Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
Chapter 11
--Oh! je savais bien que vous ne les laisseriez pas brûler vives! Est-on jamais en danger avec vous? Ne voilà-t-il pas la troisième fois que vous sauvez Violette?»
Violette serra vivement les mains d'Ourson et les porta à ses lèvres. Agnella l'embrassa et lui dit:
«Chère Violette, Ourson est heureux de ta tendresse, qui le paye largement de ce qu'il a fait pour toi. Je suis assurée que, de ton côté, tu serais heureuse de te sacrifier pour lui, si l'occasion s'en présentait.»
Avant que Violette pût répondre. Ourson reprit vivement:
«Ma mère, de grâce, ne parlez pas à Violette de se sacrifier pour moi; vous savez combien j'en serais malheureux!»
Au lieu de répondre à Ourson, Agnella porta la main à son front avec anxiété:
«La cassette, Passerose! la cassette! as-tu sauvé la cassette?
--Je l'ai oubliée, Madame», dit Passerose.
Le visage d'Agnella exprima une si vive contrariété, qu'Ourson la questionna sur cette précieuse cassette dont elle semblait si préoccupée.
«C'était un présent de la fée; elle m'a dit que le bonheur de Violette y était renfermé. Cette cassette était dans mon armoire, au chevet de mon lit. Hélas! par quelle fatalité n'ai-je pas songé à la sauver.»
A peine avait-elle achevé sa phrase, que le brave Ourson s'élança vers la ferme embrasée, et, malgré les larmes et les supplications d'Agnella, de Violette et de Passerose, il disparut dans les flammes après avoir crié:
«Vous aurez la cassette, mère, ou j'y périrai!»
Un silence lugubre suivit la disparition d'Ourson. Violette était tombée à genoux, les bras étendus vers la ferme qui brûlait. Agnella, les mains jointes, regardait d'un oeil terrifié l'ouverture par laquelle Ourson était entré. Passerose restait immobile, le visage caché dans ses mains.
Quelques secondes se passèrent; elles parurent des siècles aux trois femmes qui attendaient la mort ou la vie. Ourson ne paraissait pas. Le craquement du bois brûlé, le ronflement des flammes, augmentaient de violence. Tout à coup un bruit terrible, affreux, fit pousser à Violette et à Agnella un cri de désespoir.
Toute la toiture s'était écroulée, tout brûlait; Ourson restait enseveli sous les décombres, écrasé par les solives, calciné par le feu.
Un silence de mort succéda bientôt à cette sinistre catastrophe.... Les flammes diminuèrent, s'éteignirent; aucun bruit ne troubla plus le désespoir d'Agnella et de Violette.
Violette était tombée dans les bras d'Agnella; toutes deux sanglotèrent longtemps en silence. Le jour vint. Passerose contemplait ces ruines fumantes et pleurait. Le pauvre Ourson y était enseveli, victime de son courage et de son dévouement. Agnella et Violette pleuraient toujours amèrement; elles ne semblaient ni entendre ni comprendre ce qui se passait autour d'elles.
«Éloignons-nous d'ici», dit enfin Passerose.
Ni Agnella ni Violette ne répondirent.
Passerose voulut emmener Violette.
«Venez, dit-elle, venez, Violette, chercher avec moi un abri pour ce soir; la journée est belle....
--Que m'importe un abri? sanglota Violette. Que m'importe le soir, le matin? Il n'est plus de belles journées pour moi! Le soleil ne luira plus que pour éclairer ma douleur!
--Mais, si nous restons ici à pleurer, nous mourrons de faim, Violette, et, malgré notrp chagrin, il faut bien songer aux nécessités de la vie.
--Autant mourir de faim que mourir de douleur. Je ne m'écarterai pas de la place où j'ai vu pour la dernière fois mon cher Ourson, où il a péri victime de sa tendresse pour nous.»
Passerose leva les épaules; elle se souvint de la vache dont l'étable n'avait pas été brûlée; elle y courut, tira son lait, en but une tasse et voulut vainement en faire prendre à Agnella et à Violette.
Agnella se releva pourtant et dit à Violette d'un ton solennel:
«Ta douleur est juste, ma fille, car jamais un coeur plus noble, plus généreux, n'a battu dans un corps humain. Il t'a aimée plus que lui-même: pour t'épargner une douleur, il a sacrifié son bonheur.»
