Nouveaux contes cruels et propos d'au delà

Part 7

Chapter 73,760 wordsPublic domain

C'est pourquoi l'idée vint à Evariste,--l'idée étrange et cependant _naturelle_!--de les humilier à son tour, de leur montrer, de leur PROUVER qu'ils étaient, «au fond», des êtres de chair et d'os comme lui, et comme «tout le monde»!... Et que, sous les dehors de leurs belles phrases, plus ou moins redondantes, mais aussi creuses qu'idéales, se cachaient les sens purement _humains_ d'une passion _très banale_!... Et que ce n'était pas la peine de le prendre de si haut avec les choses terrestres, quand après tout l'on n'en faisait fi qu'en paroles!

Il se mit donc--sans trop se rendre compte de la vilenie compassée d'un tel procédé--à leur tendre des pièges! à les laisser seuls, aux jardins, par exemple,--alors qu'il les observait de loin, muni d'une forte jumelle marine.--(Oh! certes, dès le premier baiser, par exemple, il serait survenu, et leur eût, en souriant, fait constater leur hypocrite faiblesse!)... Malheureusement pour lui, Frédérique et Bénédict ne donnèrent, en ces occasions, aucune prise à ses remontrances, ne réalisèrent pas son singulier _espoir_. Ils se parlèrent peu, et se séparèrent bientôt, sans affectation, par simple convenance. Frédérique devant aller rendre ses visites à des pauvres, Bénédict lui remettait un peu d'or, pour l'aider en ces futilités toutes féminines. De là les quelques paroles entre eux échangées. Evariste les trouvait au moins imbéciles.

Le fait est qu'aux yeux d'un jeune homme ordinaire, de ce que l'on appelle un Parisien, Bénédict eût passé pour un simple sot et Frédérique pour une coquette s'amusant d'un provincial. Rien de plus. Cependant le lien qui les unissait, pour vague qu'il fût, était, positivement, plus solide que... s'ils eussent été coupables. Evariste, qui tout d'abord s'était épuisé, en manifestations tendres, pour Frédérique (la sentant comme s'échapper), avait renoncé à la lutte devant le dévoué sourire de sa femme. Il semblait n'en être plus, à présent, que le propriétaire; une dédaigneuse aversion pour cette malheureuse insensée s'aigrissait en son raisonnable coeur centre-gauche. Cette énigmatique passion que Bénédict et Frédérique paraissaient n'éprouver que sous condition perpétuelle d'un sublime Futur, il finissait par la reconnaître pour la plus vivace de toutes, pour l'indéracinable, celle sur quoi s'émoussent tous les sarcasmes. Il sonda le mal d'un coup d'oeil: le divorce était l'unique issue!--Il fallait le rendre inévitable, le _forcer_,--car Frédérique, en bonne chrétienne, s'y fût refusée à l'amiable, le divorce étant défendu.--L'indifférente résignation qu'elle avait mise à supporter les cauteleuses tendresses de son mari le prouvait d'avance, outre mesure, et celui-ci ne s'illusionnait pas à cet égard.

En ces conjectures, le mieux d'en finir était le plus tôt: la situation devenant intolérable.

L'épisode avait duré cinq semaines; c'était trop! Il en avait par-dessus les oreilles! Ayant négligé, à force de souci, ses lotions normales de teinture, sa barbe et ses cheveux étaient _devenus_ réellement gris. Il fallait agir sans le moindre retard, car l'excellent homme comptait se marier en toute hâte, aussitôt, s'il se pouvait, après le prononcé du Tribunal.

Soudainement, il annonça donc le prochain retour à Paris, et simula,--comme dans les romans et pièces de théâtre les plus rudimentaires,--un départ de deux ou trois jours: il allait, disait-il, jeter un coup d'oeil sur l'état de son hôtel en l'avenue des Ternes.

M. Rousseau-Latouche avait, tout justement, pour ami d'enfance, non point le commissaire de police de Sceaux, mais un commissaire de police des environs, qu'il avait fait nommer à ce poste.

Il alla donc le trouver et s'ouvrit à lui, ne lui taisant rien, lui précisant les choses telles qu'elles étaient, avec une clarté d'élocution dont il manquait à la Chambre, mais qu'il trouvait quand il s'agissait d'élucider ses affaires personnelles.--Tout fut raconté à dîner, en tête à tête.

