Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 4

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A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit l‘oreille, et, s’approchant, vit Nounou qui allait et venait désespérément, les pattes dans l’eau. Un soupçon effleura son esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et rencontra un obstacle.

Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la mare et en retira la Moucheronne.

Il ne tenait à elle que pour les offices qu’elle lui rendait sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc l’eût servi ainsi sans exiger aucun salaire?

Il l’emporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant lequel il étendit la petite fille.

La louve les avait suivis.

Peu après l’enfant remua; le braconnier fit passer entre ses dents serrées quelques gouttes d’eau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées. Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se défendre d’une certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre, lorsqu’il rencontra le regard de la Moucheronne, regard d’une limpidité irritante, plein d’un muet reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux qui parlaient pour ses lèvres.

Mais secouant cette impression qui l’humiliait, le misérable la força brutalement à se remettre debout.

"Ainsi, lui dit-il d’un ton goguenard, tu as voulu te tuer?"

Elle fit signe que oui.

Sans savoir, cependant, qu’elle avait commis une faute grave, elle avait conscience de s’être montrée lâche.

"— Et pourquoi çà?

"— Pourquoi?... Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami, fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses prunelles à mesure qu’elles y montaient."

Le colosse rit.

"— La belle affaire! un chat.

"— Mais je n’avais que cela! s’écria la pauvre enfant avec désespoir."

Et elle pensait:

"— Je devrais couper la main qui a commis ce crime."

Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière, ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.

Il reprit:

"— Tu n’as pas le droit de t’ôter la vie."

Les grands yeux de la fillette l’interrogèrent.

"— Parce que, poursuivit le bandit, tu m’appartiens, tu es ma servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.

"— Oh! fit la Moucheronne en reculant.

"— Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?

"— Non!"

Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements étaient presque secs.

Elle frissonnait, mais ce n‘était pas le froid qui la faisait trembler.

Ainsi elle n’avait pas même le droit de s’ôter cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.

Elle ne récriminait pas, l‘innocent ne le fait pas. Pauvre petite! elle avait le cœur et les mains pures et elle souffrait le martyre.

Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de Favier!

Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cœur était gros à éclater et Favier n’aimait pas les larmes.

Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit pas.

"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que j’ai fait était donc vraiment très mal."

Elle s’étendit sur la paille et sanglota: elle n’avait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle n’avait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.

Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne.

Celle-ci dormait de ce sommeil de l’enfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre.

Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.

Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans l’ombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans l’état d’ivresse, saisit son fusil et la coucha en joue: l’enfant attendit, droite, immobile, mais son visage n’exprima aucune crainte.

Puis l’été reparut; le souvenir de Moucheron s’affaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de l’air brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de l’ouragan et de l’orage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible.

L’exaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre qu’elle; ne sachant pas que tandis qu’elle était traitée comme un pauvre petit chien, d’autres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin d’elle, au village, on chantait et l’on riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout.

Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître n’était pas là, était de respirer l’air embaumé du soir, de contempler la première étoile s’allumant après l’éblouissement d’un coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage.

Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours s’écouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait d’instinct le beau, car c’est chose qui ne s’enseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec l’aurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.

Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.

Cependant en songeant à l’hiver et aux longues soirées solitaires quand la louve allait chasser, l’enfant frissonnait parce qu’elle était assez grande pour se rappeler qu’après l’été vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie, après la verdure, le neige.

CHAPITRE IX

CAUSERIE DE BANDITS.

La Moucheronne a douze ans.

Moralement, elle est à peu près restée ce qu’elle était à six : un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le temps de souffrir davantage.

Physiquement, c’est une belle enfant; les mauvais traitements et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces n’ont pas arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et largement fendus avec de longs cils bruns.

Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce n’est ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.

Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.

Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et de réfléchir avec sagesse.

D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une parole contraire à la vérité n’avait passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son redoutable maître.

Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir qu’elle mangeait chez lui l’étouffait lorsqu’elle songeait qu’il provenait d’un vol.

Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette, depuis qu’elle avait pris des manières posées, elle s’était organisé, attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait encore s’étendre à terre.

Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la nuit.

Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui et exigeait un service attentif et zélé.

Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle et la prenait à la gorge.

