Nouveaux contes de fées pour les petits enfants
Chapter 2
Blondine ne tarda pas à s'endormir, non sans avoir pensé à son père et sans avoir amèrement pleuré sur sa séparation d'avec lui.
VI
SECOND RÉVEIL DE BLONDINE
Blondine dormit profondément, et, quand elle se réveilla, il lui sembla qu'elle n'était plus la même que lorsqu'elle s'était couchée; elle se voyait plus grande; ses idées lui semblèrent aussi avoir pris du développement; elle se sentait instruite; elle se souvenait d'une foule de livres qu'elle croyait avoir lus pendant son sommeil; elle se souvenait d'avoir écrit, dessiné, chanté, joué du piano et de la Harpe.
Pourtant sa chambre était bien celle que lui avait montrée Bonne-Biche et dans laquelle elle s'était couchée la veille.
Agitée, inquiète, elle se leva, courut à une glace, vit qu'elle était grande, et, nous devons l'avouer, se trouva charmante, plus jolie cent fois que lorsqu'elle s'était couchée. Ses beaux cheveux blonds tombaient jusqu'à ses pieds; son teint blanc et rosé, ses jolis yeux bleus, son petit nez arrondi, sa petite bouche vermeille, ses joues rosées, sa taille fine et gracieuse, faisaient d'elle la plus jolie personne qu'elle eût jamais vue.
Émue, presque effrayée, elle s'habilla à la hâte et courut chez Bonne-Biche, qu'elle trouva dans l'appartement où elle l'avait vue la première fois.
«Bonne-Biche! Bonne-Biche! s'écria-t-elle, expliquez-moi de grâce la métamorphose que je vois et que je sens en moi. Je me suis couchée hier au soir enfant, je me réveille ce matin grande personne; est-ce une illusion? ou bien ai-je véritablement grandi ainsi dans une nuit?
--Il est vrai, ma chère Blondine, que vous avez aujourd'hui quatorze ans; mais votre sommeil dure depuis sept ans. Mon fils Beau-Minon et moi, nous avons voulu vous épargner les ennuis des premières études; quand vous êtes venue chez moi, vous ne saviez rien, pas même lire. Je vous ai endormie pour sept ans, et nous avons passé ces sept années, vous à apprendre en dormant, Beau-Minon et moi à vous instruire. Je vois dans vos yeux que vous doutez de votre savoir; venez avec moi dans votre salle d'étude, et assurez-vous par vous-même de tout ce que vous savez.»
Blondine suivit Bonne-Biche dans la salle d'étude; elle courut au piano, se mit à en jouer, et vit qu'elle jouait très bien; elle alla essayer sa harpe et en tira des sons ravissants; elle chanta merveilleusement; elle prit des crayons, des pinceaux, et dessina et peignit avec une facilité qui dénotait un vrai talent: elle essaya d'écrire et se trouva aussi habile que pour le reste; elle parcourut des yeux ses livres et se souvint de les avoir presque tous lus: surprise, ravie, elle se jeta au cou de Bonne-Biche, embrassa tendrement Beau-Minon, et leur dit:
«Oh! mes bons, mes chers, mes vrais amis, que de reconnaissance ne vous dois-je pas pour avoir ainsi soigné mon enfance, développé mon esprit et mon coeur! car, je le sens, tout est amélioré en moi, et c'est à vous que je le dois.»
Bonne-Biche lui rendit ses caresses. Beau-Minon lui léchait délicatement les mains. Quand les premiers moments de bonheur furent passés, Blondine baissa les yeux et dit timidement:
«Ne me croyez pas ingrate, mes bons et excellents amis, si je demande d'ajouter un nouveau bienfait à ceux que j'ai reçus de vous. Dites-moi, que fait mon père? Pleure-t-il encore mon absence? Est-il heureux depuis qu'il m'a perdue?
--Votre désir est trop légitime pour ne pas être satisfait. Regardez dans cette glace, Blondine, et vous y verrez tout ce qui s'est passé depuis votre départ, et comment est votre père actuellement.»
