sont closes; impossible de rien ouvrir.
--Mon fils! mon fils! cria Agnella.
--Mon frère! mon frère!» cria Violette.
Elles coururent aux portes; tous leurs efforts réunis ne purent les ébranler, elles semblaient murées; il en fut de même des fenêtres.
«Oh! mon rêve! murmura Violette. Cher Ourson, adieu pour toujours!»
Ourson avait été éveillé aussi par les flammes et par la fumée; il couchait en dehors de la ferme, près de l'étable. Son premier mouvement fut de courir à la porte extérieure de la maison; mais lui aussi ne put l'ouvrir, malgré sa force extraordinaire. La porte aurait dû se briser sous ses efforts: elle était évidemment maintenue par la fée Rageuse. Les flammes gagnaient partout. Ourson se précipita sur une échelle, pénétra à travers les flammes dans un grenier par une fenêtre ouverte, descendit dans la chambre où sa mère et Violette, attendant la mort, se tenaient étroitement embrassées; avant qu'elles eussent eu le temps de se reconnaître, il les saisit dans ses bras, et, criant à Passerose de le suivre, il reprit en courant le chemin du grenier, descendit l'échelle avec sa mère dans un bras, Violette dans l'autre, et, suivis de Passerose, ils arrivèrent à terre au moment où l'échelle et le grenier devenaient la proie des Flammes.
Ourson déposa Agnella et Violette à quelque distance de l'incendie. Passerose n'avait pas perdu la tête: elle arrivait avec un paquet de vêtements qu'elle avait rassemblés à la hâte dès le commencement de l'incendie.
Agnella et Violette s'étaient sauvées nu-pieds et en toilette de nuit; ces vêtements furent donc bien utiles pour les couvrir et les garantir du froid.
Après avoir remercié avec chaleur et tendresse l'intrépide Ourson, qui leur avait sauvé la vie au péril de la sienne, elles félicitèrent aussi Passerose de sa prévoyance.
«Voyez, dit Passerose, l'avantage de ne pas perdre la tête! Pendant que vous ne songiez toutes deux qu'à votre Ourson, je faisais mon paquet des objets qui vous étaient les plus nécessaires.
--C'est vrai; mais à quoi aurait servi ton paquet, ma bonne Passerose, si ma mère et Violette avaient péri?