Nounou grondait en se retournant sur ses pieds qu’elle réchauffait de son corps et de son haleine.

Les trois hommes buvaient en causant.

La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage émaillé de jurons grossiers et d’expressions triviales, mais ce qu’elle comprit cependant, c’est que ces hommes complotaient un meurtre.

Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de fourrure avancé sur les yeux.

Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il s’agissait, ni plus ni moins, d’arrêter un jeune militaire dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.

Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat avait soupé, et, s’adjoignant deux camarades, il organisait le coup.

Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que c’était, mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent qu’on allait faire périr et que pleureraient ses parents.

"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue tout entière."

Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux entendre.

"— Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce que tu n’as point par là une gamine qui pourrait nous trahir?

"— La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à poings fermés comme une fainéante qu’elle est.

"— Es-tu bien sûr qu’elle forme? reprit un autre.

"— Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à craindre; elle ne comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de sa nourrice la louve.

"— Ah! oui, Nounou?"

Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent l’exposé de leurs plans.

"— C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement.

"— Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois contre un, nous en aurons vite raison. C’est, d’ailleurs, un tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et personne ne fréquente le bois.

"— Tu dis qu’il a le gousset bien garni?

"— Il est riche et il a de l’or à poignées.

"— Tant mieux."

Leurs yeux brillèrent d’avidité.

"— Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au carrefour du vieux chêne, vous deux d’un côté; moi de l’autre avec nos couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes domaines."

La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la louve et songea.

CHAPITRE X

PAS SANS NOUNOU.

Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres dénudés en étaient aussi couverts.

Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais l’atmosphère était douce comme lorsque la neige s’apprête à tomber.

Il était nuit encore; une petite ombre suivie d’une autre plus grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que leurs pas ne produisaient aucun bruit.

De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se détachait, secouant la poudre blanche qui s’éparpillait dans l’air.

La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à l’une des extrémités du bois; là elles s’arrêtèrent et attendirent.

Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa l’air sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur un cheval un peu maigre, mais d’allure décidée; il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée.

Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la maintint d’une main habile et regarda devant lui.

Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un enfant.

"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant instinctivement le pistolet pendu à l’arçon de sa selle.

Une petite voix fraîche lui répondit:

"— N’ayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je viens empêcher qu’on vous en fasse."

L’officier n’entendait pas grand’chose à ce discours; il comprit cependant qu’il n’avait rien à craindre de la louve, et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa frayeur.

"— Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas assez pour distinguer si tu es fille ou garçon.

"— Je suis la Moucheronne.

"— La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu? dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une aumône que tu réclames?"

Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement l’or.

"— Une aumône? qu’est-ce que c’est que ça?

"— Bien! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à pareille heure en compagnie d’un loup, se dit l’officier.

"— Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps pressait, je suis venue pour vous dire qu’il ne faut point passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.

"— Moi? ah! ah! ah!... sommes-nous encore au temps des brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?

"— Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et deux de ses camarades.

"— Ah! c’est donc un brigand ton maître? et ils t’ont confié leur dessein, ces messieurs?

"— J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en causant dans la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous avertir avant l’aube."

Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec défi:

"— Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si facilement.

"— Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué d’une force prodigieuse.

"— Elle a peut-être raison, murmura l’officier. Puis soudain, appelant la petite fille du geste:

"Approche-toi, lui dit-il."

Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de méfiance et s’avança, comme elle, de quelques pas.

"— Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers l’animal."

L’officier tira de sa poche un objet de petite apparence et battit le briquet.

"Approche-toi encore et n’aie pas peur, répéta-t-il."

La petite fille s’avança de nouveau; le jeune homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il l’examina.

Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les prunelles bleues de l’inconnu. Il enveloppa d’un regard cette charmante créature fine et robuste à la fois, d’une beauté sauvage mais parfaite.

"— Tu es jolie, dit-il.

"— Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.

"— Tu n’es pas française, sans doute?

"— Française, qu’est-ce que c’est?

"— Décidément tu ne sais rien de rien.

"— Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que vous fuyiez vite par là-bas."

Et elle désignait la route blanche de neige qui s’étendait au- delà du bois.

L’officier fit un signe d’assentiment et rassembla les rênes de sa monture.

"— Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton maître apprend ce que tu as fait?

"— Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de frayeur.