Il fallut du temps, quelques heures, pour que le commissaire se rendît un compte exact de la situation, qu'il finit par entrevoir, à la longue, grâce à la sagacité spéciale qui est inhérente à cette profession.

On arriva donc, en tapinois, le _lendemain_ «du départ», afin de ne rien brusquer, d'endormir tous soupçons. Deux heures après le dernier train du soir, on pénétra dans la maison, grâce aux clefs doubles d'Evariste, dont toutes les mesures étaient prises.

Il faisait une nuit d'automne, superbe, douce, bien étoilée.

On monta l'escalier, sans faire le moindre bruit. Il était près d'une heure du matin: le point capital était de les surprendre comme on dit, _flagrante delicto_.

La porte du salon n'était pas fermée, on parlait à l'intérieur. Le commissaire, avec des précautions extrêmes, ouvrit sans que la serrure grinçât. Quel spectacle écoeurant s'offrit alors, à leurs yeux hagards!

Les deux amants, le dos tourné à la porte, et chacun les mains jointes sur le balcon d'une fenêtre ouverte, aussi bien vêtus qu'en plein midi, contemplaient, l'un vers l'autre, l'auguste nuit de lumière, avec des regards d'espérance, et récitaient ensemble, à l'unisson, leur prière du soir, d'une voix lente, mais dont la terrible simplicité d'accent semblait devoir glacer le sourire des gens les plus éclairés.

A ce tableau, M. Rousseau-Latouche demeura comme saisi d'une sorte d'hébétement grave: sur le moment, il eut, même, comme un vertige et craignit pour sa raison!--Son ami, le froid commissaire de police, reçut, entre ses bras, cet homme d'Etat chancelant, et d'un ton de commisération profonde lui dit alors naïvement à l'oreille ce peu de mots:

--Pauvre ami! Pas MÊME... _trompé_!...

La légende nous affirme (hâtons-nous de l'ajouter) qu'il se servit d'une expression plus technique, chère à Molière.

Le fait est que pour l'honorable M. Rousseau-Latouche, ç'avait été jouer de malheur d'être tombé sur deux êtres aussi... _intraitables_!

LE MEILLEUR AMOUR

Entre les êtres destinés non pas au bonheur convenu, mais au réel bonheur, nous devons compter un jeune Breton nommé Guilhem Kerlis. On peut dire qu'il naquit sous une étoile heureuse, et que peu d'hommes, en leur amour, furent plus favorisés que lui. Cependant, combien simple fut son histoire!

Ce fut en 1882, à la brune d'un beau soir de septembre, qu'Yvaine et Guilhem se rencontrèrent dans la campagne de Rennes, près d'une barrière de prairie. Yvaine, fort jolie, avait seize ans; c'était la fille unique d'une métayère presque pauvre; elles habitaient le gros bourg de Boisfleury, près de la ville.

Ce soir-là, suivie de deux génisses et d'une demi-douzaine de brebis, tout son troupeau, elle rentrait.

Guilhem, beau gars de dix-huit ans, était le fils d'un garde-chasse du baron de Quélern: il rentrait aussi, son gibier en gibecière. Tous deux, s'étant regardés, s'étonnèrent de ne pas s'être vus plus tôt, car le bourg n'était pas à plus de deux lieues de la chaumière du garde. Autour d'eux, les champs de luzerne, les avoines fauchées, encore mêlées de fleurs, et, venues du lointain, les senteurs des bois embaumaient l'air vespéral. Ils se dirent quelques paroles.

Yvaine offrit à Guilhem des bluets qu'elle avait au corsage. Guilhem lui fit présent d'une belle perdrix rouge, et l'on se sépara sur un rendez-vous que la jeune fille accorda sans hésiter, car on avait parlé mariage--et Guilhem, tout de suite, lui avait plu.

Ils se revirent le lendemain, non loin de Boisfleury, dans un sentier que l'automne parsemait déjà de feuilles dorées;--ce fut la main dans la main qu'ils échangèrent de naïves confidences, sans même penser qu'ils s'aimaient.--Puis, tous les jours, jusqu'à la fin d'octobre, Guilhem la revit, se passionnant pour elle.

C'était un grave coeur plein de croyances, dont les sentiments étaient à la fois purs, ardents et stables. Yvaine était joueuse, engageante et d'un babil d'oiseau; peut-être un peu trop rieuse. Ils se fiancèrent avec d'innocents baisers, de doux projets de ménage.

