Nouveaux contes de fées pour les petits enfants

Chapter 4

Chapter 44,085 wordsPublic domain

Quand tout fut coupé, Henri se mit à battre le blé avec un fléau qu'il trouva sous sa main, il le battit pendant soixante jours. Quand tout fut battu, il commença à le moudre dans un moulin qui s'éleva près du blé. Il moulut pendant quatre-vingt-dix jours. Quand tout fut moulu, il se mit à pétrir et à cuire, il pétrit et cuisit pendant cent vingt jours. A mesure que les pains étaient cuits, il les rangeait proprement sur des rayons, comme des livres dans une bibliothèque. Lorsque tout fut fini, Henri se sentit transporté de joie et appela le génie de la montagne. Le génie apparut immédiatement, compta quatre cent soixante-huit mille trois cent vingt-neuf pains, croqua un petit bout du premier et du dernier, s'approcha de Henri, lui donna une petite tape sur la joue et lui dit:

«Tu es un bon garçon et je veux te payer ton travail.»

Il tira de sa petite poche une tabatière en bois, qu'il donna à Henri en disant avec malice:

«Quand tu seras de retour chez toi, tu ouvriras ta tabatière, tu y trouveras du tabac comme jamais tu n'en as eu.»

Henri ne prenait jamais de tabac, et le présent du petit génie ne lui sembla pas bien utile; mais il était trop poli pour témoigner ce qu'il pensait; et il remercia le Vieillard d'un air satisfait.

Le petit Vieillard sourit, puis éclata de rire et disparut.

IV

LA VENDANGE

Henri recommença à marcher et s'aperçut avec bonheur que chaque pas le rapprochait du haut de la montagne. En trois heures il était arrivé aux deux tiers du chemin, lorsqu'il se trouva arrêté par un mur très élevé qu'il n'avait pas aperçu; il le longea et vit avec effroi, après trois jours de marche, que ce mur faisait le tour de la montagne, et qu'il n'y avait pas la moindre porte, la moindre ouverture par laquelle on pût pénétrer.

Henri s'assit par terre et réfléchit à ce qu'il devait faire; il se résolut à attendre. Il attendit pendant quarante-cinq jours; au bout de ce temps il dit:

«Dussé-je encore attendre cent ans, je ne bougerai pas d'ici!»

A peine eut-il dit ces mots, qu'un pan de mur s'écroula avec un bruit effroyable et qu'il vit s'avancer, par cette ouverture, un géant qui brandissait un énorme bâton.

«Tu as donc bien envie de passer, mon garçon? Que cherches-tu au delà de mon mur?

--Je cherche la plante de vie, Monsieur le Géant, pour guérir ma pauvre maman qui se meurt. S'il est en votre pouvoir de me faire franchir ce mur, je ferai pour votre service tout ce que vous me commanderez.

--En vérité? Eh bien, écoute: ta physionomie me plaît; je suis un des génies de la montagne, et je te ferai passer ce mur si tu veux me remplir mes caves. Voici toutes mes vignes; cueille le raisin, écrase-le; mets-en le jus dans mes tonneaux, et range mes tonneaux dans mes caves. Tu trouveras tout ce qui te sera nécessaire au pied de ce mur. Quand ce sera fait, appelle-moi.»

Et le Géant disparut, refermant le mur derrière lui.

Henri regarda autour de lui; à perte de vue s'étendaient les vignes du Géant.

«J'ai bien ramassé tous les blés du petit vieillard, se dit Henri, je pourrai bien cueillir les raisins du Géant: ce sera un travail moins long et moins difficile de mettre le raisin en vin que de mettre le blé en pains.»

Henri ôta sa veste, ramassa une serpette qu'il trouva à ses pieds, et se mit à couper les grappes et à les jeter dans des cuves. Il fut trente jours à faire la récolte. Quand tout fut cueilli, il écrasa le raisin et en versa le jus dans des tonneaux, qu'il rangeait dans des caves à mesure qu'il les remplissait; il fut quatre-vingt-dix jours à faire le vin. Lorsque tout le vin fut prêt, les tonneaux bien mis en ordre, les caves bien arrangées, Henri appela le Géant, qui apparut immédiatement, examina les tonneaux, goûta le vin du premier et du dernier, se tourna vers Henri et lui dit:

«Tu es un brave petit homme, et je veux te payer de ta peine; il ne sera pas dit que tu aies travaille gratis pour le Géant de la montagne.»

