Nouveaux contes cruels et propos d'au delà
Part 6
«Ah! qu'il doit être amusant de faire des lois--qui seront appliquées par ces mêmes juges vous ayant condamné aux travaux forcés!--Quand je pense à ce cher baron d'Argental! M'a-t-il assez pris pour le spectre rouge,--moi, qui, si je cédais à l'enfantillage de me parquer dans une opinion, serais, sans doute, Jérômiste! Un jour, je lui dirai combien il m'en a coûté d'accomplir le nécessaire sous son digne toit... _Mais l'instant de mon «Vive la Pologne!...» étant sonné, je devais tout sacrifier à l'occasion._ Mon plan l'exigeait,--et je me sens, ce soir, le but si bien en main, qu'entre ce chausson de lisière, que j'achève, et le portefeuille, je ne fais d'autre différence que celle de la fleur au fruit.
«Laissons cela. C'est assez parler de moi, mon avenir étant magnifique et tout tracé. Causons du vôtre. Maniez-moi, désormais, de l'or et non des mots. Plus de Beau idéal, plus d'Art, plus d'âme, plus de fumisteries!--ou gare le grabat, la voirie, et les bonnes d'enfants sous votre bronze.
«Dès demain, louez-moi, dans Paris, un bureau, trois chaises, un fauteuil, deux bancs pour l'antichambre, un domestique en livrée neutre et sévère, et que sur votre porte soit clouée une large plaque de cuivre avec ce mot: BANQUIER. Ce titre est d'un si intrinsèque prestige, il est à ce point magique, voyez-vous, que si tel mendiant, tel famélique loqueteux, osait l'inscrire au fronton de son échoppe, le passant, qui viendrait de lui jeter deux sous, lui confierait peut-être sa fortune. La leçon subie d'une faillite de quinze cents millions confiés au premier venu n'est-elle pas oubliée déjà? Les deux milliards qui viennent de s'évaporer entre les deux Amériques ont-ils appris quelque chose? Rien. Rien. Rien.
«Pénétrez-vous de cette vérité, en y conformant vos actes,--mais en criant au paradoxe, si des clients vous la redisaient! Vous n'avez point d'or? Feignez d'en manier! L'or est comme les femmes, il vient vite à qui s'en occupe toujours. Quant aux «artistes», peignez-vous la tête de leur souvenir.--Fuyez les humbles et les tristes, et les Pauvres: ils sont contraires à la lumière de l'or.
«Bref, rappelez-vous chaque matin le mot du vieux Laffitte mourant, et disant à ses fils: «Comment j'ai fait pour gagner mes millions?... EN NE FRÉQUENTANT JAMAIS QUE DES GENS HEUREUX!» Sur ce, bonsoir, jeune homme!... Une fois au pouvoir exécutif, si je vois que vous avez renoncé aux rêves et suivi mon conseil, eh bien, en retour de votre confiance et de votre visite, la veille de quelque conversion, je vous ferai signe. C'est reçu.»
Ce disant, Pied m'ayant salué, sortit.--Là-bas deux surveillants le réintégrèrent dans la prison.--Je m'enfuis.
*
* *
Je dus m'aliter quelques jours à l'hôtel, cet entretien m'ayant très fortement impressionné.
De retour à Paris, ce 27 janvier 1889, que vois-je sur tous les murs? Les affiches électorales du citoyen Pied! Son évasion officielle!... Ah! comme il fait valoir ses titres! Quelles géniales fautes de français! Son triomphe est assuré.--Et cette image où, dans une barque, sous le feu des batteries d'un fort lointain, le voici voguant vers un soleil levant au ras des flots, ayant derrière lui deux femmes en tuniques blanches, l'une couronnée d'épis, l'autre tenant un glaive!--Je cours bien vite aux urnes voter pour lui, talonné de près, je l'espère, par ceux les plus éclairés de mes lecteurs. Me Pied n'a-t-il pas, sur tous les Honorables qu'il a réellement égalés, l'immense supériorité _d'avoir su, au moins, ce qu'il faisait_?