Blondine leva les yeux et vit dans la glace l'appartement de son père; le roi s'y promenait d'un air agité. Il paraissait attendre quelqu'un. La reine Fourbette entra et lui raconta que Blondine, malgré les instances de Gourmandinet, avait voulu diriger elle-même les autruches, qui s'étaient emportées, avaient couru vers la forêt des Lilas et versé la voiture; que Blondine avait été lancée dans la forêt des Lilas à travers la grille; que Gourmandinet avait perdu la tête d'effroi et de chagrin; qu'elle l'avait renvoyé chez ses parents. Le roi parut au désespoir de cette nouvelle; il courut dans la forêt des Lilas, et il fallut qu'on employât la force pour l'empêcher de s'y précipiter à la recherche de sa chère Blondine. On le ramena chez lui, où il se livra au plus affreux désespoir, appelant sans cesse sa Blondine, sa chère enfant. Enfin il s'endormit et vit en songe Blondine dans le palais de Bonne-Biche et de Beau-Minon. Bonne-Biche lui donna l'assurance que Blondine lui serait rendue un jour et que son enfance serait calme et heureuse.
La glace se ternit ensuite; tout disparut. Puis elle redevint claire, et Blondine vit de nouveau son père, il était vieilli, ses cheveux avaient blanchi, il était triste; il tenait à la main un petit portrait de Blondine, et le baisait souvent en répandant quelques larmes. Il était seul; Blondine ne vit ni la reine ni Brunette.
La pauvre Blondine pleura amèrement.
«Pourquoi, dit-elle, mon père n'a-t-il personne près de lui? Où sont donc ma soeur Brunette et la reine?
--La reine témoigna si peu de chagrin de votre mort (car on vous croit morte, chère Blondine), que le roi la prit en horreur et la renvoya au roi Turbulent son père, qui la fit enfermer dans une tour, où elle ne tarda pas à mourir de rage et d'ennui. Quant à votre soeur Brunette, elle devint si méchante, si insupportable, que le roi se dépêcha de la donner en mariage l'année dernière au prince Violent, qui se chargea de réformer le caractère méchant et envieux de la princesse Brunette. Il la maltraite rudement; elle commence à voir que sa méchanceté ne lui donne pas le bonheur, et elle devient un peu meilleure. Vous la reverrez un jour, et vous achèverez de la corriger par votre exemple.»
Blondine remercia tendrement Bonne-Biche de ces détails; elle eût bien voulu lui demander: «Quand reverrai-je mon père et ma soeur?» Mais elle eut peur d'avoir l'air pressée de la quitter et de paraître ingrate; elle attendit donc une autre occasion pour faire cette demande.
Les journées de Blondine se passaient sans ennui parce qu'elle s'occupait beaucoup, mais elle s'attristait quelquefois; elle ne pouvait causer qu'avec Bonne-Biche, et Bonne-Biche n'était avec elle qu'aux heures des leçons et des repas. Beau-Minon ne pouvait répondre et se faire comprendre que par des signes. Les gazelles servaient Blondine avec zèle et intelligence, mais aucune d'elles ne pouvait parler.
Blondine se promenait accompagnée toujours de Beau-Minon, qui lui indiquait les plus jolies promenades, les plus belles fleurs. Bonne-Biche avait fait promettre à Blondine que jamais elle ne franchirait l'enceinte du parc et qu'elle n'irait jamais dans la forêt. Plusieurs fois Blondine avait demandé à Bonne-Biche la cause de cette défense. Bonne-Biche avait toujours répondu en soupirant:
«Ah! Blondine, ne demandez pas à pénétrer dans la forêt; c'est une forêt de malheur. Puissiez-vous ne jamais y entrer!»
Quelquefois Blondine montait dans un pavillon qui était sur une éminence au bord de la forêt; elle voyait des arbres magnifiques, des fleurs charmantes, des milliers d'oiseaux qui chantaient et voltigeaient comme pour l'appeler. «Pourquoi, se disait-elle, Bonne-Biche ne veut-elle pas me laisser promener dans cette belle forêt? Quel danger puis-je y courir sous sa protection?»
Toutes les fois qu'elle réfléchissait ainsi, Beau-Minon, qui paraissait comprendre ce qui se passait en elle, miaulait, la tirait par sa robe et la forçait à quitter le pavillon.
Blondine souriait, suivait Beau-Minon et reprenait sa promenade dans le parc solitaire.
