Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Part 8

Chapter 83,801 wordsPublic domain

--L'honneur des filles d'un vieux régicide?... D'un homme qui a participé à tuer celui qui seul donne un sens à ce mot,--l'honneur! Tu plaisantes, ma mère. Nous avons droit à l'honnêteté, voilà tout... On hérite de tout, bon ou mauvais, de ceux qui nous engendrent... Nous ferions pitié de prononcer ce mot: «notre honneur», devant ceux qui ont qualité pour estimer et au jugement desquels seulement on doit tenir.

--Tu parles comme il parlerait, s'il pensait comme toi. Mais il est des hommes qui souriraient de ce que tu dis.

--Eux-mêmes ne sauraient être que des menteurs: ce qui me dispenserait d'essayer de les convaincre, de souffrir de leur blâme ou d'être fière de leurs éloges. On les regarde, ils sont annulés,--et c'est fini.

--J'ai l'idée que nous pourrions peut-être emprunter quelque argent, si peu que ce soit, de M. Lindson. Nous ne lui avons rien demandé, jamais, à celui-là.

--Oui, je crois qu'il cherche à ne plus nous connaître, et qu'il n'ose pas être assez lâche, sans quelque motif. Il nous prêterait, sûr de n'être pas remboursé, et s'en autoriserait pour ne plus nous voir. Tu as raison. Veux-tu que j'aille, seule ou avec toi? Ne plus nous reconnaître! Il achèterait bien ce droit-là... deux écus, je pense.

La vieille, regardant par la fenêtre:

--Voilà, justement, M. Lindson;--on pourrait.

--J'y vais.

Rentre Emma, apportant du bois mort, un lourd fagot.

--Là!

Emma Milton courut à la huche, l'ouvrit, fureta derrière les assiettes de terre, et la referma, frappant les deux battants avec violence.

--Comment? Rien?... Où est le pain?

Silence.

--...

--Ta soeur est allée chercher quelque chose...

--Ah! Est-ce que le libraire a donné?

--Non, c'est M. Lindson auquel elle est allée emprunter.

--Oui: mais ce n'est pas sûr qu'il donne.

Rentre Déborah.

--Deux shillings!

La vieille se cache la figure.

Après un instant:

--C'est Dieu qui nous les donne: remercions-le de sa miséricorde et résignons-nous: il nous en donnera d'autres demain.

--C'est presque une aumône, dit Emma.

--Non, dit Déborah, c'est moins... je te dirai cela.

--Donne toujours, je cours chercher à manger.

Elle sort.

* * * * *

Milton parut.

Le vieillard tâtait les murs du bout de sa canne. Son visage aux lignes sévères, blêmi par les chagrins, son vaste front aux trois rides longues et droites, ses yeux fixes et sans lumière, la noblesse mystique du tour de son visage, ses grands cheveux aux longues mèches blanches partagées au milieu... Un vieux pourpoint de velours marron et des chausses de même,--et son grand col d'un blanc sali, noué par deux glands, ses souliers à boucles et son chapeau puritain datant des jours de Cromwell...

Il entra.

--Vous êtes là, n'est-ce pas? dit-il.

On ne lui répondit pas, tout d'abord.

--Oui, mon ami, dit la vieille femme.

Déborah eut un mouvement d'épaules, Emma sourit.

--Voici, mais écrivez lisiblement, ou je... Surtout ne changez pas les mots qui me sont venus,--et n'interrompez pas, si je ne m'arrête... Vous avez la manie de me souffler des mots qui me semblent justes, quand vous me les dites, parce qu'ils m'étonnent..., et qui sonnent creux lorsque vous relisez!... Le mot qui ne semble pas juste, isolément, est souvent le plus exact, s'il vient d'ensemble: car il n'y a pas de mots, en réalité: le seul poète est celui qui ne peut qu'aboyer magnifiquement sa pensée... la rugir parfois,--la tonner souvent... Mais on ne l'entend jamais que dans des rafales... Tant pis pour ceux qui n'entendent pas la langue du pays d'où souffle en mes vers le vent de l'éternité...