Et Agnella raconta à Violette la scène qui précéda la naissance d'Ourson, la faculté qu'aurait eue Violette de le délivrer de sa difformité en l'acceptant pour elle-même, et la prière instante d'Ourson de ne jamais laisser entrevoir à Violette la possibilité d'un pareil sacrifice.
Il est facile de comprendre les sentiments de tendresse, d'admiration, de regret poignant, qui remplirent le cour de Violette après cette confidence; elle pleura plus amèrement encore.
«Et maintenant, mes filles, continua Agnella, il nous reste un dernier devoir à remplir: c'est de donner la sépulture à mon fils. Déblayons ces décombres, enlevons ces cendres; et, quand nous aurons trouvé les restes de notre bien-aimé Ourson....»
Les sanglots lui coupèrent la parole; elle ne put achever.
X
LE PUITS
Agnella, Violette et Passerose se dirigèrent lentement vers les murs calcinés de la ferme. Avec le courage du désespoir, elles travaillèrent à enlever les décombres fumants; deux jours se passèrent avant qu'elles eussent tout déblayé; aucun vestige du pauvre Ourson n'apparaissait; et pourtant elles avaient enlevé morceau par morceau, poignée par poignée, tout ce qui recouvrait le sol. En soulevant les dernières planches demi-brûlées, Violette aperçut avec surprise une ouverture, qu'elle dégagea précipitamment: c'était l'orifice d'un puits. Son coeur battit avec violence; un vague espoir s'y glissait.
«Ourson! dit-elle d'une voix éteinte.
--Violette, Violette chérie; je suis là; je suis sauvé!»
Violette ne répondit que par un cri étouffé; elle perdit connaissance et tomba dans le puits qui renfermait son cher Ourson. Si la bonne fée Drôlette n'avait protégé sa chute, Violette se serait brisé la tête et les membres contre les parois du puits; mais la fée Drôlette, qui leur avait déjà rendu tant de services, soutint Violette et la fit arriver doucement aux pieds d'Ourson.
La connaissance revint bien vite à Violette. Ni l'un ni l'autre ne pouvait croire à tant de bonheur! Mi l'un ni l'autre ne se lassait de donner et de recevoir les plus tendres assurances d'affection! Ils furent tirés de leur extase par les cris de Passerose, qui, ne voyant plus Violette et la cherchant dans les ruines, avait trouvé le puits découvert; regardant au fond, elle avait aperçu la robe blanche de Violette et s'était figuré que Violette s'était précipitée à dessein dans le puits et y avait trouvé la mort qu'elle cherchait. Passerose criait à se briser les poumons; Agnella arrivait lentement, pour connaître la cause de ces cris.
«Tais-toi, Passerose, lui dit Ourson en élevant la voix; tu vas effrayer notre mère. Je suis ici avec Violette; nous sommes bien, nous ne manquons de rien.
--Bonheur, bonheur! cria Passerose; les voilà; les voilà!... Madame, Madame, venez donc!... Plus vite, plus vite!... Ils sont là, ils sont bien; ils ne manquent de rien.».
Agnella, pâle, demi-morte, écoutait Passerose, sans comprendre. Tombée à genoux, elle n'avait plus la force de se relever. Mais quand elle entendit la voix de son cher Ourson qui appelait: «Mère, chère mère, votre pauvre Ourson vit encore», elle bondit vers l'ouverture du puits, et s'y serait précipitée, si Passerose ne l'avait saisie dans ses bras et ne l'avait vivement tirée en arrière.
«Pour l'amour de lui, chère reine, n'allez pas vous jeter dans ce trou; vous, vous y tueriez. Je vais vous l'avoir, ce cher Ourson, avec sa Violette.»
Agnella, tremblante de bonheur, comprit la sagesse du conseil de Passerose. Elle resta immobile, palpitante, pendant que Passerose courait chercher une échelle.
Passerose fut longtemps absente. Il faut l'excuser, car elle aussi était un peu troublée. Au lieu de l'échelle, elle saisissait une corde, puis une fourche, puis une chaise. Elle pensa même, un instant, à faire descendre la vache au fond du puits, pour que le pauvre Ourson pût boire du lait tout chaud. Enfin, elle trouva cette échelle qui était là devant elle, sous sa main, et qu'elle ne voyait pas.
Pendant que Passerose cherchait l'échelle, Ourson et Violette ne cessaient de causer de leur bonheur, de se raconter leur désespoir, leurs angoisses.
