Nouveaux contes de fées pour les petits enfants

Chapter 8

Chapter 83,921 wordsPublic domain

«C'est ma faute, se dit-elle; sans ma fatale curiosité, sans ma coupable ingratitude, la Souris grise n'aurait pas réussi à me faire commettre une si indigne action. Je dois l'expier par ma douleur, par ma patience et par la ferme volonté de résister à la troisième épreuve, quelque difficile qu'elle soit. D'ailleurs, je n'ai que quelques heures d'attente, et de moi dépendent, comme le disait mon cher prince, son bonheur, celui de mon père et le mien.»

Rosalie ne bougea donc pas; la Souris grise avait beau employer tous les moyens possibles pour la faire marcher, Rosalie persista à rester en face des ruines du palais.

V

LA CASSETTE

Toute la journée se passa ainsi; Rosalie souffrait cruellement de la soif.

«Ne dois-je pas souffrir bien plus encore, se disait-elle, pour me punir de ce que j'ai fait souffrir à mon père et à mon cousin? J'attendrai ici mes quinze ans.»

La nuit commençait à tomber, quand une vieille femme, qui passait, s'approcha d'elle et lui dit:

«Ma belle enfant, voudriez-vous me rendre le service de me garder cette cassette qui est bien lourde à porter, pendant que je vais aller près d'ici voir une parente?

--Volontiers, Madame», dit Rosalie, qui était très complaisante.

La vieille lui remit la cassette en disant:

«Merci, la belle enfant; je ne serai pas longtemps absente. Ne regardez pas ce qu'il y a dans cette cassette, car elle contient des choses..., des choses comme vous n'en avez jamais vues... et comme vous n'en reverrez jamais. Ne la posez pas trop rudement, car elle est en écorce fragile, et un choc un peu rude pourrait la rompre.... Et alors vous verriez ce qu'elle contient.... Et personne ne doit voir ce qui s'y trouve enfermé.»

Elle partit en disant ces mots. Rosalie posa doucement la cassette près d'elle, et réfléchit à tous les événements qui s'étaient passés. La nuit vint tout à fait; la vieille ne revenait pas; Rosalie jeta les yeux sur la cassette, et vit avec surprise qu'elle éclairait la terre autour d'elle.

«Qu'est-ce, dit-elle, qui brille dans cette cassette?»

Elle la retourna, la regarda de tous côtés, mais rien ne put lui expliquer cette lueur extraordinaire; elle la posa de nouveau à terre, et dit:

«Que m'importe ce que contient cette cassette? Elle n'est pas à moi, mais à la bonne vieille qui me l'a confiée. Je ne veux plus y penser, de crainte d'être tentée de l'ouvrir.»

En effet, elle ne la regarda plus et tâcha de n'y plus penser; elle ferma les yeux, résolue d'attendre ainsi le retour du jour.

«Alors j'aurai quinze ans, je reverrai mon père et Gracieux, et je n'aurai plus rien à craindre de la méchante fée.

--Rosalie, Rosalie, dit précipitamment la petite voix de la Souris, me voici près de toi; je ne suis plus ton ennemie, et pour te le prouver, je vais, si tu veux, te faire voir ce que contient la cassette.»

Rosalie ne répondit pas.

«Rosalie, tu n'entends donc pas ce que je te propose? Je suis ton amie, crois-moi, de grâce.»

Pas de réponse.

Alors la Souris grise, qui n'avait pas de temps à perdre, s'élança sur la cassette et se mit en devoir d'en ronger le couvercle.

«Monstre, s'écria Rosalie en saisissant la cassette et la serrant contre sa poitrine, si tu as le malheur de toucher à cette cassette, je te tords le cou à l'instant!»

La Souris lança à Rosalie un coup d'oeil diabolique, mais elle n'osa pas braver sa colère. Pendant qu'elle combinait un moyen d'exciter la curiosité de Rosalie, une horloge sonna minuit. Au même moment, la Souris poussa un cri lugubre, et dit à Rosalie:

«Rosalie, voici l'heure de ta naissance qui a sonné; tu as quinze ans; tu n'as plus rien à craindre de moi; tu es désormais hors de mon atteinte, ainsi que ton odieux père et ton affreux prince. Et moi je suis condamnée à garder mon ignoble forme de souris, jusqu'à ce que je parvienne à faire tomber dans mes pièges une jeune fille belle et bien née comme toi. Adieu, Rosalie; tu peux maintenant ouvrir ta cassette.»

