Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Part 9

Chapter 93,870 wordsPublic domain

--Elle est pourtant quelque chose, cette femme! Elle est veuve d'un bon et loyal compagnon! Ce qui reste de lui et de son âme est sous ces voiles de deuil,--et n'est pas ailleurs!--Elle est celle qui était créée pour cette union. L'auréole qui se dégage de la mélancolie de son visage est le reflet de cette vie; et c'est dans ses yeux attristés que seulement nous pouvons avoir la sensation de toute cette longue épreuve.--Dans le souvenir de celui qui a disparu, elle est pour une moitié. Elle a été le double de cette âme, elle y a mêlé de la sienne. Elle est celle qui accepta tant d'effacement avec ce respect intime qui a su mettre un peu de joie au foyer proscrit.--A quel titre, de quel droit demander à présent à cette veuve douloureuse d'avoir en vue la raison d'Etat? Elle a bien gagné, pour prix de son amère journée, de se renfermer, vénérable, en sa douleur et de ne plus rien voir des choses extérieures ni des contingences humaines. Nous lui devons, tête nue en parlant d'elle, l'hommage respectueux et filial,--et nous n'avons d'autre droit que de lui prendre un peu de sa tristesse, si nous sommes dignes de la comprendre.

LE CHEVALIER, _froid_.--L'excès de sentimentalisme n'est point de mise en politique sérieuse et moderne.--Nettifions. Vous quittez la partie au moment où toutes nos forces sont nécessaires.--Soit! Mais les Alcestes de nos jours sont, vous le savez, des esprits chagrins dont on se passe. Et lorsqu'ils se rallient, à leur tour, après l'action, on se souvient de leur hésitation initiale. Le tronc sera debout sans leur secours.

LE DUC.--Les Alcestes vous répondent, au sujet du trône de France: Celui qui vient de mourir n'en voulait que l'honneur; si vous n'en voulez que le profit, vous ne régnerez pas. Car vous ne représenterez qu'une moitié de foi et qu'une demi-raison, ce dont la nation est un peu fatiguée. La foule est indifférente, alors qu'en fait de prestige on ne lui offre que celui-là.

LE CHEVALIER.--Duc, vous vous illusionnez: le souci de la lutte pour l'existence matérielle prime aujourd'hui tous les autres, aux yeux clairvoyants du peuple. Il lui subordonne même celui de sa pseudo-république; or, qui sommes-nous? _Ceux-là sous le régime desquels TOUS ont à gagner le plus._--Il ne s'agit que de le faire comprendre, et le reste s'ensuivra, d'une marche lente et sûre. La splendeur du résultat ne peut sortir que de tels commencements.--Prophète en retard, de trop grands sentiments, vous dis-je, ne sont plus de mode.

LE DUC.--Je ne savais pas que viendrait un temps où, selon vous, il s'en trouverait de trop grands pour l'âme d'un roi de France... et des Français...--Les grands sentiments, chevalier! mais ils ne furent jamais à la mode! Ils furent toujours le partage exclusif d'un très petit nombre d'hommes, illustrés par l'envieux sarcasme des autres. De là l'Histoire, sans quoi nul n'eût pris la peine d'enregistrer des banalités. La niaiserie ni la froideur en vogue d'aucun siècle ne sauraient les empêcher jamais de se produire.

«Le plaisant de notre entretien est que, si l'actuel roi de France l'était de fait et qu'il vous entendît lui prêter un esprit de réussite fondé sur de trop médiocres et trop subtils compromis, le _devoir de tous serait d'espérer, vraiment, que, de nous deux, ce serait vous qu'il désavouerait_.

LE CHEVALIER, _pensif_.--Oui... vous êtes un courtisan... du Danube!

LE DUC.--Je suis amer, mais salubre. Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire?

LE CHEVALIER.--Avant de nous quitter, au nom de ce sang que nous portons dans nos veines et qui durant de si longs siècles a toujours coulé, sans s'épargner jamais, pour une même cause, je vous révélerai ma pensée, à mon tour: elle flambe clair tout comme la vôtre.

