Nouveaux contes de fées pour les petits enfants

Chapter 12

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--Cher Ourson, dit Violette avec calme mais avec résolution, en faisant ce que tu crois être un grand sacrifice, j'accomplis le voeu le plus cher à mon coeur, je travaille à mon propre bonheur. Je satisfais à un besoin ardent, impérieux, de te témoigner ma tendresse, ma reconnaissance. Je m'estime en faisant ce que je fais, je me mépriserais en ne le faisant pas.

--Arrête, Violette, un instant encore; réfléchis, songe à ma douleur quand je ne verrai plus ma belle, ma charmante Violette, quand je craindrai pour toi les railleries, l'horreur des hommes. Oh! Violette, ne condamne pas ton pauvre Ourson à cette angoisse.»

Le charmant visage de Violette s'attrista; la crainte de l'antipathie d'Ourson la fit tressaillir; mais ce sentiment tout personnel fut passager; il ne put l'emporter sur sa tendresse si dévouée.

Pour toute réponse elle se jeta dans les bras d'Agnella et dit:

«Mère, embrassez une dernière fois votre Violette blanche et jolie.»

Pendant qu'Agnella, Ourson et Passerose l'embrassaient et la contemplaient avec amour; pendant qu'Ourson, à genoux, la suppliait de lui laisser sa peau d'ours, à laquelle il était habitué depuis vingt ans qu'il en était revêtu, Violette appela encore à haute voix: «Fée Drôlette! fée Drôlette! venez recevoir le prix de la santé et de la vie de mon cher Ourson.»

Au même instant apparut la fée Drôlette dans toute sa gloire, sur un char d'or massif, traîné par cent cinquante alouettes. Elle était vêtue d'une robe en ailes de papillons des couleurs les plus brillantes; sur ses épaules tombait un manteau en réseau de diamants, qui traînait à dix pieds derrière elle, et d'un travail si fin qu'il était léger comme de la gaze. Ses cheveux, luisants comme des soies d'or, étaient surmontés d'une couronne en escarboucles brillantes comme des soleils. Chacune de ses pantoufles était taillée dans un seul rubis. Son joli visage, doux et gai, respirait le contentement; elle arrêta sur Violette un regard affectueux:

«Tu le veux donc, ma fille? dit-elle.

--Madame, s'écria Ourson en tombant à ses pieds, daignez m'écouter. Vous qui m'avez comblé de vos bienfaits, vous qui m'inspirez une si tendre reconnaissance, vous, bonne et juste, exécuterez-vous le voeu insensé de ma chère Violette? voudrez-vous faire le malheur de ma vie en me forçant d'accepter un pareil sacrifice? Non, non, fée charmante, fée chérie, vous ne voudrez pas le faire, vous ne le ferez pas.»

Tandis qu'Ourson parlait ainsi, la fée donna un léger coup de sa baguette de perles sur Violette, un second coup sur Ourson et dit:

«Qu'il soit fait selon le voeu de ton coeur, ma fille!... Qu'il soit fait contre tes désirs, mon fils!»

Au même instant, la figure, les bras, tout le corps de Violette se couvrirent des longs poils soyeux qui avaient quitté Ourson; et Ourson apparut avec une peau blanche et unie qui faisait ressortir son extrême beauté, Violette le regardait avec admiration, pendant que lui, les yeux baissés et pleins de larmes, n'osait envisager sa pauvre Violette, si horriblement métamorphosée; enfin il la regarda, se jeta dans ses bras, et tous deux pleurèrent. Ourson était merveilleusement beau; Violette était ce qu'avait été Ourson, sans forme, sans beauté comme sans laideur. Quand Violette releva la tête et regarda Agnella, celle-ci lui tendit les mains.

«Merci, ma fille, ma noble et généreuse enfant! dit Agnella.

--Mère, dit Violette à voix basse, m'aimerez-vous encore?

--Si je t'aimerai, ma fille chérie! cent fois, mille fois plus qu'auparavant!

--Violette, dit Ourson, ne crains pas d'être laide à nos yeux. Pour moi, tu es plus belle cent fois que lorsque tu avais toute ta beauté; pour moi, tu es une soeur, une amie incomparable, tu seras toujours la compagne de ma vie, l'idéal de mon coeur.»

XII

LE COMBAT

Violette allait répondre, lorsqu'une espèce de mugissement se fit entendre dans l'air. On vit descendre lentement un char de peau de crocodile, attelé de cinquante énormes crapauds. Tous ces crapauds soufflaient, sifflaient et auraient lancé leur venin infect, si la fée Drôlette ne le leur eût défendu.

Quand le char fut à terre, il en sortit une grosse et lourde créature: c'était la fée Rageuse; ses gros yeux semblaient sortir de sa tête; son large nez épaté couvrait ses joues ridées et flétries, sa bouche allait d'une oreille à l'autre; quand elle l'ouvrait, on voyait une langue noire et pointue qui léchait sans cesse de vilaines dents écornées et couvertes d'un enduit de bave verdâtre. Sa taille, haute de trois pieds à peine, était épaisse; sa graisse flasque et jaune avait principalement envahi son gros ventre tendu comme un tambour; sa peau grisâtre était gluante et froide comme celle d'une limace; ses rares cheveux rouges tombaient de tous côtés en mèches inégales le long d'un cou plissé et goitreux; ses mains, larges et plates, semblaient être des nageoires de requin. Sa robe était en peaux de limaces et son manteau en peaux de crapauds. Elle s'avança lentement vers Ourson, que nous appellerons désormais de son vrai nom, le PRINCE MERVEILLEUX. Elle s'arrêta en face de lui, jeta un coup d'oeil furieux sur la fée Drôlette, un coup d'oeil de triomphe moqueur sur Violette, croisa ses gros bras gluants sur son ventre énorme, et dit d'une voix aigre et enrouée:

«Ma soeur l'a emporté sur moi, prince Merveilleux. Il me reste pourtant une consolation; tu ne seras pas heureux, parce que tu as retrouvé ta beauté première aux dépens du bonheur de cette petite sotte qui est affreuse, ridicule, et dont tu ne voudras plus approcher. Oui, oui, pleure, ma belle Oursine; tu pleureras longtemps et tu regretteras amèrement, si tu ne le regrettes déjà, d'avoir donné au prince Merveilleux ta belle peau blanche.

--Jamais, Madame, jamais; mon seul regret est de d'avoir pas su plus tôt ce que je pouvais faire pour lui témoigner ma reconnaissance.»

La fée Drôlette, dont le visage avait pris une expression de sévérité et d'irritation inaccoutumée, brandit sa baguette et dit:

«Silence, ma soeur; vous n'aurez pas longtemps à triompher du malheur de Violette; j'y porterai remède; son dévouement mérite récompense.

--Je vous défends de lui venir en aide sous peine de ma colère.

--Je ne redoute pas votre colère, ma soeur, et je dédaigne de vous en punir.

--M'en punir! tu oses me menacer?»

Et, sifflant bruyamment, elle fit approcher son équipage, remonta dans non char, s'enleva et voulut fondre sur Drôlette pour l'asphyxier par le venin de ses crapauds. Mais Drôlette connaissait les perfidies de sa soeur; ses alouettes fidèles tenaient le char à sa portée, elle sauta dedans. Les alouettes s'enlevèrent, planèrent au-dessus des crapauds, et s'abaissèrent rapidement sur eux; ceux-ci, malgré leur pesanteur, esquivèrent le coup en se jetant de côté, ils purent même lancer leur venin sur les alouettes les plus rapprochées, qui moururent immédiatement: la fée les détela avec la rapidité de la foudre, s'éleva encore et vint retomber si adroitement sur les crapauds, que les alouettes leur crevèrent les yeux avec leurs griffes, avant que Rageuse eût le temps de secourir son armée. Les cris des crapauds, les sifflements des alouettes faisaient un bruit à rendre sourd; aussi la fée Drôlette eut-elle l'attention de crier à ses amis, qui regardaient le combat avec terreur: «Éloignez-vous et bouchez-vous les oreilles». Ce qu'ils firent immédiatement.