Et c'était une longue étreinte silencieuse, lorsqu'ils se quittaient.

Comme Guilhem avait gardé son secret, même pour son père, le vieux garde attribuait l'air nouvellement soucieux de son fils aux seules approches du moment de la conscription--ce qui entrait pour une part, aussi, dans la vérité.--L'ancien sergent lui donnait, à souper, des conseils pour réussir au régiment.

*

* *

Le primitif Guilhem aimait donc avec ferveur, avec foi--sans remarquer qu'Yvaine, étant seulement très jolie, mais sans une lueur de beauté, ne pouvait être qu'incapable de sentiments bien solides.

Amoureuse, peut-être; amante, sa nature s'y refusait. Certes, elle se fût peu défendue, s'il eût voulu, d'avance, en obtenir des privautés conjugales plus sérieuses que des baisers et des étreintes; mais, en ce croyant, une sorte d'effroi de ternir sa fiancée maîtrisait la fièvre des désirs, l'emportement de la passion, de tels entraînements, trop oublieux de l'honneur, sentaient le sacrilège, et ceci les réfrénait. Yvaine, de tempérament plus frivole, regrettait, au fond de ses idées, qu'il eût si fort cette qualité du respect;--et même son inclination pour lui s'en attiédit un peu. Elle avait envie de rire, parfois, de ce trop grave amour--qu'elle comprenait à l'étourdie, et selon d'étroites sensations; bref, elle eût bien préféré que Guilhem fût «plus amusant»; mais un mari (se disait-elle), ce doit sans doute être comme cela, _d'abord_.

Au moment des adieux, quand Guilhem tomba au service militaire, elle ressentait pour lui plutôt de l'amitié que de l'amour. Cependant, ils échangèrent la bague; elle l'attendrait. Cinq ans de fidélité! N'était-ce pas compter sur un rêve que d'y croire, l'ayant bien regardée? Pourtant l'idée ne vint même pas à Guilhem qu'elle pût manquer à sa parole.

Le matin de son départ, au moment de s'éloigner vers la ville, il lui dit, la tenant embrassée: «Va, je reviendrai sous-lieutenant, avec la croix.--Ah! mon Guilhem, lui répondit-elle (avec un accent si sincère qu'elle en fut dupe elle-même sur le moment), si tu te faisais tuer à la guerre, je te jure que je me ferais religieuse!» Il eut un tressaillement: c'était la promesse inespérée! Dans un élan de tendresse profonde, il lui ferma les paupières d'un long baiser... C'était scellé! Ils étaient mari et femme. On s'écrirait toutes les semaines.--La vérité, c'est qu'Yvaine l'avait entrevu en uniforme d'officier, ce qui l'avait transportée. Ils se séparèrent, les yeux en pleurs, n'ayant l'un de l'autre qu'une petite photographie, tirée par un artiste de passage, au prix d'un franc.

Guilhem fut incorporé dans les chasseurs d'Afrique et dirigé sur la province d'Alger.

*

* *

Les premières lettres furent pour tous deux une joie charmante, presque aussi douce que les premiers rendez-vous. L'éloignement avait rendu Guilhem, pour la jeune fille, une sorte de «chose défendue» dont on la privait, et qu'elle désirait par cela même.

Puis, il y avait le devoir, maintenant qu'on s'était bien promis l'un à l'autre.

En six mois, cependant, les pâlissements de l'absence altérèrent un peu la constance déjà longue d'Yvaine. Elle soupirait et s'ennuyait de cette monotonie, de cette solitude. Sa parole jurée lui pesait parfois comme une chaîne. Elle en était revenue à l'amitié. Ses lettres, sa seule distraction, demeuraient toutefois les mêmes, ayant pris le pli des phrases tendres. Celles de Guilhem témoignaient qu'il ne vivait de plus en plus que d'elle--et d'espoir. Mais quatre ans et demi encore!... Naïve, elle bâillait, parfois, en y songeant. Sur ces entrefaites, le père de Guilhem, le vieux garde Kerlis, mourut, laissant un pécule des plus modestes, que Guilhem plaça, par correspondance, pour jusqu'à son retour.

Cette présence, qui avait gêné la mère et la fille, ayant disparu, celles-ci respirèrent plus à l'aise. La mère Blein, des plus accortes et jolie encore, devint de moeurs un peu libres.

Si bien qu'un jour, moins de dix mois après le départ de Guilhem, il arriva comme si un absurde coup de vent eût passé tout à coup.