VII
LE PERROQUET
Il y avait près de six mois que Blondine s'était réveillée de son sommeil de sept années; le temps lui semblait long; le souvenir de son père lui revenait souvent et l'attristait. Bonne-Biche et Beau-Minon semblaient deviner ses pensées. Beau-Minon miaulait plaintivement, Bonne-Biche soupirait profondément. Blondine parlait rarement de ce qui occupait si souvent son esprit, parce qu'elle craignait d'offenser Bonne-Biche, qui lui avait répondu trois ou quatre fois: «Vous reverrez votre père, Blondine, quand vous aurez quinze ans, si vous continuez à être sage; mais, croyez-moi, ne vous occupez pas de l'avenir, et surtout ne cherchez pas à nous quitter.»
Un matin, Blondine était triste et seule; elle réfléchissait à sa singulière et monotone existence. Elle fut distraite de sa rêverie par trois petits coups frappés doucement à sa fenêtre. Levant la tête, elle aperçut un Perroquet du plus beau vert, avec la gorge et la poitrine orange. Surprise de l'apparition d'un être inconnu et nouveau, elle alla ouvrir sa fenêtre et fit entrer le Perroquet. Quel ne fut pas son étonnement quand l'oiseau lui dit d'une petite voix aigrelette:
«Bonjour, Blondine: je sais que vous vous ennuyez quelquefois, faute de trouver à qui parler, et je viens causer avec vous. Mais, de grâce, ne dites pas que vous m'avez vu, car Bonne-Biche me tordrait le cou.
--Et pourquoi cela, beau Perroquet? Bonne-Biche ne fait de mal à personne: elle ne hait que les méchants.
--Blondine, si vous ne me promettez pas de cacher ma visite à Bonne-Biche et à Beau-Minon, je m'envole pour ne jamais revenir.
--Puisque vous le voulez, beau Perroquet, je vous le promets. Causons un peu: il y a si longtemps que je n'ai causé! Vous me semblez gai et spirituel; vous m'amuserez, je n'en doute pas.»
Blondine écouta les contes du Perroquet, qui lui fit force compliments sur sa beauté, sur ses talents, sur son esprit. Blondine était enchantée; au bout d'une heure, le Perroquet s'envola, promettant de revenir le lendemain. Il revint ainsi pendant plusieurs jours et continua à la complimenter et à l'amuser. Un matin il frappa à la fenêtre en disant:
«Blondine, Blondine, ouvrez-moi, je viens vous donner des nouvelles de votre père; mais surtout pas de bruit, si vous ne voulez pas me voir tordre le cou.»
Blondine ouvrit sa croisée et dit au Perroquet:
«Est-il bien vrai, mon beau Perroquet, que tu veux me donner des nouvelles de mon père? Parle vite: que fait-il? comment va-t-il?
--Votre père va bien, Blondine; il pleure toujours votre absence; je lui ai promis d'employer tout mon petit pouvoir à vous délivrer de votre prison; mais je ne puis le faire que si vous m'y aidez.
--Ma prison! dit Blondine. Mais vous ignorez donc toutes les bontés de Bonne-Biche et de Beau-Minon pour moi, les soins qu'ils ont donnés à mon éducation, leur tendresse pour moi! Ils seront enchantés de connaître un moyen de me réunir à mon père. Venez avec moi, beau Perroquet, je vous en prie, je vous présenterai à Bonne-Biche.
--Ah! Blondine, reprit de sa petite voix aigre le Perroquet, vous ne connaissez pas Bonne-Biche ni Beau-Minon. Ils me détestent parce que j'ai réussi quelquefois à leur arracher leurs victimes. Jamais vous ne verrez votre père, Blondine, jamais vous ne sortirez de cette forêt, si vous n'enlevez pas vous-même le talisman qui vous y retient.
--Quel talisman? dit Blondine: je n'en connais aucun; et quel intérêt Bonne-Biche et Beau-Minon auraient-ils à me retenir prisonnière?
--L'intérêt de désennuyer leur solitude, Blondine. Et quant au talisman, c'est une simple Rose; cueillie par vous, elle vous délivrera de votre exil et vous ramènera dans les bras de votre père.
--Mais il n'y a pas une seule Rosé dans le jardin, comment donc pourrais-je en cueillir?
--Je vous dirai cela un autre jour, Blondine; aujourd'hui je ne puis vous en dire davantage, car Bonne-Biche va venir; mais pour vous assurer des vertus de la Rose, demandez-en une à Bonne-Biche; vous verrez ce qu'elle vous dira. À demain, Blondine, à demain.»
Et le Perroquet s'envola, bien content d'avoir jeté dans le coeur de Blondine les premiers germes d'ingratitude et de désobéissance.