Mais, j'y songe! Pourvu que ce candidat modèle ne se heurte pas, inopinément, contre l'un de ces engouements de la foule pour un inconnu qui passe...--engouements mystérieux devant lesquels prévisions, calculs, sentences, deviennent de la fumée sous une rafale,--et qui semblent allumer, tout à coup, au front de ce passant, comme la lueur d'un destin[11]!
[11] Ici se terminait la première version de ce conte; sur une copie postérieure, Villiers de l'Isle Adam ajoutait les lignes suivantes:
«Heureusement, je n'aperçois, sur les murs, que les affiches d'un certain boulanger nommé Jacques--et je ne présume pas que ce compétiteur puisse l'emporter _sur un homme d'une valeur aussi convenue_ que notre digne et si clairvoyant incendiaire.»
L'AMOUR SUBLIME
M. Evariste Rousseau-Latouche, député de l'un de nos départements les plus éclairés, siégeait au centre gauche de notre Parlement.
Au physique, c'était un de ces hommes qui ont toujours eu l'air d'un oncle.
Quarante-cinq ans, environ; l'encolure un peu molle, résistante pourtant; la chair des joues offrait quelques menues bouffissures, l'âge ayant ses droits; mais il en humectait chaque matin, de crèmes diverses, la couperose. Le nez long et froid. Les yeux grisâtres. La lèvre inférieure franche, rouge, un peu épaisse: la supérieure très fine et formant la ligne quatrième de la carrure du menton. La voix bien timbrée, précise. Brun encore, mais ceci grâce à ces innocentes «applications» de teinture qui sont de mode.
C'était le type de l'homme de nos jours, exempt de superstitions, ouvert à tous les aspects de l'esprit, peu dupe des grands mots, cubique en ses projets financiers, industriels ou politiques.
En 1876, il avait épousé mademoiselle Frédérique d'Allepraine, la tutrice de cette orpheline de dix-sept ans la lui ayant accordée à cause de l'extérieur, à la fois sérieux et engageant, de cet honnête homme;--et puis les situations se convenaient...
Rousseau-Latouche avait fait sa fortune dans les lins. Il ne s'était enrichi que par le travail--et, aussi, grâce à quelque peu de savoir-faire,--sans parler de certaines circonstances dont il est convenu que les sots seuls négligent de profiter; tout le monde l'estimait donc, de l'estime actuelle.
Au moral, il avait les idées françaises d'aujourd'hui, les idées, ayant cours,--excepté en quelques négligeables esprits. Ses convictions se résumaient en celles-ci:
1º Qu'en fait de religions, tous les cultes imaginables ayant eu leurs fervents et leurs martyrs, le Christianisme, en ses nuances diverses, ne devait plus être considéré que comme un mode analogue de cette «mysticité» qui s'efface d'elle-même--brume traversée par le soleil levant de la Science;
2º Qu'en fait de politique, le régime royal en France (et ailleurs), ayant fait son temps, s'annule également, de soi-même;
3º Qu'en fait de morale pratique, il faut, tout bonnement, se laisser vivre selon les règles salubres de l'honnêteté (ceci autant que possible),--sans être hostile au Bien, c'est-à-dire au Progrès;
4º Qu'en fait d'attitude sociale, le mieux est de laisser, en souriant, pérorer les gens en retard, dont le cerveau n'est pas d'une pondération calme et dont les derniers groupes tendent à disparaître comme les Peaux-Rouges.
Bref, c'était un être éminemment sympathique, ainsi que le sont, de nos jours, presque tous ceux qui--les mains vides, mais ouvertes--sont doués d'assez d'empire sur eux-mêmes pour pouvoir prononcer, non seulement sans rire, mais avec une sincérité d'accent convaincante, le mot _Fraternité_,--c'est-à-dire le mot le plus lucratif de notre époque.
Madame Rousseau-Latouche, née Frédérique d'Allepraine, en tant que nature, différait de son mari.
C'était une personne atteinte d'âme,--un être d'_au delà_ joint à un être de terre. Elle était d'un genre de beauté à la fois grave, exquis et durable. Il ressortait de sa personne une sympathie pénétrante, mais qui humiliait un peu. Le regard chaste et froid de ses yeux bleus éclairait, d'intérieurement, sa transparente pâleur; et la grâce de son affabilité charmait,--bien qu'un peu glacée, à cause des gens dont le sourire trop volontiers s'affine.