«Monsieur le Duc, votre âme, si elle est fermée à la clémence, n'est point de la taille de vos paroles. Vous êtes plus royaliste que ne le fut... qui de droit! Vous ne faites pas votre devoir; nous conclurons à l'épée, si vous voulez, mais écoutez d'abord ma pensée sincère, car vous parlez en juge, alors que tous ont besoin d'absolution, ici.--Tôt ou tard, à défaut de roi (si, par impossible, grâce à l'inaction des vôtres ou à leur tiédeur, nous ne parvenons pas, avant l'imminente guerre, à faire entendre raison à la foule française), à défaut, dis-je, de roi, votre conscience vous criera:--«Vous avez abandonné votre chef, votre légitime prince pour des scrupules de factions usées, passées et mortes; vous n'avez pas servi la cause qui, par vous et avec notre bonne volonté, pouvait devenir la meilleure et faire refluer la basse marée qui nous submerge.--Ce jeune roi, froid mais innocent, c'était à nous tous d'être son règne, sa révélation, ses grands hommes, la persuasion de la patrie, son éloquence devant ses adversaires. Il ne représentait que l'ensemble de nos efforts qu'il a, quand même, le droit,--le devoir!--d'attendre des derniers gentilshommes. Vous avez donc préféré la nuit noire et le néant de ces rêves irréalisables à l'unique étoile dont il fallait regarder la lumière: si elle s'obscurcit dans les cieux avant que la puissante nef ait reconnu sa route, ce sera grâce à vos yeux détournés de ce dernier rayon. Sous prétexte de regretter stérilement le mieux, vous vous êtes rendu responsable du pire.

(_Un silence._)

Est-ce au nom du passé familial que vous hésitez?... Sur ce terrain, qui donc sera sans tache ou sans défaillance, après tout? _Quis sustinebit?_... Et n'est-ce donc pas un fait notoire que le prince cesse où commence le roi?... Mais croyez donc en lui, pour qu'il croie en lui-même? Un prince en qui nul n'aurait foi, fût-il le plus cordial, le plus généreux et le plus brave des êtres, victime de ce doute environnant, deviendrait fatalement inutile à tous et à lui-même. Qui doute de l'avenir le rend quand même douteux. Le soupçon diminue, la confiance grandit celui qui sait l'inspirer. Il s'augmente de la foi que l'on a en lui. Celui que tous croient le plus digne, ah! de gré ou de force,--malgré lui-même, finit tôt ou tard par mériter cette confiance, à moins d'être un simple scélérat.--Si vous lui refusez ce crédit, vous êtes coupable de ce que pourra lui mal conseiller votre abandon. Quoi! vous l'amoindrissez de toutes les forces qu'il puiserait en votre foi et, par vos soupçons dont l'obscure énergie le hante et l'affaiblit au plus intime de son être, _vous l'empêchez vous-même d'être celui que vous voudriez qu'il fût_!... Est-ce afin de lui reprocher un jour?...

«Non, je l'espère. Mais puisque vous êtes un homme de traditions et de hautes croyances, puisque vous ne voulez que du droit divin et ne vous fier qu'à celui-là, comment osez-vous déclarer d'avance que l'incontestable représentant de ce droit, investi selon l'ordre d'hérédité, de rang suprême, NE SERA PAS pénétré de cette grâce supérieure que Dieu ne saurait refuser à ceux qu'il a faits ses élus? Ce Dieu, pour vous convaincre, avait-il à le doter de cette onction avant l'heure?... Chrétien, chrétien, vous ne pouvez sans blasphémer, entendez-vous, AFFIRMER _que celui-là_ SERA _privé de cette grâce qui tient, selon vous, de Dieu même, son investiture_.

Le roi n'a pas à déclarer ce qu'il fera, n'a pas à livrer ses projets à l'appréciation de l'ennemi. Est-ce qu'un général, digne de conduire une armée, sait exactement lui-même, la veille du combat, ce que les brusques et inconnus mouvements de l'adversaire lui dicteront demain sur le champ de bataille?... Non seulement on n'a pas à répondre, mais il est impossible de répondre. Cependant, je ne dois point manquer à la déférence profonde que tous doivent à votre pensée noble et fidèle. Encore sous le poids d'un demi-siècle d'amertumes, si vous ne vous reprenez pas aisément à l'Espérance, nul ne saurait avoir, sans déroger, le triste courage de vous reprocher quelque inquiétude. Aussi sombre que soit votre mélancolie, vous ne compromettrez jamais, par le désaveu, l'éternelle cause royale, nous ne l'ignorons pas. Vous vous dites que, puisque le vieux signe de ralliement ne flottera plus devant nos yeux, il serait plus conforme à votre douleur de vous tenir quelque temps à l'écart en esprit d'un deuil légitime. Dédaigneux de tout blâme, vous trouvez loisible, en conscience, de considérer comme un devoir de vous récuser, vous et les vôtres.