Rageuse tenta un dernier effort; elle dirigea ses crapauds aveugles vers les alouettes, afin de les prendre en face et de leur lancer du venin; mais Drôlette s'élevait, s'élevait toujours; Rageuse restait toujours au-dessous. Enfin, ne pouvant contenir sa colère, elle s'écria:

«Tu es soutenue par la reine des fées, une vieille drôlesse que je voudrais voir au fond des enfers!»

À peine eut-elle prononcé ces paroles, que son char retomba pesamment à terre; les crapauds crevèrent, le char disparut; Rageuse resta seule, sous la forme d'un gros crapaud. Elle voulut parler, elle ne put que mugir et souffler; elle regardait avec fureur Drôlette et ses alouettes, le prince Merveilleux, Violette et Agnella: mais son pouvoir était détruit.

La fée Drôlette abaissa son char, descendit a terre et dit:

«La reine des fées t'a punie de ton audace, ma soeur. Repens-toi si tu veux obtenir ta grâce.»

Pour toute réponse, le crapaud lança son venin, qui, heureusement, n'atteignit personne. Drôlette étendit vers lui sa baguette.

«Je te commande de disparaître et de ne plus jamais te montrer aux yeux du prince, de Violette et de leur mère.»

A peine avait-elle achevé ces mots, que le crapaud disparut, sans qu'il restât le moindre vestige de son attelage et de son char. La fée Drôlette demeura pendant quelques instants immobile; elle passa la main sur son front, comme pour en chasser une triste pensée, et, s'approchant du prince Merveilleux, elle lui dit:

«Prince, le titre que je vous donné vous indique votre naissance: vous êtes le fils du roi Féroce et de la reine Aimée, cachée jusqu'ici sous l'apparence d'une modeste fermière. Le nom de votre père indique assez son caractère; votre mère l'ayant empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-soeur Nonchalante, il tourna contre elle sa fureur: ce fut moi qui la sauvai dans une nuée avec sa fidèle Passerose. Et vous, princesse Violette, votre naissance égale celle du prince Merveilleux; votre père et votre mère sont ce même roi Indolent et cette reine Nonchalante, qui, sauvés une fois par votre mère, finirent par périr victimes de leur apathie. Depuis ce temps le roi Féroce a été massacré par ses sujets, qui ne pouvaient plus supporter son joug cruel; ils vous attendent, prince, pour régner sur eux; je leur ai révélé votre existence, et je leur ai promis que vous prendriez une épouse digne de vous. Votre choix peut s'arrêter sur une des douze princesses que votre père retenait captives après avoir égorgé leurs parents; toutes sont belles et sages, et toutes vous apportent en dot un royaume.»

La surprise avait rendu muet le prince Merveilleux; aux dernières paroles de la fée, il se tourna vers Violette, et, la voyant pleurer:

«Pourquoi pleures-tu, Violette? Crains-tu que je rougisse de toi, que je n'ose pas témoigner devant toute ma cour la tendresse que tu m'inspires, que je cache ce que tu as fait pour moi, que j'oublie les liens qui m'attachent à toi pour jamais? Crois-tu que je puisse être assez ingrat pour chercher une autre affection que la tienne, et te remplacer par une de ces princesses retenues captives par mon père? Non, chère Violette; jusqu'ici je n'ai vu en toi qu'une soeur; désormais tu seras la compagne de ma vie, ma seule amie, ma femme en un mot. --Ta femme, cher frère! C'est impossible. Comment assoirais-tu sur ton trône une créature aussi laide que ta pauvre Violette? Comment oserais-tu braver les railleries de tes sujets et des rois voisins? Moi-même, comment pourrais-je me montrer au milieu des fêtes de ton retour? Non, mon ami, mon frère, laisse-moi vivre auprès de toi, près de notre mère, seule, ignorée, couverte d'un voile, afin que personne ne me voie et ne puisse te blâmer d'avoir fait un triste choix.»

Le prince Merveilleux insista longuement et fortement; Violette avait peine à se commander, mais néanmoins elle résistait avec autant de fermeté que de dévouement. Agnella ne disait rien; elle eût voulu que son fils acceptât ce dernier sacrifice de la malheureuse Violette, et qu'il la laissât vivre près d'elle et près de lui, mais cachée à tous les regards. Passerose pleurait et encourageait tout bas le prince dans son insistance.