Et, en achevant ces mots, la Souris grise disparut.

Rosalie, se méfiant des paroles de son ennemie, ne voulut pas suivre son dernier conseil, et se résolut à garder la cassette intacte jusqu'au jour. A peine eut-elle pris cette résolution, qu'un Hibou qui volait au-dessus de Rosalie laissa tomber une pierre sur la cassette, qui se brisa en mille morceaux. Rosalie poussa un cri de terreur; au même moment elle vit devant elle la reine des fées, qui lui dit:

«Venez, Rosalie; vous avez enfin triomphé de la cruelle ennemie de votre famille; je vais vous rendre à votre père; mais auparavant buvez et mangez.»

Et la fée lui présenta un fruit dont une seule bouchée rassasia et désaltéra Rosalie. Aussitôt un char attelé de deux dragons se trouva près de la fée, qui y monta et y fit monter Rosalie.

Rosalie, revenue de sa surprise, remercia vivement la fée de sa protection, et lui demanda si elle n'allait pas revoir son père et le prince Gracieux.

«Votre père vous attend dans le palais du prince.

--Mais, Madame, je croyais le palais du prince détruit, et lui-même blessé et réduit à la misère.

--Ce n'était qu'une illusion pour vous donner plus d'horreur de votre curiosité, Rosalie, et pour vous empêcher d'y succomber une troisième fois. Vous allez retrouver le palais du prince tel qu'il était avant que vous ayez déchiré la toile qui recouvrait l'arbre précieux qu'il vous destine.»

Comme la fée achevait ces mots, le char s'arrêta près du perron du palais. Le père de Rosalie et le prince l'attendaient avec toute la cour. Rosalie se jeta dans les bras de son père et dans ceux du prince, qui n'eut pas l'air de se souvenir de sa faute de la veille. Tout était prêt pour la cérémonie du mariage, qu'on célébra immédiatement; toutes les fées assistèrent aux fêtes, qui durèrent plusieurs jours. Le père de Rosalie vécut près de ses enfants. Rosalie fut à jamais guérie de sa curiosité; elle fut tendrement aimée du prince Gracieux, qu'elle aima toute sa vie; ils eurent de beaux enfants, et ils leur donnèrent pour marraines des fées puissantes, afin de les protéger contre les mauvaises fées et les mauvais génies.

OURSON

I

LE CRAPAUD ET L'ALOUETTE

Il y avait une fois une jolie fermière qu'on nommait Agnella; elle vivait seule avec une jeune servante qui s'appelait Passerose, ne recevait jamais de visites et n'allait jamais chez personne.

Sa ferme était petite, jolie et propre; elle avait une belle vache blanche qui donnait beaucoup de lait, un chat qui mangeait les souris et un âne qui portait tous les mardis, au marché de la ville voisine, les légumes, les fruits, le beurre, les oeufs, les fromages qu'elle y vendait.

Personne ne savait quand et comment Agnella et Passerose étaient arrivées dans cette ferme inconnue jusqu'alors, et qui reçut dans le pays le nom de _Ferme des bois_.

Un soir, Passerose était occupée à traire la vache, pendant qu'Agnella préparait le souper. Au moment de placer sur la table une bonne soupe aux choux et une assiettée de crème, elle aperçut un gros Crapaud qui dévorait avec avidité des cerises posées à terre dans une large feuille de vigne.

«Vilain Crapaud, s'écria Agnella, je t'apprendrai à venir manger mes belles cerises!»

En même temps elle enleva les feuilles qui contenaient les cerises, et donna au Crapaud un coup de pied qui le fit rouler à dix pas. Elle allait le lancer au dehors, lorsque le Crapaud poussa un sifflement aigu et se dressa sur ses pattes de derrière; ses gros yeux flamboyaient, sa large bouche s'ouvrait et se fermait avec rage; tout son corps frémissait, sa gorge rendait un son mugissant et terrible.