«Eh bien, je l'admettrais moi-même! Oui, je pourrais admettre cette fidélité d'outre-tombe, si le nouvel élu, triomphant, n'avait aucun besoin de vos services. Il n'aurait rien à vous demander, vous rien à recevoir de lui.

«Mais voici qu'il est en exil! Voici que notre cause semble vaincue, perdue au dire d'un grand nombre. Comment donc fuirez-vous le champ de bataille? Pouvez-vous être de ceux-là qui abandonnent leurs alliés à l'heure des défaites? Non, je refuse de le penser. Il ne vous plaira pas qu'on vous soupçonne de ceci! Plus le triomphe semble lointain, la victoire malaisée, plus vous devez accompagner de voeux ostensibles, d'une action militante, efficace, opiniâtre, celui qui représente... ce qui reste de cette cause. Si vous n'avez pas encore d'élan vers lui, il sait que, les premiers, vous en souffrez, et que, tôt ou tard, les coeurs battront à l'unisson! Réveillez-vous! Et que ce soit l'heure de l'adhésion profonde, oublieuse à jamais, unie à toujours.

_Sursum corda!_

(_Un silence._)

--Mon cher duc, voici des paroles bien sérieuses. Je suis d'avis de briser là, sans autre cérémonie qu'un muet serrement de main. Quand vous aurez dominé votre excessif découragement, venez à nous. Venez. Vous êtes attendu. Il est de radieuses princesses qui vous accueilleront, d'abord, peut-être, d'une moue sévère, mais elle s'éclaircira bientôt d'un sourire! Il est d'intrépides princes dont la froideur brillante ne tiendra pas plus aux réchauffants rayons de votre sincère confiance que la neige au soleil, sur les monts altiers. De cet ensemble de rayonnements jailliront des prismes de lumières aux couleurs victorieuses. Venez! avec la moitié seulement de ce dévouement dont nous avons souffert pour le roi défunt, aujourd'hui l'on soulèverait des montagnes... Laissons-nous donc aller à la loyauté de la nouvelle espérance! Si vous êtes austère, à votre guise! Et que Dieu nous garde tous, même les frivoles tels que moi!

LE DUC, _s'inclinant_.--Adieu, Monsieur.

(_Il s'éloigne._)

LE CHEVALIER, _seul_.--Tour d'ivoire, va! ma foi, bonsoir. Ah! qui nous délivrera des gens sublimes!...

Bien, je sais ce qu'il nous reste à décider, maintenant... du courage.

(_Il frissonne un peu._)

Tiens! il fait froid ce soir!

(_Il fait signe à une voiture qui passe._)

Ancienne place Royale!

(_Le cocher murmure quelques mots indistincts pendant que le chevalier entre dans la voiture._)

Oui, mon ami, place Royale! C'est un peu loin... mais nous y arriverons tout de même!

FRAGMENT DE ROMAN

Madame,

Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser quelques paroles. Une circonstance, que je viens vous apprendre, les a suivies.

Ce soir, vous étiez debout, sur la grève. Devant le reflux. La nuit, très claire, me laissait vous apercevoir d'assez loin,--et, grâce à des yeux de sauvage (pardonnez un tel aveu), je distinguais, soyez assez bonne pour l'admirer, jusqu'aux roses que vous teniez, d'une main distraite, le long de votre robe de deuil.

Vous écoutiez tout ce bruit.

N'imaginant pas d'ennui comparable au mien, à l'exception peut-être de celui que vous paraissez endurer, madame, je me disais, tout en faisant glisser du sable entre mes doigts pour me donner une contenance:

Si le vent arrachait les roses et s'en allait les semer, là-bas, sur la ligne d'écume d'or, lumineuse, où se lève Vénus? Quelle distraction inespérée! Certes, j'irais battant les flots, vers Vénus, les reprendre, non sans quelque solennité, dans la lumière et l'écume.

