Nouveaux contes de fées pour les petits enfants

Chapter 3

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«Par ma désobéissance, se disait-elle, j'ai causé de cruels malheurs qu'il n'est pas en mon pouvoir de réparer; non seulement j'ai perdu mes bons et chers amis, mais je me suis privée du seul moyen de retrouver mon père, mon pauvre père qui attend peut-être sa Blondine, sa malheureuse Blondine, condamnée à vivre et à mourir seule dans cette affreuse forêt où règne mon mauvais génie!»

Blondine cherchait à se distraire et à s'occuper par tous les moyens possibles; elle avait arrangé sa cabane, s'était fait un lit de mousse et de feuilles; elle avait relié ensemble des branches dont elle avait formé un siège; elle avait utilisé quelques épines longues et fines pour en faire des épingles et des aiguilles; elle s'était fabriqué une espèce de fil avec des brins de chanvre qu'elle avait cueillis près de sa cabane, et elle avait ainsi réussi à raccommoder les lambeaux de sa chaussure, que les ronces avaient mise en pièces. Elle vécut de la sorte pendant six semaines. Son chagrin était toujours le même, et il faut dire à sa louange que ce n'était pas sa vie triste et solitaire qui entre tenait cette douleur, mais le regret sincère de sa faute: elle eut volontiers consenti à passer toute sa vie dans cette forêt, si par là elle avait pu racheter la vie de Bonne-Biche et de Beau-Minon.

IX

LA TORTUE

Un jour qu'elle était assise à l'entrée de sa cabane, rêvant tristement comme de coutume à ses amis, à son père, elle vit devant elle une énorme Tortue.

«Blondine, lui dit la Tortue d'une vieille voix éraillée, Blondine, si tu veux te mettre sous ma garde, je te ferai sortir de cette forêt.

--Et pourquoi, Madame la Tortue, chercherais-je à sortir de la forêt? C'est ici que j'ai causé la mort de mes amis, et c'est ici que je veux mourir.

--Es-tu bien certaine de leur mort, Blondine?

--Comment! il se pourrait!... Mais non, j'ai vu leur château en ruine; le Perroquet et le Crapaud m'ont dit qu'ils n'existaient plus; vous voulez me consoler par bonté sans doute; mais, hélas! je ne puis espérer les revoir. S'ils vivaient, m'auraient-ils laissée seule, avec le désespoir affreux d'avoir causé leur mort?

--Qui te dit, Blondine, que cet abandon n'est pas forcé, qu'eux-mêmes ne sont pas assujettis à un pouvoir plus grand que le leur? Tu sais, Blondine, que le repentir rachète bien des fautes.

--Ah! Madame la Tortue, si vraiment ils existent encore, si vous pouvez me donner de leurs nouvelles, dites-moi que je n'ai pas leur mort à me reprocher, dites-moi que je les reverrai un jour! Il n'est pas d'expiation que je n'accepte pour mériter ce bonheur.

--Blondine, il ne m'est pas permis de te dire le sort de tes amis; mais si tu as le courage de monter sur mon dos, de ne pas en descendre pendant six mois et de ne pas m'adresser une question jusqu'au terme de notre voyage, je te mènerai dans un endroit où tout te sera révélé.

--Je promets tout ce que vous voulez, Madame la Tortue, pourvu que je sache ce que sont devenus mes chers amis.

--Prends garde, Blondine: six mois sans descendre de dessus mon dos, sans m'adresser une parole! Une fois que nous serons partis, si tu n'as pas le courage d'aller jusqu'au bout, tu resteras éternellement au pouvoir de l'enchanteur Perroquet et de sa soeur la Rose, et je ne pourrai même plus te continuer les petits secours auxquels tu dois la vie pendant six semaines.

--Partons, Madame la Tortue, partons sur-le-champ, j'aime mieux mourir de fatigue et d'ennui que de chagrin et d'inquiétude; depuis que vos paroles ont fait naître l'espoir dans mon coeur, je me sens du courage pour entreprendre un voyage bien plus difficile que celui dont vous me parlez.

--Qu'il soit fait selon tes désirs, Blondine; monte sur mon dos et ne crains ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni aucun accident pendant notre long voyage; tant qu'il durera, tu n'auras aucun de ces inconvénients à redouter.»