Yvaine, en effet, par un soir de fête de village, s'en laissa dire par un jeune élève de marine, venu en congé, qui la séduisit à l'improviste et dut, après deux jours, la laisser seule.

Elle comprit alors trop tard qu'elle avait commis, _en riant trop_, l'irréparable.--Allons, c'était fini! Que faire? S'étourdir? Elle sentit que la vie allait l'entraîner.

Un mois après, à Rennes, elle avait un amant, qui l'installa, sans luxe d'ailleurs. Bientôt, devenue fille galante, elle mena l'existence de gros plaisirs qu'offre la province aux personnes désireuses de «s'amuser».

Cependant, par une féminine bizarrerie, elle avait gardé, au fond du coeur, un faible pour le passé lointain qu'elle avait trahi si follement. Les lettres douces et réchauffantes qu'elle recevait toujours formaient un tel contraste avec le ton dont les «autres» lui parlaient!... Ne sachant d'elle que ce qu'elle lui en apprenait, le soldat continuait, là-bas, de la respecter et de la chérir. Il est des soupirs qui éclairent: elle l'appréciait davantage, à présent!... De sorte que, sans bien se rendre compte de ce qu'elle osait, elle lui répondait avec la candeur d'autrefois, qu'elle retrouvait en lui écrivant--lui laissant croire, par un jeu triste et pour gagner du temps, qu'elle était toujours celle qu'il avait connue.

Se savoir aimée de vrai, cela lui faisait du bien. Comment y renoncer? Pourquoi le rendre si vite malheureux? Ne saurait-il pas toujours assez tôt? Elle devait s'efforcer de faire durer l'illusion de Guilhem jusqu'à la fin, s'il était possible. «Il a encore trois années!» se disait-elle;--et cela l'enhardissait. Et puis, elle ne pouvait s'en empêcher. C'était son seul et poignant bonheur.--«Tant mieux, s'il vient me tuer, quand il apprendra mon inconduite!... pensait-elle. Soyons _heureux_ d'ici là!»--Ce qui ne l'empêchait pas, lancée comme elle était, de continuer, dans les intervalles, son train de fille qui s'étourdit et se donne «du bon temps» avec les étudiants et les officiers.

Tout à coup, plus de lettres. C'était la cinquième année, aux premiers mois seulement.

Ce silence brusque la remplit d'une angoisse violente. Saurait-il? A-t-il appris? Elle en fut d'autant plus consternée qu'au moment où ce silence compta plusieurs semaines, elle se trouvait à l'hospice, officiellement soignée, pour un mal abominable, gagné au cours de sa vie joyeuse, et qui la défigurait. Voici ce qui s'était passé:

Une fois incorporé dans son escadron, Guilhem, fort de son grave amour et sûr de sa fiancée, s'était bientôt fait remarquer comme soldat solide, studieux, exemplaire. Il lui semblait, chaque jour, qu'il gagnait Yvaine et leur bonheur futur. De là, sa conduite irréprochable. Ne vivant que des lettres qu'il recevait de France, et qui lui remplissaient le coeur, Yvaine était là, pour lui! L'absence la multipliait, sous le beau ciel oriental, et la mélancolie du désir l'y faisait apparaître encore plus charmante, plus délicieuse que dans les champs bretons. La joie, certaine pour lui, de l'avoir pour femme,--il l'éprouvait ainsi, d'avance, et chaque jour l'en rapprochait.

Lorsqu'il passa maréchal des logis avec la médaille militaire, son fier contentement se doubla de l'écrire à sa digne et chère petite femme!... Ah! comme, en son être, les mots foi, patrie, honneur, foyer, conservaient toutes leurs vibrations virginales,--grâce à ce pur sentiment qu'il avait emporté du pays!... Au point d'inaltérable confiance où il était parvenu, Guilhem, en lisant les phrases où parfois un mot trouble eût dû l'étonner, faisait la demande et la réponse--et justifiait tout.

Étant supposé qu'il eût soudainement appris de quelqu'un la réalité et qu'à force de preuves l'évidence eût fait chanceler sa foi, quel noir dégoût, quel poison, quelle horreur de vivre! Quel effondrement! Certes, celui qui lui eût fourni ces preuves, sous prétexte «d'être dans le vrai», n'eût-il pas été, dans son zèle aussi niais que maudissable, bien moins un ami qu'un meurtrier? Les braves lettres de son honnête et sainte petite Yvaine, n'était-ce pas pour lui le réel bonheur au milieu de cette séparation forcée, mais saturée d'espérance, qui était, au fond, la plus grande chance de sa vie? N'était-ce pas même le seul bonheur possible, entre eux, que cette ombre?