A peine le Perroquet fut-il parti, que Bonne-Biche entra; elle paraissait agitée.
«Avec qui causiez-vous donc, Blondine? dit Bonne-Biche en jetant sur la croisée ouverte un regard méfiant.
--Avec personne, Madame, répondit Blondine.
--Je suis certaine d'avoir entendu parler.
--Je me serai sans doute parlé à moi-même.»
Bonne-Biche ne répliqua pas; elle était triste, quelques larmes même roulaient dans ses yeux. Blondine était aussi préoccupée; les paroles du Perroquet lui faisaient envisager sous un jour nouveau les obligations qu'elle avait à Bonne-Biche et à Beau-Minon. Au lieu de se dire qu'une biche qui parle, qui a la puissance de rendre intelligentes les bêtes, de faire dormir un enfant pendant sept ans, qu'une biche qui a consacré ces sept années à l'éducation ennuyeuse d'une petite fille ignorante, qu'une biche qui est logée et servie comme une reine n'est pas une biche ordinaire; au lieu d'éprouver de la reconnaissance de tout ce que Bonne-Biche avait fait pour elle, Blondine crut aveuglément ce Perroquet, cet inconnu dont rien ne garantissait la véracité, et qui n'avait aucun motif de lui porter intérêt au point de risquer sa vie pour lui rendre service; elle le crut, parce qu'il l'avait flattée. Elle ne regarda plus du même oeil reconnaissant l'existence douce et heureuse que lui avaient faite Bonne-Biche et Beau-Minon: elle résolut de suivre les conseils du Perroquet.
«Pourquoi, Bonne-Biche, lui demanda-t-elle dans la journée, pourquoi ne vois-je pas parmi toutes vos fleurs la plus belle, la plus charmante de toutes, la Rose?»
Bonne-Biche frémit, se troubla et dit:
«Blondine, Blondine, ne me demandez pas cette fleur perfide qui pique ceux qui la touchent. Ne me parlez jamais de la Rose, Blondine; vous ne savez pas ce qui vous menace dans cette fleur.»
L'air de Bonne-Biche était si sévère, que Blondine n'osa pas insister.
La journée s'acheva assez tristement. Blondine était gênée; Bonne-Biche était mécontente; Beau-Minon était triste.
Le lendemain, Blondine courut à sa fenêtre; à peine l'eut-elle ouverte que le Perroquet entra.
«Eh bien, Blondine, vous avez vu le trouble de Bonne-Biche quand vous avez parlé de la Rose? Je vous ai promis de vous indiquer le moyen d'avoir une de ces fleurs charmantes; le voici: vous sortirez du parc, vous irez dans la forêt, je vous accompagnerai, et je vous mènerai dans un jardin où se trouve la plus belle Rose du monde.
--Mais comment pourrai-je sortir du parc? Beau-Minon m'accompagne toujours dans mes promenades.
--Tâchez de le renvoyer, dit le Perroquet; et s'il insiste, eh bien, sortez malgré lui.
--Si cette Rose est bien loin, on s'apercevra de mon absence.
--Une heure de marche au plus. Bonne-Biche a eu soin de vous placer loin de la Rose, afin que vous ne puissiez pas vous affranchir de son joug.
--Mais pourquoi me retient-elle captive? Puissante comme elle est, ne pouvait-elle se donner d'autres plaisirs que l'éducation d'un enfant?
--Ceci vous sera expliqué plus tard, Blondine, quand vous serez retournée près de votre père. Soyez ferme; débarrassez-vous de Beau-Minon après déjeuner, sortez dans la forêt; je vais vous y attendre.»
Blondine promit et ferma la fenêtre, de crainte que Bonne-Biche ne la surprît.
Après le déjeuner, Blondine descendit dans le jardin selon sa coutume. Beau-Minon la suivit, malgré quelques rebuffades qu'il reçut avec des miaulements plaintifs. Parvenue à l'allée qui menait à la sortie du parc, Blondine voulut encore renvoyer Beau-Minon.
«Je veux être seule, dit-elle; va-t'en, Beau-Minon.»
Beau-Minon fit semblant de ne pas comprendre. Blondine, impatientée, s'oublia au point de frapper Beau-Minon du pied.
Quand le pauvre Beau-Minon eut reçu le coup de pied de Blondine, il poussa un cri lugubre et s'enfuit du côté du palais.
