Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 8

Chapter 84,145 wordsPublic domain

Valérie, de son côté, s’attachait de jour en jour davantage à sa compagne; elle s’amusait de ses naïvetés, de ses réflexions toujours pleines de bon sens, et elle l’initiait peu à peu à sa vie de jeune fille du monde.

Madame de Cergnes appréciait vivement Marie dont elle voyait progresser la nature fine et sérieuse, et Miss Claddy était bien aise de déployer son érudition aux yeux d’une élève moins nonchalante que mademoiselle de Cergnes.

Ainsi la Moucheronne était heureuse?... une vie dorée au sein d’un château somptueux, des repas succulents, des jeux et des études agréables, des toilettes qui rehaussaient l’éclat de son joli visage, n’avait-elle pas tout à souhait?

Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle souvent, les regards tournés du côté de la forêt où Manon et Nounou trouvaient sans elle le temps bien long?

Elle souffrait d’être séparée de ces deux vieilles amitiés fidèles. Délicate en ses sentiments jusqu’à manifester le moins possible ses désirs, elle n’osait avouer à Mme de Cergnes que demeurer huit jours sans aller à la forêt lui semblait une éternité.

Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses vagabondes à travers les sentiers perdus, dans l’ouragan, le vent et la gelée souvent; les siestes sur la mousse et les rêveries au bord du ruisseau.

Cette enfant des bois, passée trop promptement d’une vie libre au grand air à une vie de serre-chaude, étouffait parfois dans sa cage dorée.

Mais, encore une fois, dans sa délicatesse extrême, reconnaissante de ce qu’on faisait pour elle, elle laissait croire à tous qu’elle était parfaitement heureuse.

Elle avait des ennemis sous ce toit où l’appelait à vivre la volonté de la châtelaine. Ces ennemis, on le devine, étaient les domestiques et à leur tête Mlle Sophie, la femme de charge.

Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne pouvait pardonner à l’enfant son apparition fantastique, au milieu de l’orage, le premier soir où la Moucheronne était venue au château.

Les valets, grondés à cause d’elle à cette même époque, ne pouvaient souffrir cette petite créature brune et silencieuse qui demeurait polie avec eux comme avec tous, mais exempte de toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne trouvaient pas à la prendre en faute soit dans ses paroles soit dans ses manières, mais une fois réunis à l’office, ils se plaignaient amèrement entre eux d’être obligés de servir une va-nu-pieds, une Bohémienne ramassée on ne savait où et dont le caprice de madame avait fait tout à coup la compagne de Mlle Valérie.

Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant sa conduite d’imprudente.

"Car, disaient-ils, Dieu sait ce qu’il y a au fond de cette nature inculte qui a vécu aux côtés d’une louve et d’une folle. Qui vivra verra, mais nous ne serons pas surpris si un beau jour la petite sorcière n’est pas chassée de la maison où elle a su si habilement se faire une place dorée, tout en feignant de se faire prier pour rentrer."

La Moucheronne ne s’apercevait seulement pas de l’aversion dont elle était l’objet de la part des domestiques; elle ne voyait ni leurs regards haineux, ni leurs sourires méchants, soigneusement dissimulés sous une air obséquieux car ils voulaient ménager la favorite de mademoiselle.

Marie, nous l’avons dit, avait d’autres sujets de tristesse, et, qu’il fît sombre ou que le soleil rayonnât dans le ciel bleu, son visage ne s’éclairait complètement que les jours où la comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la forêt.

Cependant, outre les trois affections qui l’entouraient à Cergnes, Marie y trouvait aussi deux grandes douceurs: l’une venait des enseignements religieux reçus de la bouche même de M. le curé de St-Prestat qui, venant dîner deux fois par semaine au château, en profitait pour catéchiser celle qu’il appelait, en riant, sa brebis égarée.