Agnella s'arrêta interdite; elle recula même d'un pas pour éviter le venin de ce Crapaud monstrueux et irrité. Elle cherchait autour d'elle un balai pour expulser ce hideux animal, lorsque le Crapaud s'avança vers elle, lui fit de sa patte de devant un geste d'autorité et lui dit d'une voix frémissante de colère:

«Tu as osé me toucher de ton pied, tu m'as empêché de me rassasier de tes cerises que tu avais pourtant mises à ma portée, tu as cherché à me chasser de chez toi! Ma vengeance t'atteindra dans ce que tu auras de plus cher. Tu sentiras qu'on n'insulte pas impunément la fée Rageuse! Tu vas avoir un fils couvert de poils comme un ours, et....

--Arrêtez, ma soeur», interrompit une petite voix douce et flûtée qui semblait venir d'en haut. (Agnella leva la tête et vit une Alouette perchée sur le haut de la porte d'entrée.) «Vous vous vengez trop cruellement d'une injure infligée non à votre caractère de fée, mais à la laide et sale enveloppe que vous avez choisie. Par l'effet de ma puissance, supérieure à la vôtre, je vous défends d'aggraver le mal que vous avez déjà fait et qu'il n'est pas en mon pouvoir de défaire. Et vous, pauvre mère, continua-t-elle en s'adressant à Agnella, ne désespérez pas; il y aura un remède possible à la difformité de votre enfant. Je lui accorde la facilité de changer de peau avec la personne à laquelle il aura, par sa bonté et par des services rendus, inspiré une reconnaissance et une affection assez vives pour qu'elle consente à cet échange. Il reprendra alors la beauté qu'il aurait eue si ma soeur la fée Rageuse n'était venue faire preuve de son mauvais caractère.

--Hélas, Madame l'Alouette, répondit Agnella, votre bon vouloir n'empêchera pas mon pauvre fils d'être horrible et semblable à une bête.

--C'est vrai, répliqua la fée Drôlette, d'autant qu'il vous est interdit, ainsi qu'à Passerose, d'user de la faculté de changer de peau avec lui; mais je ne vous abandonnerai pas, non plus que votre fils. Vous le nommerez _Ourson_ jusqu'au jour où il pourra reprendre un nom digne de sa naissance et de sa beauté; il s'appellera alors _le prince Merveilleux_.»

En disant ces mots, la fée disparut, s'envolant dans les airs.

La fée Rageuse se retira pleine de fureur, marchant pesamment et se retournant à chaque pas pour regarder Agnella d'un air irrité. Tout le long du chemin qu'elle suivit, elle souffla du venin, de sorte qu'elle fit périr l'herbe, les plantes et les arbustes qui se trouvèrent sur son passage. C'était un venin si subtil, que jamais l'herbe n'y repoussa et que maintenant encore on appelle ce sentier le _Chemin de la fée Rageuse_.

Quand Agnella fut seule, elle se mit à sangloter. Passerose, qui avait fini son ouvrage, et qui sentait approcher l'heure du souper, entra dans la salle, et vit avec surprise sa maîtresse en larmes.

«Chère reine, qu'avez-vous? Qui peut avoir causé votre chagrin? Je n'ai jamais vu entrer personne dans la maison.

--Personne, ma fille, excepté celles qui entrent partout: une fée méchante sous la forme d'un crapaud, et une bonne fée sous l'apparence d'une alouette.

--Que vous ont dit ces fées qui vous fasse ainsi pleurer, chère reine? La bonne fée n'a-t-elle pas empêché le mal que voulait vous faire la mauvaise?

--Non, ma fille; elle l'a un peu atténué, mais elle n'a pu le prévenir.»

Et Agnella lui raconta ce qui venait de se passer, et comme quoi elle aurait un fils velu comme un ours.

A ce récit, Passerose pleura aussi fort que sa maîtresse.

«Quelle infortune! s'écria-t-elle. Quelle honte que l'héritier d'un beau royaume soit un ours! Que dira le roi Féroce, votre époux, si jamais il vous retrouve?

--Et comment me retrouverait-il, Passerose! Tu sais qu'après notre fuite nous avons été emportées dans un tourbillon, que nous avons été lancées de nuée en nuée, pendant douze heures, avec une vitesse telle que nous nous sommes trouvées à plus de trois mille lieues du royaume de Féroce. D'ailleurs, tu connais sa méchanceté, tu sais combien il me hait depuis que je l'ai empêché de tuer son frère Indolent et sa belle-soeur Nonchalante. Tu sais que je ne me suis sauvée que parce qu'il voulait me tuer moi-même; ainsi je n'ai pas à craindre qu'il me poursuive.»