Au retour, il est vrai, je ne trouverais, sans doute, âme qui vive. Cette dame serait rentrée dans la ville, car il est tard;--et, seul, déconcerté, ruisselant, pareil à ces innocents, de race immortelle, qui veulent toujours faire les empressés, je serai là, debout sur les rochers, dans la nuit, tenant à la main les roses vaines.

Aussi, ajoutai-je après réflexions suffisantes, préférons, en homme sérieux, quelques flacons de champagne à quelques gorgées d'océan. Les roses sont des fleurs convenues: elles me seraient indifférentes sans leur beauté actuelle, qu'elles doivent, en grande partie, à la pâleur de la main qui jette son ombre sur elles: le vent est plus raisonnable que moi; quant aux rêves, il faudra que j'apprenne à fumer des cigarettes.

Avant de continuer, madame, je dois au profond respect et à la grande sympathie que vous commandez, de vous dire que, partagé entre la crainte de paraître (mille pardons!) un homme «amoureux» (autant dire un bateleur) et la crainte de m'exprimer trop froidement, ce qui serait de l'inconvenance, je suis gêné dans le tour de cette lettre. En deux mots, j'ai formé, par égoïsme, le dessein d'essayer de vous distraire, avec votre assentiment: ce qui me rendrait le service de m'intéresser moi-même.--A quel titre? J'ai maintenu ce jourd'hui, dans l'onde, certain être vivant, qui est de vos amis, et je considère ma présentation par lui comme de qualité bien supérieure, à vos yeux, à toute autre. Aussi, comme il se secouait avec importance, après cela! Il avait l'air du Hollandais touchant terre après les sept années.

Chose risible de se faire patronner par un indifférent, sous couleur de régularité! Sans compter qu'il arrive assez souvent que celui qui présente est moins connu que celui qui est présenté, car nous vivons dans le malentendu éternel. Entre esprits bien élevés, je trouve (et vous devez être un peu de cet avis, madame) que l'on n'est jamais mieux présenté que par soi-même... à moins de jouer de bonheur, comme moi.

Ainsi, daignez lire avant de condamner. Je crains que Grimace, toutefois, avec cet esprit de précipitation qui paraît le distinguer, ne m'ait défini que sommairement; voici donc, en deux mots, qui je suis. Je m'appelle M. d'Anthas, René, premier prix d'excellence au lycée Henri IV, pour vous servir, madame. J'ai, de plus, l'habit noir le mieux coupé qui se puisse voir ici: c'est un cri général d'admiration au casino quand je le revêts. Mon maître d'hôtel est comme pétrifié de mon exactitude à régler les notes qu'il me présente, sans que j'élève la moindre observation sur sa filouterie insigne. Il tombe, à ce sujet, dans des rêveries sans fin.--Pour ce qui est de mon honorabilité, j'ai su déjouer, jusqu'à ce jour, la vigilance méticuleuse des hommes de loi. Signe particulier: je regarde peu le ciel, attendu que l'étoile dont je puis aimer la lumière n'apparaîtra que plus tard: son rayon est en marche vers le monde; mais si éloigné encore qu'il y a lieu de parier que son premier éclat ne brillera que sur des ruines.--D'ailleurs, j'ai bon appétit. Quand un monsieur veut me plaisanter, comme je suis très violent, je me bats tout de suite avec lui, et les trois quarts du temps j'ai la main des plus malheureuses. Je lis beaucoup.--Je dis rarement ce que je pense, préférant me taire, crainte de passer pour un original.--C'est tout. Vous voyez, madame, que je suis à peu près comme un autre.

Je reviens, maintenant, à cette circonstance dont je vous parlais, et qui s'est présentée ce soir sur la grève pendant que vous faisiez à l'infini l'honneur d'y songer vaguement, en considérant l'un de ses phénomènes.

Quelqu'un vous appela. Le vent de mer me porta votre nom.--Je crois que je le reconnus.--Vous vous êtes détournée; vos sourcils, votre air, vos yeux distraits, tenaient de la nuit. Vous avez regardé l'eau magnifique, et le lointain, comme à regret de les quitter; puis l'ombre, devant vous: là, tout ce tumulte s'éteignait dans les échos. «Quelle voix me continuera ceci?...» pensiez-vous. Et vous étiez oppressée...