Certes, la petite brebis n’était pas difficile à ramener au bercail; outre que sa mémoire toute neuve retenait immédiatement le texte du catéchisme, elle écoutait avec avidité les instructions qui lui étaient données. Lorsque, pour la première fois, on lui raconta l’histoire du Christ, et qu’elle apprit quelles souffrances le fils de Dieu avait endurées pour nos péchés, elle éclata en sanglots, elle qu’on n’avait jamais vue pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui affirmer qu’elle ne serait pas damnée pour avoir fait mourir son bourreau Favier, puisque, à ce moment elle était encore inconsciente, et puisqu’elle se repentait si amèrement de cet acte de vengeance.

Un grand amour pour Dieu, une profonde admiration pour les œuvres des saints, entrèrent dans cette petite âme sombre et achevèrent de la rendre belle et forte. Marie devait faire sa première communion dix-huit mois plus tard afin de s’instruire complètement; et puis, ne sachant si l’enfant avait reçu le baptême, on devait lui administrer ce sacrement sous condition. Et Marie regardait avec respect son amie Valérie qui avait été confirmée l’hiver précédent à Paris, et elle enviait son sort.

La ferveur de Valérie n’égalait cependant pas celle de la petite sauvageonne, si longtemps ignorante de ce Dieu qui aurait pu la consoler, si elle l’avait connu, alors qu’elle souffrait sous le joug brutal de Favier.

Manon, qui s’affaiblissait mentalement de jour en jour, ne se souvenait plus de la lettre trouvée dans les décombres fumants de la maison du braconnier; la Moucheronne n’en parlait pas, non plus, ne devinant pas que l’obscurité relative à sa naissance pouvait s’éclairer soudain à cette lecture, et gardant pour elle son trésor, unique souvenir et relique chère de ce père qu’elle n’avait pas connu et qui avait eu une si triste fin.

La seconde douceur que Marie trouvait sous le toit de Cergnes était le Baby.

Le Baby, c’est-à-dire un adorable poupon de deux ans environ qui faisait les délices de toute la maison.

La première fois que la Moucheronne vit ce petit être aux membre menus et potelés, qu’elle entendit ce baragouin enfantin si doux à l’oreille des mamans et de ceux qui aiment les bébés, elle demeura pétrifiée.

Elle savait bien qu’elle avait été plus petite qu’elle ne l’était alors; on lui avait dit que tout homme avant de devenir grand passe par l’enfance, mais elle n’avait jamais vu de baby et celui-ci la ravit jusqu’au fond de la l’âme.

Elle s’attacha au petit Jean qui prenait plaisir à jouer avec cette belle fille brune dont les immenses yeux noirs reflétaient sa mignonne personne.

Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste, elle se fatiguait vite de ses jeux et de ses tyrannies.

Valérie avait un autre frère, mais celui-ci n’était que le fils du comte de Cergnes d’un premier mariage contracté à l’étranger, et quoiqu’elle l’aimât beaucoup, elle le trouvait trop sérieux pour elle.

Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans, était officier de cavalerie, et ses trop rares congés le voyaient plutôt à Paris qu’à Cergnes.

Il affectionnait cependant beaucoup le vieux château où il avait passé une partie de son enfance, mais jusqu'à présent sa belle-mère y avait peu résidé, et il retrouvait sa famille lorsque le service militaire lui accordait un peu de répit, de préférence au faubourg St-Germain où le comte avait un hôtel.

M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait recueillir une succession importante, ne devait guère être de retour avant deux ou trois mois; par lettre, il avait appris l’admission de la Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa femme qu’il savait, d’ailleurs, incapable de prendre une décision à la légère.

CHAPITRE XX

DEUIL.

La petite orpheline qui soigne Manon est venue en hâte appeler la Moucheronne, car la vieille femme agonise; et la Moucheronne, le cœur dévoré par l’angoisse, a couru auprès de sa première protectrice.

Elle n’avait encore vu la mort qu’une fois: celle de Favier, et cette agonie lui avait laissé un souvenir terrible.

Maintenant, ce n’était plus cela: Manon s’éteignait sans souffrances, sans convulsions, un sourire heureux sur ses lèvres flétries, avec une grande expression de paix et de repos.