Passerose, après avoir pleuré et sangloté quelques instants avec la reine Aimée (c'était son vrai nom), engagea sa maîtresse à se mettre à table.

«Quand nous pleurerions toute la nuit, chère reine, nous n'empêcherons pas votre fils d'être velu; mais nous tâcherons de l'élever si bien, de le rendre si bon, qu'il ne sera pas longtemps sans trouver une bonne âme qui veuille changer sa peau blanche contre la vilaine peau velue de la fée Rageuse. Beau présent, ma foi! Elle aurait bien fait de le garder pour elle.»

La pauvre reine, que nous continuerons d'appeler Agnella, de crainte de donner l'éveil au roi Féroce, se leva lentement, essuya ses yeux, et s'efforça de vaincre sa tristesse; petit à petit le babil et la gaieté de Passerose dissipèrent son chagrin; la soirée n'était pas finie, que Passerose avait convaincu Agnella qu'Ourson ne resterait pas longtemps ours, qu'il trouverait bien vite une peau digne d'un prince; qu'au besoin elle lui donnerait la sienne, si la fée voulait bien le permettre.

Agnella et Passerose allèrent se coucher et dormirent paisiblement.

II

NAISSANCE ET ENFANCE D'OURSON

Trois mois après l'apparition du crapaud et la sinistre prédiction de la fée Rageuse, Agnella mit au jour un garçon, qu'elle nomma Ourson, selon les ordres de la fée Drôlette. Ni elle ni Passerose ne purent voir s'il était beau ou laid, car il était si velu, si couvert de longs poils bruns, qu'on ne lui voyait que les yeux et la bouche; encore ne les voyait-on que lorsqu'il les ouvrait. Si Agnella n'avait été sa mère, et si Passerose n'avait aimé Agnella comme une soeur, le pauvre Ourson serait mort faute de soins, car il était si affreux que personne n'eût osé le toucher; on l'aurait pris pour un petit ours, et on l'aurait tué à coups de fourche. Mais Agnella était sa mère, et son premier mouvement fut de l'embrasser en pleurant.

«Pauvre Ourson, dit-elle, qui pourra t'aimer assez, pour te délivrer de ces affreux poils? Ah! que ne puis-je faire l'échange que permet la fée à celui ou à celle qui t'aimera? Personne ne pourra t'aimer plus que je ne t'aime!»

Ourson ne répondit rien, car il dormait.

Passerose pleurait aussi pour tenir compagnie à Agnella, mais elle n'avait pas coutume de s'affliger longtemps; elle s'essuya les yeux et dit à Agnella:

«Chère reine, je suis si certaine que votre fils ne gardera pas longtemps sa vilaine peau d'ours, que je vais l'appeler dès aujourd'hui le prince Merveilleux.

--Garde-t'en bien, ma fille, répliqua vivement la reine: tu sais que les fées aiment à être obéies.»

Passerose prit l'enfant, l'enveloppa avec les langes qui avaient été préparés, et se baissa pour l'embrasser; elle se piqua les lèvres aux poils d'Ourson et se redressa précipitamment.

«Ça ne sera pas moi qui t'embrasserai souvent, mon garçon, murmura-t-elle à mi-voix. Tu piques comme un vrai hérisson!»

Ce fut pourtant Passerose qui fut chargée par Agnella d'avoir soin du petit Ourson. Il n'avait de l'ours que la peau: c'était l'enfant le plus doux, le plus sage, le plus affectueux qu'on pût voir. Aussi Passerose ne tarda-t-elle pas à l'aimer tendrement.

A mesure qu'Ourson grandissait, on lui permettait de s'éloigner de la ferme; il ne courait aucun danger, car on le connaissait dans le pays; les enfants se sauvaient à son approche; les femmes le repoussaient; les hommes l'évitaient: on le considérait comme un être maudit. Quelquefois, quand Agnella allait au marché, elle le posait sur son âne, et l'emmenait avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses légumes et ses fromages; les mères fuyaient, de crainte qu'Ourson ne les approchât de trop près. Agnella pleurait souvent et invoquait vainement la fée Drôlette; à chaque alouette qui voltigeait près d'elle, l'espoir renaissait dans son coeur; mais ces alouettes étaient de vraies alouettes, des allouettes à mettre en pâté, et non des alouettes fées.

