Nounou: Histoire de la Moucheronne
Chapter 5
La bête obéit et sortit après avoir jeté un regard plein de tristesse sur la Moucheronne. Celle-ci achevait les nettoyages du matin; elle prépara le linge quelle devait laver, puis, se dirigea vers le ruisseau tandis que le braconnier, cuvant livresse de la veille, retombait dans un lourd sommeil.
Cependant le soleil montait au zénith que Nounou navait point reparu et la fillette sen tourmentait dautant plus que des bruits inusités couraient à travers la forêt.
On touchait à la fin de lhiver, mais cette saison est longue en ce pays au dur climat où les arbres ne bourgeonnent que fort tard.
Or, il arrivait justement ce jour-là que le propriétaire de la forêt y faisait une tournée en compagnie de quelques joyeux amis, moins pour tirer des coups de fusils que pour boire des vins capiteux et manger un pâté aux truffes sur la mousse tendre des allées.
"Cette satanée bête nest donc pas de retour?... cria Favier en apparaissant sur le seuil de la porte.
" Non, répondit la Moucheronne qui travaillait tout auprès.
" Avec quoi veut-elle donc que je dîne?
" Je ne sais ce qui est survenu, reprit lenfant dont le cur était mordu par langoisse, mais dhabitude Nounou ne reste pas si longtemps absente. Il y a du bruit dans la forêt aujourdhui; jai entendu des coups de fusils et des appels de voix...
" Tu dis?... fit le colosse en pâlissant et en sapprochant de la Moucheronne qui répéta sa phrase."
Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré ses airs de bravade, prit son bonnet de fourrure et son bâton et séloigna du côté du bois où régnait encore le calme.
La Moucheronne poussa un soupir de soulagement; elle laissa son ouvrage, essuya ses doigts mouillés, et, secouant ses cheveux noirs, bondit comme un jeune faon, droit devant elle en appelant Nounou.
Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des larmes lui montèrent aux yeux en songeant quil était peut-être arrivé malheur à son amie.
Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à coup, ainsi quun petit animal étrange et effarouché, au milieu des dîneurs.
Jamais elle navait vu pareille chose: Couchés sur la mousse odorante, une dizaine de jeunes gens mangeaient et buvaient, riant à mourir; le vin, de couleur rubis, étincelait dans les coupes de cristal; largenterie reluisait au soleil, et des serviteurs en livrée éclatante sempressaient autour des convives.
Un peu plus loin, les fusils étaient jetés négligemment sur le gazon; et à côté, les chevaux débridés se livraient à une vraie débauche dherbe tendre.
Tout cela était certainement un spectacle nouveau pour la Moucheronne, mais, ce qui était plus nouveau encore pour le marquis et ses compagnons, cétait la vue de ce petit être effaré qui les considérait de ses yeux sombres et pensifs.
Le châtelain lappela du geste; à ses doigts brillaient des bagues ornées de pierres aux feux merveilleux.
" Approche, petite, et naie pas peur. Que cherches-tu?"
La Moucheronne se rassura; cet homme était le second qui lui parlait avec douceur; tous ne ressemblaient donc pas à Favier?
" Je cherche Nounou, répondit-elle encore essoufflée de sa course.
" Ta Nounou. Ah! diable! est-ce quelle sest perdue?
" Perdue, non, elle ne peut ségarer, elle connaît trop bien la forêt.
" Vraiment? est-ce quelle y habite?
" Elle y est née et ne la jamais quittée, comme moi.
" Comme toi? vous êtes donc des prodiges; jignorais que dans notre siècle il y eût encore des goûts de solitude comme au temps des Pères du désert. Et, dis-moi, petite, nous la rencontrerons peut-être en chassant, ta Nounou.
" Oh! ne lui faites pas de mal! supplia lenfant en joignant les mains.
" Et quel mal veux-tu que nous lui fassions, nous prends-tu pour des anthropophages? Voyons, donne-nous un peu son signalement.
" Son signalement, répéta la fillette sans comprendre.