Blondine monta sur le dos de la Tortue.

«Maintenant, silence! dit celle-ci; pas un mot avant que nous soyons arrivées et que je te parle la première.»

X

LE VOYAGE ET L'ARRIVÉE

Le voyage de Blondine dura, comme le lui avait dit la Tortue, six mois; elle fut trois mois avant de sortir de la forêt; elle se trouva alors dans une plaine aride qu'elle traversa pendant six semaines, et au bout de laquelle elle aperçut un château qui lui rappela celui de Bonne-Biche et de Beau-Minon. Elles furent un grand mois avant d'arriver à l'avenue de ce château; Blondine grillait d'impatience. Était-ce le château où elle devait connaître le sort de ses amis? elle n'osait le demander malgré le désir extrême qu'elle en avait. Si elle avait pu descendre de dessus le dos de la Tortue, elle eût franchi en dix minutes l'espace qui la séparait du château; mais la Tortue marchait toujours, et Blondine se souvenait qu'on lui avait défendu de dire une parole ni de descendre. Elle se résigna donc à attendre, malgré son extrême impatience. La Tortue semblait ralentir sa marche au lieu de la hâter; elle mit encore quinze jours, qui semblèrent à Blondine quinze siècles, à parcourir cette avenue. Blondine ne perdait pas de vue ce château et cette porte; le château paraissait désert; aucun bruit, aucun mouvement ne s'y faisait sentir. Enfin, après cent quatre-vingts jours de voyage, la Tortue s'arrêta et dit à Blondine:

«Maintenant, Blondine, descendez; vous avez gagné par votre courage et votre obéissance la récompense que je vous avais promise; entrez dans la petite porte qui est devant vous; demandez à la première personne que vous rencontrerez la fée Bienveillante: c'est elle qui vous instruira du sort de vos amis.»

Blondine sauta lestement à terre; elle craignait qu'une si longue immobilité n'eût raidi ses jambes, mais elle se sentit légère comme au temps où elle vivait heureuse chez Bonne-Biche et Beau-Minon et où elle courait des heures entières, cueillant des fleurs et poursuivant des papillons. Après avoir remercié avec effusion la Tortue, elle ouvrit précipitamment la porte qui lui avait été indiquée, et se trouva en face d'une jeune personne vêtue de blanc, qui lui demanda d'une voix, douce qui elle désirait voir.

«Je voudrais voir la fée Bienveillante, répondit Blondine; dites-lui, Mademoiselle, que la princesse Blondine la prie instamment de la recevoir.

--Suivez-moi, princesse», reprit la jeune personne.

Blondine la suivit en tremblant; elle traversa plusieurs beaux salons, rencontra plusieurs jeunes personnes vêtues comme celle qui la précédait, et qui la regardaient en souriant et d'un air de connaissance; elle arriva enfin dans un salon semblable en tous points à celui qu'avait Bonne-Biche dans la forêt des Lilas.

Ce souvenir la frappa si douloureusement qu'elle ne s'aperçut pas de la disparition de la jeune personne blanche; elle examinait avec tristesse l'ameublement du salon; elle n'y remarqua qu'un seul meuble que n'avait pas Bonne-Biche dans la forêt des Lilas: c'était une grande armoire en or et en ivoire d'un travail exquis; cette armoire était fermée. Blondine se sentit attirée vers elle par un sentiment indéfinissable, et elle la contemplait sans en pouvoir détourner les yeux, lorsqu'une porte s'ouvrit: une dame belle et jeune encore, magnifiquement vêtue, entra et s'approcha de Blondine.

«Que me voulez-vous, mon enfant? lui dit-elle d'une voix douce et caressante.

--Oh! Madame, s'écria Blondine en se jetant à ses pieds, on m'a dit que vous pouviez me donner des nouvelles de mes chers et excellents amis Bonne-Biche et Beau-Minon. Vous savez sans doute, Madame, par quelle coupable désobéissance je les ai perdus; longtemps je les ai pleurés, les croyant morts: mais la Tortue qui m'a amenée jusqu'ici, m'a donné l'espérance de les retrouver un jour. Dites-moi, Madame, dites-moi s'ils vivent et ce que je dois faire pour mériter le bonheur de les revoir.