En admettant que son numéro l'eût exempté du service et qu'il eût épousé, là-bas, son Yvaine, quelle différence! Après les ivresses brèves, lorsqu'il se serait aperçu de la futile, oisive, inconsistante, coquette et dangereuse nature de sa femme, que de pleurs secrets il eût versés, lui qui ne pouvait concevoir que sacré le foyer conjugal!...

Quel ennui bientôt! quelle vieillesse redoutable! quelle solitude à deux, si toutefois une légèreté de sa femme n'eût pas amené quelque tragique dénouement!

Eh bien! au lieu de ce résultat _positif_ du bonheur soi-disant réalisé, sa bonne étoile d'homme prédestiné à n'être que _réellement_ heureux l'avait comblé de ces quatre ans et demi de félicité sans nuage, faite d'espoir bien fondé, d'absence illusoire, de réconfortants souvenirs chaque jour revécus! Et cela grâce à la duplicité mêlée d'effroi, grâce, enfin, à la duplicité pardonnable de celle qu'il ne pouvait soupçonner!... _Pardonnable?_ avons-nous dit. Certes, comment, en effet, juger «coupables» ou «innocentes» ces sortes de natures?

Autant prétendre les alouettes criminelles parce qu'elles ne peuvent résister au miroir!

Et si l'on objecte que ce bonheur n'était que le fruit d'un mensonge, nous répondrons: cela prouve que, pour ceux qui en sont dignes, un Dieu fait toujours naître le bien du mal. D'ailleurs, dans ce bas monde, quel est le bonheur qui, au fond, ne tient pas à quelque mensonge?

Une nuit, aux premiers mois de cette cinquième année, Guilhem fut réveillé par le clairon. C'était une révolte d'Arabes. Il sauta en selle; on chargea.

L'escarmouche fut chaude; mais, moins d'une heure après, le mouvement séditieux était réprimé.

Comme l'on revenait au campement, sous la clarté des étoiles, deux ou trois coups de feu lointains, attardés, retentirent; des balles sifflèrent--et, soudain, se glissant du milieu des alfas, entre les chevaux, une ombre passa. Sans doute quelque fuyard tenant à venger un mort.

En effleurant le maréchal des logis, et comme celui-ci levait son sabre, l'Arabe étendit son flissah. De bas en haut, l'arme traversa la poitrine de Guilhem, qui s'inclina, mourant, sur l'encolure de son cheval, pendant que l'indigène disparaissait sous une étendue de dattiers, au long de la route.

On l'étendit sur une civière; mais il fit signe de s'arrêter; il n'arriverait pas vivant. C'était fini.

La pleine lune, au grand ciel africain, éclairait le groupe militaire.

Le voyant, d'instants en instants, s'éteindre, tous ceux qui l'entouraient, l'estimaient et l'aimaient, sentaient leurs yeux se mouiller et le contemplaient, tête nue.

Il tira de sa poitrine la petite photographie de la fiancée vénérée, qu'il ne devait plus revoir, _mais qui lui avait juré, s'il était tué à la guerre, de se consacrer à Dieu_.

Puis, comme le réel bonheur ne peut se trouver, ici-bas, _qu'en soi-même_, et que, par miracle, sa foi l'avait protégé contre tout scandale extérieur, emportant ses nobles et pures croyances préservées, il fit le signe de la croix. Alors, le visage rayonnant d'une joie extatique, tranquille, nuptiale, et touchant de ses lèvres l'image de sa chère et sainte femme, il expira doucement, d'un air d'élu.

LES FILLES DE MILTON

La jeune fille, tout à coup, soulevant un peu les paupières, et sans qu'un autre mouvement dérangeât son attitude, regarda très fixement, avec des yeux pénétrés d'une douce et poignante mélancolie, puis d'une voix languissante:

--Ma mère, enfin, lorsqu'un homme devenu débile et d'un esprit fatigué, d'une intraitable humeur, n'est plus en état d'être utile aux siens ni à personne, lorsque sa sénile vanité dont la suffisance fait sourire les passants, paraît s'augmenter aux approches d'une seconde enfance,--est-ce donc une criminelle prière que de demander à Dieu... de lui faire miséricorde... jusqu'à le rappeler le plus tôt possible vers la lumière... vers la vie éternelle?