" Oui, comment est-elle, ta nourrice? grande ou petite?
" Grande.
" Forte?
" Je crois bien, elle me porte encore sur son dos.
" Tu ne dois pas être bien lourde, va ma mignonne. Est-elle brune de teint?
" Oh! oui, presque noire.
" Cest sans doute une négresse, suggéra lun des convives en attaquant une aile de perdreau.
" De quelle couleur sont ses yeux?
" Vert le jour; et la nuit, ils brillent comme des lumières.
" Mais cest un phénomène que ta Nounou. Parions quelle a des dents éblouissantes.
" Toutes blanches, en effet. Vous lavez vue?
"Je nai pas eu cet honneur, mais les négresses en général..... Enfin, je lui ferai mon compliment si je la rencontre: elle a fait de toi une fière gaillarde. Comment te nommes-tu?
" On mappelle la Moucheronne.
" Cest un surnom cela. Et autrement?
" Je nai pas dautre nom.
" Mais enfin, ton père, ta mère, comment se nomment-ils?
" Je nai ni père, ni mère, je nen ai même jamais eu. Je nai que Nounou au monde avec Favier mon maître.
" Qui est Favier?
" Je ne sais pas, cest mon maître, voilà tout.
" Où habite-t-il?
" Là-bas, fit lenfant en montrant le cur de la forêt.
" Chez moi? dit le marquis en fronçant le sourcil.
" Non, chez lui, répondit innocemment la Moucheronne."
Tous se mirent à rire.
" Allons, petite, dit le châtelain en emplissant une coupe dun vin pétillant et doré, bois cela à la santé de ta nourrice."
Lenfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges dans le verre, mais elle les en retira aussitôt et dit avec une petite moue gentille:
" Jaime mieux leau du ruisseau."
Les rires redoublèrent.
" Et ceci, laimes-tu mieux? reprit le marquis en retirant de son doigt un anneau étincelant."
La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.
" Il y a plus beau que cela, fit-elle.
" Vraiment?
" Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est dun bleu sombre et quelles y forment comme des étincelles dor.
" Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce joyau coûteux, tu peux orner ta main mignonne.
" Oh! répliqua lenfant avec un mouvement dépaules, cest la première fois que je vois chose pareille, mais je sens bien que cet anneau ferait triste figure sur moi; ce nest ni Favier, ni Nounou, ni moi qui y prêterions attention.
" Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le Marquis en remettant la bague à son doigt; mais le ferais-tu autant si je toffrais un louis?
" Un louis?
" Oui, une pièce dor.
" Quen ferais-je? Cest si petit, je laurais vite perdu.
" Eh! ma fille, riposta lun des convives étonné, tu ten achèterais des habits un peu plus frais que ceux que tu portes."
La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard sur ses vêtements fripés.
" Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite robe rose, par exemple, tirait à merveille.
" Quest-ce que cest, être jolie?
" Agréable à regarder.
" Comme la forêt pendant lété, alors.
"Ah! oui, mais autrement."
Ils riaient à se tordre.
" On ne tavait jamais dit cela?
" Si, une fois, répondit la Moucheronne en songeant au soldat quelle avait sauvé des griffes de Favier.
" Cest Nounou, sans doute?
" Nounou?..."
Lenfant sourit.
" Mais elle ne sait pas parler.
" La négresse a la tête dure probablement, observa lun des convives; elle na pu encore apprendre le français.
" A quoi cela sert-il dêtre jolie? reprit la petite fille soudain rêveuse, cela nempêche pas Favier de me battre.
" De te battre? tu lui fais donc des sottises?"
Elle secoua la tête:
" Des sottises? je ne crois pas, je fais tout ce que je peux pour contenter mon maître, et je nai jamais blessé une mouche.
" Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton maître?
" Il est souvent en colère et il na que moi à frapper. Rose sa servante est partie.
" Et Nounou?
" Oh! il ne touche jamais à elle; il noserait.
" Pourquoi? elle se fâcherait?
" Elle mordrait.