Blondine frémit en entendant ce cri; elle s'arrêta, fut sur le point de rappeler Beau-Minon, de renoncer à la Rose, de tout raconter à Bonne-Biche; mais une fausse honte l'arrêta, elle marcha vers la porte, l'ouvrit non sans trembler, et se trouva dans la forêt.
Le Perroquet ne tarda pas à la rejoindre.
«Courage, Blondine! encore une heure et vous aurez la Rose, et vous reverrez votre père.»
Ces mots rendirent à Blondine la résolution qu'elle commençait à perdre; elle marcha dans le sentier que lui indiquait le Perroquet en volant de branche en branche devant elle. La forêt, qu'elle avait crue si belle, près du parc de Bonne-Biche, devint de plus en plus difficile: les ronces et les pierres encombraient le sentier; on n'entendait plus d'oiseaux; les fleurs avaient disparu; Blondine se sentit gagner par un malaise inexplicable; le Perroquet la pressait vivement d'avancer.
«Vite, vite, Blondine, le temps se passe; si Bonne-Biche s'aperçoit de votre absence et vous poursuit, elle me tordra le cou et vous ne verrez jamais votre père.»
Blondine, fatiguée, haletante, les bras déchirés, les souliers en lambeaux, allait déclarer qu'elle renonçait à aller plus loin, lorsque le Perroquet s'écria:
«Nous voici arrivés, Blondine; voici l'enclos où est la Rose.»
Et Blondine vit au détour du sentier un petit enclos, dont la porte lui fut ouverte par le Perroquet. Le terrain y était aride et pierreux: mais au milieu s'élevait majestueusement un magnifique rosier, avec une Rose plus belle que toutes les roses du monde.
«Prenez-la, Blondine, vous l'avez bien gagnée», dit le Perroquet.
Blondine saisit la branche, et, malgré les épines qui s'enfonçaient dans ses doigts, elle arracha la Rose.
A peine l'eut-elle dans sa main, qu'elle entendit un éclat de rire; la Rose s'échappa de ses mains en lui criant:
«Merci, Blondine, de m'avoir délivrée de la prison où me retenait la puissance de Bonne-Biche. Je suis ton mauvais génie; tu m'appartiens maintenant.
--Ha, ha, ha, reprit à son tour le Perroquet, merci, Blondine, je puis maintenant reprendre ma forme d'enchanteur; j'ai eu moins de peine à te décider que je ne le croyais. En flattant ta vanité, je t'ai facilement rendue ingrate et méchante. Tu as causé la perte de tes amis dont je suis le mortel ennemi. Adieu, Blondine.»
En disant ces mots, le Perroquet et la Rose disparurent, laissant Blondine seule au milieu d'une épaisse forêt.
VIII
LE REPENTIR
Blondine était stupéfaite; sa conduite lui apparut dans toute son horreur: elle avait été ingrate envers des amis qui s'étaient dévoués à elle, qui avaient passé sept ans à soigner son éducation. Ces amis voudraient-ils la recevoir, lui pardonner? Que deviendrait-elle si leur porte lui était fermée? Et puis, que signifiaient les paroles du méchant Perroquet: «Tu as causé la perte de tes amis»?
Elle voulut se remettre en route pour retourner chez Bonne-Biche: les ronces et les épines lui déchiraient les bras, les jambes et le visage; elle continua pourtant à se faire jour à travers les broussailles, et, après trois heures de marche pénible, elle arriva devant le palais de Bonne-Biche et de Beau-Minon.
Que devint-elle quand, à la place du magnifique palais, elle ne vit que des ruines; quand, au lieu des fleurs et des beaux arbres qui l'entouraient, elle n'aperçut que des ronces, des chardons et des orties? Terrifiée, désolée, elle voulut pénétrer dans les ruines pour savoir ce qu'étaient devenus ses amis. Un gros Crapaud sortit d'un tas de pierres, se mit devant elle et lui dit:
«Que cherches-tu? N'as-tu pas causé, par ton ingratitude, la mort de tes amis? Va-t'en; n'insulte pas à leur mémoire par ta présence.
--Ah! s'écria Blondine, mes pauvres amis, Bonne-Biche, Beau-Minon, que ne puis-je expier par ma mort les malheurs que j'ai causés!»