Il tira de sa poche un chardon, le donna à Henri et lui dit:

«Quand tu seras revenu chez toi, chaque fois que tu désireras quelque chose, sens ton chardon.»

Henri trouva que le présent n'était pas généreux, mais il le reçut en souriant d'un air aimable.

Au même instant, le Géant siffla à faire trembler la montagne; le mur et le Géant disparurent immédiatement, et Henri put continuer sa route.

V

LA CHASSE

Il n'était plus qu'à une demi-heure de marche du sommet de la montagne, lorsqu'il se vit arrêté par un précipice si large qu'il était impossible de sauter de l'autre côté, et si profond qu'il n'en voyait pas le fond.

Henri ne perdit pas courage; il suivit le bord du précipice jusqu'à ce qu'il fût revenu à l'endroit d'où il était parti; il vit alors que le précipice tournait autour de la montagne.

«Que faire? dit le pauvre Henri; à peine ai-je franchi un obstacle, qu'il s'en élève un autre. Comment passer ce précipice?»

Et le pauvre enfant sentit, pour la première fois, ses yeux pleins de larmes: il chercha le moyen de passer ce précipice; il n'en trouva pas et il s'assit tristement au bord. Tout à coup il entendit un effroyable rugissement; en se retournant, il vit, à dix pas de lui, un Loup énorme qui le regardait avec des yeux flamboyants.

«Que viens-tu chercher dans mes domaines? dit le Loup d'une voix formidable.

--Monseigneur le Loup, je viens chercher la plante de vie pour ma pauvre maman qui se meurt. Si vous pouvez me faire passer ce précipice, je serai votre serviteur dévoué pour tout ce que vous me commanderez.

--Eh bien, mon garçon, si tu peux attraper tout le gibier qui est dans mes forêts, oiseaux et quadrupèdes, et me les mettre en rôtis et en pâtés, foi de génie de la montagne, je te ferai passer de l'autre côté du précipice. Tu trouveras près de cet arbre tout ce qu'il te faut pour ta chasse et ta cuisine. Quand tu auras fini, tu m'appelleras.»

En disant ces mots, il disparut.

Henri reprit courage; il ramassa un arc et des flèches qu'il vit à terre et se mit à tirer sur les perdrix, les bécasses, les gelinottes, les coqs de bruyère qui passaient; mais il ne savait pas tirer et il ne tuait rien.

Il y avait huit jours qu'il tirait en vain, et il commençait à s'ennuyer, lorsqu'il vit près de lui le Corbeau qu'il avait sauvé en commençant son voyage.

«Tu m'as sauvé la vie, croassa le Corbeau, et je t'ai dit que je te la revaudrais; je viens tenir ma promesse: car, si tu n'accomplis pas les ordres du Loup, il te croquera en guise de gibier. Suis-moi; je vais faire la chasse; tu n'auras qu'à ramasser le gibier et à le faire cuire.»

En disant ces mots, il vola au-dessus des arbres du la forêt et se mit à tuer à coups de bec et de griffes tout le gibier qui peuplait cette forêt; il tua ainsi, pendant cent cinquante jours, un million huit cent soixante mille sept cent vingt-six pièces: chevreuils, perdrix, bécasses, gelinottes, coqs de bruyère et cailles.

A mesure que le Corbeau les tuait, Henri les dépeçait, les plumait ou les écorchait, et les faisait cuire soit en pâtés, soit en rôtis. Quand tout fut cuit, il rangea tout, proprement, le long de la forêt; alors le Corbeau lui dit:

«Adieu, Henri, il te reste encore un obstacle à franchir, mais je ne puis pas t'y aider; ne perds pas courage; les fées protègent l'amour filial!»

Avant que Henri eût le temps de remercier le Corbeau, il avait disparu. Il appela alors le Loup et lui dit:

«Voici, Monseigneur, tout le gibier de vos forêts; je l'ai cuit comme vous me l'avez ordonné. Veuillez me faire passer le précipice.»