La vieille femme, sans répondre, détourna la tête avec un frisson.

--C'est qu'en vérité me viennent des songeries... dangereuses! continua Déborah Milton, de cette même voix douce, claire et traînante, et que je me contiens mal de m'enfuir d'ici, parfois--pour bientôt revenir vous porter secours, ma mère! vous offrir du feu et du pain! Qu'importe le prix dont je les aurais payés!

--Tais-toi, Dieu le défend! Gagner le salut par la foi, dans l'épreuve, et ne murmurer jamais: voilà tout ce qu'il faut.

--Mais... j'ai vingt ans, moi! Tu l'oublies peut-être un peu, mère.

--Demain... tu auras mon âge. Tu verras... si tu y parviens.

--Ce soir n'est pas demain.

--Tais-toi.

Un silence.

--Tu es belle. Tu épouseras quelque jeune seigneur... espère, ma fille.

A cette parole, Déborah Milton se leva froidement et se tint debout, glacée et sévère.

--Un jeune seigneur! Ah! je ne veux pas rire entre ces murs couleur de sang! Quel d'entre eux voudrait pour femme de la fille d'un vieux rimeur sans pain, qui vota pour la mort de son roi? Je n'espère pas même... un pauvre ministre de Dieu... que le péril d'encourir la froideur du dernier des sujets de Charles II détournerait de ma main...

--Ton père a fait son devoir selon sa conscience!

--Les hommes austères devraient se passer d'enfants! murmura la jeune fille.

--Déborah!... tu es cruelle pour d'autres que pour lui!

--Oh! pardon, ma mère!

Elle frappa de son poing léger la table nue.

--C'est qu'aussi, à la fin, c'est horrible, cela! Toujours des rêves!... des cieux!... des anges, des démons qui ressemblent à des formes de nuages! Le ton dont ils parlent tout harnachés de leurs grelots de rimes sonores, fait douter de la réalité qu'ils représentent: elle se tait, l'agissante réalité. C'était bien la peine de devenir aveugle, pour voir au fond de l'obscurité éternelle passer tant de creux fantômes. La foi se nie dans une phrase trop bien cadencée, et qui attire l'attention sur elle en détournant l'esprit de ce qu'elle énonce. On dit: «Je crois!» et c'est fini. Peindre le ciel et l'enfer! Et le Paradis terrestre! Et l'histoire de l'infortuné couple d'êtres dont nous descendons tous! O tintement insupportable de mots vides! Creux travail! Et il faut, nous, ma soeur et moi, s'atteler à la besogne! écrire, muettes, ces divagations déraisonnables! Attendre, des fois, une heure, des vers qu'il faut souvent raturer... Et quand nous dormons sur le papier, nous réveiller à jeun, parfois,--et faire aller la plume... et toujours et encore mettre du noir sur du blanc... et jeter là dedans notre jeunesse annulée... alors qu'il y a là-bas, dans Londres, de bons abris, des tables bien servies et de beaux jeunes hommes,--qui vous feraient un accueil charmant!

Elle se tut.

--Mauvaises pensées! Résigne-toi!

--Des mots! Tu as faim, j'ai faim!... Voilà la vérité.

--Lui aussi a faim et ne se plaint pas, et de plus il souffre de vous savoir dans une détresse dont il est la cause.

--Allons! Deux choses le nourrissent: l'orgueil et la foi. Les poètes sont des êtres qui prennent une distraction pour but, au mépris des leurs et des peines qu'ils font supporter à ce qui les entoure. Rien ne les atteint! ils sont au fond de leurs rêves! O vanité! Dire qu'il s'imagine que ce «Paradis perdu» dominera les mémoires dans la Postérité! Dérision! Le libraire n'en donnera pas ce qu'a coûté le papier,--qu'il préfère même à notre pain. Bientôt nous serons en haillons; mais il est aveugle, et c'est de ses rimes, non de ses filles, qu'il est fier!... Et bourru jusqu'à nous battre! Non: c'est trop, je n'obéirai plus!

--Que veux-tu qu'il fasse?

--Ne plus être! Alors on pourrait changer de nom, s'expatrier, vivre! Ma soeur est jolie, et je suis belle. Eh bien, après?

--Et ton honneur, enfant! comme tu en parles!