--Blondine, dit la fée Bienveillante avec tristesse, vous allez connaître le sort de vos amis; mais, quoi que vous voyiez, ne perdez pas courage ni espérance.»

En disant ces mots, elle releva la tremblante Blondine, et la conduisit devant l'armoire qui avait déjà frappé ses yeux.

«Voici, Blondine, la clef de cette armoire, ouvrez-la vous-même et conservez votre courage.»

Elle remit à Blondine une clef d'or.

Blondine ouvrit l'armoire d'une main tremblante.... Que devint-elle quand elle vit dans cette armoire les peaux de Bonne-Biche et de Beau-Minon, attachées avec des clous de diamant? A cette vue, la malheureuse Blondine poussa un cri déchirant et tomba évanouie dans les bras de la fée.

La porte s'ouvrit encore une fois, et un prince beau comme le jour se précipita vers Blondine en disant:

«Oh! ma mère, l'épreuve est trop forte pour notre chère Blondine.

--Hélas! mon fils, mon coeur saigne pour elle; mais tu sais que cette dernière punition était indispensable pour la délivrer à jamais du joug cruel du génie de la forêt des Lilas.»

En disant ces mots, la fée Bienveillante toucha Blondine de sa baguette. Blondine revint immédiatement à elle; mais, désolée, sanglotante, elle s'écria:

«Laissez-moi mourir, la vie m'est odieuse; plus d'espoir, plus de bonheur pour la pauvre Blondine; mes amis, mes chers amis, je vous rejoindrai bientôt.

--Blondine, chère Blondine, dit la fée en la serrant dans ses bras, tes amis vivent et t'aiment, je suis Bonne-Biche, et voici mon fils Beau-Minon. Le méchant génie de la forêt des Lilas, profitant d'une négligence de mon fils, était parvenu à s'emparer de nous et à nous donner les formes sous lesquelles vous nous avez connus; nous ne devions reprendre nos formes premières que si vous enleviez la Rose que je savais être votre mauvais génie et que je retenais captive. Je l'avais placée aussi loin que possible de mon palais, afin de la soustraire à vos regards; je savais les malheurs auxquels vous vous exposiez en délivrant votre mauvais génie de sa prison, et le ciel m'est témoin que mon fils et moi nous eussions volontiers resté toute notre vie Bonne-Biche et Beau-Minon à vos yeux, pour vous épargner les cruelles douleurs par lesquelles vous avez passé. Le Perroquet est parvenu jusqu'à vous malgré nos soins; vous savez le reste, ma chère enfant; mais ce que vous ne savez pas, c'est tout ce que nous avons souffert de vos larmes et de votre isolement.»

Blondine ne se lassait pas d'embrasser la fée, de la remercier, ainsi que le prince; elle leur adressait mille questions:

«Que sont devenues, dit-elle, les gazelles qui nous servaient?

--Vous les avez, vues, chère Blondine: ce sont les jeunes personnes qui vous ont accompagnée jusqu'ici; elles avaient, comme nous, subi cette triste métamorphose.

--Et la bonne vache qui m'apportait du lait tous les jours?

--C'est nous qui avons obtenu de la reine des fées de vous envoyer ce léger adoucissement; les paroles encourageantes du Corbeau, c'est encore de nous qu'elles venaient.

--C'est donc vous, Madame, qui m'avez aussi envoyé la Tortue?

--Oui, Blondine; la reine des fées, touchée de votre douleur, retira au génie de la forêt tout pouvoir sur vous, à la condition d'obtenir de vous une dernière preuve de soumission en vous obligeant à ce voyage si long et si ennuyeux, et de vous infliger une dernière punition en vous faisant croire à la mort de mon fils et à la mienne. J'ai prié, supplié la reine des fées de vous épargner au moins cette dernière douleur, mais elle a été inflexible:»

Blondine ne se lassait pas d'écouter, de regarder, d'embrasser ses amis perdus depuis, si longtemps, qu'elle avait cru ne jamais revoir. Le souvenir de son père se présenta à son esprit. Le prince Parfait devina le désir de Blondine et en fit part à la fée.