" Bigre! comme elle y va ta nourrice!"
La Moucheronne découvrit lentement son cou svelte et ses bras délicats et montra les traces bleues et noires qui les marbraient.
" Cest tous les jours comme cela, reprit-elle, je fais cependant beaucoup douvrage!"
Elle soupira et rattacha son fichu en loques.
Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain empreinte sur le visage de ses auditeurs:
" Allons, je perds mon temps ici et je ne cherche plus Nounou. Si le maître le savait, il me battrait ferme!
" Attends, petite, prends au moins ceci, lui cria le marquis en lui tendant sa bourse."
Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme une biche. Tous demeurèrent graves car ils venaient de voir la plus triste des infortunes, linfortune de lenfance.
" Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître odieux, suggéra lun deux en tordant sa moustache dun air perplexe.
" Jy songerai, dit la marquis; après tout, jai le droit de savoir qui vagabonde sur mes terres."
Ils achevèrent leur repas en silence, rechargèrent leurs armes et senfoncèrent de nouveau sous le bois déjà touffu.
Ils navaient pas cheminé dix minutes et leur gaieté leur revenait peu à peu sous linfluence du clair soleil et des vins généreux quils avaient bus, lorsquils perçurent un bruit de sanglots étouffés et de lamentations désespérées.
" Bon! quest-ce encore? Allons-nous rencontrer des malheureux à chaque pas?
" Nous naurons pas grandpeine à soulager celui-ci, sil est aussi récalcitrant que la petite Bohémienne de tout à lheure."
Et voilà que justement celle qui pleurait et gémissait ainsi était la Moucheronne agenouillée dans lherbe humide auprès dun grand corps noir étendu sur le sol et qui soufflait péniblement.
" On me la tuée! on me la tuée!... criait la pauvre petite dont les larmes ruisselaient comme des perles liquides jusque sur le poil rude de son amie.
" Eh! bien, sexclama lun des chasseurs, il ne manquait plus que de la retrouver en tête à tête avec la louve que nous avons manquée ce matin!
" Pas tant manquée que cela, reprit un autre en indiquant une large plaie rouge, béante dans le flanc de la bête.
" Quas-tu donc, petite? dit le marquis à la fillette. Est- ce que tu vas tattendrir, maintenant, sur les souffrances dun animal que nous avons blessé en chassant."
Elle releva la tête, indignée, et la colère fit flamboyer ses grands yeux débordants de pleurs.
"Vous!... cest vous qui avez tué Nounou?
" Nounou?... cest... cétait elle?...
" Je vous ai dit tout à lheure que je la cherchais. A présent je la retrouve mourante: si cest votre faute, comme vous dites, vous êtes des méchants et je vous déteste.
" Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce chagrin réel, nous ne pouvions pas deviner que cette bête te touchât de si près.
" Elle ne vous avait pourtant jamais fait de mal, ma pauvre Nounou, pourquoi lui en avez-vous fait?"
Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent de lui donner quelques consolations banales, mais la Moucheronne ne les écoutait pas et couvrait de caresses le corps de la pauvre louve.
Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci reprirent vie et elle souleva languissamment sa tête alourdie pour regarder sa petite amie dont elle entendait la voix désolée.
" Elle nest peut-être pas grièvement blessée, hasarda lun des jeunes gens; si nous connaissions un moyen de la soulager...
" Jen sais un, moi, répliqua vivement la Moucheronne; je connais la mère Manon qui possède un secret pour guérir les blessures; elle me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde pour que je puisse la porter.
" Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers ses compagnons, allons, un bon mouvement; nous avons été à la joie, il est juste que nous soyons à la peine. Vite, formons une civière pour transporter cette pauvre bête au lieu que nous désignera sa nourrissonne."
Ce fut prestement fait, et bientôt le fier marquis et ses joyeux compagnons suivirent la petite fille en se relayant pour porter, quatre par quatre, le brancard sur lequel reposait Nounou.