En dépit des trente ans dont elle approchait, elle pouvait inspirer les sentiments d'un amour auguste, d'une passion noble et profonde. Quelque surpris que fussent, à sa vue, les visiteurs ou même les passants, il était difficile de ne pas se sentir moins qu'elle en sa présence,--et de ne pas rendre hommage à la simplicité si tranquillement élevée de cet être d'exception perdu en un milieu d'individus affairés. Dans les soirées elle semblait, malgré son évidente bonne volonté, si étrangère à son entourage, que les femmes la déclaraient «supérieure» avec un demi-sourire qui servait la transition pour parler de choses plus gaies.
Ses goûts étaient incompréhensibles, extraordinaires. Ainsi, musicienne, elle n'aimait exclusivement et sans jamais une concession, que cette musique dont l'aile porte les intelligences bien nées vers ces régions suprêmes de l'Esprit qu'illumine la persistante notion de Dieu,--d'une espérable immortalité en cette incréée «Lumière» où toute souffrance mortelle est oubliée.
Elle ne lisait que ces livres, si rares, où vibre la spiritualité d'un style pur. Peu mondaine, malgré les exigences de sa position, c'était à peine si elle acceptait de figurer en d'inévitables ou officielles fêtes. Taciturne, elle préférait l'isolement, chez elle, dans sa chambre, où sa manière de tuer le temps consistait, le plus souvent, à prier, en chrétienne simple, pénétrée d'espérance. Privée d'enfants, ses meilleures distractions étaient de porter, elle-même, à des pauvres, quelque argent, des choses utiles, ceci le plus possible, et en calculant de son mieux ces dépenses; car Evariste, sans précisément l'entraver ici, serrait devant toutes exagérations, et non sans sagesse, les cordons de la bourse.
M. Rousseau-Latouche, en conservateur sagace, en esprit éclectique, aux vues larges, comprenant toutes les aberrations des êtres non parvenus encore à sa sérénité intellectuelle, non seulement trouvait très excusable, en sa chère Frédérique, cette «mysticité» qu'il qualifiait de féminine, mais, secrètement, n'en était point fâché. Ceci pour plusieurs motifs concluants.
D'abord, parce que, si ce genre de goûts témoignait, en elle, d'une race «noble», le mieux est, aujourd'hui, d'absoudre, avec une indulgence discrète (une déférence, même), ces particularités d'atavisme destinées à s'atténuer avec les générations. On ne peut extirper, sans danger, ces espèces de taches de naissance,--qui, d'ailleurs, donnent du piquant à une femme. Puis,--tout en reconnaissant, en soi-même, la fondamentale frivolité de pareilles inclinations, on doit ne pas oublier qu'en de certains milieux influents encore, et dont les préjugés sont par conséquent ménageables, on peut être fier, négligemment, de laisser constater, en sa femme, ces travers sacrés, flatteurs même, et qu'ainsi l'on utilise. C'est une parure distinguée.
Ensuite, cela présente--en attendant qu'il soit trouvé mieux--des garanties d'honnêteté conjugale des plus appréciables, aux yeux surtout d'un homme d'Etat, absorbé par des labeurs d'affaires, de législature, etc.,--qui, enfin, «n'a pas le temps» de veiller avec soin sur son foyer. En somme donc, ces diverses tendances d'un tempérament imaginatif constituant, à son estime, en sa chère femme, une sorte de préservatif organique, une égide naturelle contre les nombreuses tentations si fréquentes de l'existence moderne, Evariste,--bien qu'hostile, en principe, à leur essence,--avait fait, en bon opportuniste, la part du feu. Que lui importait, après tout? Ne vivons-nous pas en un siècle de pensée libre? Eh bien! du moment où cela non seulement ne le gênait pas, mais--redisons-le--lui pouvait être utile, flatteur même, entre temps, pourquoi ce clairvoyant époux eût-il risqué sa quiétude, en essayant, sans profit, de guérir sa femme de cette maladie incurable et natale qu'on appelle l'âme?... Tout pesé, ce vice de conformation ne lui semblait pas absolument rédhibitoire.