«... Et pour donner à démarquer le ronronnement du vers, les images, les expressions, les tours d'intelligence, le mouvement de la pensée,--cela se prend comme rien, sans le savoir! Et avec un peu de main, on ne copie pas, on singe. On fait servir cela à n'importe quelle niaiserie... qui passera oubliée, mais qui, aujourd'hui, empêche l'attention sur l'oeuvre d'où procède cette bulle vide... et seule payée,--car le monde creux ne paie et n'estime que le vide... Qu'importe! la pensée seule vivra: les mots changent et se démodent vite; la pensée seule vivra,--car au fond des choses il n'y a ni mots ni phrases, ni rien autre chose que ce qui anime ces voiles! La pensée seule apparaîtra... l'impression de l'oeuvre seule restera!... Entre ces prétendus poètes, je suis comme un vivant parmi les morts, un homme parmi des singes, un lion dévoré par des rats. Jésus-Christ m'a montré la route: je sais comment les hommes accueillent un Dieu. J'aurai le sort des prophètes. Je me résigne à ce que l'homme se moque, à mon sujet, de ma pauvreté... Car si j'étais riche,--ah! quel grand poète ils me trouveraient, l'émule, au moins, de M. Tom Craik, l'auteur des... l'immortel nom m'échappe...

«Allons! Comme j'ai mal à l'estomac, mon Dieu! Mais, c'est peut-être un peu--la faim? Allons, ce n'est rien. D'ailleurs, vous devez être à jeun, mes filles, vous aussi? Car, si je me rappelle, il n'y a plus rien? Donc, rendons gloire à Dieu. Les saints ont peu mangé... Ce ridicule est moins pénible que l'indigestion de ceux dont l'espièglerie misérable nous vole le nécessaire... Écrivez. Pourquoi ne dites-vous rien? Êtes-vous là seulement?

«Nous les plaignons d'avoir été assez bêtes pour se donner un mauvais estomac à force de rire de notre jeûne: chacun son lot: ce sont des gens qui ne trouvent rien de plus doux à leur être ni de plus divertissant que d'escamoter le pain de leurs frères,--pour ricaner de les voir maigrir, faute d'aliments. Ils n'oublient qu'une chose, c'est qu'il est aussi ridicule de mourir d'indigestion que de faim, d'embonpoint que de maigreur,--et qu'ils mourront sans rire, même de nous.

«Ma fille, tiens, je t'en prie, je t'en supplie,--ne me fais pas parler davantage d'autre chose que de... Obéis-moi! Je suis ton père! tiens, me voici à tes genoux!

--Mon père! voyez quelle exaltation! Ce que vous faites est-il raisonnable? Devant un pareil acte, comment penser que vous jouissez du bon sens nécessaire pour dicter des choses lisibles, comme du temps où vous écriviez?... Croyez-vous! C'est dans l'intérêt de votre gloire que nous vous supplions de vous mettre au lit, de vous reposer.

--Ah! cruelle enfant! Sois... non, je ne veux pas maudire personne, pas même celle qui... Sache que c'est le souffle de Dieu! O murmures du souffle de Dieu! O misère de l'humilité divine! Il faut le bon vouloir de ces péronnelles pour qu'on entende murmurer en des vers le souffle de Dieu!... Vois, vieillard, comme ton oeuvre...

Les filles n'étaient pas toujours rebelles à l'irascible vieillard.

Alors, à tâtons, dans l'obscurité, il atteignit le dossier d'un siège, auprès de la table, s'assit, s'accouda, fermant les paupières.

... Et voici que la voix de Milton, lente et sublime... Il disait:

«Salut, lumière sacrée, fille du ciel née la première...»

Et ce fut un texte inconnu des générations.

C'était une éruption d'images où des pensées se symbolisaient en grands éclairs,--et la voix oublieuse de l'heure de la nuit sonnait, vibrante, profonde, mélodieuse! Un ange passa dans l'inspiration, car il semblait que l'on distinguât des frémissements d'ailes dans les mots sacrés qu'il proférait. Et les cimes des arbres de l'Eden s'illuminaient d'aurores perdues, et le chant matinal d'Ève, priant auprès des premières fontaines, devant l'Adam candide et grave, qui adorait, en silence,--et les reflets bleus du dragon s'enroulant autour de l'arbre défendu, et l'impression de la première tentatrice de notre race,--oh! cela chantait dans la transfiguration du vieux voyant...

A ces accents dont le souffle venait d'au delà de la terre, les trois femmes, en des toilettes de nuit, dans le désordre du premier sommeil quitté, l'une tenant une lampe qu'elles protégeaient de leurs mains contre le vent des ténèbres, apparurent aux portes de la salle où, dans la solitude et les grandes ombres, parlait le voyant des choses divines.