Chemin faisant la Moucheronne leur raconta comment la louve lavait protégée, nourrie, aimée, et ils ne raillèrent plus; ils comprirent laffection étroite qui liait la bête et lenfant.
Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur eût prédit que laprès-midi du lendemain les verrait formant un cortège pour transporter, avec toutes sortes de précautions, une louve malade chez une vieille femme à moitié sauvage aussi.
Lorsquils furent arrivés à destination et quils eurent déposé dans la modeste cabane lanimal qui gémissait doucement en essayant encore de lécher la main de la Moucheronne, celle- ci leur dit avec un sourire:
"Je vous en ai voulu beaucoup, mais jespère quelle guérira, et vous avez réparé votre faute, aussi je vous pardonne; allez!"
Et, dun geste royal elle leur montra le chemin de la forêt.
Ils seraient volontiers demeurés un instant de plus, intéressés malgré eux à la cure de leur victime, mais on les congédiait, il ne leur restait quà séloigner.
Ils se promettaient de revenir et de soccuper de la farouche fillette qui excitait leur curiosité; mais bah! les promesses des jeunes gens sont choses futiles, autant en emporte le vent.
Le soir, en devisant à la table du château, ils avaient déjà oublié lhistoire de Nounou; et ensuite, ils eurent trop doccupations pour venir explorer la forêt dans le but de retrouver la petite fille à la louve.
CHAPITRE XII
SANS LE VOULOIR.
Six mois se sont écoulés; la Moucheronne et Nounou continuent à vivre, lune sous la férule du méchant Favier qui ne sest pas amendé, lautre plus libre, mais passant une partie de ses journées à la chasse ou à la maraude pour subvenir à sa propre subsistance et à celle du braconnier.
La Moucheronne a grandi encore embellie de plus en plus; seulement, à mesure quelle comprend mieux les choses, elle souffre infiniment plus de la servitude en laquelle la tient un homme qui nest pas son père.
Le colosse est devenu plus monstrueusement barbare et égoïste sil est possible; à présent, tout en exigeant plus de travail de la pauvre créature dont il fait son esclave, il lui mesure parcimonieusement le pain quelle gagne pourtant si durement.
Et la pauvre petite se demande souvent, assise au bord du ruisseau, ses pieds nus pendant sur leau et ses yeux brûlant dun feu intense regardant dans la profondeur des bois, sil ne vaudrait pas mieux quitter cette forêt quelle aime et en même temps cet homme sinistre qui est son bourreau.
Oui, mais où irait-elle? Et puis Nounou consentirait-elle à quitter ces lieux sauvages?
Il y a bien Manon à laquelle lenfant garde une reconnaissance plus grande depuis quelle a rappelé la louve à lexistence. Mais Favier est lennemi de Manon; et puis la Moucheronne ne peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a déjà si juste de quoi se nourrir elle-même.
Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la Moucheronne vivrait dans sa cabane, en paix, avec Nounou. Certes, ce serait un bonheur immense, et la fillette le souhaite de toute son âme, car personne ne lui a appris quil ne faut jamais désirer la mort dautrui.
Comment le saurait-elle?
Et, dans la simplicité de son cur elle se dit: "Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue et je pourrais souvent voir la mère Manon!"
Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps quelle ne lavait vue,) la Moucheronne quitta la cabane où Favier dormait de son lourd sommeil divrogne, et sengagea dans la forêt.
Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé, elle en avait assez de cette vie-là, elle était révoltée à la fin; le matin même, il lavait frappée si rudement que le sang avait jailli de ses lèvres et quelle avait cru mourir.
Et elle allait devant elle, à laventure, escortée de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement et prenait machinalement le chemin de la cabane de Manon.
On était en automne et tout était triste alentour; il ny avait rien de vivant dans cette solitude dont le silence était absolu. Les feuilles avaient jauni, prenant de ces admirables tons rougeâtres dont octobre les revêt; la mousse avait séché; et la Moucheronne était mélancolique parce quelle envisageait avec épouvante lhiver qui venait; lhiver avec ses neiges si longues à fondre; avec la ruisseau gelé dont il fallait casser la glace pour obtenir un peu deau. Et puis, le hurlement du vent dans les branches sèches, avait quelque chose de si lugubre! La louve souffrait de la faim bien souvent, et Favier devenait plus brutal à mesure que la mauvaise saison lui apportait moins daubaines.