III

VIOLETTE

Cependant Ourson avait déjà huit ans; il était grand et fort; il avait de beaux yeux, une voix douce; ses poils avaient perdu leur rudesse; ils étaient devenus doux comme de la soie, de sorte qu'on pouvait l'embrasser sans se piquer, comme avait fait Passerose le jour de sa naissance. Il aimait tendrement sa mère, presque aussi tendrement Passerose, mais il était souvent triste et souvent seul: il voyait bien l'horreur qu'il inspirait, et il voyait aussi qu'on n'accueillait pas de même les autres enfants.

Un jour, il se promenait dans un beau bois qui touchait presque à la ferme; il avait marché longtemps; accablé de chaleur, il cherchait un endroit frais pour se reposer, lorsqu'il crut voir une petite masse blanche et rosé à dix pas de lui. S'approchant avec précaution, il vit une petite fille endormie: elle paraissait avoir trois ans; elle était jolie comme les amours; ses boucles blondes couvraient en partie un joli cou blanc et potelé; ses petites joues fraîches et arrondies avaient deux fossettes rendues plus visibles par le demi-sourire de ses lèvres roses et entr'ouvertes, qui laissaient voir des dents semblables à des perles. Cette charmante tête était posée sur un joli bras que terminait une main non moins jolie; toute l'attitude de cette petite fille était si gracieuse, si charmante, qu'Ourson s'arrêta immobile d'admiration.

Il contemplait avec autant de surprise que de plaisir cette enfant qui dormait dans cette forêt aussi tranquillement qu'elle eût dormi dans un bon lit. Il la regarda longtemps; il eut le temps de considérer sa toilette, qui était plus riche, plus élégante que toutes celles qu'il avait vues dans la ville voisine.

Elle avait une robe en soie blanche brochée d'or; ses brodequins étaient en satin bleu également brodés en or; ses bas étaient en soie et d'une finesse extrême. A ses petits bras étincelaient de magnifiques bracelets dont le fermoir semblait recouvrir un portrait. Un collier de très belles perles entourait son cou.

Une alouette, qui se mit à chanter juste au-dessus de la tête de la petite fille, la réveilla. Elle ouvrit les yeux, regarda autour d'elle, appela sa bonne, et, se voyant seule dans un bois, se mit à pleurer.

Ourson était désolé de voir pleurer cette jolie enfant: son embarras était très grand.

«Si je me montre, se disait-il, la pauvre petite va me prendre pour un animal de la forêt; elle aura peur, elle se sauvera et s'égarera davantage encore. Si je la laisse là, elle mourra de frayeur et de faim.»

Pendant qu'Ourson réfléchissait, la petite tourna les yeux vers lui, l'aperçut, poussa un cri, chercha à fuir et retomba épouvantée.

«Ne me fuyez pas, chère petite, lui dit Ourson de sa voix douce et triste; je ne vous ferai pas de mal; bien au contraire, je vous aiderai à retrouver votre papa et votre maman.»

La petite le regardait toujours, avec de grands yeux effarés, et semblait terrifiée.

«Parlez-moi, ma petite, continua Ourson; je ne suis pas un ours, comme vous pourriez le croire, mais un pauvre garçon bien malheureux, car je fais peur à tout le monde, et tout le monde me fuit.»

La petite le regardait avec des yeux plus doux; sa frayeur se dissipait; elle semblait indécise.

Ourson fit un pas vers elle; aussitôt la terreur de la petite prit le dessus; elle poussa un cri aigu et chercha encore à se relever pour fuir.

Ourson s'arrêta; il se mit à pleurer à son tour.

«Infortuné que je suis! s'écria-t-il, je ne puis même venir au secours de cette pauvre enfant abandonnée. Mon aspect la remplit de terreur. Elle préfère l'abandon à ma présence!»

En disant ces mots, le pauvre Ourson se couvrit le visage de ses mains et se jeta à terre en sanglotant.

Au bout d'un instant, il sentit une petite main qui cherchait à écarter les siennes; il leva la tête et vit l'enfant debout devant lui, ses yeux pleins de larmes.

Elle caressait les joues velues du pauvre Ourson.

«Pleure pas, petit ours, dit-elle; pleure pas; Violette n'a plus peur; plus se sauver. Violette aimer pauvre petit ours; petit ours donner la main à Violette, et si pauvre petit ours pleure encore, Violette embrasser pauvre ours.»

