Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 7

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"— Etes-vous madame de Cergnes? dit tout à coup une voix fraîche et sonore au bas de l’escalier de pierre.

"— Si je suis madame de Cergnes? répéta la digne matrone évidemment flattée de la méprise, en mettant sa main au-dessus de ses yeux pour apercevoir dans l’obscurité, celle qui avait prononcé cette question.

"— Oui, j’ai besoin de lui parler immédiatement, continua la fillette en posant le pied sur la première marche du perron."

La jeune fille blonde lui avait dit:

"— Tu demanderas ma mère," et elle obéissait strictement.

Mais au même instant, un éclair déchira le ciel dans un zig- zag de feu, et montra, sur un fond de lumière fantastique, deux formes étranges: celle d’une petite fille accoutrée d’une manière bizarre, aux yeux immenses et luisants, et celle d’un animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.

Epouvantée, la femme de charge poussa, tout en se signant, un cri terrible qui fit surgir à ses côtés la valetaille restée au château.

"— C’est le diable! c’est le diable! hurlait Mlle Sophie en proie à une furieuse crise de nerfs."

En vain la Moucheronne, élevant la voix, essayait de se faire entendre; un deuxième éclair la dessina aux yeux qui tâchaient de percer l’ombre, et les domestiques firent chorus avec la femme de charge.

"— Arrière, diablesse! crièrent-ils à l’enfant stupéfiée de cet accueil."

Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils coururent chercher qui, un balai, qui, une broche de cuisine, qui, un pique-feu, et revinrent, ainsi armés, au seuil du vestibule où Mlle Sophie, à moitié pâmée, prononçait quelques paroles destinées à repousser maître Satan.

Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la lueur vague montra, moins nettement que le faisaient les éclairs, les silhouettes sombres de la jeune fille et de la louve.

Alors ce fut un tapage infernal de clameurs indignées et de cris de terreur; devant ces bras furieux, brandissant de singulières armes, la Moucheronne recula, mais sans tourner le dos à l’ennemi; Nounou, le poil hérissé, l’œil furibond, grinça des dents et gronda.

Alors, ils lui jetèrent des pierres; l’une d’elle atteignit la Moucheronne au bras.

"Ils vont me tuer Nounou, pensa-t-elle."

Elle ne craignait pas pour elle-même, mais voyant un valet moins poltron que ses camarades, brandir un pique-feu au- dessus de la pauvre bête, elle prit sa course emmenant la louve et poursuivie par les huées et les projectiles des assaillants.

Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel qui versait à présent des torrents d’eau, lorsqu’elle regagna la cabane de Manon.

La vieille femme veillait sa malade, maintenant assoupie malgré le fracas de l’orage, et elle accueillit la Moucheronne en lui faisant signe de parler bas.

"— Et puis? dit-elle en se penchant vers l’enfant dont elle tâta les vêtements ruisselants; tu es allée au château? Vient- on chercher la petite demoiselle?

"— Non, fit la Moucheronne, toujours sombre, ils ne savent pas où elle est.

"— Tu n’as donc pas rempli ta mission?

"— Ils l’ont pas voulu me le permettre.

"— Comment, ils? Tu n’as donc pas demandé madame de Cergnes?

"— Je l’ai demandée, ainsi que vous me l’aviez recommandé, mais dès que j’ai ouvert la bouche, ils se sont tournés contre moi et m’ont menacée ainsi que Nounou; ils nous ont même jeté des pierres.

"— Ils? c’étaient les domestiques, n’est-ce pas?

"— Je l’ignore, c’étaient des hommes et des femmes qui se sont assemblés au haut d’un escalier très éclairé dans le fond.

"— C’est cela, ils t’auront prise pour une vagabonde, une mendiante, avec ses pauvres vêtements et sa louve. Mon Dieu, mon Dieu! que faire? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es revenue sans avoir pu rien dire? Tu as eu peur de ces gens?

"— Je n’en avais pas peur, mais ils ont voulu faire du mal à Nounou, et...

"— Pourquoi l’as-tu emmenée, aussi?

"— Vous savez bien qu’elle me suit partout, répondit gravement la Moucheronne. Mais les hommes sont méchants, j’avais bien raison de le dire, vous en voyez la preuve encore une fois, mère Manon.

"— Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille femme sans écouter la fillette; mon Dieu, que faire? Ah! petite, si tu voulais!...

"— Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.

"— Là-bas, au château?

"— Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie ceux qui ne la connaissent pas. La petite demoiselle te remettrait un billet avec lequel on te laisserait entrer; ça doit savoir écrire, ces enfants de riches.

"— Je ne retournerai jamais vers ces gens, répondit la Moucheronne en se levant."

Et Manon vit qu’elle était inébranlable. C’était la première fois que la fillette lui refusait un service, et elle était si sauvage et avait une si profonde horreur des êtres humains à quelques exceptions près, qu’il fallait bien lui pardonner cela.

Manon soupira et se mit à songer aux moyens de faire savoir au château que Mlle de Cergnes se trouvait sous son toit.

Elle ne voulait pas éveiller la petite malade pour lui apprendre sa déconvenue, et elle était fort perplexe.

Nounou s’étala près du poële pour sécher sa fourrure mouillée, et la Moucheronne se mit à vaquer sans bruit aux soins du ménage.

Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy, attirées par le bruit que faisaient les domestiques à la vue de la Moucheronne, rentrèrent au château et la comtesse interrogea ses gens.

"— Ah! madame la comtesse, répondit Mlle Sophie à peine revenue de sa terreur, nous avons eu grand’peur, nous avons vu le diable et sa fille."

Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules, et, se tournant vers le valet le plus rapproché d’elle:

"— Que signifient ces paroles, Joseph? Qu’est-il arrivé? répondez donc."

Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène que nous avons dépeinte, ajoutant que c’était bien réellement Satan en personne qui leur était apparu au milieu de l’orage avec une espèce de sorcière, sa fille probablement.

"— Et il a demandé à me parler? ajouta ironiquement la châtelaine. Ah! malheureux! vous ne comprenez donc pas que l’enfant qui est arrivée inopinément et vous a effrayés sans le vouloir, m’apportait peut-être des nouvelles de ma fille et venait peut-être me dire où elle se trouve, malade, blessée?..."

La pauvre femme, après une pause, reprit avec énergie:

"— Nous passerons la nuit à la chercher; qu’un d’entre vous seulement garde la maison avec Sophie qui est absolument incapable de remplir tout autre office. Les autres me suivront, nous explorerons la forêt, je veux retrouver ma fille."

Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs encore ébranlés, murmurait entre ses dents jaunes:

"Madame la Comtesse a bien tort de ne pas nous croire; il ne faut pas jouer avec les choses surnaturelles; nous avons certainement vu Beelzébuth et quelqu’un de sa famille, et je m’en souviendrai toute ma vie."

Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire quelque réconfortant, et elle alluma deux cierges pour conjurer le malin esprit.

CHAPITRE XVII

CASSE-COU.

Il arriva que, à l’aurore, messire Casse-Cou qui ne se sentait pas à l’aise dans l’étable de la mère Manon, séparé de la formidable louve par une mince cloison, donna un coup de pied dans la petite porte qui céda, et se trouva dehors, enchanté de respirer l’air pur et de pouvoir gambader à son aise.

L’orage était dissipé depuis longtemps; le ciel avait recouvré sa sérénité et la pluie avait rafraîchi le sol et les plantes.

Mme de Cergnes et ses gens n’avaient pas encore battu la forêt tout entière; il avait fallu faire halte par deux fois, car la pauvre mère s’était évanouie de lassitude et d’angoisse; mais, cette faiblesse passée, elle recouvrait son énergie et montrait le chemin aux autres.

Tout à coup, miss Claddy poussa une exclamation de joie: elle venait d’apercevoir Casse-Cou, qui, les quatre fers en l’air, se roulait dans l’herbe odorante, aussi léger de corps et d’esprit que s’il n’eût pas eu sur la conscience la chute de sa petite maîtresse.

C’était un indice, certainement, mais rien ne prouvait que l’enfant se trouvât dans ces parages parce que l’âne y était venu folâtrer.

Néanmoins, on continua de fouiller les profondeurs du bois, emmenant Casse-Cou qui ne pouvait malheureusement rien leur apprendre.

Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre de jeter un: "Ah!"de surprise: sous ses yeux apparaissait la petite Bohémienne entrevue la veille à la lueur des éclairs; elle était assise, toute songeuse, sur le tronc moussu d’un hêtre renversé par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son cou brun et ses grands yeux perdus dans une pensée ardente.

Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête, et, apercevant ses ennemis d’hier, elle s’enfuit comme une biche effarouchée.

"— Vous l’avez effrayée, dit la comtesse en fronçant le sourcil, laissez-moi l’approcher seule, j’en tirerai peut-être quelque renseignement."

Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle, s’avança doucement, et, avec des signes de bienveillance et de prière, elle appela à elle la petite sauvage.

La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle n’approchait pas non plus.

Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue élégamment quoique sa robe de soie fût déchirée et souillée par les ronces et par la boue de la forêt. Cette femme était jeune encore, belle et blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait une douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés profondément. La comtesse étendit sa main blanche et effilée vers l’enfant que d’un geste caressant elle attira vers elle.

Doucement séduite, la Moucheronne se laissa gagner, et, considérant toujours fixement l’étrangère:

"— Vous êtes la maman de la petite demoiselle, n’est-ce pas?

"— La petite demoiselle? Quelle petite demoiselle? s’écria la comtesse avec une joie passionnée. Oh! tu parles sans doute de ma fille. Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est; je t’en supplie, je te donnerai... non plutôt je t’aimerai comme une seconde enfant."

Et elle embrassait le petit visage hâlé de la Moucheronne, elle la pressait dans ses bras, elle caressait sa chevelure inculte et rebelle.

"— Dis-moi où elle est, dis-le-moi! répétait-elle à demi folle."

Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire et se disait:

"— C’est comme cela que les mères aiment leurs enfants; oui, c’est comme cela.

"Où elle est? fit-elle, sortant enfin de sa rêverie; pas bien loin d’ici, suivez-moi, je vais vous y conduire."

La Moucheronne n’avait plus peur; elle parlait d’une voix douce et ne haïssait point cette étrangère qui ne lui voulait pas de mal et qui était si belle et si triste.

Au détour d’un sentier, la comtesse qui, très faible, s’appuyait au bras de la Moucheronne, poussa un léger cri d’effroi; elle venait d’apercevoir la louve qui courait à leur rencontre.

"— N’ayez pas peur, c’est Nounou, dit la Moucheronne en appelant l’animal du geste."

Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes, et, reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa les oreilles en signe de satisfaction et précéda le petit groupe à la cabane.

"— Mon enfant, demanda la comtesse à la fillette en cheminant, c’est vous qui êtes venue hier soir au château?

"— C’est moi, répondit l’enfant.

"— Vous veniez m’apprendre, n’est-ce pas, où était ma fille?

"— Oui.

"— Et mes gens vous ont mal accueillie?

"— Ils nous ont jeté des pierres et menacées de leurs bâtons.

"— Ce sont des ignorants et des poltrons; il faut leur pardonner. Ah! si je m’étais trouvée là, quelle nuit d’angoisse m’aurait été épargnée! Ainsi, vous m’affirmez que Valérie n’est que légèrement blessée?

"— Très légèrement; mère Manon appelle cette blessure une entorse.

"— Dieu soit loué! murmura la comtesse avec ferveur."

"— Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa la Moucheronne, ainsi il doit être bon puisqu’il n’y a que Favier et ses amis que j’aie entendu le maudire. Je crois que je pourrait aussi aimer Dieu."

"— Maman! c’est maman! s’écria Valérie de Cergnes en se soulevant sur son lit et voyant entrer sa mère."

Le mouvement qu’elle fit lui arracha un cri de douleur, car elle avait remué son pied meurtri.

"— Ma fille chérie! ma Valérie, enfin je te retrouve donc! disait Mme de Cergnes en couvrant de baisers la fillette."

Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses bras, car la pauvre mère, à bout de forces, ne pouvait plus dominer son émotion.

Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne assistait à cette scène, son grand œil humide fixé sur elles, et cette pensée lui venait à l’esprit:

"— Si j’avais eu ma mère, moi, elle aurait aussi pleuré de joie comme cela en me retrouvant."

On se raconta de part et d’autre les péripéties de la veille et de la nuit, et Mme de Cergnes songea à envoyer chercher la pauvre miss Claddy qui, après de mortelles inquiétudes, avait bien droit aussi à sa part de joie.

Puis, on combina ensemble un moyen de transporter la petite blessée sans la faire souffrir, et la comtesse renvoya ses gens au château avec ordre d’en ramener la voiture la plus douce.

Pendant qu’ils obéissaient, Mme de Cergnes apprit de la mère Manon l’histoire de la Moucheronne. Seulement la mémoire de la vieille femme était déjà affaiblie et vacillante car elle omit de mentionner l’existence de la fameuse lettre gisant au fond du coffret de Favier.

CHAPITRE XVIII

A CERGNES.

"— Vous voudriez cela, vous, mère Manon?

"— Oui, ma fille, je le voudrais."

La Moucheronne soupira faiblement et murmura:

"— Je croyais que vous m’aimiez: je me suis trompée.

"— Mais je t’aime, la Moucheronne, je t’aime tendrement, comme une mère.

"— Comme une mère, non, fit nettement la fillette. Voyez si madame de Cergnes consentirait à se séparer de sa fille, elle : Jamais, au grand jamais.

"—Tu ne comprends donc pas, ma mignonne, que ce que je fais là est pour ton bien. Certes, il me serait doux de te garder toujours près de moi, de t’avoir pour me soigner et pour me fermer les yeux, car je ne te cache pas que je me sens m’en aller tout doucement; mais il est de mon devoir, tu entends, de mon devoir, de te préparer à une autre vie, plus convenable pour une jeune fille comme toi. On t’offre de partager l’existence, l’éducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes, d’être traitée comme l’enfant du château; si je refusais cela pour toi, un jour tu pourrais me le reprocher.

"— Oh! pas une fois, mère Manon, vous ignorez donc que je ne me plais point dans la société des hommes?

"— Jusqu'à présent, parce que tu es jeune et ignorante, ma fille; mais, je te le répète, un jour viendra où tu seras bien aise de n’être plus une petite sauvage. Et puis, c’est en vain que tu te défends contre toi-même; tu as de l’affection pour Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et même pour cette bonne dame qu’on appelle Miss; elles t’ont témoigné bien de l’amitié toutes les trois."

La Moucheronne baissait la tête et ne répondait pas.

En effet, au fond d’elle-même, un instant, elle avait aspiré à vivre auprès de Valérie et de sa mère, mais non pour jouir du bien-être qu’on lui avait offert, cela lui était indifférent.

"—Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-vous refusé pour vous la loge de concierge où Mme de Cergnes vous pressait de vous installer? Vous n’auriez eu presque rien à faire, vous auriez habité une jolie maisonnette et vous auriez été bien nourrie.

"— Moi, c’est différent, fillette, répondit la vieille femme courbant son front humilié."

Elle ajouta plus bas:

"— Moi, j’expie les péchés d’un autre.

"— De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous l’aimiez bien comme votre enfant; mais il n’est pas là pour vous soigner. Qui vous servira si je vais au château?

"— Madame de Cergnes doit m’envoyer une orpheline peu intelligente mais douce, qui a besoin de l’air de la forêt et qui me servira avec dévouement. De plus, elle pourvoira à ma nourriture; j’aurai du pain blanc et un peu de vin pour réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu viendras me voir souvent, mignonne; voyons, accepte; dis oui."

La Moucheronne fit un signe de tête négatif.

"— Alors, il faudra t’ordonner, reprit Manon. Mon enfant, tu m’entends bien, tu vas aller chez madame de Cergnes et tu lui diras que je te donne à elle et que je la remercie de ce qu’elle fera pour toi. Dans trois jours, tu prendras possession de la petite chambre qu’elle t’a arrangée près de celle de sa fille; vois, je t’accorde encore ce temps pour rester dans ma cabane. Promets-lui de toujours la contenter; n’est-ce pas, ma mignonne, va lui dire cela et ne crains plus de te montrer au château, tu n’y es plus une inconnue; seulement, n’emmène pas Nounou."

La Moucheronne n’objecta pas un mot, et, après avoir installé confortablement sa vieille amie dans un bon fauteuil que lui avait envoyé la comtesse, elle prit sa course, seule cette fois.

Depuis quelque temps, elle et Nounou ne quittaient plus ensemble la pauvre infirme. Aujourd’hui, la louve restait au logis, réchauffant de la tiédeur de son corps les pieds refroidis de la vieille femme.

Lorsqu’on entendit plus les pas de la Moucheronne, Manon se prit à soupirer:

"— Ah! Dieu clément! que ce me sera dure chose de ne plus avoir auprès de moi cette jeunesse et ses soins attentifs. Une étrangère ne sera pas pour moi ce qu’est la Moucheronne, et il me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de mon toit à l’heure où mes forces déclinent tout à fait. Cependant, je dois me séparer d’elle; son avenir en dépend, son propre intérêt l’exige. Dieu pourrait me châtier, si je ne profitais de l’occasion qui se présente de la faire instruire et éduquer comme une demoiselle; la petite a, par elle-même, quelque chose de... de comme il faut; elle sera à sa place là-bas. Je vous demande ce qu’elle aurait fait plus tard toute seule dans la forêt, séparée de la société et vivant comme une sauvageonne des bois? Non, ce que j’ai fait est bien et le bon Dieu m’en saura gré. Aussi bien, ce n’était pas moi qui pouvais lui enseigner son catéchisme à cette petite, et elle doit connaître la religion; elle me pose parfois des questions qui m’embarrassent et auxquelles je ne sais que répondre; je crois, les yeux fermés, moi, et je n’approfondis pas comme elle."

Pendant ce temps, la Moucheronne était assise dans le boudoir de Mme de Cergnes, ses petits pieds bruns et nus enfoncés dans la laine épaisse du tapis; une douce chaleur l’enveloppait, et elle buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui avait préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et l’enfant avait été transie en route.

Elle souriait à ces soins:

"— Je suis accoutumée à tout supporter, disait-elle, le froid, le soleil, les averses, et rien ne m’a fait mal encore."

Néanmoins, elle éprouvait une vague sensation de bien-être, et conversait avec sa bienfaitrice.

"— Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille, lui disait celle-ci. Valérie et moi nous t’aimons, tu le sais, et je te dois beaucoup, car si tu n’avais pas découvert mon enfant évanouie dans la forêt, elle aurait pu être frappée par la foudre ou surprise par un froid mortel en cette terrible nuit où tu l’as amenée chez Manon. Tu possèdes de grandes qualités, ma mignonne, et des défauts aussi, tu le sais; on tâchera de développer les unes et de faire disparaître les autres; on te fera connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles n’avoir que des notions très vagues; on fera de toi une jeune fille bien élevée et instruite, et l’on te mettra à même de gagner honorablement ta vie plus tard."

La Moucheronne avait un vif désir d’apprendre ce qu’elle ignorait et elle s‘attachait de plus en plus à la comtesse et à sa fille.

Quant à l’existence luxueuse et agréable qui allait lui être faite, elle ne s’en souciait pas. Peu lui importait de dormir sous des rideaux de soie ou sous le toit rustique de Manon.

Elle avait traversé les principaux appartements du château, vu étinceler les hautes glaces, les dorures, les cristaux, mais tout cela l’avait laissée froide.

Pour cette enfant habituée aux grandes beautés et aux grands spectacles de la nature, ces choses-là n’avaient qu’une valeur relative.

Une seule chose l’avait émue, et cette émotion l’avait fait pâlir: c’est lorsque Madame de Cergnes ouvrant le clavecin en fit jaillir une fusée de notes, puis chanta une chanson lente et suave.

"— Est-ce qu’on m’apprendra cela aussi? demanda avidement la Moucheronne en désignant de son petit doigt brun les touches d’ivoire du clavier.

"— Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence déjà à interpréter de jolis airs comme celui que tu viens d’entendre."

Cette déclaration avait eu beaucoup de poids pour décider la petite sauvage à échanger, sans révoltes, la vie des bois contre celle du château.

Il fut donc convenu que trois jours plus tard la Moucheronne serait installée à Cergnes et la comtesse envoya tout de suite à Manon l’orpheline qui serait dressée au service pendant ce temps.

L’ancien souffre-douleur de Favier se sentait le cœur bien gros à l’idée de quitter sa vieille amie, Nounou et la forêt; les hommes ne lui paraissaient pas si méchants, mais elle gardait un fonds de défiance instinctive envers la société.

Cette défiance n’avait pas effrayé Mme de Cergnes: l’excellente femme, pleine de gratitude d’abord pour celle qui lui avait rendu son enfant, et de pitié pour cet être à demi sauvage, avait bien vite démêlé dans cette nature inculte une grande dignité jointe à une franchise et à une honnêteté absolues, qualités qui rendaient la jeune fille propre à vivre auprès de Valérie.

D’une santé délicate et d’une indolence extrême, due peut-être à cette faiblesse physique, cette dernière travaillait sans goût et d’ailleurs sans émulation; elle s’ennuyait souvent aussi dès qu’elle se trouvait à la campagne, privée de ses amies parisiennes.

Or, on devait attendre à Cergnes le retour du comte qui était parti pour un voyage lointain, et Valérie était charmée d’avoir tout à la fois une compagne pour ses plaisirs, une émule pour ses études et une distraction à sa vie un peu monotone.

CHAPITRE XIX

LE BABY.

La Moucheronne ne s’appelle plus la Moucheronne, mais Marie, ce qui est un nom assurément plus chrétien.

Elle dort dans un lit bien douillet, sous des rideaux soyeux, non loin de sa chère Valérie qu’elle aime de tout son cœur.

Marie porte de jolies robes de laine qui moulent élégamment ses membres gracieux; ses cheveux noirs, toujours un peu rebelles, sont réunis en une grosse natte et attachés par un ruban rouge, comme ceux de Mlle de Cergnes.

Le plus dur pour elle a été de s’accoutumer aux chaussures; son petit pied brun, habitué à fouler indistinctement le sol durci ou le gazon épais, s’est trouvé fort mal à l’aise dans cette prison qu’on nomme une bottine.

Hélas! il lui a bien fallu se faire à mille autres choses peu agréables, telles que demeurer assise deux ou trois heures de suite pour épeler l’alphabet, tracer des lettres sur le papier, former un feston sur la toile à l’aide d’une aiguille, et manger de toutes sortes de mets qui lui étaient inconnus jadis.

Marie n’était pas gourmande, et il lui était pénible de demeurer immobile à table pendant toute la durée d’un repas, servie par des laquais attentifs à sa moindre gaucherie.

Cependant, la fillette s’était promptement formée aux bonnes manières dont l’instinct semblait, d’ailleurs, inné en elle; de jour en jour sa nature farouche s’assouplissait; elle aimait l’étude et s’y adonnait avec une ardeur qui étonnait l’indolente Valérie. Elle comprenait surtout très vite la musique: si ses doigts étaient raides et malhabiles, du moins son oreille, très juste, retenait-elle les airs qu’elle entendait ou qu’elle déchiffrait et qu’elle rendait avec une surprenante expression.

Il était resté dans l’âme de cette petite sauvage de mélodieuses sonorités recueillies les nuits d’été dans les bois, ou auprès des nids d’oiseaux dans les matinées de printemps; aussi comprenait-elle supérieurement l’art musical.

Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait de préférence les airs en vogue ou les danses qui lui donnaient un avant- goût des plaisirs de l’hiver.