«Violette, dit enfin le prince, puisque tu te refuses de monter sur le trône avec moi, j'abandonne ce trône et la puissance royale pour vivre avec toi comme par le passé dans la solitude et le bonheur. Sans toi, le sceptre me serait un trop lourd fardeau; avec toi, notre petite ferme me sera un paradis. Dis, Violette, le veux-tu ainsi?

--Tu l'emportes, cher frère; oui, vivons ici comme nous avons vécu depuis tant d'années, modestes dans nos goûts, heureux par notre affection.

--Noble prince et généreuse princesse, dit la fée, vous aurez la récompense de votre tendresse si dévouée et si rare. Prince, dans le puits où je vous ai transporté pendant l'incendie, il y a un trésor sans prix pour vous et pour Violette. Descendez-y, cherchez, et quand vous l'aurez trouvé, apportez-le: je vous en ferai connaître la valeur.»

Le prince ne se le fit pas dire deux fois; il courut vers le puits; l'échelle y était encore, il descendit lestement; arrivé au fond, il ne vit rien que le tapis qu'il avait trouvé la première fois. Il examina les parois du puits: rien n'indiquait un trésor. Il leva le tapis et aperçut une pierre noire avec un anneau; il tira l'anneau, la pierre s'enleva et découvrit une cassette qui brillait comme une réunion d'étoiles. «Ce doit être le trésor dont parle la fée», dit-il. Il saisit la cassette; elle était légère comme une coquille de noix. Il s'empressa de remonter, la tenant soigneusement dans ses bras.

On attendait son retour avec impatience; il remit la cassette à la fée. Agnella s'écria:

«C'est la cassette que vous m'aviez confiée, Madame, et que je croyais perdue dans l'incendie.

--C'est la même, dit la fée; voici la clef, prince; ouvrez-la.»

Ourson s'empressa de l'ouvrir. Quel ne fut pas le désappointement général quand, au lieu des trésors qu'on s'attendait à en voir sortir, on n'y trouva que les bracelets qu'avait Violette lorsque son cousin l'avait rencontrée endormie dans la forêt, et un flacon d'huile de senteur.

La fée les regardait tour à tour et riait de leur stupeur; elle prit les bracelets et les remit à Violette.

«Ceci est mon présent de noces, ma chère enfant; chacun de ces diamants a la propriété de préserver de tout maléfice la personne qui le porte; et de lui donner toutes les vertus, toutes les richesses, toute la beauté, tout l'esprit et tout le bonheur désirables. Usez-en pour les enfants qui naîtront de votre union avec le prince Merveilleux.»

Prenant ensuite le flacon:

«Quant au flacon d'huile de senteur, c'est le présent de noces de votre cousin; vous aimez les parfums, celui-ci a des vertus particulières; servez-vous-en aujourd'hui même. Demain je reviendrai vous chercher et vous ramener tous dans votre royaume.

--J'ai renoncé à mon royaume, Madame; je veux vivre ici avec ma chère Violette....

--Et qui donc gouvernera votre royaume, mon fils? interrompit la reine Aimée.

--Ce sera vous, ma mère, si vous voulez bien en accepter la charge», répondit le prince.

La reine allait refuser la couronne de son fils, quand la fée la prévint:

«Demain nous reparlerons de cela, dit-elle; en attendant, vous, Madame, qui désirez un peu la couronne que vous alliez pourtant refuser, je vous défends de l'accepter avant mon retour; et vous, cher et aimable prince, ajouta-t-elle d'une voix, douce accompagnée d'un regard affectueux, je vous défends de la proposer avant mon retour. Adieu, à demain. Quand il vous arrivera bonheur, mes chers enfants, pensez à votre amie la fée Drôlette.»

Elle remonta dans son char; les alouettes s'envolèrent rapidement, et bientôt elle disparut, laissant derrière elle un parfum délicieux.

XIII

LA RÉCOMPENSE

Le prince regarda Violette et soupira. Violette regarda le prince et sourit.

«Comme tu es beau, cher cousin! Que je suis heureuse de t'avoir rendu ta beauté! Moi, je vais verser quelques gouttes d'huile de senteur sur mes mains; puisque je ne peux te plaire, je veux du moins t'embaumer», ajouta-t-elle en riant.