"— Tu n’as donc personne pour te défendre?

"— J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant son nom, releva la tête.

"— Nounou? pourquoi l’appelles-tu ainsi?

"— Parce qu’elle a été ma nourrice.

"— De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si l’on avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais pourquoi l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute apparence, elle me sauve la vie.

"— Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec moi."

Elle leva sur lui son regard interrogateur.

"Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez moi où ma mère te soignera et t’aimera."

La Moucheronne courba la tête; une vision de l’inconnu passa devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer rien de mieux) entourée d’un homme bon comme le paraissait celui qu’elle voyait là, et d’une femme excellente comme Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses forces et ne la battraient pas en la privant de pain.

Mais, soudain, relevant son front rembruni par l’inquiétude:

"— Et Nounou?"

L’officier se mit à rire .

"— Nounou? oh! je ne puis m’en charger. Une enfant c’est bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un mauvais tour...

"—Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et regagnez la route."

Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans prononcer une parole: l’enfant et la louve avaient disparu dans le bois, sans laisser d’autres traces de leur passage que l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus légère de deux petits pieds nus.

"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage. Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me retarde, mais je n’ai pas envie de me faire écharper par trois lâches instruits de mon passage ici."

Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.

La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux chêne.

"— Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux.

"— Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit un autre plus perspicace."

Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus, quittèrent leur poste.

Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-de-vie à la cabane, et ils n’eurent garde de refuser.

Ils trouvèrent la Moucheronne en train d’allumer le poële et de balayer la masure.

La louve allongée sur le sol, la regardait faire.

"— Hors d’ici, animal! cria Favier en montrant la porte à la louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un soupir; c’était son unique défenseur qu’on éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.

"— A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte, et s’adressant à la fillette:

"— Où étais-tu cette nuit?

"— Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait habituellement.

"— Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu?"

L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient la résolution et le dédain, demeurèrent closes.

"— Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; c’est donc que tu es coupable."

Et avec un geste de menace:

"— Déshabille-toi."

Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à fouetter la Moucheronne lorsqu’il voulait assouvir sa colère sur quelque chose.

"— Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère; elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"

Favier se retourna:

"— Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement; elle m’est utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de façon à ce qu’elle s’en souvienne. Allons, déshabille-toi! hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."

Son visage avait une expression sinistre. L’enfant frémit, mais au fond elle était vaillante.

"— Devant eux? dit-elle en désignant d’un geste les deux hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de l’exécution.

"— Oui, devant eux, ricana le colosse."

Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.

Elle ne bougeait pas.

Alors, il leva son fouet sur elle.

"— Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-elle tranquillement, je ne suis pas votre fille.

"— Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules de la fillette."

Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste de l’enfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.

Mais elle ne proféra pas une plainte.

A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue et, se tournant vers ses compagnons:

"— Buvons, dit-il."

La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de feuilles.

Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et incapable de se lever.

Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se traîner jusqu’au ruisseau pour y mouiller ses lèvres.

La louve gémissait à côté d’elle et la regardait souffrir, ses bons yeux d’animal aimant pleins de pitié et de tendresse.

Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et n’y revient pas de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre expédition plus fructueuse que la précédente.

"Si c’était la mort qui vient! se disait la malade, mais sans angoisse, sans terreur."

Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce que c’était.

Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux broyés par l’orage ou de lapins atteints par le plomb du braconnier.

Elle savait que c’est un instant de souffrance, suivi du repos et de l’immobilité absolue.

Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune idée de la vie qui doit succéder à celle d’ici-bas.

Mais elle guérit; la jeunesse et surtout la jeunesse aguerrie à la rude école de la misère et des intempéries, a des ressorts d’une puissance incompréhensible.

La Moucheronne se releva, toujours vaillante, et reprit, un peu plus pâle seulement, ses travaux de chaque jour.

CHAPITRE XI

NOUNOU TRAQUEE.

Nounou est inquiète ce matin-là, très inquiète; elle dresse l’oreille à tous moments et gronde sans raison apparente, allant à la porte close comme pour y flairer un ennemi invisible.

"Allons, louve du diable! en chasse!" lui cria Favier, dont le garde-manger était vide, et qui trouvait plus commode de le faire remplir par Nounou que d’aller lui-même s’approvisionner au village voisin.