Presque toute l'année, les Rousseau-Latouche habitaient leur belle maison de l'avenue des Ternes. L'été, aux vacances de la Chambre, Evariste emmenait sa femme en une délicieuse maison de campagne, aux environ de Sceaux. Comme on n'y recevait pas, les soirées étaient, parfois, un peu longues; mais on se levait de meilleure heure. Un peu de solitude, cela retrempe et rassoit l'esprit.
De grands jardins, un bouquet de bois, de belles attenances, entouraient cette propriété d'agrément. N'étant pas insensible aux charmes de la nature, M. Rousseau-Latouche, le matin, vers sept heures, en veston de coutil à boutonnière enrubannée et le chef abrité d'un panama contre les feux de l'aurore, ne se refusait pas, tout comme un simple mortel, à parcourir, le sécateur officiel en main, ses allées bordurées de rosiers, d'arbres fruitiers et de melonnières. Puis, jusqu'à l'heure du déjeuner, il s'enfermait en son cabinet, y dépouillait sa correspondance, lisait, en ses journaux, les échos du jour, et songeait mûrement à des projets de loi--qu'il s'efforçait même de trouver urgents, étant un homme de bonne volonté.
Pendant la journée, madame s'occupait des nécessiteux que le curé de la localité lui avait recommandés:--ce qui, avec un peu de musique et de lecture, suffisait à combler les six semaines que l'on passait en cet exil.
Vers la fin de juillet, l'an dernier, les Rousseau-Latouche reçurent, à l'improviste, la visite exceptionnelle d'un jeune parent venu de Jumièges, la vieille ville, et venu pour voir Paris--sans autre motif. Peut-être s'y fixerait-il, selon des circonstances--si difficiles à prévoir aujourd'hui.
M. Bénédict d'Allepraine se trouvait être le cousin germain de Frédérique. Il était plus jeune qu'elle d'environ six années. Ils avaient joué ensemble, autrefois, chez leurs parents; et, sans s'être revus depuis l'adolescence, ils avaient toujours trouvé, dans leurs lettres de relations, entre famille, un mot aimable les rappelant l'un à l'autre. C'était un jeune homme assez beau, peu parleur, d'une douceur tout à fait grave et charmante, de grande distinction d'esprit et de manières parfaites, bien que M. Rousseau-Latouche les trouvât (mais avec sympathie) un peu «provinciales».
Or, par une coïncidence vraiment singulière, étant surtout donnée la rareté de ces sortes de caractères, la nature intellectuelle de Bénédict d'Allepraine se trouvait être pareille à celle de Frédérique. Oui, le tour essentiellement pensif de son esprit l'avait malheureusement conduit à certain dédain des choses terre à terre et à l'amour exclusif des choses d'en haut: ceci au point que sa fortune, bien que des plus modestes, lui suffisait, et qu'il ne s'ingéniait en rien pour l'augmenter, ce qui confinait à l'imprévoyance.
Ce n'était pas qu'il fût né poète; il l'était plutôt _devenu_, par un ensemble de raisonnements logiques et, disons-le tout bas, des plus solides, à la vue de toutes les feuilles sèches dont se payent, jusqu'à la mort, la plupart des individus soi-disant positifs. S'il acceptait de «croire» un peu par force, aux réalités relatives dont nous relevons tous, bon ou mal gré nous, c'était avec un enjouement qui laissait deviner la mince estime qu'il professait pour la tyrannie bien momentanée de ces choses. Bref, il s'était, de très bonne heure--et ceci grâce à des instincts natals--détaché de bien des ambitions, de bien des désirs, et ne reconnaissait, pour méritant le titre de sérieux, que ce qui correspondait aux goûts sagement divins de son âme.
Hâtons-nous d'ajouter que, dans ses relations, c'était un coeur d'une droiture excessive, incapable d'un adultère, d'une lâcheté, d'une indélicatesse, et que cette qualité, comme le rayon d'une étoile, transparaissait de sa personne. Quelque réfractaire qu'il se jugeât quant à l'action violente, s'il eût découvert, au monde, telle belle cause à défendre qui ne fût illusoire qu'à, demi, certes il se fût donné la peine d'être ce que les passants appellent un homme, et de façon, même, probablement, à démontrer, sans ostentation, le néant, l'incapacité de ceux qui l'eussent raillé sur les nuages de ses idées généreuses; mais, cette belle cause, il ne l'entrevoyait guère au milieu du farouche conflit d'intérêts qui, de nos jours, étouffe d'avance, sous le ridicule et le dédain, tout effort tenté vers quoi que ce soit d'élevé, de désintéressé, de digne d'être.--S'isolant donc en soi-même, avec une grande mélancolie, c'était comme s'il se fût fait naturaliser d'un autre monde.