Les tiroirs.

La table.

A voix basse:

--Pas de papier! Quelle plume!... Elle n'a plus qu'un bec!

--Mon père, nous sommes là! Nous cherchons à écrire, mais vous allez trop vite... et l'on ne peut suivre... Ce que vous dites a l'air très bon, cette fois, je dois l'avouer... Si vous voulez bien recommencer, sans vous emporter ainsi, et parler lentement... peut-être...

Après un grand silence et un grand frisson, Milton répondit à voix basse, avec un soupir:

--Ah! il est trop tard, j'ai oublié.

ENTRE L'ANCIEN ET LE NOUVEAU

LE DUC, _seul_.--Oublié déjà des hommes, gît, maintenant, en poussière, à l'ombre de la Croix, le royal banni, dans le caveau deux fois funèbre de Goritz. Là repose un homme qui a souffert et qui, sans une tache de sang sur ses mains, jointes en son symbolique linceul, a comparu, sacré seulement par l'agonie douloureuse et par la Mort, dans la lumière divine. Son noble suaire, il le préféra, pour garder pure sa parole, au souverain manteau de ses devanciers. Il dort, béni de ses serviteurs, en cette commune foi que n'ont troublée ni les épreuves, ni les années, ni la tombe, ni l'exil. C'est bien. Dormez, sire. Gloire à Dieu!

LE CHEVALIER, _entrant_.--Bonsoir, Monsieur le duc.--Encore cette mélancolie?

LE DUC.--Elle me surprend moi-même, car voici déjà très longtemps que le roi est mort.

LE CHEVALIER.--Ah! tout ce que vous voudrez; mais nous sommes jeunes!... Entre nous, vivent les habits de deuil qui font ressortir la joie d'un beau souper tout en lumière, sous les candélabres vermeils!... soupers d'un régent enfin légitime. J'aimais le roi: j'ai pleuré sa noble mort. Mais... il est mort. Voyez comme les Champs-Élysées sont beaux, ce soir! A quand le luxe d'une cour spirituelle, intéressante, nouvelle? L'industrie en sera plus vaillante, les femmes plus rieuses, le numéraire plus fluide. Les lys refleuriront: en attendant Dieu n'empêche pas les roses, au contraire. Entre nous, j'estime que vous voilà sauvés. On respire. Nous pensons qu'en n'effarouchant point cette bourgeoisie, nous neutraliserons de niaises défiances. Affaire de trois ou de cinq ans. Deux législatures, et nous y sommes, sans autres coups de fusil. Plus tôt, peut-être. Ah! la bonne revision qu'a la Chambre! Maintenant on a le temps, l'or, la sincérité, l'hérédité. De plus, on est moderne, donc possible. Entre nous on ressemblait, jusqu'à ce jour, à ces derviches tourneurs qui s'entraînent sur un air mystérieux, suranné, monotone. Le chef disparaît, la sarabande s'arrête et se retourne apercevant la foule qui contemplait, en souriant, depuis un demi-siècle, ce spectacle que nous lui donnions gratis.

«Nous voici bien réveillés et prêts à l'action; notre étoile sort, enfin, des nuages; Allons! ne nous attardons pas en vaines doléances qui ne ressusciteraient personne! Vivons avec les vivants. Après le droit divin, le droit humain. Cinq dynasties ont passé; salut à la sixième!--Depuis dix siècles nous avons fait succéder au cri de deuil le cri d'espérance:--Vive donc le roi! seulement, le roi raisonnable d'une vraie république, puissante et brillante! Pourquoi ce front soucieux?

LE DUC.--Que de plus dispos que moi demeurent dans la mêlée!

LE CHEVALIER.--Plaît-il?

LE DUC.--On laisse au soldat blessé le temps d'arrêt nécessaire pour qu'il recueille ses forces.

LE CHEVALIER.--Il est des heures où resserrer seulement les rangs doit suffire à soutenir les blessés. Se désintéresser du combat dans ces instants, c'est favoriser l'ennemi.--Duc, le devoir est de se rallier au prince nouveau.

LE DUC.--Je pensais connaître mon devoir, avec preuves à l'appui.

LE CHEVALIER.--Cependant, vous hésitez lorsqu'il s'agit de... restreindre la part du feu.