Et, débouchant le flacon, elle pria Merveilleux de lui en verser quelques gouttes sur le front et sur te visage. Le prince avait le coeur trop gros pour parler. Il prit le flacon et exécuta l'ordre de sa cousine. Aussitôt que l'huile eut touché le front de Violette, quelles ne furent pas sa joie et sa surprise en voyant tous ses poils disparaître et sa peau reprendra sa blancheur et sa finesse premières!

Le prince et Violette, en voyant la vertu de cette huile merveilleuse, poussèrent un cri de joie, et, courant vers l'étable, où étaient la reine et Passerose, ils leur firent voir l'heureux effet de l'huile de la fée. Toutes deux partagèrent leur bonheur. Le prince Merveilleux ne pouvait en croire ses yeux. Rien désormais ne s'opposait à son union avec Violette, si bonne, si dévouée, si tendre, si bien faite pour assurer le bonheur de son cousin.

La reine songeait au lendemain, à son retour dans son royaume, qu'elle avait abandonné depuis vingt ans: elle aurait voulu que son fils, que Violette et qu'elle-même eussent des vêtements convenables pour une si grande cérémonie; mais elle n'avait ni le temps ni les moyens de s'en procurer: il fallait donc conserver leurs habits de drap grossier, et se montrer ainsi à leurs peuples. Violette et Merveilleux riaient de l'inquiétude de leur mère.

«Ne trouvez-vous pas, mère, que notre beau Merveilleux est bien assez paré de sa beauté, et qu'un habit somptueux ne le rendra ni plus beau ni plus aimable?

--Et ne trouvez-vous pas, comme moi, mère, que la beauté de notre chère Violette la pare mieux que les plus riches vêtements; que l'éclat de ses yeux l'emporte sur les plus brillantes pierreries; que la blancheur de ses dents ferait pâlir les perles les plus belles; que la richesse de sa blonde chevelure la coiffe mieux, qu'une couronne de diamants?

--Oui, oui, mes enfants, sans doute, vous êtes tous deux beaux et charmants; mais un peu de toilette ne gâte rien; quelques bijoux, un peu de broderie, de riches étoffes, ne feraient aucun tort à votre beauté. Et moi qui suis vieille....

--Mais pas laide, Madame, interrompit vivement Passerose; vous êtes encore belle et aimable, malgré votre petit bonnet de fermière, votre jupe de drap rayé, votre corsage de camelot rouge et votre guimpe de simple toile. D'ailleurs, une fois rentrée dans votre royaume, vous achèterez toutes les robes qui vous feront plaisir.»

La soirée se passa ainsi gaiement et sans inquiétude de l'avenir. La fée avait pourvu à leur souper; ils passèrent leur dernière nuit sur les bottes de paille de l'étable, et, comme ils étaient tous fatigués des émotions de la journée, ils dormirent si profondément que le jour brillait depuis longtemps et que la fée était au milieu d'eux avant qu'ils fussent réveillés.

Un léger hem! hem! de la fée les tira de leur sommeil; le prince fut le premier à ouvrir les yeux: il se jeta aux genoux de la fée et lui adressa des remerciements tellement vifs qu'elle en fut attendrie.

Violette aussi était aux genoux de la fée, la remerciant avec le prince.

«Je ne doute pas de votre reconnaissance, leur dit la fée, mais j'ai beaucoup à faire, on m'attend dans le royaume du roi Bénin, où je dois assister à la naissance du troisième fils de la princesse Blondine; ce fils doit être le mari de votre fille aînée, prince Merveilleux, et je tiens à le douer de toutes les qualités qui pourront le faire aimer de votre fille. Il faut que je vous mène dans votre royaume; plus tard, je reviendrai assister à vos noces.... Reine, continua-t-elle en s'adressant à Aimée qui venait de s'éveiller, nous allons partir immédiatement pour le royaume de votre fils; êtes-vous prête, ainsi que votre fidèle Passerose?

--Madame, répondit la reine avec un léger embarras, nous sommes prêtes à vous suivre; mais ne rougirez-vous pas de notre toilette si peu digne de notre rang?