Le prêter qui est venu lui apporter les derniers sacrements avant la nuit, est reparti exercer son ministère vers un autre lit de mort, et la petite servante qu’a épouvantée l’idée du trépas, s’est enfuie au village, laissant la Moucheronne seule, avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la Moucheronne n’a pas peur. Oh! cela est si différent de la fin tragique de Favier; et ses larmes se sont taries en considérant la mourante, si heureuse de goûter le repos que lui refusait la terre. Et enfin, la jeune fille qui sait maintenant bien des choses ignorées jadis, se dit que le trépas est doux à qui n’a pas goûté les joies d’ici-bas.

Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis deux jours, ayant été invitées au mariage d’une amie dans un château des environs, ne se doutent pas du malheur survenu à leur chère Marie. Quant à miss Claddy, si elle n’a pu accompagner celle- ci à la forêt, c’est qu’une affreuse migraine la retient au lit, et aucun des domestiques ne s’est offert pour escorter "la Bohémienne."

La nuit fut longue et triste pour la pauvre petite; on était à l’entrée de l’automne et le vent du nord gémissait dans les branches des arbres; cette musique infiniment mélancolique rappelait à la Moucheronne ses sombres veillées d’hiver dans la cabane de Favier, et en son cœur, elle remerciait Dieu de l’avoir retirée de cette existence de misère.

Le matin la trouva pâle et accablée auprès du corps raidi de sa vieille amie.

Elle se sentait soutenue par d’autres affections, mais il lui semblait que ces affections récentes n’avaient pas la solidité de cette ancienne tendresse un peu dure, un peu bourrue parfois, la première qu’elle eût rencontrée ici-bas après celle de Nounou.

Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent quelques heures après; elles amenaient une religieuse du village qui rendit les derniers devoirs à la morte.

Lorsqu’on eut mis les restes de la pauvre Manon dans le cercueil que la comtesse avait payé, car la vieille solitaire ne possédait que quelques hardes et un misérable mobilier, elles suivirent toutes les quatre le corps au petit cimetière.

La louve les accompagnait la tête basse, la queue serrée, l’œil terne.

Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement le seuil de la pauvre cabane où elle avait passé ses premiers jours de paix et que Mme de Cergnes laissa intacte à la prière de la jeune fille qui désirait y retrouver le souvenir de la morte; puis, la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de sa douleur silencieuse mais profonde, montra du doigt la louve qui levait sur elle son œil intelligent.

La comtesse comprit ce geste suppliant.

"— Elle est seule à présent, tu l’aimes, c’est Nounou enfin, va, emmène-la."

Pour toute réponse, Marie baisa la main de Mme de Cergnes.

Mais en disant cela, la comtesse étouffait un soupir car elle était peu satisfaite de loger au château cet hôte bizarre.

Ainsi que cela devait inévitablement arriver, les domestiques eurent un grief de plus à ajouter à leur sujet de mécontentement contre Marie, et ils se plaignirent vivement d’avoir à soigner maintenant non seulement une enfant trouvée qui ressemblait au diable (ils n’avaient jamais vu le diable cependant) mais encore une horrible bête malfaisante qui leur causait d’insurmontables frayeurs.

"L’horrible bête malfaisante", cependant, était devenue la grande amie du petit Jean. L’enfant lui rappelait sans doute sa nourrissonne d’autrefois, alors que la victime de Favier n’avait qu’elle pour la défendre et la nourrir. Miss Claddy elle-même surmonta sa répugnance pour caresser quelquefois Nounou.

Mais quoique Nounou fût grassement nourrie et chaudement logée, on la trouvait souvent allongée sur le sol, la tête tournée du côté du bois; elle aussi, peut-être, rêvait à sa forêt profonde et solitaire, et se disait qu’il y avait meilleur vivre que dans ce château opulent.

Marie demeura triste longtemps et n’oublia point Manon. Pendant les premiers jours de son deuil, les caresses du petit Jean lui firent grand bien et ce fut le cher mignon qui lui arracha son premier sourire.