«Je passai heureusement à travers les flammes, dit Ourson; je cherchai à tâtons l'armoire de ma mère; la fumée me suffoquait et m'aveuglait, lorsque je me sentis enlever par les cheveux et précipiter au fond de ce puits où tu es venue me rejoindre, chère Violette. Au lieu d'y trouver de l'eau ou de l'humidité, j'y sentis une douce fraîcheur. Un tapis moelleux en garnissait le fond, comme tu peux le voir encore; une lumière suffisante m'éclairait; je trouvai près de moi des provisions que voici, mais auxquelles je n'ai pas touché; quelques gorgées de vin m'ont suffi. La certitude de ton désespoir et de celui de notre mère me rendait si malheureux, que la fée Drôlette eut pitié de moi: elle m'apparut sous tes traits, chère Violette. Je la pris pour toi, et je m'élançai pour te saisir dans mes bras, mais je ne trouvai qu'une forme vague comme l'air, comme la vapeur. Je pouvais la voir, mais je ne pouvais la toucher.
«Ourson, me dit la fée en riant, je ne suis pas Violette; j'ai pris ses traits pour mieux te témoigner mon amitié. Rassure-toi, tu la verras demain. Elle pleure amèrement parce qu'elle te croit mort, mais demain je te l'enverrai; elle te fera une visite au fond de ton puits; elle t'accompagnera quand tu sortiras de ce tombeau, et tu verras ta mère, et le ciel, et ce beau soleil que ni ta mère ni Violette ne veulent plus contempler, mais qui leur paraîtra bien beau quand tu seras près d'elles. Tu reviendras plus tard dans ce puits; il contient ton bonheur.
«--Mon bonheur? répondis-je à la fée. Quand J'aurai retrouvé ma mère et Violette, j'aurai retrouvé tout mon bonheur.
«--Crois ce que je te dis; ce puits contient ton bonheur et celui de Violette.
«--Le bonheur de Violette, Madame, est de vivre près de moi et de ma mère.»
--Ah! que tu as bien répondu, cher Ourson, interrompit Violette. Mais que dit la fée?
«--Je sais ce que je dis, me répondit-elle.
«Sous peu de jours, il manquera quelque chose à ton bonheur. C'est ici que tu le trouveras. Au revoir, Ourson!
«--Au revoir, Madame! et bientôt, j'espère....
«--Quand tu me reverras, tu ne seras guère content, mon pauvre enfant, et tu voudras bien alors ne m'avoir jamais vue. Silence et adieu!»
«Et elle s'envola en riant, laissant après elle un parfum délicieux et quelque chose de suave, de bienfaisant, qui répandait le calme dans mon coeur. Je ne souffrais plus, je t'attendais.»
Violette, à son tour, avait mieux compris pourquoi le retour de la fée ne serait pas bien vu d'Ourson. Depuis que la confidence d'Agnella lui avait révélé la nature du sacrifice qu'elle pouvait s'imposer, elle était décidée à l'accomplir malgré la résistance inévitable d'Ourson. Elle ne songeait qu'au bonheur de lui donner un immense témoignage d'affection. Cette espérance doublait sa joie de l'avoir retrouvé.
Quand Ourson eut fini son récit, ils entendirent la vois éclatante de Passerose, qui lui criait:
«Voilà, voilà l'échelle, mes enfants.... Je vous la descends.... Prenez garde qu'elle ne vous tombe sur la tête.... Vous devez avoir des provisions; montez-les donc, s'il vous plaît; nous sommes un peu à court là-haut. Depuis deux jours je n'ai avalé que du lait et de la poussière; votre mère et Violette n'ont vécu que d'air et de leurs larmes.... Doucement donc... Prenez garde de briser les échelons.... Madame, Madame, les voici: voici la tête d'Ourson et celle de Violette.... Bon; enjambez; vous y voilà!»
Agnella, toujours pâle et tremblante, ne bougeait pas plus qu'une statue. Après avoir vu Violette en sûreté, Ourson sauta hors du puits et se précipita dans les bras de sa mère, qui le couvrit de larmes et de baisers. Elle le tint longtemps embrassé; le voir là quand elle l'avait cru mort lui semblait un rêve. Enfin Passerose termina cette scène d'attendrissement en saisissant Ourson et en lui disant:
«A mon tour donc! On m'oublie parce que je ne m'inonde pas de mes larmes, parce que j'ai conservé ma tête et mes forces. N'est-ce pas moi pourtant qui vous ai fait sortir de ce vilain trou où vous étiez si bien, disiez-vous?