Le vent, éternel soupir aussi, passa autour de votre visage; puis il vint me frôler les cheveux et me toucher le front d'un souffle triste et sacré; j'eus l'impression du Destin.

A ce moment, je crois que nos yeux se sont fermés: quand j'ai regardé la plage, vous n'étiez plus là: vous montiez sans doute, appuyée au bras de la personne qui vous avait appelée, les pavés qui mènent à l'auberge de hasard.

Moi aussi, je suis rentré, alors. Et, depuis, je regarde les bougies brûler sur la table.

J'ai l'obsession d'un projet.

Je voudrais analyser le hasard de ce moment perdu; il me semble que je puis définir ce qu'il y a d'oublié, à votre insu, madame, dans le regard sans courage que vous avez jeté sur l'eau et sur la nuit; enfin, je suis presque persuadé que je saurais vous expliquer à vous-même ce qu'il y a de profond, de terrible même, dans le très vague soupir qui a gonflé, un instant, votre coeur et vous a fait brusquement fermer les yeux, comme si vous eussiez eu l'impression de la mort.

--Je désire, dis-je, fixer ce moment en écrivant sur sa nature un commentaire inattendu, et l'arrêter ainsi dans son vol vers le passé.

Cependant, madame, puis-je prendre sur moi, sans m'être assuré, tout d'abord, de votre bon vouloir, de vous adresser pareille méditation?

Si ce dessein vous déplaît, brûlez simplement cette lettre d'un coeur ami et pardonnez l'innocente attention d'un voyageur qui essayait de vous créer un passe-temps.

Si, au contraire, vous pensez ainsi que moi sur ce point, madame, et si vous ne voyez rien d'excessif dans cette idée toute simple, nous supposerons le conte suivant (qui est, d'ailleurs, une réalité). Nous le supposerons, comme l'on met un loup de velours noir et un domino, dans certaines soirées de la saison d'hiver, en un mot, _par curiosité_.

(De cette manière, nous aurons, l'une et l'autre, la liberté de parole qui sera si nécessaire, pour peu que vous poussiez la gracieuseté jusqu'à répondre, et vous prêter à ce jeu.)

Voici la supposition:

Vous êtes une reine persane;--je suis un prince lointain, que vos armées ont surpris et fait captif.

Familier, je porte à la cheville votre bracelet d'argent.--Ce soir, comme vos femmes venaient d'allumer les flambeaux, vous m'avez fait un signe.

J'ai dressé devant vous la grande plaque d'airain poli, votre miroir. Autour de lui sont entrelacées des branches d'ébène, sculptées de faces d'Esprits.

Accoudé au sommet, sur le front le plus affreux, moi, je rêve aux arbres titaniens sur mes vallées, à mes chariots dispersés, à la lune, à la rébellion future.

Vous, les coudes plongés dans les coussins, fatiguée et taciturne, et des pierreries éparses sur les peaux de lion à vos pieds, vous allez regarder et suivre au fond du miroir votre propre rêverie, pour tuer le temps.

Les musiciens se sont tus dans le palais. Des lances brillent, derrière les tentures, défendant l'entrée de la salle.

Le miroir est là, seul, violent, sincère, libre et magique! S'il vous ennuie, vous ferez un signe encore. Je le repousserai dans l'ombre et me recroiserai les bras.

Recevez, madame, mes hommages les plus respectueux.

RENÉ D'ANTHAS.

FRAGMENTS INÉDITS

ISABEAU DE BAVIÈRE

La France était occupée au Nord par l'Anglais, qui menaçait de plus en plus d'en faire la conquête. Les villes de Bourg, de Calais, et autres encore, étaient tombées en son pouvoir. Les coffres du royaume étaient vides, malgré les trésors amassés par Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui, après la fameuse bataille de Nicopolis, était venu enfouir d'immenses richesses au château de Vincennes; les dépenses des fêtes de la cour avaient tout épuisé.

Pour faire face à ce désarroi de finances et au péril national de l'envahissement anglais, il y avait sur le trône un roi frappé de démence: Charles VI, fils de Charles V, dit le Sage. L'armée diminuait, n'ayant plus de solde suffisante. Les six mille archers bourguignons de Jean sans Peur avaient été licenciés.