De même qu’elle allait autrefois chaque semaine à la cabane, elle se rendit tous les huit jours au cimetière, et la pauvre Manon, si pauvre qu’en toute sa vie elle n’avait peut-être jamais aspiré le parfum d’une fleur rare, eut sa tombe couverte de plantes aux suaves odeurs et aux couleurs magnifiques.

CHAPITRE XXI

LE FILS DU COMTE.

Un peu avant l’heure du dîner, Marie, vêtue de gris et un peu lassée par une journée de travail, car elle préparait son examen de catéchisme, était appuyée à la balustrade de pierre du perron; Nounou était couchée à ses pieds, songeuse comme elle.

La petite figure sérieuse de la Moucheronne a gardé les tons chauds que le soleil y avait mis au temps où elle ne connaissait pas cet objet qu’on nomme un chapeau et qu’elle trouvait si incommode.

Depuis un an, elle a beaucoup grandi, en conservant la grâce un peu sauvage de son enfance.

Le sable de la terrasse cria sous le pied d’un visiteur, et la Moucheronne, levant les yeux, se trouva face à face avec un jeune homme de haute taille, dont la bouche grave eut un sourire étonné sous sa moustache brune.

Il portait le costume d’officier de cavalerie.

"Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite sauvageonne qui m’a détourné un jour du bois où m’attendaient trois bandits; et voici la louve Nounou! Je me souviens, c’est bien elle."

Il reconnaissait ces grands yeux sauvages, doux comme ceux de la gazelle, au fond desquels se lisaient des pensées au-dessus de son âge; mais ces paupières bistrées et ce front candide n’étaient plus abrités sous une masse de cheveux en broussaille et l’enfant n’avait plus l’air d’une petite mendiante, jolie dans ses loques.

Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme chez elle, comme la fille de la maison.

"— A qui ai-je l’honneur de parler, mademoiselle? dit-il enfin de sa voix grave et musicale, en saluant comme il eût salué une princesse de sang."

Marie n’eut pas le temps de répondre. Derrière elle un accent rieur s’écriait:

"— Ah! mon Dieu! mon frère Gérald!"

Et d’un bond Valérie franchissant le perron, venait se suspendre au cou de l’officier qui effleura de ses lèvres les cheveux dorés de sa sœur.

A son tour, la comtesse apparut et la Moucheronne se retira discrètement.

Lorsqu’il eut expliqué comment, ayant obtenu un court congé qui n’était que la prélude d’un autre plus long, il avait résolu de surprendre les châtelaines de Cergnes, Gérald s’empressa d’interroger sa belle-mère: quelle était cette jolie enfant brune qu’il avait aperçue en arrivant, sur le perron du château?

"— Mais, c’est Marie! s’écria Valérie. Je t’ai bien écrit dans ma dernière lettre que je te réservais une surprise, moi aussi. Cette surprise, c’est Marie, ma petite Marie, ma petite amie que je présenterai en règle au dîner.

"— Marie, l’enfant à la louve, murmura l’officier pensif.

"— Ah! tu as vu Nounou à ce qu’il paraît; car cette louve s’appelle Nounou; c’est un nom bizarre n’est-ce pas?

"— Je le savais avant toi, ma petite sœur, dit en riant le jeune de Cergnes en tirant les boucles blondes de Valérie."

La fillette demeura la bouche ouverte, clouée par la surprise.

"— Tu connaissais Marie et Nounou? dit alors la comtesse. Oh! mon ami, tu fais erreur; elles n’avaient jamais quitté les bois avant de venir à Cergnes.

"— Pour vous prouver que je ne me trompe pas, ma mère (il appelait ainsi Mme de Cergnes qui s’était toujours montrée pour lui bonne et dévouée) je vais vous dire que celle que vous nommez à présent Marie, était autrefois: La Moucheronne, et vivait sous la férule d’un méchant homme.

"— Je n’y comprends plus rien, murmura Valérie qui ne revenait pas encore de sa surprise. Voilà maintenant ce grand méchant frère qui joue aux mystères avec nous?