--Oui, oui, ma bonne Passerose, je t'aime bien, crois-le, et je te remercie de nous avoir tirés du puits où j'étais, en effet, si bien depuis que ma chère Violette y était descendue.
--A propos, mais j'y pense, dites-moi donc, Violette, comment êtes-vous descendue là dedans sans vous tuer?
--Je n'y suis pas descendue, Passerose, j'y suis tombée; Ourson m'a reçue dans ses bras.
--Tout cela n'est pas clair, dit Passerose, il y a de la fée là dedans.
--Oui, mais c'est la bonne et aimable fée, dit Ourson. Puisse-t-elle l'emporter toujours sur sa méchante soeur!»
Tout en causant, chacun commença à sentir des tiraillements d'estomac qui indiquaient clairement qu'on avait besoin de dîner. Ourson avait laissé au fond du puits les provisions de la fée. Pendant qu'on s'embrassait encore et qu'on pleurait un peu par souvenir, Passerose, sans dire mot, descendit dans le puits et remonta bientôt avec les provisions, qu'elle plaça en dehors de la maison sur une botte de paille; elle apporta autour de cette table improvisée quatre autres bottes qui devaient servir de sièges.
«Le dîner est servi, dit-elle, venez manger. Nous en avons tous besoin; la pauvre madame et Violette tombent d'inanition. Ourson a bu, mais il n'a pas mangé. Voici un pâté, voici un jambon, du pain! du vin! Vive la bonne fée!»
Agnella, Violette et Ourson ne se le firent pas dire deux fois; ils se mirent gaiement à table. L'appétit était bon, le repas excellent; le bonheur brillait sur tous les visages. On causait, on riait, on se serrait les mains, on était heureux.
Quand le dîner fut terminé, Passerose s'étonna que la fée n'eût pas pourvu à leurs besoins.
«Voyez, dit-elle, la maison reste en ruines; tout nous manque. L'étable est notre seul abri, la paille notre seul coucher, les provisions du puits sont notre seule nourriture. Jadis tout arrivait avant même qu'on eût le temps de le demander.»
Agnella regarda vivement sa main: l'anneau n'y était plus!... Il fallait désormais gagner son pain à la sueur de son front. Ourson et Violette, voyant son air triste, lui en demandèrent la cause.
«Hélas! mes enfants, vous me trouverez sans doute bien ingrate, au milieu de notre bonheur, de m'inquiéter de l'avenir! Mais je m'aperçois que dans l'incendie j'ai perdu la bague que m'a donnée la fée et qui devait fournir à toutes nos nécessités, tant que je l'aurais à mon doigt. Je ne l'ai plus; qu'allons-nous faire?
--Pas d'inquiétude, chère mère. Ne suis-je pas grand et fort? Je chercherai de l'ouvrage, et vous vivrez de mon salaire.
--Et moi donc, dit Violette, ne puis-je aussi aider ma bonne mère et notre chère Passerose? En cherchant de l'ouvrage pour toi, Ourson, tu en trouveras pour moi aussi.
--Je vais en chercher de ce pas, dit Ourson, Adieu, mère; au revoir, Violette.»
Et, leur baisant les mains, il partit d'un pas léger.
Il ne prévoyait guère, le pauvre Ourson, l'accueil qui l'attendait dans les trois maisons où il demanderait de l'occupation.
X
LA FERME, LE CHÂTEAU, L'USINE
Ourson marcha près d'une heure avant d'arriver à une grande et belle ferme où il espéra trouver le travail qu'il demandait. Il voyait de loin le fermier et sa famille assis devant le seuil de leur porte et prenant leur repas.
Il ne s'en trouvait plus qu'à une petite distance, lorsqu'un des enfants, petit garçon de dix ans, l'aperçut. Il sauta de son siège, poussa un cri et s'enfuit dans la maison.
Un second enfant, petite fille de huit ans, entendant le cri de son frère, se retourna également et se mit à jeter des cris perçants.