Le Loup examina le gibier, croqua un chevreuil rôti et un pâté, se lécha les lèvres, et dit à Henri:

«Tu es un bon et brave garçon; je vais te payer de ta peine; il ne sera pas dit que tu aies travaillé pour le Loup de la montagne sans qu'il t'ait payé ton travail.»

En disant ces mots, il donna à Henri un bâton qu'il alla chercher dans la forêt et lui dit:

«Quand tu auras cueilli la plante de vie et que tu voudras te transporter quelque part, monte à cheval sur ce bâton.»

Henri fut sur la point de rejeter dans la forêt ce bâton inutile, mais il pensa que ce ne serait pas poli, il le prit en remerciant le Loup.

«Monte sur mon dos, Henri», dit le Loup.

Henri sauta sur le dos du Loup; aussitôt le Loup fit un bond si prodigieux qu'il se trouva de l'autre côté du précipice. Henri descendit, remercia le Loup et continua sa marche.

VI

LA PÊCHE

Enfin il aperçut le treillage du jardin où était enfermée la plante de vie, et il sentit son cour bondir de joie; il regardait toujours en haut tout en marchant et allait aussi vite que te lui permettaient ses forces, quand il sentit tout d'un coup qu'il tombait dans un trou; il sauta vivement en arrière, regarda à ses côtés et vit un fossé plein d'eau, assez large et surtout très long, si long qu'il n'en voyait pas les deux bouts.

«C'est sans doute le dernier obstacle don't m'a parlé le Corbeau, dît Henri. Puisque j'ai franchi tous les autres avec le secours de la bonne fée Bienfaisante, elle m'aidera bien certainement à surmonter celui-ci. C'est elle qui m'a envoyé le Coq et le Corbeau, ainsi que le petit Vieillard, le Géant et le Loup. Je vais attendre qu'il lui plaise de m'aider cette dernière fois.»

En disant ces mots, Henri se mit à longer le fossé dans l'espoir d'en trouver la fin; il marcha pendant deux jours, au bout desquels il se retrouva a la même place d'où il était parti.

Henri ne s'affligea pas, ne se découragea pas; il s'assit au bord du fossé et dit:

«Je ne bougerai pas d'ici jusqu'à ce que le génie de la montagne m'ait fait passer ce fossé.»

A peine eut-il dit ces mots, qu'il vit devant lui un énorme Chat qui se mit à miauler si épouvantablement, que Henri en fut étourdi. Le Chat lui dit:

«Que viens-tu faire ici? Sais-lu que je pourrais te mettre en pièces d'un coup de griffe?

--Je n'en doute pas, Monseigneur le Chat, mais vous ne le voudrez pas faire quand vous saurez que je viens chercher la plante de vie pour sauver ma pauvre maman qui se meurt. Si vous voulez bien me permettre de passer votre fossé, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira de me commander.

--En vérité? dit le Chat. Écoute: ta figure me plaît; si tu peux me pêcher tous les poissons qui vivent dans ce fossé; si tu peux, après les avoir pêchés, me les faire cuire ou me les saler, je te ferai passer de l'autre côté, foi de Chat. Tu trouveras ce qu'il te faut ici près sur le sable. Quand tu auras fini, appelle-moi.»

Henri fit quelques pas et vit à terre des filets, des lignes, des hameçons. Il prit un filet, pensant que d'un coup il prendrait beaucoup de poissons, et que cela irait plus vite qu'avec la ligne. Il jeta donc le filet, le retira avec précaution: il n'y avait rien. Désappointé, Henri pensa qu'il s'y était mal pris; il rejeta le filet, tira doucement: rien encore. Henri était patient; il recommença pendant dix jours sans attraper un seul poisson. Alors il laissa le filet et jeta la ligne.

Il attendit une heure, deux heures: aucun poisson ne mordit à l'hameçon. Il changea de place jusqu'à ce qu'il eut fait le tour du fossé; il ne prit pas un seul poisson; il continua pendant quinze jours. Ne sachant que faire, il pensa à la fée Bienfaisante, qui l'abandonnait à la fin de son entreprise, et s'assit tristement en regardant le fossé, lorsque l'eau se mit à bouillonner, et il vît paraître la tête d'une Grenouille.