«Préparez-vous, chère Blondine, à revoir votre père; prévenu par moi, il vous attend.

Au même moment, Blondine se trouva dans un char de perles et d'or; à sa droite était la fée; à ses pieds était le prince Parfait, qui la regardait avec bonheur et tendresse; le char était traîné par quatre cygnes d'une blancheur éblouissante; ils volèrent avec une telle rapidité qu'il ne leur fallut que cinq minutes pour arriver au palais du roi Bénin.

Toute la cour du roi était assemblée près de lui: on attendait Blondine; lorsque le char parut, ce furent des cris de joie tellement étourdissants, que les cygnes faillirent en perdre la tête et se tromper de chemin. Le prince, qui les menait, rappela heureusement leur attention, et le char s'abattit au pied du grand escalier.

Le roi Bénin s'élança vers Blondine, qui, sautant à terre, se jeta dans ses bras. Ils restèrent longtemps embrassés. Tout le monde pleurait, mais c'était de joie.

Quand le roi se fut un peu remis, il baisa tendrement la main de la fée, qui lui rendait Blondine après l'avoir élevée et protégée. Il embrassa le prince Parfait, qu'il trouva charmant.

Il y eut huit jours de fêtes pour le retour de Blondine; au bout de ces huit jours, la fée voulut retourner chez elle; le prince Parfait et Blondine étaient si tristes de se séparer, que le roi convint avec la fée qu'ils ne se quitteraient plus; le roi épousa la fée, et Blondine épousa le prince Parfait, qui fut toujours pour elle le Beau-Minon de la forêt des Lilas.

Brunette, ayant fini par se corriger, vint souvent voir Blondine.

Le prince Violent, son mari, devint plus doux à mesure que Brunette devenait meilleure, et ils furent assez heureux.

Quant à Blondine, elle n'eut jamais un instant de chagrin; elle donna le jour à des filles qui lui ressemblèrent, à des fils qui ressemblèrent au prince Parfait. Tout le monde les aimait, et autour d'eux tout le monde fut heureux.

LE BON PETIT HENRI

I

LA PAUVRE MÈRE MALADE

Il y avait une fois une pauvre femme qui était veuve et qui vivait seule avec son petit Henri; elle l'aimait tendrement, et elle avait bien raison de l'aimer, car jamais on n'avait vu un plus charmant enfant. Quoiqu'il n'eût encore que sept ans, il faisait tout le ménage pendant que la pauvre maman travaillait pour aller ensuite vendre son ouvrage et faire vivre son petit Henri et elle-même. Il balayait, il lavait le plancher, il faisait la cuisine, il bêchait et cultivait le jardin, et, quand son ouvrage était fini, il se mettait à raccommoder ses habits, les souliers de sa maman, ou bien à faire des bancs, des tables et tout ce qu'il avait la force de fabriquer. La maison où ils vivaient était à eux; elle était isolée; en face de leur fenêtre était une haute montagne si haute que personne n'avait jamais pu monter jusqu'au sommet; d'ailleurs elle était entourée d'un torrent, de murs élevés et de précipices infranchissables.

Ils étaient heureux et contents; mais un jour la pauvre maman tomba malade. Elle ne connaissait pas de médecin; d'ailleurs elle n'aurait pas eu d'argent pour le payer. Le pauvre Henri ne savait ce qu'il fallait faire pour la guérir; quand elle avait soif, il lui faisait boire de l'eau, car il n'avait pas autre chose à lui donner; il restait nuit et jour près d'elle; il mangeait à peine un morceau de pain sec au pied de son lit et, quand elle dormait, il la regardait et pleurait. La maladie augmenta de jour en jour, et enfin la pauvre femme fut tout à fait mourante; elle ne pouvait ni parler ni même avaler quoi que ce fût; elle ne reconnaissait plus son petit Henri, qui sanglotait à genoux près de son lit. Dans son désespoir, il s'écria:

«Fée Bienfaisante, venez à mon secours, sauvez ma pauvre maman!»

A peine eut-il prononcé ces mots, que la fenêtre s'ouvrit, et qu'il vit entrer une dame richement vêtue qui lui demanda d'une voix douce:

«Que désirez-vous de moi, mon petit ami? Vous m'avez appelée; me voici.