Toute la famille, imitant alors le mouvement des enfants, se retourna; à la vue d'Ourson, les femmes poussèrent des cris de terreur, les enfants s'enfuirent, les hommes saisirent des bâtons et des fourches, s'attendant à être attaqués par le pauvre Ourson, qu'ils prenaient pour un animal extraordinaire échappe d'une ménagerie.
Ourson, voyant ce mouvement de terreur et d'agression, prit la parole pour dissiper leur frayeur.
«Je ne suis pas un ours, comme vous semblez le croire, Messieurs, mais un pauvre garçon qui cherche de l'ouvrage et qui serait bien heureux si vous vouliez lui en donner.»
Le fermier fut surpris d'entendre parler un ours.
Il ne savait trop s'il devait fuir ou l'interroger; il se décida à lui parler.
«Qui es-tu? d'où viens-tu?
--Je viens de la ferme des Bois, et je suis le fils de la fermière Agnella, répondit Ourson.
--Ah! ah! c'est toi qui, dans ton enfance, allais au marché et faisais peur à nos enfants! Tu as vécu dans les bois; tu t'es passé de notre secours. Pourquoi viens-tu nous trouver maintenant? Va-t'en vivre en ours comme tu as vécu jusqu'ici.
--Notre ferme est brûlée. Je dois faire vivre ma mère et ma soeur du travail de mes mains; c'est pourquoi je viens vous demander de l'ouvrage. Vous serez content de mon travail: je suis vigoureux et bien portant, j'ai bonne volonté; je ferai tout ce que vous me commanderez.
--Tu crois, mon garçon, que je vais prendre à mon service un vilain animal comme toi, qui fera mourir de peur ma femme et mes servantes, tomber en convulsions mes enfants! Pas si bête, mon garçon, pas si bête.... En voilà assez. Va-t'en; laisse-nous finir notre dîner.
--Monsieur le fermier, de grâce, veuillez essayer de mon travail; mettez-moi tout seul: je ne ferai peur à personne; je me cacherai pour que vos enfants ne me voient pas.
--Auras-tu bientôt fini, méchant ours? Pars tout de suite; sinon je te ferai sentir les dents de ma fourche dans tes reins poilus.»
Le pauvre Ourson baissa la tête; une larme d'humiliation et de douleur brilla dans ses yeux. Il s'éloigna à pas lents, poursuivi des gros rires et des huées du fermier et de ses gens.
Quand il fut hors de leur vue, il ne chercha plus à contenir ses larmes; mais, dans son humiliation, dans son chagrin, il ne lui vint pas une fois la pensée que Violette pouvait le débarrasser de sa laide fourrure. Il marcha encore et aperçut un château dont les abords étaient animés par une foule d'hommes qui allaient, venaient et travaillaient tous à des ouvrages différents. Les uns ratissaient, les autres fauchaient, ceux-ci pansaient les chevaux, ceux-là bêchaient, arrosaient, semaient.
«Voilà une maison où je trouverai certainement de l'ouvrage, dit Ourson. Je n'y vois ni femmes ni enfants: les hommes n'auront pas peur de moi, je pense.»
Ourson s'approcha sans qu'on le vit; il ôta son chapeau et se trouva devant un homme qui paraissait devoir être un intendant.
«Monsieur...», dit-il.
L'homme leva la tête, recula d'un pas quand il vit Ourson, et l'examina avec la plus grande surprise.
«Qui es-tu? Que veux-tu? dit-il d'une voix rude.
--Monsieur, je suis le fils de la fermière Agnella, maîtresse de la ferme des Bois.
--Eh bien! pourquoi viens-tu ici?
--Notre ferme a brûlé, Monsieur. Je cherche de l'ouvrage pour faire vivre ma mère et ma soeur. J'espérais que vous voudriez bien m'en donner.
--De l'ouvrage? A un ours?
--Monsieur, je n'ai de l'ours que l'apparence; sous cette enveloppe qui vous répugne, bat un coeur d'homme, un coeur capable de reconnaissance et d'affection. Vous n'aurez à vous plaindre ni de mon travail ni de ma bonne volonté.»
Pendant qu'Ourson parlait et que l'intendant l'écoutait d'un air moqueur, il se fit un grand mouvement du côté des chevaux; ils se cabraient, ils ruaient. Les palefreniers avaient peine à les retenir; quelques-uns môme s'échappèrent et se sauvèrent dans les champs.
«C'est l'ours, c'est l'ours, criaient les palefreniers; il fait peur aux chevaux! Chassez-le, faites-le partir!