«Henri, dit la Grenouille, tu m'as sauvé la vie, je veux te la sauver à mon tour; si tu n'exécutes pas les ordres du Chat de la montagne, il te croquera pour son déjeuner. Tu ne peux pas attraper les poissons, parce que le fossé est si profond qu'ils se réfugient tous au fond; mais laisse-moi faire: allume ton feu pour les cuire, prépare tes tonneaux pour, les saler, je vais te les apporter tous.»

Disant ces mots, la Grenouille s'enfonça dans l'eau; Henri vit l'eau s'agiter et bouillonner comme s'il se livrait un grand combat au fond du fossé. Au bout d'une minute, la Grenouille reparut et sauta sur le bord, ou elle déposa un superbe saumon, qu'elle venait de pêcher avec ses pattes. A peine Henri avait-il eu le temps de saisir le saumon que la Grenouille reparut avec une carpe; elle continua ainsi pendant soixante jours. Henri cuisait les gros poissons, jetait les petits dans les tonneaux et les salait; enfin, au bout de deux mois, la Grenouille sauta au bord du fossé et dit à Henri:

«Il ne reste plus un seul poisson dans le fossé, tu peux appeler le Chat de la montagne.»

Henri remercia vivement la Grenouille, qui lui tendit sa patte mouillée en signe d'amitié; Henri la serra amicalement, et la Grenouille disparut.

Quand Henri eut rangé pendant quinze jours tous les poissons cuits et tous les tonneaux pleins de poissons salés, il appela le Chat, qui apparut tout de suite.

«Voici, Monseigneur, lui dit Henri, tous vos poissons cuits et salés. Veuillez tenir votre promesse et me faire passer à l'autre bord.»

Le Chat examina les poissons et les tonneaux, goûta un poisson cuit et un poisson salé, se lécha les lèvres, sourit et dit à Henri:

«Tu es un brave garçon; je veux récompenser ta patience; il ne sera pas dit que le Chat de la montagne n'ait pas payé tes services.»

En disant ces mots, le Chat s'arracha une griffe et la donna à Henri en lui disant:

«Quand tu seras malade ou que tu te sentiras vieillir, touche ton front avec cette griffe: maladie, souffrance, vieillesse disparaîtront; elle aura la même vertu pour tous ceux que tu aimeras et qui t'aimeront.»

Henri remercia le Chat avec effusion, prit la précieuse griffe et voulut l'essayer immédiatement, car il se sentait fatigué et souffrant. A peine la griffé eut-elle touché son front, qu'il se sentit frais et dispos comme s'il sortait du lit.

Le Chat sourit et dit:

«A présent monte sur ma queue.»

Henri obéit. A peine fut-il sur la queue du Chat, que cette queue s'allongea tellement qu'il se trouva à l'autre bord du fossé.

VII

LA PLANTE DE VIE

Henri salua respectueusement le Chat et courut vers le jardin de la plante de vie, qui n'était plus qu'à cent pas de lui. Il tremblait que quelque nouvel obstacle ne retardât sa marche; mais il atteignit le treillage du jardin. Il chercha la porte et la trouva promptement car le jardin n'était pas grand; mais il y avait une si grande quantité de plantes qui lui étaient inconnues, qu'il lui fut impossible de trouver la _plante de vie_.

Il se souvint heureusement que la fée Bienfaisante lui avait dit d'appeler le docteur qui cultivait le jardin des fées, et il l'appela à haute voix. A peine l'eut-il appelé, qu'il entendit du bruit dans les plantes qui étaient près de lui, et qu'il en vit sortir un petit homme haut comme un balai de cheminée; il tenait un livre sous le bras, avait des lunettes sur son nez crochu et portait un grand manteau noir de Docteur.

«Que cherchez-vous, petit? dit le Docteur en se redressant. Et comment avez-vous pu parvenir jusqu'ici?

--Monsieur le Docteur, je viens de la part de la fée Bienfaisante vous demander la plante de vie pour guérir ma pauvre maman qui se meurt.

--Ceux qui viennent de la part de la fée Bienfaisante, dit le petit docteur en soulevant son chapeau, sont les bienvenus. Venez, petit, je vais vous donner la plante que vous cherchez.»