--Madame, s'écria Henri en se jetant à ses genoux et en joignant les mains, si vous êtes la fée Bienfaisante, sauvez ma pauvre maman, qui va mourir et me laisser seul en ce monde.»

La fée regarda Henri d'un air attendri; puis, sans mot dire, elle s'approcha de la pauvre femme, se pencha sur elle, l'examina attentivement, souffla sur son visage, et dit:

«Il n'est pas en mon pouvoir de guérir ta maman mon pauvre enfant; c'est à toi seul qu'est réservée sa guérison, si tu as le courage d'entreprendre le voyage que je vais t'indiquer.

--Parlez, Madame, parlez; il n'est rien que je ne fasse pour sauver maman.

--Il faut, dit la fée, que tu ailles chercher la _plante de vie_ qui croît au haut de la montagne que tu vois par cette fenêtre; quand tu auras cette plante, tu en exprimeras le suc dans la bouche de ta maman, qui reviendra immédiatement à la vie.

--Je vais partir tout de suite, Madame; mais qui est-ce qui soignera ma pauvre maman pendant mon absence? et, d'ailleurs, ajouta-t-il en sanglotant plus fort, elle sera morte bien avant mon retour.

--Sois tranquille, pauvre enfant: si tu vas chercher la plante de vie, ta mère n'aura besoin de rien jusqu'à ton retour, et elle restera dans l'état où tu la vois actuellement. Mais tu courras bien des dangers, tu subiras bien des fatigues avant d'avoir cette plante; il te faudra un grand courage et une grande persévérance pour la rapporter.

--Je ne crains pas, Madame, de manquer de courage et de persévérance. Dites-moi seulement comment je reconnaîtrai cette plante parmi toutes celles qui couvrent la montagne.

--Si tu arrives jusqu'en haut, tu appelleras le docteur chargé de la garde de cette plante; tu diras que c'est moi qui t'ai envoyé, et il t'en remettra une tige.»

Henri remercia la fée en lui baisant les mains, prit congé de sa mère, la couvrit de baisers, mit un pain dans sa poche, et sortit après avoir salué respectueusement la fée.

La fée sourit en regardant ce pauvre enfant de sept ans qui partait tout seul pour gravir une montagne si dangereuse que tous ceux qui avaient tenté d'en atteindre le sommet avaient péri.

II

LE CORBEAU, LE COQ ET LA GRENOUILLE

Le petit Henri marcha résolument à la montagne, qui se trouva être plus éloignée qu'elle ne paraissait; au lieu d'y arriver en une demi-heure, comme il le croyait, il marcha toute la journée avant de se trouver au pied.

Au tiers du chemin à peu près il vit un Corbeau qui s'était pris par la patte dans un piège que lui avait tendu un méchant garçon. Le pauvre Corbeau cherchait inutilement à se dégager de ce piège qui le faisait cruellement souffrir. Henri courut à lui, coupa la ficelle qui tenait la patte du Corbeau, et le délivra. Le Corbeau s'envola à tire-d'aile, après avoir crié à Henri:

«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»

Henri fut très surpris d'entendre parler un Corbeau, mais il n'en continua pas moins sa route.

Quelque temps après, pendant qu'il se reposait dans un buisson épais et qu'il mangeait un morceau de son pain, il vit un Coq poursuivi par un Renard, et qui allait être pris, malgré ses efforts inouïs pour s'échapper. Le Coq passa tout près de Henri, qui, le saisissant, adroitement, l'attira à lui et le cacha sous sa veste sans que le Renard eût pu le voir. Le Renard continua à courir, pensant que le Coq avait volé plus loin; Henri ne bougea pas jusqu'à ce que le Renard fût hors de vue; alors il laissa aller le Coq, qui lui dit à mi-voix:

«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»

Henri était reposé; il se leva et continua à marcher.

Quand il eut fait encore un bon bout de chemin, il vit une pauvre Grenouille qui allait être dévorée par un Serpent.

La Grenouille tremblait et ne bougeait pas, paralysée par la peur; le Serpent avançait rapidement vers elle, la gueule béante. Henri saisit une grosse pierre et la lança si habilement dans la gueule du Serpent, au moment où celui-ci allait dévorer la Grenouille, que la pierre entra dans la gorge du Serpent et l'étouffa; la Grenouille s'éloigna en sautant, et cria à Henri:

«Grand merci, mon brave Henri, je te le revaudrai!»