--Va-t'en!» lui cria l'intendant.
Ourson, stupéfait, ne bougeait pas.
«Ah! tu ne veux pas t'en aller! vociféra l'homme. Attends, méchant vagabond, je vais te régaler d'une chasse! Holà! vous autres, courez chercher les chiens.... Lâchez-les sur cet animal.... Allons, qu'on se dépêche.... Le voilà qui détale!»
En effet, Ourson, plus mort que vif de ce cruel accueil, s'en allait en précipitant sa marche; il avait hâte de s'éloigner de ces hommes inhumains et méchants. C'était la seconde tentative manquée. Malgré son chagrin, il ne se découragea pas.
«Il y a encore trois ou quatre heures de jour, dit-il: j'ai le temps de continuer mes recherches.»
Et il se dirigea vers une forge qui était à trois ou quatre kilomètres de la ferme des Bois. Le maître de la forge employait beaucoup d'ouvriers; il donnait de l'ouvrage à tous ceux qui lui en demandaient, non par charité, mais dans l'intérêt de sa fortune et pour se rendre nécessaire. Il était craint, mais il n'était pas aimé; il faisait la richesse du pays; on ne lui en savait pas gré, parce que lui seul en profitait, et qu'il pesait de tout le poids de son avidité et de son opulence sur les pauvres ouvriers qui ne trouvaient de travail que chez ce nouveau marquis de Carabas.
Le pauvre Ourson arriva donc à la forge; le maître était à la porte, grondant les uns, menaçant les autres, les terrifiant tous.
«Monsieur, dit Ourson en s'approchant, auriez-vous de l'ouvrage à me donner?
--Certainement. J'en ai toujours et à choisir. Quel ouvrage demand....» Il leva la tête à ces mots, car il avait répondu sans regarder Ourson. Quand il le vit, au lieu d'achever sa phrase, ses yeux étincelèrent de colère et il continua en balbutiant:
«Quelle est cette plaisanterie? Sommes-nous en carnaval pour qu'un ouvrier se permette une si ridicule mascarade? Veux-tu me jeter à bas ta laide peau d'ours? ou je te fais passer au feu de ma forge pour rissoler tes poils!
--Ce n'est point une mascarade, répondit tristement Ourson; c'est, hélas! une peau naturelle, mais je n'en suis pas moins bon ouvrier, et si vous avez la bonté de me donner de l'ouvrage, vous verrez que ma force égale ma bonne volonté.
--Je vais t'en donner, de l'ouvrage, vilain animal! s'écria le maître de forge écumant de colère. Je vais te fourrer dans un sac et je t'enverrai dans une ménagerie; on te jettera dans une fosse avec tes frères les ours. Tu en auras, de l'ouvrage, à te défendre de leurs griffes. Arrière, canaille! disparais, si tu ne veux pas aller à la ménagerie.»
Et, brandissant son bâton, il en eût frappé Ourson, si celui-ci ne se fût promptement esquivé.
XI
LE SACRIFICE
Ourson marcha vers sa demeure, découragé, triste, abattu. Il allait lentement; il arriva tard à la ferme. Violette courut au-devant de lui, lui prit la main, et, sans dire un mot, l'amena devant sa mère. Là elle se mit à genoux et dit:
«Ma mère, je sais ce que notre bien-aimé Ourson a souffert aujourd'hui. En son absence, la fée Rageuse m'a tout conté, la fée Drôlette m'a tout confirmé.... Ma mère, quand vous avez cru Ourson perdu à jamais pour vous, pour moi, vous m'avez révélé ce que, dans sa bonté, il voulait me cacher. Je sais que je puis, en prenant son enveloppe, lui rendre la beauté qu'il devait avoir. Heureuse, cent fois heureuse de pouvoir reconnaître ainsi la tendresse, le dévouement de ce frère bien-aimé, je demande à faire l'échange permis par la bonne fée Drôlette, et je la supplie de l'opérer immédiatement.
--Violette! Violette! s'écria Ourson terrifié. Violette, reprends tes paroles; tu ne sais pas à quoi tu t'engages, tu ignores la vie d'angoisses et de misère, la vie de solitude et d'isolement à laquelle tu te condamnes, la désolation incessante qu'on éprouve de se voir en horreur à tout le genre humain! Ah! Violette, Violette, de grâce, retire tes paroles.