Il s'enfonça dans le jardin botanique, où Henri eut quelque peine à le suivre, parce qu'il disparaissait entièrement sous les tiges; enfin ils arrivèrent près d'une plante isolée: le petit Docteur tira une petite serpette de sa petite poche, en coupa une tige et la donna à Henri en lui disant:

«Voici, faites-en l'usage que vous a prescrit la fée; mais ne la laissez pas sortir de vos mains, car si vous la posez n'importe où, elle vous échappera sans que vous puissiez jamais la ravoir.»

Henri voulut le remercier, mais le petit homme avait déjà disparu au milieu de ses herbes médicinales, et Henri se trouva seul.

«Comment ferai-je maintenant pour arriver vite à la maison? Si en descendant je rencontre les mêmes obstacles qu'en montant, je risque de perdre ma plante, ma chère plante qui doit rendre la vie à ma pauvre maman.»

Il se ressouvint heureusement du bâton que lui avait donné le Loup.

«Voyons, dit-il, s'il a vraiment le pouvoir de me transporter dans ma maison.»

En disant ces mots, il se mit à cheval sur le bâton en souhaitant d'être chez lui. Au même moment il se sentit enlever dans les airs, qu'il fendit avec la rapidité de l'éclair, et il se trouva près du lit de sa maman.

Il se précipita sur elle et l'embrassa tendrement, mais elle ne l'entendait pas; Henri ne perdit pas de temps, il pressa la plante de vie sur les lèvres de sa maman, qui au même instant ouvrit les yeux et jeta ses bras autour du cou de Henri en s'écriant:

«Mon enfant, mon cher Henri, j'ai été bien malade, mais je me sens bien à présent; j'ai faim.»

Puis le regardant avec étonnement:

«Comme tu es grandi, mon cher enfant! Qu'est-ce donc? Comment as-tu pu grandir ainsi en quelques jours?»

C'est que Henri était véritablement grandi de toute la tête, car il y avait deux ans sept mois et six jours qu'il était parti. Henri avait près de dix ans. Avant qu'il eût le temps de répondre, la fenêtre s'ouvrit et la fée Bienfaisante parut. Elle embrassa Henri, et, s'approchant du lit de la maman, lui raconta tout ce que le petit Henri avait fait pour la sauver, les dangers qu'il avait courus, les fatigues qu'il avait endurées, le courage, la patience, la bonté qu'il avait montrés. Henri rougissait de s'entendre louer ainsi par la fée: la maman serrait son petit Henri contre son coeur et ne se lassait pas de l'embrasser. Après les premiers moments de bonheur et d'effusion, la fée dit:

«Maintenant, Henri, tu peux faire usage des présents du petit Vieillard et du Géant de la montagne.»

Henri tira sa tabatière et l'ouvrit; aussitôt il en sortit une si grande foule de petits ouvriers, pas plus grands qu'une abeille, que la chambre en fut remplie; ils se mirent à travailler avec une telle adresse et une telle promptitude, qu'en un quart d'heure ils bâtirent et meublèrent une jolie maison qui se trouva au milieu d'un grand jardin, adossée à un bois et à une belle prairie.

«Tout cela est à toi, mon brave Henri, dit la fée. Le chardon du Géant te procurera ce qui te manque, le bâton du Loup te transportera où tu voudras, et la griffe du Chat te conservera la santé et la jeunesse, ainsi qu'à ta maman. Adieu, Henri, vis heureux et n'oublie pas que la vertu et l'amour filial sont toujours récompensés.»

Henri se jeta aux genoux de la fée; elle lui donna sa main à baiser, lui sourit et disparut.

La maman de Henri aurait bien voulu se lever pour voir et admirer sa nouvelle maison, son jardin, son bois et sa prairie, mais elle n'avait pas de robe; pendant sa maladie elle avait fait vendre par Henri tout ce qu'elle possédait, pour que Henri ne manquât pas de pain.

«Hélas! mon enfant, je ne puis me lever, dit-elle: je n'ai ni jupons, ni robes, ni souliers.

--Vous allez avoir tout cela, chère maman», s'écria Henri.

Et tirant son chardon de sa poche, il le sentit on désirant des robes, du linge, des chaussures pour sa maman, pour lui-même, et du linge pour la maison.