Ce que les déportements et le luxe des seigneurs n'engloutissaient pas était distribué aux couvents, car le libertinage des grands était doublé d'une dévotion inconcevable. Loin de songer à repousser l'ennemi, on songeait à vivre en liesse. Le peuple, taillable et corvéable à merci, était écrasé de tels impôts qu'il redevait encore avant d'avoir gagné sa stricte vie et que l'air respirable, la poussière d'un chemin soulevée par le passage d'un troupeau, étaient frappés d'un droit de péage. Tout n'était pour le serf que taille, alleux et chevances. Les factions les plus désastreuses pour le pays divisaient les gens de guerre et les capitaines du royaume.

Tantôt c'était le duc Jean sans Peur, qui, ayant hérité de la haine paternelle de Philippe le Hardi contre les princes de l'Orléanais, croyait, de plus, avoir des motifs personnels de vengeance contre le duc Louis d'Orléans.

Celui-ci ayant été distingué de la duchesse de Bourgogne, femme de Jean sans Peur, leur querelle devint terrible.

Tantôt, c'était le connétable Bernard d'Armagnac qui, profitant de la folie du roi pour exercer une autorité sanglante et souveraine dans Paris, tenait la campagne contre Jean sans Peur.

Le duc de Bourgogne, cependant, pouvait seul disputer aux Anglais la terre de France et les chasser. Il était populaire. Un jour, le danger devenant de plus en plus menaçant, il y eut une réconciliation apparente ayant pour mobile l'intérêt et le salut du pays, entre le duc et Louis d'Orléans. Ce fut une solennité. Le peuple criait: Montjoie!... Notre-Dame était pavoisée. La réconciliation dura quelques jours, mais sans amener de résultats pour nos armes. Car un nouveau malheur était arrivé. Le duc de Bourgogne, pareil aux autres princes, dans l'atmosphère que l'on respirait alors à Paris, s'était comme efféminé et amolli.

En effet, l'ennemi le plus dangereux et le plus réel du royaume de France, ce n'était pas l'Anglais, qui devait être repoussé plus tard par Jeanne d'Arc, ce n'était pas la ruine du Trésor, ni les armées disséminées, ni les querelles entre les princes, ni la démence du roi!... L'ennemi, c'était la reine de France, une étrangère, Isabeau, fille d'Etienne II, duc de Bavière, femme de Charles VI, et qui avait été nommée régente depuis l'aliénation du roi.

Isabeau de Bavière était née en l'an de grâce 1368.

Elle était venue en France, à l'âge de quatorze ans, et avait épousé, le 17 juillet 1385, ce déplorable monarque. Elle avait alors près de dix-huit ans.

A partir de son avènement au trône, ce ne furent plus que carrousels, que fêtes, jeux, tournois, cours d'amour, duels, chasses et magnificences extraordinaires; l'adultère passait à l'état de mode insoucieuse; l'oubli de la patrie s'ensuivait. Le roi, sombre, ayant été brûlé grièvement dans un bal où le feu avait pris à son costume, vivait retiré, avec son connétable et quelques gens de guerre, entre autres Tanneguy du Châtel, qui n'était alors qu'un de ses écuyers et qui devait un jour s'illustrer par deux actions historiques des plus marquantes: l'enlèvement et le salut du dauphin Charles VII au milieu des flammes, lors de la journée des Ecorcheurs, et l'assassinat du duc de Bourgogne, qu'il dépêcha, de quatre coups de hache, dans une entrevue avec le dauphin.

Isabeau de Bavière ne haïssait point l'Anglais; elle traita même avec lui, honteusement, en maintes occasions; sa seule politique était l'amour du plaisir, la soif des excès violents et inconnus.

Les historiens sont d'accord sur sa beauté exceptionnelle.

Rousse comme l'or brûlé, pâle avec un teint d'orage, douée d'une beauté languide et fatale dont les séductions attiraient comme le danger, Isabeau ne se refusa même pas d'employer encore les ressources des baumes et des philtres: elle avait en amour la science des courtisanes grecques et des impératrices romaines. C'était une grande ennuyée, une cruelle épuisée, incapable de supporter le poids de la couronne de France sur son voluptueux front, mais plutôt faite pour présider des cours d'amour au fond d'un château et pour donner à toute une province des modes merveilleuses.