Henri, qui avait déjà entendu parler le Corbeau et le Coq, ne s'étonna plus d'entendre parler la Grenouille et continua sa route.

Peu après il arriva au pied de la montagne; mais il vit qu'il y avait une rivière large et profonde qui coulait au pied, si large qu'on voyait à peine l'autre bord.

Henri s'arrêta bien embarrassé. «Peut-être, se dit-il, trouverai-je un pont, ou un gué, ou un bateau.» Il se mit à longer la rivière, qui tournait tout autour de la montagne; mais partout elle était large et profonde, et nulle part il n'y avait ni pont ni bateau. Le pauvre Henri s'assit en pleurant au bord de la rivière.

«Fée Bienfaisante, fée Bienfaisante, venez à mon secours! s'écria-t-il. A quoi me sert de savoir qu'au haut de la montagne est une plante qui sauvera ma pauvre maman, si je ne puis y arriver?»

Au même moment, le Coq qu'il avait protégé contre le Renard apparut au bord et lui dit:

«La fée Bienfaisante ne peut rien pour toi; cette montagne est hors de sa puissance; mais tu m'as sauvé la vie, je veux te témoigner ma reconnaissance. Monte sur mon dos, Henri, et, foi de Coq, je te mènerai à l'autre bord.»

Henri n'hésita pas; il se lança sur le dos du Coq, s'attendant à tomber dans l'eau; mais il ne fut même pas mouillé, car le Coq le reçut si habilement sur son dos, qu'il s'y trouva assis aussi solidement que sur un cheval. Il se cramponna fortement à la crête du Coq, qui commença la traversée; la rivière était si large qu'il vola pendant vingt et un jours avant d'arriver à l'autre bord, et pendant ces vingt et un'jours Henri n'eut ni faim, ni soif, ni sommeil.

Quand ils furent arrivés, Henri remercia poliment le Coq, qui hérissa gracieusement ses plumes et disparut.

Un instant après, Henri se retourna, la rivière avait aussi disparu.

«C'est sans doute le génie de la montagne qui voulait m'empêcher d'arriver, dit Henri; mais avec le secours de la fée Bienfaisante, me voici bien près d'atteindre le but.»

III

LA MOISSON

Il marcha longtemps, longtemps; mais il avait beau marcher, il n'était pas plus loin du pied de la montagne ni plus près du sommet que lorsqu'il avait passé la rivière.

Un autre enfant aurait retourné sur ses pas; mais le brave petit Henri ne se découragea pas, et, malgré une fatigue extrême, il marcha vingt et un jours sans avancer davantage. Au bout de ce temps, il n'était pas plus découragé qu'au premier jour «Dussé-je marcher cent ans, dit-il, j'irai jusqu'à ce que j'arrive en haut.»

A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il vit devant lui un petit Vieillard qui le regardait d'un air malin.

«Tu as donc bien envie d'arriver, petit? lui dit-il. Que cherches-tu au haut de cette montagne?

--La plante de vie, mon bon Monsieur, pour sauver ma bonne maman qui se meurt.»

Le petit Vieillard hocha la tête, appuya son petit menton pointu sur la pomme d'or de sa canne, et dit, après avoir examiné longuement Henri:

«Ta physionomie douce et franche me plaît, mon garçon; je suis un des génies de la montagne: je te laisserai avancer à condition que tu me récolteras tout mon blé, que tu le battras, que tu en feras de la farine, et que tu mettras la farine en pains. Quand tout sera récolté, battu, moulu et cuit, appelle-moi. Tu trouveras tous les ustensiles qui te seront nécessaires dans le fossé ici près de toi: les champs de blé sont devant toi et couvrent la montagne.»

Le petit Vieillard disparut, et Henri considéra d'un oeil effrayé les immenses champs de blé qui se déroulaient devant lui. Mais il surmonta bien vite ce sentiment de découragement, ôta sa veste, prit dans le fossé une faucille et se mit résolument à couper le blé. Il y passa cent quatre-vingt-quinze jours et autant de nuits.