"—Ne m’en veuillez pas pour avoir négligé de vous raconter cette petite histoire et écoutez-moi:

"Il y a quelques années, je ne sais au juste l’époque, étant comme aujourd’hui en congé, je me disposais à regagner Cergnes à cheval et, par une fantaisie bizarre, à m’y rendre par le chemin que nous ne prenons jamais. Au moment où j’allais entrer dans la forêt, je fus accosté par une étrange petite fille suivie d’une énorme louve; je ne voyais de l’enfant que deux petites jambes maigres, nues sous une jupe effrangée, car le sol était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle avait la tête découverte et échevelée et je frottai une allumette afin de la considérer pour savoir à qui j’avais affaire. Je fus frappé de la singulière beauté de son visage et de la limpidité de son regard; je me souviens encore de la grâce de son attitude et de la simplicité de son langage.

"Il paraît que trois hommes, avertis de mon passage dans le bois, m’attendaient à un certain endroit pour me dépouiller et sans doute m’égorger. La fillette connaissait leurs intentions et était venue m’en prévenir.

"— Comment as-tu pu nous cacher cette aventure, Gérald? s’écria la comtesse.

"— Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point de retourner à Paris; je n’ai pas voulu vous effrayer en vous apprenant que des maraudeurs rôdaient à si peu de distance du château que je savais d’ailleurs toujours bien gardé. Plus tard, j’avais tout à fait oublié cette histoire; il a fallu la présence inattendue de cette fillette pour me la remettre en mémoire.

"— Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de Cergnes, c’est que tu n’aies rien fait pour récompenser l’enfant qui t’avait sauvé du péril; Gérald, cela te ressemble bien peu.

"— Pardon mère, répliqua le jeune homme en souriant, je lui ai fait des offres magnifiques; il ne s’agissait rien moins que de l’arracher à sa misérable vie et vous l’amener pour que vous la fassiez élever d’une manière digne d’elle, car la petite me semblait douée de qualités réelles; mais elle n’a pas voulu se séparer de sa Nounou; l’enfant et la louve étaient, paraît-il, liées d’amitié étroite et préféraient sans doute leur existence vagabonde à celle que j’offrais.

"— Tu vois pourtant qu’elles étaient destinées à nous revenir un jour ou l’autre puisque le hasard, ou plutôt la Providence, les a amenées ici; au moins, sa première action a été récompensée en même temps que la seconde, car il faut que tu saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta sœur Valérie. Je te raconterai cela en détail après dîner. Je n’ai jamais regretté d’avoir appelé cette enfant sous mon toit: elle est intelligente, franche et réservée; nous l’aimons tous tendrement et notre Baby l‘adore.

"— A propos de mon petite frère, dit l’officier, s’il est réveillé, je serais bien aise de l’embrasser.

"— Tu n’as pas longtemps à attendre, mon ami; regarde Marie qui le promène là dans le parc; cours à leur rencontre et tâche que le cher mignon n’aie pas peur de tes moustaches."

Marie et l’officier renouèrent connaissance, et la vie de la Moucheronne fut racontée par le menu depuis le jour de leur première rencontre.

Gérald passa quelques jours seulement dans sa famille, mais il devait revenir à Cergnes un mois après pour un plus long congé.

Pendant ce court séjour, il causa beaucoup avec Marie et prenait plaisir à ces entretiens où il admirait secrètement l’intelligence sérieuse de la fillette et la candeur de ses réparties.

On ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de s’intéresser et de s’attacher à cette enfant dont la première jeunesse avait été livrée à tant de souffrances; et l’officier se disait en lui- même qu’il manquait à la jolie et frivole Valérie nombre de qualités par lesquelles l’enfant trouvée lui était supérieure.

Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne se disait pas cela, elle, et elle eût été fort surprise si elle avait pu lire dans l’esprit de Gérald.

Marie avait fait à Gérald l’éloge de Nounou, et Dieu sait avec quelle chaleur. Le jeune homme, loin de sourire de cet enthousiasme, écoutait avec intérêt le récit des belles actions de la louve et des services qu’elle avait rendus.