Et elle se laissa tomber, en sanglotant, sur les pierres et les chardons; l'excès de sa douleur l'empêcha de sentir les pointes aiguës des pierres et les piqûres des chardons. Elle pleura longtemps, longtemps; enfin elle se leva et regarda autour d'elle pour tâcher de découvrir un abri où elle pourrait se réfugier; elle ne vit rien que des pierres et des ronces.
«Eh bien, dit-elle, qu'importe qu'une bête féroce me déchire ou que je meure de faim et de douleur, pourvu que j'expire ici sur le tombeau de Bonne-Biche et de Beau-Minon?»
Comme elle finissait ces mots, elle entendit une voix qui disait: «Le repentir peut racheter bien des fautes».
Elle leva la tête, et ne vit qu'un gros Corbeau noir qui voltigeait au-dessus d'elle.
«Hélas! dit-elle, mon repentir, quelque amer qu'il soit, rendra-t-il la vie à Bonne-Biche et à Beau-Minon?
--Courage, Blondine! reprit la voix; rachète ta faute par ton repentir; ne te laisse pas abattre par la douleur.»
La pauvre Blondine se leva et s'éloigna de ce lieu de désolation: elle suivit un petit sentier qui la mena dans une partie de la forêt où les grands arbres avaient étouffé les ronces; la terre était couverte de mousse. Blondine, qui était épuisée de fatigue et de chagrin, tomba au pied d'un de ces beaux arbres et recommença à sangloter.
«Courage, Blondine, espère!» lui cria encore une voix.
Elle ne vit qu'une Grenouille qui était près d'elle et qui la regardait avec compassion.
«Pauvre Grenouille, dit Blondine, tu as l'air d'avoir pitié de ma douleur. Que deviendrai-je, mon Dieu! à présent que me voilà seule au monde?
--Courage et espérance!» reprit la voix.
Blondine soupira; elle regarda autour d'elle, tâcha de découvrir quelque fruit pour étancher sa soif et apaiser sa faim.
Elle ne vit rien et recommença de verser des larmes.
Un bruit de grelots la tira de ses douloureuses pensées; elle aperçut une belle vache qui approchait doucement, et puis, étant arrivée près d'elle, s'arrêta, s'inclina et lui fit voir une écuelle pendue à son cou. Blondine, reconnaissante de ce secours inattendu, détacha l'écuelle, se mit à traire la vache, et but avec délices deux écuelles de son lait. La vache lui fit signe de remettre l'écuelle à son cou, ce que fit Blondine; elle baisa la vache sur le cou et lui dit tristement:
«Merci, Blanchette; c'est sans doute à mes pauvres amis que je dois ce secours charitable; peut-être voient-ils d'un autre monde le repentir de leur pauvre Blondine, et veulent-ils adoucir son affreuse position.
--Le repentir fait bien pardonner des fautes, reprit la voix.
--Ah! dit Blondine, quand je devrais passer des années à pleurer ma faute, je ne me la pardonnerais pas encore: je ne me la pardonnerai jamais.»
Cependant la nuit approchait. Malgré son chagrin, Blondine songea à ce qu'elle ferait pour éviter les bêtes féroces dont elle croyait déjà entendre les rugissements. Elle vit à quelques pas d'elle une espèce de cabane formée par plusieurs arbustes dont les branches étaient entrelacées; elle y entra en se baissant un peu, et elle vit qu'en relevant et rattachant quelques branches elle s'y ferait une petite maisonnette très gentille; elle employa ce qui restait de jour à arranger son petit réduit: elle y porta une quantité de mousse dont elle se fit un matelas et un oreiller; elle cassa quelques branches qu'elle piqua en terre pour cacher l'entrée de sa cabane, et elle se coucha brisée de fatigue.
Elle s'éveilla au grand jour. Dans le premier moment elle eut peine à rassembler ses idées, à se rendre compte de sa position; mais la triste vérité lui apparut promptement, et elle recommença les pleurs et les gémissements de la veille.
La faim se fit pourtant sentir. Blondine commença à s'inquiéter de sa nourriture, quand elle entendit les grelots de la vache. Quelques instants après, Blanchette était près d'elle. Comme la veille, Blondine détacha l'écuelle, tira du lait et en but tant qu'elle en voulut. Elle remit l'écuelle, baisa Blanchette et la vit partir avec l'espérance de la voir revenir dans la journée.
En effet, chaque jour, le matin, à midi et au soir, Blanchette venait présenter à Blondine son frugal repas.
Blondine passait son temps à pleurer ses pauvres amis, à se reprocher amèrement ses fautes.