Bénédict reçut un accueil amical chez les Rousseau-Latouche; on s'ennuyait, parfois; ce jeune homme représentait, au moins pour Evariste, quelques heures plus agréables, une distraction. Puis, il était de la famille, M. d'Allepraine dut céder à l'invitation formelle de passer les vacances avec eux.
En quelques jours, Frédérique et Bénédict, s'étant reconnus _du même pays_, se mirent, naturellement, à s'aimer d'un amour idéal, aussi chaste que profond, et que sa candeur même légitimait presque absolument. Certes ils n'étaient pas sans tristesse; mais leur sentiment était plus haut que ce qui leur causait cette tristesse.--Oh! cependant, ne pas s'être épousés! Quel éternel soupir! Quel morne serrement de coeur!
L'épreuve était lourde.--Sans doute ils expiaient quelque ancestral crime! Il fallait subir, sans faiblesse, la douleur que Dieu leur accordait, douleur si rude qu'ils pouvaient se croire des élus.
Rousseau-Latouche, en homme de tact, s'aperçut très vite de ce nébuleux sentiment dont leurs organismes moins équilibrés que le sien, les rendaient victimes. Comment l'eussent-ils dissimulé? C'était lisible en leur innocence même--en la réserve qu'ils se témoignaient.
Evariste,--nous l'avons donné à entendre,--était un de ces hommes qui s'expliquent les choses sans jamais s'emporter, son calme énergique lui conférant le don d'_étiqueter_ toujours, d'une manière sérielle, un fait quelconque, sans l'isoler de son ambiance,--et, par conséquent, de le dominer, en l'utilisant même, s'il se pouvait,--dans la mesure du convenable, bien entendu.
Si donc son premier mouvement, instinctif, immédiat, fut de congédier Bénédict sous un prétexte poli, le second fut tout autre, après réflexion:--toute autre!
Étant données, en effet, ces deux natures «phénoménales», il fallait bien se garder, au contraire, de renforcer, en le contrecarrant, en ayant même l'air de le remarquer, cette sorte d'«angélisme» futile, ce cousinage idéal dont il redevait à lui-même de dédaigner d'être jaloux, du moment où il en tenait solidement l'objet réel. Leur honnêteté, qu'il sentait impeccable, le garantissait. Dès lors, il ne pouvait qu'être flatté, dans sa vanité d'homme de quarante-cinq ans, d'avoir pour femme une personne, qu'un jeune homme aimait--et aimerait--_en vain_! La _qualité_ de leur inclination réciproque, il la comprenait exactement. C'était une sorte d'affectif, de morbide et vague penchant, éclos de trop mystiques aspirations et sans plus de consistance matérielle que le vertige résulté d'un duo de musique allemande, chanté avec une exagération de laisser-aller. Il lui suffirait, à lui, Rousseau-Latouche, d'un peu de circonspection pour circonscrire ce prétendu «amour» dans ces mêmes nuages d'où il émanait, et paralyser, d'avance, en lui, toutes échappées vers nos pâles mais importantes réalités. Il était bon de temporiser. Rien d'alarmant, en cette fumée juvénile, qui se dégageait--d'un couple de cerveaux ébriolés par une manière de tour de valse,--dans l'azur, et qui se disséminerait de soi-même au vent des désillusions de chaque jour.