LE DUC.--Que voulez-vous, Chevalier! Quelques-uns ne peuvent s'habituer en vingt-quatre heures, à tel nouveau régime d'esprit et de croyances, qui, étranger la veille, semble utile aujourd'hui, jusqu'à provoquer l'enthousiasme. Ce zèle nous inquiète plus qu'il ne nous rassure. Bien que nous inclinant avec déférence devant l'hérédité, le décret que plusieurs de nos mandataires ont dicté à Goritz ne nous persuade pas, d'emblée, que le récent principe enté sur l'ancien soit de vertu propre à restreindre bien sérieusement la... part du feu, comme vous dites.

LE CHEVALIER.--Eh! ne serait-ce que d'un rien, la tâche en vaudrait la peine, ici.

LE DUC.--Gardez cette sincère opinion pour le dessert de vos soupers.

LE CHEVALIER.--La vôtre serait, alors?

LE DUC.--Que l'ennemi même est moins à craindre qu'un douteux ami.

LE CHEVALIER.--De quel droit médire ainsi d'un prince encore inconnu?

LE DUC.--Inconnu? Jamais prince ne le fut tout à fait de ses partisans. Au surplus, je n'ai prétendu vous faire part que de l'impression d'une conscience plutôt anxieuse que malveillante.

LE CHEVALIER.--Qu'elle se rassure! Il est des garanties d'intérêt et de nécessité; nos chefs les ont pesées, ayant acquis cette capacité, doublée par l'expérience, dont les résultats déjà...

LE DUC.--... sont d'avoir conduit un roi de France au sépulcre après cinquante-trois ans d'exil.

LE CHEVALIER.--Qui pouvait faire mieux?

LE DUC.--Ou pis?

LE CHEVALIER.--Ah! sortons d'abord de la République! Nous discuterons après!

LE DUC.--On hésite, vous dis-je, à sortir, même de Charybde, lorsque c'est à seule condition de mettre le cap sur Scylla.

LE CHEVALIER.--Quelles brusques réformes désirez-vous donc? Il est des transitions indispensables! Entre la lourde nuit et l'aurore, il y a le crépuscule!

LE DUC.--Nous avons connu l'aurore et le jour,--et... il se fait tard.

LE CHEVALIER.--Mais vous êtes,--nous sommes chrétiens! L'Espérance est le premier devoir des hommes de foi!...

LE DUC.--Prenez garde.--La foi s'appuie sur... la tradition...

LE CHEVALIER.--Ah! Monsieur le Duc, nul ne doit plus invoquer, ici, la tradition!--«_A quoi juger de l'arbre? A ses fruits._» Or, n'attendant même pas qu'il ait revêtu son feuillage pour le condamner, ne préjugeons pas, en téméraires, au nom (voulez-vous dire) de l'_espèce_ dont son germe serait pénétré,--car il se trouve, par un véritable miracle, _que l'espèce est double_ _désormais de cet arbre mystérieux_! Sa production future est donc tout à fait irrévélée. En supposant même que l'un des deux germes fût, hier, ainsi aveuglément condamnable, la vertu de l'autre, venant se greffer sur lui, le devoir devient, tout d'abord, de n'attendre que les meilleurs fruits de tous les deux, n'ayant pas l'expérience de leur avenir.--Souvenons-nous attentivement!--Est-ce un simple siège fleurdelisé d'or ou bien le trône de France que ce jeune homme, à la fois Orléans et Bourbon, est venu revendiquer à Frohsdorff, et, sujet soumis, demander à son roi? Strictement, le trône lui était transmissible sans cette grave, généreuse et humble démarche. S'il vous plaît de n'y constater qu'un acte d'adresse, il est permis de remarquer que cette adresse, loin d'être défendue, était salutaire pour tous. A présent, de quoi donc hérite, au profond de son être, l'héritier d'une dynastie sinon du principe vivant qui, seul, constitue le droit de cette dynastie? C'est là l'héritage dont monseigneur le Comte de Paris s'est fait, quand même, le légataire. Et le voici en possession. En présence du fait accompli nous ne devons plus voir, en lui, que le dauphin de France, _devenu_ absolument chef de nom et d'armes de la Maison même de l'Etat. Si vous commencez par manquer de confiance en lui, de quel exemple lui serez-vous?... De quel droit en attendrez-vous le salut? Triste gage de concorde offert à la nation que le spectacle, déjà, d'une hésitation pareille! Quels que soient les prétextes de votre réserve, oublieux vous-même de cette vertu dont le souverain sacré peut augmenter ou transfigurer, en son divin éclair, l'âme d'un prince, en supposant qu'il en soit besoin?... pourquoi mêler à tout hasard les vaines fumées du doute à la lumière de son avènement? Non. Le devoir est de se rappeler qu'un roi de France, au moment où il le devient, entend, tout à coup, l'auguste sens des vieilles paroles au nom desquelles, seulement, nous fléchissons le genou devant la majesté de leur élu!... Et que nulle douleur ne puisse nous égarer au point d'en douter jamais.