"— Tout cela ne m’étonne pas, dit-il lorsque le panégyrique fut terminé; j’admets parfaitement que les animaux, même les plus féroces, sont susceptibles d’attachement absolu.

"— Ce n’est pas la règle commune, fit observer la comtesse. Rappelle-toi, Gérald, l’histoire du lion de notre ami le général Trévière?

"— Quelle histoire, maman? demanda Valérie; je me souviens du général, mais j’ignorais qu’il possédât un lion.

"— Voilà ce que c’est, reprit Mme de Cergnes: le général qui passa plusieurs années dans l’Inde, avait apprivoisé un gentil lionceau qu’on appelait Sweet nom qui en anglais, comme vous le savez, signifie doux.

"Sweet était le favori de tous et de son maître surtout; c’était à qui le gâterait, lui apporterait des friandises et du sucre. Il mangeait dans la main du général, couchait au pied de son lit sur un tapis magnifique et obéissait au moindre signe. En grandissant, Sweet ne devint pas méchant, chose assez rare chez les animaux féroces, même les plus apprivoisés, car le naturel finit toujours par reprendre le dessus.

"— Il n’en est pas ainsi pour Nounou, protesta une petite voix.

"— Oh! Nounou est une exception, c’est admis. Je poursuis. Un matin, en s’éveillant, le général dont la main pendait hors du lit, s’aperçut que le lion léchait cette main d’une singulière façon.

"C’était cependant sa manière habituelle de saluer son maître, mais le brave soldat frissonna; on sait que les fauves, avant de dévorer leur proie, et vous avez pu le remarquer dans les ménageries à l’heure de la distribution de la viande, la lèchent longtemps en tous sens...

"Le général eut le sang-froid de ne pas retirer sa main sans quoi Sweet n’en eût fait qu’une bouchée, mais de celle qui restait libre il agita le cordon de sonnette pendu à côté de son lit.

"L’ordonnance parut; sans faire un mouvement, l’officier lui dit seulement:

"— Regarde."

"L’ordonnance regarda et comprit. Sans bruit, comme une ombre, il saisit un pistolet posé sur un meuble, tout proche, et en déchargea deux coups sur le lion qui roula à terre, la tête fracassée.

"Inutile de vous dire que les deux militaires étaient blancs comme un linge et que le général n’éprouva plus la fantaisie de s’attacher de jeunes lions.

"— C’est vrai, mère, mais, à côté de cela souvenez-vous de la panthère de Benito Rafalli.

"— Qu’est-ce que Benito Rafalli? demanda Marie.

"— C’est un petit garçon de Constantinople que nous avons connu à Paris. Il avait eu pour jouet, dans son enfance, une jeune panthère noire et gracieuse du nom de Sélika. Sélika adorait son petit maître, mais lorsqu’on mit ce dernier au collège on ne put y envoyer avec lui la panthère, et Sélika fut donnée au directeur d’une ménagerie célèbre. Quelques années après, Bénito étant en vacances, en France, fut emmené à une fête populaire où l’on admirait les magnifiques animaux du dompteur Zucchi. Soudain, dans une cage devant laquelle passait le jeune garçon, bondit une panthère superbe qui se jeta contre les barreaux avec mille démonstrations de joie. C’était Sélika qui reconnaissait l’enfant de Constantinople et lui faisait mille fêtes. Bénito supplia qu’on le laissât entrer dans la cage de son ancienne amie, mais ses parents et le dompteur s’y opposèrent. Huit jours après, il revint à la ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante, les flancs amaigris, haletante sur le sol... Il s’approcha de la grille, l’appela doucement et passa sa main au travers des barreaux. Sélika se traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle queue noire et expira. Elle était tuée d’abord par l’émotion que lui avait causée la vue de son petit maître et par le chagrin de le perdre de nouveau. Zucchi, lui, s’arrachait les cheveux, mais Bénito pleura encore plus sincèrement la pauvre bête.

"— Cette fidélité ne m’étonne pas, moi, dit Marie que l’anecdote avait intéressée au plus haut point; les animaux sont capables de cela.