Et voilà que, tout en songeant, lanimal et la fillette sont arrivés chez Manon; le visage de la Moucheronne séclaire et elle fait à sa compagne un signe de mystère; elle veut surprendre sa vieille amie; pour cela, elle contourne la masure jusqu'à une petite fenêtre sans vitres pratiquée sur le mur de derrière; ses pieds nus ne font aucun bruit sur la terre humide, et la louve sest couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa course.
Mais la Moucheronne sarrête interdite: des éclats de voix parviennent à son oreille; certes, elle reconnaît laccent chevrotant de Manon, mais celui de son interlocuteur a un timbre jeune et mâle; qui donc peut converser avec elle? Ce nest pas Favier, puisque la fillette la laissé endormi au logis. Alors qui est-ce?
Elle ne songe pas à écouter, oh! non; seulement la surprise la clouée sur place, et son nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de fenêtre à Manon.
Cest la pauvre vieille qui parle et elle se plaint amèrement de sa solitude.
" Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, quil ne serait pas prudent pour toi de venir habiter ici; la forêt même nest pas assez sûre, mais mes bras deviennent plus débiles de jour en jour, et si la paralysie me prend, un de ces matins on me trouvera morte ici; ou du moins on ne me retrouvera même pas, car personne ne vient jusqu'à moi. Le boulanger qui me fournit deux pains par semaine en échange dune petite provision dherbes que je lui fais, les dépose tous les lundis chez le garde où je vais le chercher. Mais quand mes jambes ne pourront plus me porter...
" Mais, mère, ny a-t-il pas au pays une pauvre orpheline qui consentirait à faire votre ménage? Tenez, ce sacripant de Favier qui a cependant bien la force de se servir lui-même, se décharge de ce soin sur une enfant quil ne ménage pas, je crois.
" Tu as raison, il la fait travailler dur et nest pas avare de coups envers elle. Une fois déjà, jai dû soigner la pauvre Moucheronne.
" Il lappelle la Moucheronne?
" Oui, depuis bientôt douze ans quil la chez lui.
" Et lenfant a quel âge?
" Elle va sur ses treize ans, ma foi! car elle nétait pas même sevrée lorsque Favier la recueillie.
" Treize ans, oui cest cela, ce doit bien être cela.
" De quoi veux-tu parler?
" Vous ne connaissez pas lhistoire de la petite; parbleu! Favier nest pas si bête que de vous la raconter.
" Alors, dis-la-moi, toi.
" Oh! Cest très simple. Le braconnier et deux ou trois de ses camarades ont arrêté un soir une voiture qui longeait la forêt; ils ont tué le cocher et le voyageur que cette voiture transportait je ne sais où, et ils ont trouvé un petit enfant dont Favier sest chargé; ses amis pensaient quil lavait noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a utilisé le poupon.
" Alors, fit la vieille femme qui nétait pas trop étonnée, la Moucheronne est sans doute lenfant de parents riches et...
" Riches, je ne crois pas; Andréino qui a pris part à laffaire et qui me la contée ensuite, ma dit quon avait trouvé peu dargent sur le voyageur; seulement le pauvre diable avait lair dun seigneur et en même temps dun étranger.
" Et, sécria Manon en levant au ciel ses mains ridées, cest pour voler un peu dor, que lon tue un chrétien pleine de jeunesse et despoir peut-être? que lon prive un pauvre petit être comme la Moucheronne de la protection de ses parents, de la fortune, des bienfaits de léducation!... Et la mère, dans tout cela quest-elle devenue? Y avait-il seulement une mère?"
Lhomme fit un geste dinsouciance.