LE DUC.--Casuiste, l'onction manque. Toutefois, il y a du vrai dans votre sagace homélie.

LE CHEVALIER.--Il y a la confiance, quand même, dans le principe!...--Aidons le roi, vous dis-je. C'est déjà très heureux d'en avoir un de possible par le temps qui court.

LE DUC.--Monsieur le chevalier,--nous sommes, entendez-vous, le respect, le devoir et le dévouement. Il ne s'agit que de nous les inspirer!...--Si nos convictions avaient pour base l'intérêt seul, nos sentiments seraient de même qualité que ceux du vulgaire; le respect ne serait qu'une attitude; le devoir, qu'une conviction; le dévouement, qu'un feu de paille. Or, nous sommes des hommes de foi, ne suivant que des hommes de foi. Notre valeur politique, notre militante influence, notre bonne disposition constante dépendent, nous le disons toujours, des vues, des croyances et de la conduite morale de qui tient l'autorité dans notre pays.--Au premier ordre, nous saurons bien ce que... nous aurons à faire.

LE CHEVALIER.--Ce que nous aurons à faire? Obéir!

LE DUC.--Un instant.--Avant d'être royaliste, je suis chrétien.

LE CHEVALIER.--Avant d'être chrétien, je suis homme!

LE DUC.--Alors, soyez républicain: ce n'est pas la peine de changer.

LE CHEVALIER.--Eh! Quel roi serait assez simple pour attenter au crédit de ce qui le sacre!... La Religion doit, seulement, s'éclairer _autour_ du dogme: c'est l'arrière-pensée de tous! Que l'on en convienne oui ou non, nous vivons dans un siècle de lumières.

LE DUC.--Je suis de ces obscurantistes qui pensent que le christianisme n'a de leçons à recevoir de personne. Aucune épreuve--ni l'indifférence, ni les détresses,--ni les nuls soucis de ceux-là qui donnent la mesure de leurs âmes en un clignement d'oeil aussi vide que mensonger,--ne nous fera troquer jamais notre foi, ce droit d'aînesse, pour tous les plats de lentilles du Progrès.--Cette réserve bien établie, nous croyons à l'oeuvre de la délivrance, de clémence, de bien-être et d'équité que l'effort humain fonde, _providentiellement_, de jour en jour, et dont on déshonore l'esprit.

LE CHEVALIER.--Mais nous sommes partisans de tous les nobles élans de l'intelligence, comme de toutes les sages libertés!...--Ah ça! vous n'espérez pourtant pas ressusciter le drapeau blanc, j'imagine?

LE DUC.--Non. La bande blanche du drapeau tricolore ne flottera plus qu'à titre de souvenir sur les armées de France. Puisque le feu maître a poussé l'amour pour son royal étendard jusqu'à l'emporter avec lui dans la tombe et s'endormir dans ses plis, qui donc,--à moins d'être aveuglé, jusqu'à la démence, par une piété qui toucherait au sacrilège,--oserait briser les planches funèbres, pour lui ravir ce linceul? En vérité, celui-là trouverait plus d'exécuteurs que de partisans. En quelles mains sacrées le grand drapeau d'autrefois pourrait-il briller encore, hélas!... Et si l'on songe à la droiture, à l'honneur, à l'intégrité qu'il enveloppe en sa blancheur sainte, quel réveil pourrait être plus digne de son inoubliable gloire qu'un tel sommeil?... Non, non.--Qu'il dorme,--à l'entour de Celui qui l'a porté!

LE CHEVALIER.--Notre oriflamme a souvent changé de nuance, depuis cette journée de Rosebecque, où, pour la première fois, rouge avec ses fleurs de lys, il flamboya, tout à coup, sur sa lance d'or, dans la mêlée ardente, au grand soleil et décidant la victoire,--déployé par... par un chevalier d'alors, au-devant du jeune roi de France. Le principe qu'il comporte à travers les âges est donc, à vrai dire, indépendant de sa couleur... et il faut bien un drapeau à la patrie.