Des larmes de bonheur, d'attendrissement, succédèrent chez Ourson aux larmes de désespoir.

Violette, le voyant pleurer encore, approcha sa jolie petite bouche de la joue velue d'Ourson, et lui donna plusieurs baisers en disant:

«Tu vois, petit ours, Violette pas peur; Violette baiser petit ours; petit ours pas manger Violette. Violette venir avec petit ours.»

Si Ourson s'était écouté, il aurait pressé contre son coeur et couvert de baisers cette bonne et charmante enfant, qui faisait violence à sa terreur pour calmer le chagrin d'un pauvre être qu'elle voyait malheureux. Mais il craignit de l'épouvanter.

«Elle croit que je veux la dévorer», se dit-il.

Il se borna donc à lui serrer doucement les mains et à les baiser délicatement. Violette le laissait faire et souriait.

«Petit ours content? Petit ours aimer Violette? Pauvre Violette! Perdue!»

Ourson comprenait bien qu'elle s'appelait Violette; mais il ne comprenait pas du tout comment cette petite fille, si richement vêtue, se trouvait toute seule dans la forêt.

«Où demeures-tu, ma chère petite Violette?

--Là-bas, là-bas, chez papa et maman.

--Comment s'appelle ton papa?

--Il s'appelle le roi, et maman, c'est la reine.»

Ourson, de plus en plus surpris, demanda:

«Pourquoi es-tu toute seule dans la forêt?

--Violette sait pas. Pauvre Violette montée sur gros chien: gros chien courir vite, vite, longtemps. Violette fatiguée, tombée, dormi.

--Et le chien, où est-il?»

Violette se tourna de tous côtés, appela de sa douce petite voix:

«Ami! Ami!»

Aucun chien ne parut.

«Ami parti, Violette toute seule.»

Ourson prit la main de Violette; elle ne la retira pas et sourit.

«Veux-tu que j'aille chercher maman, ma chère Violette?

--Violette pas rester seule dans le bois, Violette aller avec petit ours.

--Viens alors avec moi, chère petite; je te mènerai à maman à moi.»

Ourson et Violette marchèrent vers la ferme. Ourson cueillait des fraises et des cerises pour Violette, qui ne les mangeait qu'après avoir forcé Ourson à en prendre la moitié. Quand Ourson gardait dans sa main la part que Violette lui adjugeait, Violette reprenait les fraises et les cerises, et les mettait elle-même dans la bouche d'Ourson, en disant:

«Mange, mange, petit ours. Violette pas manger si petit ours ne mange pas. Violette veut pas pauvre ours malheureux. Violette veut pas pauvre ours pleurer.»

Et elle le regardait attentivement pour voir s'il était content, s'il avait l'air heureux.

Il était réellement heureux, le pauvre Ourson, de voir que son excellente petite compagne non seulement le supportait, mais encore s'occupait de lui et cherchait à lui être agréable. Ses yeux s'animaient d'un bonheur réel; sa voix toujours si douce prenait des accents encore plus tendres. Après une demi-heure de marche, il lui dit:

«Violette n'a donc plus peur du pauvre Ourson?

--Oh non! oh non! s'écria-t-elle. Ourson bien bon; Violette pas vouloir quitter Ourson.

--Tu voudras donc bien que je t'embrasse, Violette? tu n'aurais pas peur!»

Pour toute réponse, Violette se jeta dans ses bras.

Ourson l'embrassa tendrement, la serra contre son coeur.

«Chère Violette, dit-il, je t'aimerai toujours; je n'oublierai jamais que tu es la seule enfant qui ait bien voulu me parler, me toucher, m'embrasser.»

Ils arrivèrent peu après à la ferme. Agnella et Passerose étaient assises à la porte; elles causaient.

Lorsqu'elles virent arriver Ourson donnant la main à une jolie petite fille richement vêtue, elles furent si surprises, que ni l'une ni l'autre ne put proférer une parole.

«Chère maman, dit Ourson, voici une bonne et charmante petite fille que j'ai trouvée endormie dans la forêt; elle s'appelle Violette, elle est bien gentille, je vous assure, elle n'a pas peur de moi, elle m'a même embrassé quand elle m'a vu pleurer.

--Et pourquoi pleurais-tu, mon pauvre enfant? dit Agnella.

--Parce que la petite fille avait peur de moi, répondit Ourson d'une voix triste et tremblante....