" Est-ce quon sait? On ne sen est pas inquiété. Naturellement Favier na pas fait rechercher la famille de la mioche.
" Comme je la plains, la pauvre femme, si elle pleure encore son mari et son enfant! murmura Manon avec mélancolie. Ah! mon garçon, que ce soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui porte pas bonheur ce quil a fait là.
" Non, ça ne lui portera pas bonheur! répéta à voix basse la Moucheronne toujours cachée derrière la cabane."
Sans le vouloir elle avait tout entendu.
Et elle restait là débout, pâle comme une morte, les yeux étincelants, les dents serrées...
Les voix continuaient leur conversation dans lintérieur de la maisonnette, mais leurs paroles ne parvenaient plus à ses oreilles bourdonnantes.
Que lui importait maintenant ce que lon pouvait dire, elle en savait assez.
Et elle nentra pas chez la mère Manon.
Sans bruit, comme elle était venue, elle sen alla et la louve la suivit étonnée de cette singulière promenade.
Ce jour-là, la forêt navait plus son attrait habituel pour la fillette; elle nentendait ni les derniers chants des oiseaux, ni les bruissements si doux du feuillage; elle ne voyait pas ce dernier sourire de lété, luire dans les parfums humides, dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la mousse, ni les rayons dor du soleil.
Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes, la démarche automatique, sans donner une caresse à Nounou surprise de cette froideur inusitée.
De temps à autre, à travers ses lèvres contractées, passait une exclamation rigide:
"Mon père tu vas être vengé." Quallait-elle faire?
CHAPITRE XIII
OU NOUNOU RIT DANS SA BARBE ET OU FAVIER NE RIT PAS.
Lenfant et la bête arrivèrent ainsi jusqu'à la cabane du braconnier; la Moucheronne ne sentait pas la fatigue, elle ne sentait que son courroux.
Au lieu douvrir la porte, craintivement comme à lordinaire de peur dêtre accueillie par une injure ou par des coups, elle entra dun pas ferme, en maîtresse pour ainsi dire.
Son ennemi dormait toujours, couché sur le lit de fougères sèches, et la Moucheronne le contempla, la lèvre relevée par un sourire de mépris, un sourire qui eût fait frissonner Favier sil leût vu.
Elle considéra ce colosse, hideux dans son repos comme dans ses fureurs; cette tête rousse et bestiale dont la bouche largement fendue souvrait, montrant toutes ses dents de carnassier.
"A mon tour, murmura-t-elle très bas."
Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant lhomme, ignorant du châtiment qui lattendait:
"Sil bouge, souffla-t-elle, étrangle-le."
Nounou dut comprendre car ses yeux brillèrent, et elle se tint en sentinelle auprès du lit.
La Moucheronne décrocha du mur la lanière de cuir qui avait servi tant de fois à la châtier de fautes quelle navait point commises. Puis, prenant deux fortes cordes jetées dans un coin, elle attacha solidement les deux mains velues de Favier.
Cette opération ne pouvait moins faire que déveiller le dormeur. Il commença à sagiter et à jurer, la langue encore épaisse et les yeux encore voilés.
Lenfant ne lui laissa pas le temps de jouer des jambes et, avec une vigueur que lon neût pas attendue de ses doigts menus, elle lia également les deux pieds du misérable que la louve tenait en respect.
"Par les cornes du diable, satanée Moucheronne, quest-ce que tu fais donc? Est-ce que tu deviens folle? Fais-moi le plaisir de me..."
Il sarrêta soudain: jamais il navait vu une telle expression sur le visage de la petite fille, même aux jours où il lavait le plus battue et injuriée.
" La Moucheronne, voyons, la Moucheronne, quest-ce que tu as? Tu es malade, bien certainement. Ote-moi vite ces cordes qui me coupent la chair; tu as voulu plaisanter, mais délivre- moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui me regarde avec des yeux si drôles.
La Moucheronne ne remua pas et continua à fixer, elle aussi, ses prunelles flamboyantes, sur son bourreau maintenant à sa merci.