--Ce ne sera pas moi qui en rougirai, reine, répliqua la fée en souriant; c'est vous qui seriez disposée à en rougir. Mais je puis porter remède à ce mal.»

En disant ces mots, elle décrivit avec sa baguette un cercle au-dessus de la tête de la reine, qui au même moment se trouva vêtue d'une robe de brocart d'or, coiffée d'un chaperon de plumes rattachées par un cordon de diamants, et chaussée de brodequins de velours pailletés d'or.

La reine regardait sa robe d'un air de complaisance.

«Et Violette? dit-elle, et mon fils? N'étendrez-vous pas sur eux vos bontés, Madame?

--Violette ne me l'a pas demandé, ni votre fils non plus. Je suivrai en cela leurs désirs. Parlez, Violette, désirez-vous changer de costume?

--Madame, répondit Violette en baissant les yeux et en rougissant, j'ai été heureuse sous cette simple robe de toile; c'est dans ce costume que mon frère m'a connue, m'a aimée; souffrez que je le conserve tant que le permettront les convenances, et que je le garde toujours en souvenir des heureuses années de mon enfance.»

Le prince remercia Violette en lui serrant tendrement les mains.

La fée approuva Violette d'un signe de tête amical, fit approcher son équipage qui attendait à quelques pas, y monta, et plaça près d'elle la reine, Violette, le prince et Passerose. En moins d'une heure, les alouettes franchirent les trois mille lieues qui les séparaient du royaume de Merveilleux; tout le peuple et toute la cour, prévenus par la fée, attendaient dans les rues et dans le palais. A l'aspect du char, le peuple poussa des cris de joie, qui redoublèrent lorsque, le char s'arrètant sur la grande place du palais, on en vit descendre la reine Aimée, un peu vieillie sans doute, mais toujours jolie et gracieuse; le prince Merveilleux, dont la beauté et la grâce étaient rehaussées par la richesse de ses vêtements, éblouissants d'or et de pierreries: c'était encore une gracieuseté de la fée. Mais les acclamations devinrent frénétiques, lorsque le prince, prenant la main de Violette, la présenta au peuple. Son doux et charmant visage, sa taille fine et élégante, étaient encore embellis par la toilette dont la fée l'avait revêtue d'un coup de baguette. Sa robe était en dentelle d'or, son corsage, ses épaules et ses bras étaient ornés d'une foule d'alouettes en diamants, pas plus grosses que des oiseaux-mouches; sur la tête, elle avait aussi une couronne de petites alouettes en pierreries de toutes couleurs. Son air doux et vif, sa grâce, sa beauté, lui gagneront tous les coeurs. On cria tant et si longtemps: _Vive le roi Merveilleux! vive la reine Violette!_ que plusieurs personnes dans la foule en devinrent sourdes. La fée, qui ne voulait que joie et bonheur dans tout le royaume, les guérit tous, à la prière de Violette. Il y eut un grand repas pour la cour et pour le peuple. Un million trois cent quarante-six mille huit cent vingt-deux personnes dînèrent aux frais de la fée, et chacun emporta de quoi manger pendant huit jours. Pendant le repas, la fée partit pour aller chez le roi Bénin, promettant de revenir pour les noces de Merveilleux et de Violette. Pendant les huit jours que dura son absence, Merveilleux, qui voyait sa mère un peu triste de ne plus être reine, la pria avec tant d'instance d'accepter le royaume de Violette, qu'elle consentit à y régner, à la condition toutefois que le roi Merveilleux et la reine Violette viendraient tous les ans passer trois mois chez elle.

La reine Aimée, avant de quitter ses enfants, voulut assister à leur union. La fée Drôlette, plusieurs fées et génies de ses amis furent convoqués aux noces. Ils eurent tous des présents magnifiques, et ils furent si satisfaits de l'accueil que leur avaient fait le roi Merveilleux et la reine Violette, qu'ils promirent de revenir toutes les fois qu'ils seraient appelés. Deux ans après, ils reçurent tous une nouvelle invitation pour assister à la naissance du premier enfant des jeunes époux. Violette mit au jour une fille, qui fut, comme son père et sa mère, une merveille de bonté et de beauté.