Tous deux étaient, à n'en pas douter, d'une intégrité de conscience aussi évidente que la transparence du cristal de roche; ils étaient incapables d'un abus de confiance, d'une déshonnête chute en nos grossièretés sensuelles,--enfin d'un adultère, pourvu, bien entendu, que le Hasard ne vînt pas les tenter outre mesure. Son mariage leur était aussi désespérant que sacré,--car leur nature était de prendre au sérieux ces sortes de choses au point qu'ils eussent rougi de s'embrasser en cachette comme d'une insulte mutuelle! Dès lors, tous deux ne méritaient, au fond--(avec son estime!)--qu'un doux sourire. Il était l'homme,--eux étaient des enfants,--des «bébés» ivres d'intangible!--Conclusion: la ligne de conduite que lui dictaient la plus élémentaire prudence et le sentiment de sa rationnelle supériorité, devait être de fermer les yeux, de ne rien brusquer, de laisser, enfin, s'user, faute d'aliment physique, ce platonique «amour» qui,--supposait-il,--si nulle absolvable occasion, nulle circonstance... irrésistible... ne leur était offerte, pour ainsi _de force_, n'avait rien de vraiment sérieux,--et qu'au surplus les souffles hivernaux de la rentrée à Paris (en admettant, par impossible, qu'il durât jusque-là) dissiperaient comme un mirage. Il n'en resterait entre eux trois qu'un innocent souvenir de villégiature,--agréable, même, à tout prendre.
Cependant, les soirs,--dans les promenades aux jardins,--au déjeuner, au dîner, surtout dans le salon, lorsqu'on s'y attardait en causerie,--quelle que fût la retenue froide qu'ils se témoignaient, Frédérique et Bénédict semblaient se complaire à ne parler que d'«idéalités» de _surexistence par delà le trépas_, d'unions futures, de nuptiales fusions célestes,--ou de choses d'un art très élevé,--choses qui, pour M. Rousseau-Latouche, n'étaient, au fond, que des rêveries, des jeux d'esprit, du clinquant.
En vain cherchait-il, de temps à autre, à ramener la conversation sur un terrain plus solide,--le terrain politique par exemple:--on l'écoutait, certes, avec la déférence qui lui était due; mais, s'il s'agissait de lui répondre, on ne pouvait que se reconnaître trop peu versés en ces questions graves, et aussi d'une intelligence trop insuffisamment pratique, pour se permettre de risquer un avis en cette matière.--De sorte que, par d'insensibles fissures, la conversation glissait entre les mains (cependant bien serrées) du conversateur, et s'enfuyait en rêves mystiques. Bref, ils avaient l'air de fiancés que séparait un tuteur opiniâtre, et qui, à force d'ennuis, devenus insoucieux de se posséder sur la terre, faisaient, naïvement, leurs malles devant lui, Rousseau-Latouche, député du centre, pour les sphères éthérées.
C'était l'absurde s'installant dans la vie réelle.
Ceci dura quinze longs jours, au cours desquels Evariste, tout en n'ayant qu'à se louer de sa femme et de Bénédict au point de vue des convenances, en était tout doucement arrivé à se sentir comme _étranger_ chez lui. Il ne pouvait s'expliquer ce phénomène, trouvant au-dessous de sa dignité de prendre au sérieux l'impalpable. Bien souvent il avait eu, de nouveau, la violente démangeaison de congédier Bénédict,--poliment, mais en ayant soin d'isoler Frédérique de cette scène d'adieux qui, présumait-il, ne se fût point terminée sans tiédeur. Et toujours le motif qui l'avait maintenu dans l'espèce de neutralité modérée dont il avait préféré l'option dès le principe, n'était autre que la dédaigneuse pitié qu'il ressentait, disons-nous, pour cet immatériel amour, et qu'il eût eu l'air de reconnaître, comme VALABLE, en s'effarouchant. Oui, c'était un homme trop soucieux de sa dignité morale pour accéder à cette concession risible.
A de certains moments, il en venait à _regretter_ de ne pouvoir, vraiment, leur adresser aucun reproche, fondé sur la moindre inconséquence de leur part. C'est qu'il avait affaire non pas à des amoureux de la vie, mais à des amants de la Vie. A la fin, ceci l'énerva jusqu'à refroidir l'amour que Frédérique lui avait inspiré si longtemps. Les êtres _trop_ équilibrés ne pardonnent pas volontiers l'âme, lorsque, par des riens inintelligibles pour eux (mais très sensibles), elle les humilie de son inviolable présence. L'âme prend, alors, à leurs yeux, les proportions d'un grief: et, même amoureux, cela les dégoûte bientôt de tout corps affligé de cette infirmité.