Au même instant, les armoires se trouvèrent pleines de linge, la maman se trouva habillée d'une bonne robe de mérinos, et Henri d'un vêtement complet de drap bleu; il avait de bons souliers, ainsi que sa maman. Tous deux poussèrent un cri de joie; la maman sauta de son lit pour parcourir avec Henri toute la maison; rien n'y manquait, partout des meubles confortables et simples; la cuisine était garnie de casseroles et de marmites; mais il n'y avait rien dedans. Henri sentit son chardon en désirant avoir un bon dîner tout servi. Une table servie et couverte d'une bonne soupe bien fumante, d'un bon gigot, d'un poulet rôti, d'une bonne salade, se plaça immédiatement devant eux; ils se mirent à table et mangèrent avec l'appétit de gens qui n'avaient pas mangé depuis près de trois ans. La soupe fut bien vite avalée; le gigot y passa tout entier, puis le poulet, puis la salade. Quand ils furent rassasiés, la maman, aidée de Henri, ôta le couvert, lava et rangea la vaisselle, nettoya la cuisine. Puis ils firent les lits avec les draps qu'ils trouvèrent dans les armoires, et se couchèrent en remerciant Dieu et la fée Bienfaisante. La maman y ajouta un remerciement sincère pour son fils Henri. Ils vécurent ainsi très heureux, sans jamais manquer de rien, grâce au chardon, sans souffrir ni vieillir, grâce à la griffe, et sans jamais se servir du bâton, car ils étaient heureux dans leur maison et ils ne désiraient pas se transporter ailleurs. Henri se borna à demander à son chardon deux belles vaches, deux bons chevaux et les choses nécessaires à la vie de chaque jour, mais sans jamais demander du superflu, soit en vêtements, soit en nourriture: aussi conserva-t-il son chardon tant qu'il vécut. On ne sait pas s'il vécut longtemps ainsi que sa maman; on croit que la reine des fées les rendit immortels et les transporta dans son palais, où ils sont encore.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE ROSETTE

I

LA FERME

Il y avait un roi et une reine qui avaient trois filles; ils aimaient beaucoup les deux aînées, qui s'appelaient Orangine et Roussette, et qui étaient jumelles; elles étaient belles et spirituelles; mais pas bonnes: elles ressemblaient en cela au roi et à la reine. La plus jeune des princesses, qui avait trois ans de moins que ses soeurs, s'appelait Rosette; elle était aussi jolie qu'aimable, aussi bonne que belle; elle avait pour marraine la fée Puissante, ce qui donnait de la jalousie à Orangine et à Roussette, lesquelles n'avaient pas eu de fées pour marraines. Quelques jours après la naissance de Rosette, le roi et la reine l'envoyèrent en nourrice à la campagne, chez une bonne fermière; elle y vécut très heureuse pendant quinze années, sans que le roi et la reine vinssent la voir une seule fois. Ils envoyaient tous les ans à la fermière une petite somme d'argent, pour payer la dépense de Rosette, faisaient demander de ses nouvelles, mais ne la faisaient jamais venir chez eux et ne s'occupaient pas du tout de son éducation. Rosette eût été mal élevée et ignorante, si sa bonne marraine la fée Puissante ne lui avait envoyé des maîtres et ne lui avait fourni tout ce qui lui était nécessaire. C'est ainsi que Rosette apprit à lire, à écrire, à compter, à travailler; c'est ainsi qu'elle devint très habile musicienne, qu'elle sut dessiner et parler plusieurs langues étrangères. Rosette était la plus jolie, la plus belle, la plus aimable et la plus excellente princesse du monde entier. Jamais Rosette n'avait désobéi à sa nourrice et à sa marraine. Aussi jamais elle n'était grondée; elle ne regrettait pas son père et sa mère, qu'elle ne connaissait pas, et elle ne désirait pas vivre ailleurs que dans la ferme où elle avait été élevée.

Un jour qu'elle était assise sur un banc devant la maison, elle vit arriver un homme en habit et chapeau galonnés, qui, s'approchant d'elle, lui demanda s'il pouvait parler à la princesse Rosette.

«Oui, sans doute, répondit Rosette, car c'est moi qui suis la princesse Rosette.

--Alors, princesse, reprit l'homme en ôtant son chapeau, veuillez recevoir cette lettre que le roi votre père m'a chargé de vous remettre.»

Rosette prit la lettre, l'ouvrit et lut ce qui suit: