Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 6

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"— Non je ne te délivrerai pas lâche assassin, dit alors l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne te délivrerai pas et je vais te punir comme tu le mérites!...

"Ah! tu ne te doutes pas de tout ce que je sais, ajouta-t- elle en se croisant les bras dans sa colère magnifique, tu crois que je vais continuer à courber la tête sous ton joug injuste et odieux parce que je ne suis qu’une pauvre fille sans parents et sans amis? Sans parents et sans amis, oui en effet, et cela parce que tu as tué mon père, tu entends, misérable, lâche, démon! tu as tué mon père, mon pauvre père qui ne t‘avait jamais fait de mal; du même coup tu m’as peut- être enlevé ma mère; tu as fait de moi moins encore qu’une servante, une esclave, et si je ne suis pas devenue idiote avec tes mauvais traitements, c’est qu’un jour devait arriver où tu recevrais le châtiment de tes crimes. Ce jour est venu: regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah! oui, plaisanter, tu vas voir. Nounou, tiens bon!"

Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit, essayait de rompre ses liens, elle lui cingla le visage de sa lanière de cuir. Il hurlait, il écumait de rage, il blasphémait, mais cette justicière de treize ans, implacable comme la justice, continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait pas.

Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya de capituler:

"— Voyons, ma petite fille, tu es un peu en colère et cela se comprend, je n’ai pas toujours été envers toi très... très doux, enfin; mais tu m’as assez frappé, voyons; cesse ce jeu et je te promets que je ne te tourmenterai plus; tu seras même très heureuse, très gâtée, je te donnerai des bonbons et de belles robes, tu verras ça!"

Au fond de lui-même il disait:

"— Attends, c’est toi qui va en danser une dès que j’aurai les pieds et les mains libres: je t’écraserai sous mon talon, vipère, vermine, et tu ne reverras pas souvent la lumière du soleil!"

Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il continuait à supplier:

"— Allons, fillette, laisse-là ton fouet; je te jure de ne plus jamais te frapper."

Mais la Moucheronne haussait les épaules:

"— Je vous connais trop pour avoir foi en vos promesses; si je vous délivrais vous me tueriez. Et puis, quand même vous seriez bon, cela me rendrait-il mon père? Vous l’avez assassiné, je veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc."

Alors, hideux de fureur, vomissant le blasphème et l’injure, l’homme essaya d’exciter la louve contre l’enfant: peine perdue, Nounou se tournait au contraire davantage contre lui et menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge.

Le sang commença à couler, aveuglant Favier et rougissant sa blouse bleue..... Cette fois il se tut et, de sa poitrine râlante, s’éleva un gémissement continu.

Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit à amasser, tranquillement autour du lit des branchettes et des feuilles sèches; puis elle y mit le feu.

Depuis longtemps le soleil était couché; nul n’assistait à cette sombre besogne accomplie par une enfant qui avait sucé la férocité avec le lait de la louve.

Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable s’éleva avec la flamme rouge: Favier comprenait toute l’horreur de la mort qu’il allait subir.

On entendit un crépitement, des plaintes étouffées;... puis, plus rien: cette masure flambait comme un paquet d’allumettes.

Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et la Moucheronne, debout sous les arbres éclairés d’un reflet sanglant, demeurait immobile et muette, frappée d’épouvante.

Le remords entrait dans son âme; l’incendie est chose terrible et mourir dans les flammes est une fin tragique.

A présent qu’elle avait sous les yeux ce spectacle, à la fois grandiose et terrifiant, elle comprenait qu’elle avait fait un action horrible.

Mais comment réparer le mal? Comment éteindre le feu; avec quoi jeter l’eau du ruisseau sur ce brasier incandescent?

La Moucheronne eût donné beaucoup pour savoir Favier sain et sauf bien loin de la forêt. Mais encore une fois, il était trop tard.

Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant tout noir, râlant, sortit en rampant de la cabane embrasée, et vint rouler et s’affaisser aux pieds de l’enfant muette d’horreur.

C’était Favier qui, dans un effort désespéré, avait réussi à rompre ses liens; mais il agonisait. Ses chairs calcinées exhalaient une odeur insupportable. Surmontant sa répugnance, l’enfant se baissa.

"— Favier, pardonnez-moi, murmura-t-elle."

Mais elle ne sut jamais si son bourreau, devenu tout à coup sa victime, avait levé sur elle un dernier regard de pardon ou de haine.

Le braconnier ne vivait plus.

Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et glacée, assise au bord du ruisseau, sa petite main sur la croupe maigre de la louve, regardant de ses yeux épouvantés, le cadavre de l’homme et les ruines fumantes de la cabane.

De temps à autre une chouette attirée là par la lueur de l’incendie, effleurait, en volant, les cheveux noirs de l’enfant. Alors elle frissonnait et se serrait davantage contre Nounou.

Enfin, cette nuit terrible eut un terme; l’aube parut; alors, détournant les yeux de ce spectacle de mort et de désolation, la Moucheronne s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore sombre suivie de la louve.

CHAPITRE XIV

L’OR MAUDIT.

Manon dormait profondément; elle avait veillé tard la veille en causant avec son gars qui étai reparti avant le lever du soleil.

Elle ne s’éveilla même pas quand la porte s’ouvrit doucement et qu’une forme svelte et mignonne entra dans la cabane.

La Moucheronne fit signe à la louve de se coucher sur le sol, et elle-même, accablée de fatigue, essaya de se reposer; mais elle ne le put.

Elle avait toujours devant les yeux le fantôme de Favier mourant et mourant par sa faute; puis la pauvre masure s’effondrant dans un amas de décombres rouges.

Aussi, au sortir de son sommeil, Manon la trouva assise, songeuse, les yeux brillants et hagards, les pommettes enfiévrées.

"— Toi ici, petite? dit-elle joyeusement."

L’enfant ne répondit pas par son sourire habituel; elle tourna lentement la tête du côté de la vieille femme et resta muette.

"— Favier n’est donc pas chez lui? reprit celle-ci étonnée de ce silence. T’a-t-il tourmentée de nouveau?

"— Favier ne me tourmentera plus jamais, dit alors l’enfant d’un ton farouche, Favier est mort.

"— Mort, comment cela? fit Manon en se rapprochant curieuse.

"— C’est moi qui l’ai tué.

"— Toi? Toi? Non, ce n’est pas possible! regarde-moi ma fille. As-tu bien toute ta raison?

"— Je l’ai toute entière.

"— Et tu l’as tué?

"— Oui.

"— Comment cela?

"— Il dormait; je lui ai lié les pieds et les mains et je l’ai frappé ainsi qu’il m’avait frappée tant de fois. Ensuite...

"— Eh! bien, ensuite?"

L’enfant détourna les yeux, honteuse.

"— J’ai mis le feu à la cabane et... c’est ainsi qu’il est mort.

"— Tu as fait cela, toi?

"— Oui.

"— Pourquoi? Il t’avait battue de nouveau?"

Elle fit signe que non.

"— Injuriée alors? et, dans un mouvement de colère, révoltée à la fin, tu as..."

La Moucheronne releva ses grands yeux sombres sur la vieille femme et répondit tranquillement:

"— Il avait tué mon père, j’ai vengé mon père.

"— Ah! s’écria Manon, qui t’a appris cette histoire?

"— Hier soir, votre fils vous la racontait ici; j’étais là, tout près, j’ai tout entendu.

"— Seigneur Dieu! si j’avais su! dit Manon qui demeura songeuse."

Au bout d’un instant elle reprit:

"— Que vas-tu faire?"

La fillette répondit doucement:

"— Mère Manon, voulez-vous de moi pour servante?

"— Toi?

"— Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier m’a habituée à travailler dur.

"— Je n’en doute pas. Mais ici, tu auras peu d’agrément, pauvre petite.

"— En avais-je donc beaucoup chez Favier?

"— C’est vrai. Seulement à présent que te voilà grandelette tu pourrais aspirer à gagner honorablement un peu d’argent à la ville; tu y aurais des compagnes, des amies..."

La Moucheronne haussa légèrement les épaules.

"— Qu’ai-je à faire à la ville? La forêt me suffit; les hommes sont méchants; je n’aime que vous et Nounou.

"— Cependant...

"— Alors, vous ne voulez pas de moi? demanda brusquement la fillette.

"— Si, je le veux!

"— Je ne désire que vivre entre vous deux: Nounou et vous êtes ma famille.

"— Soit, dit la vieille femme."

L’enfant tendit ses mains fluettes:

"— Que faut-il faire? Je suis prête à me mettre au travail.

"— Oui, mignonne, mais avant de t’occuper du ménage, nous avons un grave devoir à remplir."

Les yeux de la Moucheronne demandèrent:

"— Lequel?

"— Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse pas les morts sans sépulture, quels qu’ils soient. Si je n’étais vieille et infirme je me chargerais seule de cette besogne, mais je ne puis. Suis-moi."

Elles prirent le chemin de la cabane incendiée, Manon s’appuyant sur le bras de la Moucheronne et sur son bâton, et la louve suivant, la tête basse, la queue serrée.

Le cadavre de Favier exhalant une odeur repoussante, était toujours étendu sur le sol noirci, devant les derniers vestiges de la masure.

A cette vue, Manon se signa, et la Moucheronne, frissonnante, détourna les yeux.

Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et elle l’aida à y placer les restes informes du braconnier. C’était une rude besogne et elles mirent longtemps à l’accomplir.

Lorsque tout fut achevé, Manon s’agenouilla et récita une prière pour le misérable désormais hors d’état de nuire à qui que ce fût, et la louve hurla lugubrement. Ce fut toute l’oraison funèbre du bandit.

La Moucheronne était pâle et péniblement impressionnée.

Sa vieille amie voulait l’arracher bien vite à ce lieu funèbre, mais elle avait une dernière tâche à remplir: fouillant les décombres du bout de son bâton, elle réussit à soulever un petite amas de plâtre et de bois à demi consumé.

"Tiens, dit-elle en désignant à l’enfant l’angle de la cabane, soulève ce carreau et vois, si au-dessous, tu ne trouves pas quelque chose que le feu aura respecté."

La fillette obéit et retira en effet un grossier coffret de fer qu’elle remit à Manon.

La vieille femme l’ouvrit sans trop de peine.

"De l’or, dit-elle, je m’en doutais."

La Moucheronne le regarda avec indifférence.

"— Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir compté la somme. Tu es riche, mignonne

"— A moi? fit l’enfant dont les sourcils se joignirent. C’est l’argent de Favier, je n’en veux point. C’est de l’or maudit.

"— Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.

"— Qu’est ceci? interrompit la Moucheronne en montrant du doigt un papier plié en quatre, jauni et couvert de caractères tracés à l’encre, qui se trouvait au fond de la boîte sous les louis alignés.

"— Ceci, bon Dieu! c’est la lettre; la lettre que je n’ai pu déchiffrer parce qu’elle était écrite dans une langue inconnue."

Elle ajouta avec émotion, en présentant le papier à la fillette:

"— C’est ton père qui a tracé ces mots."

Les yeux de la Moucheronne étincelèrent; elle s’empara vivement de la lettre, pour elle, aussi, incompréhensible, et la porta à ses lèvres.

Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y étaient inscrits; puis, impuissante, elle soupira:

"— Je ne saurai donc jamais ce qu’il y a là?

"— Donne, dit alors Manon en remettant le précieux papier dans le coffret de fer, il faut garder cela soigneusement; cela fait partie de ton héritage.

"— Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne en relevant la tête, mais pas l’or; c’est pour le voler qu’on a tué mon père; c’est le bien de Favier, c’est chose maudite; encore une fois je n’en veux point.

"— Qu’il soit donc fait selon ton désir, répliqua Manon en serrant la boîte sous son bras."

Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que l’enfant et la louve ne devaient plus quitter désormais.

CHAPITRE XV

CE QUE NOUNOU TROUVA DANS LA FORET.

La Moucheronne demeura donc avec Manon; la pauvre vieille s’affaiblissait de jour en jour et les services de sa protégée lui devenaient absolument nécessaires.

Jamais l’ancienne souffre-douleur de Favier ne s’était trouvée aussi heureuse; la vie lui semblait presque chose douce et elle travaillait, le cœur content, sûre maintenant de faire plaisir à sa vieille amie et d’avoir en retour une caresse ou une bonne parole.

C’était elle qui, le matin, faisait le petit ménage, mettait en ordre la maisonnette, trayait la chèvre, et préparait l’humble repas. Puis, elle aidait Manon à s’habiller, cueillait les herbes que lui indiquait la vieille femme, lavait et raccommodait le pauvre linge.

Elle avait quelques instants de récréation, car Manon ne souffrait pas que la fillette s’épuisât au travail comme du temps de Favier; la Moucheronne profitait donc de ses loisirs pour courir dans le bois avec Nounou ou bien pour songer seule ainsi qu’elle aimait à le faire. Une pensée inquiétante la poursuivait, cependant, au milieu de la quiétude de ses jours et de ses nuits, et jetait un voile sombre sur sa nouvelle existence: elle était une meurtrière puisqu’elle avait tué.

Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul a le droit de disposer de la vie et de la mort, et que la vengeance, même celle qui défend un être cher, est chose condamnable.

La Moucheronne y rêvait souvent.

Certes, elle ne regrettait pas la flagellation qu’elle avait infligée à son bourreau, mais ensuite... devait-elle lui donner la mort?...

Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir à elle comme un fantôme, râlant, brûlé, et implorant miséricorde.

Elle n’avait pas eu pitié, elle avait tué.

Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en avait sauvé une autre quelque temps auparavant; dans la forêt, elle avait détourné un jeune cavalier du guet-apens qui l’attendait. Hélas! elle n’en était pas moins une meurtrière, même pour avoir voulu faire justice, et cette marque terrible, qu’elle croyait imprimée à jamais sur son front, lui était un supplice. Aussi, dès qu’une occupation absorbante ou pénible ne la captivait plus, la Moucheronne songeait à tout cela.

L’hiver succéda à l’automne, puis le printemps reparut et l’enfant se sentit le cœur plus léger, car il est doux de recevoir les premières caresses du soleil et de la brise attiédie.

Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait été en chasse toute l’après-midi, revint auprès de sa jeune maîtresse qu’elle se mit à tirer par sa jupe de toutes ses forces. Elle revenait sans gibier, et elle devait avoir vu quelque chose d’étrange dans la forêt, car ses yeux semblaient vouloir parler.

"Qu’y a-t-il, Nounou? dit la fillette en la flattant de la main et en abandonnant son ouvrage. Est-ce encore une troupe de chasseurs qui t’auront poursuivie?"

Et fronçant le sourcil, elle inspecta de l’œil le poil de sa fidèle compagne.

Mais Nounou n’avait pas été touchée et elle fit entendre un petit grognement d’impatience en tirant de plus belle sur le pauvre jupon fripé.

"Faut-il donc que j’aille avec toi? fit l’enfant qui entendait ce langage muet."

La louve alors la lâcha et bondit en avant, se retournant seulement pour voir si la jeune fille la suivait. La Moucheronne se mit en marche avec elle.

Arrivée à un certain carrefour où les arbres s’éclaircissaient, l’animal s’arrêta et poussa un nouveau grognement qui, cette fois, pouvait passer pour de la satisfaction.

Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre et sans mouvement, une jeune fille de son âge ou à peu près, mais plus petite et plus frêle qu’elle.

La pauvre créature était sans doute malade ou blessée et probablement égarée dans ce bois peu fréquenté. Sa tête fine et pâle était renversée dans un flot de cheveux d’or soyeux et bouclés; son costume était riche et élégant; sa petite main gantée tenait encore le manche d’un fouet mignon; enfin, à quelques pas, un âne d’Afrique attelé à une voiture légère comme un joujou, attendait philosophiquement la fin de l’aventure; son brancard était brisé, et une des roues de la petite voiture en fort mauvais état. Evidemment, il était arrivé un accident dont la jeune fille blonde était la victime.

A la vue de la louve, l’âne manifesta une vive frayeur, mais il ne put se débarrasser de ses entraves, et finit par se rassurer en constatant que le gigantesque animal ne paraissait pas faire attention à lui.

"— Est-ce qu’elle serait morte? murmura la Moucheronne en se penchant sur l’enfant toujours inanimée. C’est une petite fille comme moi, de mon âge peut-être."

Et elle ajouta dans un élan de naïve admiration:

"— Je n’ai jamais rien vu d‘aussi joli!"

Elle osait à peine l’effleurer de ses petites mains brunes; et cependant, il fallait bien agir.

La Moucheronne était forte, c’était le cas d’user de sa vigueur; elle souleva dans ses bras la fillette toujours évanouie qui, par bonheur, se trouvait légère et facile à porter; néanmoins la Moucheronne pliait sous le poids; elle parvint enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle rattacha comme elle put les brancards et la roue; puis elle prit l’âne par la bride afin de le guider jusque chez Manon.

Il fallut aller très lentement à cause des avaries occasionnées au mignon véhicule, et puis, le pauvre âne tremblait de tous ses membres en se sentant escorté par la louve qui, pourtant, ne daignait pas s’occuper de lui. La petite troupe arriva avec beaucoup de peine à la maisonnette, et grande fut la surprise de Manon en voyant sa petite amie revenir en cet équipage. Quoiqu’elle ne fût pas ingambe, elle aida la Moucheronne à transporter la malade sur son lit, et elle la fit revenir à elle grâce à quelques gouttes d’élixir qu’elle glissa entre ses dents serrées.

La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus pleins de douceur et de langueur, mais elle ne questionnait ni ne se plaignait, et son regard allait, étonné, de la vieille femme à la Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.

Elle n’avait pas peur; elle devinait qu’on ne lui voulait que du bien.

"— Où souffrez-vous, mon enfant? lui demanda Manon qui ne voyait aucune trace de blessure sur le visage et sur les bras de la fillette.

"— Je crois que c’est au pied gauche; je ne puis le remuer et j’y ressens une douleur aiguë.

"— Voyons cela."

Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit à la cheville délicate et satinée une légère enflure.

"— Comment cet accident est-il survenu? reprit-elle.

"— Bien par ma faute, répondit franchement l’enfant; je ne connaissais pas encore le bois et maman m’avait enfin permis de me promener dans ses abords avec ma gouvernante. Mais voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-Cou, mon âne, avait envie de trotter, j’ai proposé à Miss de s’asseoir sur l’herbe qui borde la route pendant que je ferais un temps de galop dans le bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou n’est pas tous les jours docile; il m’a emmenée très loin bon gré mal gré et a été butter contre un arbre dans la clairière; je suis tombée et je ne sais plus ce qui s’est passé. Si je suis demeurée longtemps évanouie la pauvre Miss sera retournée au château croyant que je l’y aurai devancée, quoique je n’aie pas l’habitude de lui jouer de ces tours-là. Ne me trouvant pas à la maison, on va être horriblement inquiet. Si je pouvais marcher...

"— C’est impossible, mademoiselle, mais je puis envoyer voir à la place où vous avez laissé votre gouvernante.

"— Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me cherche pas dans le bois; elle doit être déjà rentrée et Dieu sait dans quelle angoisse ils sont tous!

"— Où demeurez-vous?

"— Au château de Cergnes, à quelques kilomètres de la forêt; donc plus loin que le village. Si je pouvais remonter sur Casse-Cou!...

"— Ce serait une imprudence que je ne vous laisserai pas tenter. Si vous faisiez une seconde chute je ne répondrais plus de votre pied; vous avez assez d‘une entorse.

"— Alors, que faire? mon Dieu, mon Dieu! murmura Mlle de Cergnes en retombant, découragée, sur l’oreiller de crin; Miss doit pleurer à l’heure qu’il est, et ma pauvre maman en sera malade.

"— Vous n’avez pas votre père?

"— Si, mais il est parti dernièrement pour un long voyage.

"— Eh bien! reprit Manon en continuant à frictionner doucement la cheville endolorie, je vais envoyer la Moucheronne rassurer madame votre mère.

"— La Moucheronne? qu’est-ce que cela?

"— La fillette brune que vous voyez là et qui vous a amenée ici.

"— Oh! oui, et merci! fit la malade en se tournant vers la Moucheronne qui la regardait, de ses grands yeux surpris et charmés. Vous avez été bien bonne de me secourir, vous serez meilleure encore d’aller rassurer ma mère.

"— Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir au château de Cergnes et...

"— Moi?... s’écria l’enfant avec terreur.

"— Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi; donc il n’y a que toi pour remplir cette mission: tu diras, là-bas, que la petite demoiselle s’est égarée dans la forêt, qu’elle y a fait une chute, sans gravité heureusement, mais qui lui a foulé le pied, et qu’elle est en sûreté chez moi où l’on viendra la chercher.

"— Mais... mère Manon, vous voulez que j’aille là-bas?... Vous savez bien que je n’ai jamais dépassé la limite du bois.

"— Tu la dépasseras aujourd’hui; il faut bien que tu t’habitues enfin à voir des êtres humains; tu es par trop sauvage aussi, ma fille. Allons, va, on ne te fera pas de mal et tu rendras service à mademoiselle de Cergnes."

La Moucheronne demeurait toujours immobile, le front plissé, les lèvres serrées.

Aller au château, elle?... Quitter la forêt, fût-ce pour une heure seulement?

Impossible; elle aimait mieux qu’on la battît. Mais la malade tourna vers elle des yeux si suppliants que la farouche créature finit par consentir à ce qu’on demandait d’elle.

Mlle de Cergnes lui expliqua la plus court chemin à prendre de la forêt au château, puis l’attirant à elle, elle passa ses bras de neige autour du cou brun de la sauvage fillette et l’embrassa de toutes ses forces.

La Moucheronne se releva toute rose de plaisir et, les yeux brillants elle sortit, suivie de sa fidèle Nounou, et se répétant, tout en marchant à pas pressés:

"— Celle-là est bonne autant que belle et je l’aime. Elle m’a embrassée, moi, moi la Moucheronne, comme si j’eusse été une demoiselle comme elle. Je ferai tout ce qu’elle voudra, même s’il m’en coûte beaucoup."

Et elle hâtait la pas afin d’arriver plus vite. Pauvre Moucheronne et pauvre Nounou! elles ne savaient pas ce qui les attendait là-bas.

CHAPITRE XVI

NOUS AVONS VU LE DIABLE ET SA FILLE.

Depuis une heure environ le ciel s’était couvert et l’on entendait au loin gronder le tonnerre; un souffle chaud et lourd agitait les feuilles; l’orage arrivait, et l’on sait que les premiers orages du printemps sont souvent les plus violents.

Peu à peu de gros nuages cuivrés s’amoncelèrent amassant l’électricité; l’obscurité se fit d’autant plus intense qu’on arrivait à l’heure du crépuscule.

Mais la Moucheronne n’avait pas peur, et elle continuait bravement sa marche sans souci du vent brûlant qui lui jetait la poussière au visage, ni des éclairs fulgurants qui ne lui faisaient point fermer les yeux.

La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque l’enfant et la louve arrivèrent au château de Cergnes. La Moucheronne ne savait pas ce que c’était que de sonner à une porte; elle trouva une grille ouverte, la franchit et enfila une longue avenue plantée de marronniers; elle traversa le parc et enfin s’arrêta devant un perron de pierre orné de chaque côté de caisses d’orangers.

Elle s’apprêta à en gravir les marches avec Nounou.

Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce que, en ce moment justement, la maison était sens dessus dessous; les portes demeuraient grandes ouvertes; les domestiques restés au château allaient et venaient, effarés, tandis que les autres couraient à la recherche de leur jeune maîtresse disparue depuis quelques heures.

Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et gémissante, accompagnait Mme de Cergnes à travers le parc où l’on espérait retrouver la jeune fille.

Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la Moucheronne vit en arrivant, mais bien Mlle Sophie, la femme de charge, dont la taille massive et lourde apparut sur le perron pour tenter, entre deux éclairs, d’interroger l’horizon.