LE DUC.--Oh! la patrie, vous le savez, et le drapeau qui en représente ou dirige le développement au fort de l'Humanité, sont deux choses distinctes, sinon pour l'étranger, du moins pour nous. Il est évident que s'il s'agit de défendre la commune mère, elle sait,--et nous lui prouverons encore,--que nous l'aimons assez pour lui sacrifier même nos préférences et que le premier venu d'entre ses drapeaux nous suffit, en ces instants-là, pour nous rallier tous à son symbole héroïque.

«Mais si, entre nous seuls, il s'agit de sauvegarder la grandeur, la vitalité même de son être contre un esprit d'indifférence, d'hébétude, d'ironie vide et d'avilissement, à chacun selon sa conscience, alors le droit de faire prévaloir son emblème!... Qu'importe le nombre, le triomphe même ou la défaite à ceux qui _croient_ leur cause meilleure? Ceci ne les regarde plus. _Sursum corda!_ C'est l'affaire de Dieu.--Si donc le drapeau qui vous annonce est, réellement, un signe conciliateur, il sera vite jugé d'après les actes accomplis à son ombre. D'ici là, courtoise et mutuelle neutralité.

LE CHEVALIER.--Sans nous, vous n'auriez plus pour symbole qu'une hampe nue. Pourquoi la garder veuve sous l'influence de vaines appréhensions?... Ne serait-ce pas, plutôt, que vous cédez, peut-être, à la décision troublée d'une étrangère?

LE DUC.--Chevalier, les étrangers de la Maison de celle dont vous parlez accompagnent nos rois sur l'échafaud ou les suivent à l'exil durant toute une existence. Et lorsqu'elles n'ont connu de la majesté royale que les vêtements de deuil et que, pour prix d'un demi-siècle de courage, de foi, de grandeur et d'abnégation fidèle, il ne leur reste qu'un foyer désert et un tombeau, l'on est bien sévère si l'on trouve à reprendre sur leur compte.

LE CHEVALIER.--La reine, voulais-je dire, a cédé elle-même, sans doute, à de trop fidèles partisans du roi défunt. Depuis quand les souverains ne doivent-ils pas oublier jusqu'aux ressentiments devant la Raison d'Etat? Leur devoir est de lui sacrifier jusqu'à leur douleur.

LE DUC, _pensif_.--Oui, tombe remplie, château désert! Désert surtout, pour celle qui, maintenant seule, l'habite encore! Qui donc a-t-elle perdu? Un jour, autrefois! en Italie, où cette adolescente prédestinée vivait au milieu d'une cour brillante, on lui apprit que quelqu'un lui demandait sa main. Et lorsqu'on ajouta que ce futur fiancé, né sur les marches de l'un des plus grands trônes du monde, avait été chassé, tout enfant, du sol natal, et que cet enfant d'exil, jeune homme, était toujours proscrit, et que sa royale fortune était tout entière dans son coeur, dans sa foi, dans son âme,--et que des souvenirs terribles menaçaient encore celle qui recevrait de lui l'anneau nuptial--alors la jeune fille sourit et dit: «Je serai digne d'être sa compagne.» Ainsi se célébrèrent leurs noces lointaines.

«Et depuis lors, ils vécurent ainsi, toujours les regards pleins de la nostalgie du pays perdu et fixés sur cette terre qu'ils croyaient avoir le droit d'habiter et qu'ils ne pouvaient jamais pressentir jusqu'au delà de l'horizon. Et cet homme qui avait le droit de considérer ce pays comme le sien, cette terre aimée comme la sienne, était condamné à ne les connaître que... d'après des récits! était frustré de cette patrie, devenue pour lui comme légendaire et que tous deux n'entrevoyaient que dans leurs rêves.

«Et cependant, ce pays changeait. En 1848, une révolution; en 1852, une restauration impériale; en 1870, une défaite, la patrie sanglante, une révolution nouvelle...

«Et cependant, toujours l'exil.

«Elle voulut, du moins, que cet homme, dont ne voulait pas sa patrie, eût un foyer paisible, chrétien, noble, charitable et conjugal. Comme la jeune fille l'avait rêvé, elle fut la compagne douce, résignée,--toujours souriante, même au chevet mortel,--de ce banni! Et, au milieu de toutes ses tristesses, une tristesse plus poignante encore lui était réservée! A ce dernier représentant d'une si haute race elle n'eut même pas la joie de donner un héritier.