Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 3

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Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu d’autres êtres humains que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait pas dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il ne venait jamais jusqu’au cœur même de la forêt.

Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée d’aboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais tout ce bruit s’était dissipé très promptement.

Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on n’avait pas sonné l’hallali, et les habits rouges des piqueurs ne s’étaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis n’avait plus reparu au pays.

CHAPITRE VI

UN COMPAGNON.

Ainsi vivait la Moucheronne. A l’âge où le plus pauvre des enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses et les baisers de ses parents, elle n’avait ni une joie, ni une consolation, ni un ami.

Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie douce, des frères et sœurs aimants, une instruction facilement acquise, des jeux de toutes sortes!

Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de l’existence que nous n’apprécions guère ses dons que lorsque nous les perdons.

Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de présents, déjà blasés, s’en détournent après y avoir jeté un coup d’œil languissant et indifférent, en disant:

"J’en ai déjà tant!"

Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants dont les armoires regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants, qui refuseront d’en donner les plus vieux et les plus abîmés pour de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais possédé une poupée ou une toupie?

Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute qu’on ne le croie.

Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.

Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de maraude, rapporta dans sa gueule. Elle l’avait peut-être trouvé aux abords du village où elle s’aventurait parfois. Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en eût fait qu’une bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien parce qu’elle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal.

Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois, comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de gibier.

Grand fut l’étonnement de la Moucheronne: Elle aimait d’instinct les animaux; d’abord Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue, lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges semés par Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il châtiait rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa charitable manie.

La Moucheronne n’eût fait de mal pas même au hideux crapaud qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas plus qu’au lézard frileux qui venait boire le soleil ou à l’araignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.

Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la maison, venait s’installer dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta soudain en apercevant la louve et son fardeau.

"Qu’est-ce que cela? se demanda l’enfant qui n’avait encore jamais vu d’animal de cette espèce."

Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait aucune crainte; elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.

Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.

"Comme c’est joli! s’écria la Moucheronne en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites, surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce particulière de lapin? non cependant, ça n’est pas conformé de même; ce n’est ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca n’est pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon Dieu! comme elle a peur!"

En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la fillette.

Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de sa trouvaille; elle s’était étendue sur la mousse, comme une bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.

Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le minet se rassura et s’endormit, pelotonné sur ses genoux.

Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la Moucheronne n’osait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec elle, ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait libre; elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les animaux qu’avec elle.

Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière d’un voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la maraude; la Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans la cabane, alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et de la viande froide pour l’heure où le maître rentrerait, et, comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle- même un morceau de pain et de viande.

"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait en dilatant ses narines pour humer l’air.

Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu d’herbe fraîche et parfumée qu’elle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci, après l’avoir flairée, fit le gros dos et s’éloignant, trouva sur son chemin le repas de la Moucheronne: il n’attendit aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.

"Ah! c’est cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux, nous partagerons notre nourriture."

Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La Moucheronne fut d’abord très intriguée du bruit singulier qui se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle finit par comprendre que c’était un signe de satisfaction et elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la fillette.

Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure durent s’étonner prodigieusement des éclats jeunes et frais qu’ils recueillirent ce soir-là pour la première fois.

Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa propre couche, et par la porte entr’ouverte, elle guettait le retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le gazon; on y voyait clair au-dehors.

Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois, plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.

"Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son échine souple, j’ai quelque chose à te demander, Nounou.

"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je l’aime beaucoup; n’en sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je t’aime par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne, toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il appartient de la protéger et de la défendre. N’y touche jamais dans l’intention de lui nuire, n’est-ce pas? je t’en supplie, ajouta la Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la grosse tête noire de la louve."

Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est- il qu’elle respecta le petit chat tout le temps qu’il vécut; seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son air goguenard qui, sans doute voulait dire:

"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un autre qui se gênera moins s’il le découvre et qui y touchera avant moi.

"— Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas sommeil et était très excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes dans la belle saison, et le maître s’absente plus souvent. Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau compagnon... Mon Dieu! c’est que je n’en connais pas! Tiens, appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et l’on m’a nommée Moucheronne parce que je suis fluette et menue."

Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi d‘un sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la nuit sans qu’il s’en aperçût.

Dès que l’oreille fine de la Moucheronne entendit le ronflement sonore de l’ivrogne, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle s’étendit à son tour sur son lit de paille auprès du minet.

Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cœur, elle était reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était l’auteur.

CHAPITRE VII

PAUVRE MOUCHERON!

Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne d’aller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches, assez éloigné de la maison pour que les miaulements du prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.

Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour permettre au petit chat d’y gambader à l’aise.

Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas qu’il n’avait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la Moucheronne qui, d’après lui, ne travaillait pas assez vite.

Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant et en jouant dans l’herbe encore humide de rosée, dans laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours d’un air offusqué.

Au bout de quelques jours, il savait accourir à l’appel de sa maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou qu’il lui arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.

Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la fillette prenait soin d’enfermer le lutin à l’heure où le braconnier rentrait ordinairement, ou sortait le matin.

Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de l’air et des rayons du soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux, charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait lestement aux arbres.

Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait. Réellement, l’animal était joli, gracieux et câlin, lorsqu’il avait bien joué, éreinté, feignant de n’en plus pouvoir pour se faire caresser, il venait s’étendre sans façon sur les genoux de la Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi- clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt qu’un souffle d’air jetait sur le sol une branchette morte, ou que le fil de sa petite maîtresse s’enroulait à sa moustache mignonne.

D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se promenaient ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait été si clémente, et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi rude tant qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon.

Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait qu’aux longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.

Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou, croyant naïvement qu’elles la comprenaient l’une et l’autre et leur racontant ses pensées.

Elle les conduisait souvent auprès d’un grand chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on s’asseyait, et où l’on écoutait murmurer la brise dans les cimes vertes et chanter les cigales.

Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne se dilatait entre ces deux affections d’animaux, les seules, d’ailleurs, qu’elle pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur Moucheron.

L’automne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et surtout à dérober aux yeux du braconnier.

Puis vint l’hiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse et lugubre.

Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir autour de la cabane de planches, et l’on frissonnait.

La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait l’oreille de temps en temps, angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat n’allait pas s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait laissé endormi dans la mousse sèche, n’osant plus l’exposer à l’air glacé de sa prison habituelle.

Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la Moucheronne ne s’en inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups peuvent impunément supporter la température la moins élevée.

Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son couteau: cela le mit de mauvaise humeur.

"Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore touché pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs, j’ai assez marché, moi!"

Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée glaciale, l’enfant n’avait sur le corps que de misérables loques.

La Moucheronne n’avait qu’à obéir: elle alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et, protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros souliers ferrés de son maître.

Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre le couteau affilé qu’elle ramassa avec empressement; puis, elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.

Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes: réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il avait poussé un miaulement lamentable dans l’espoir que sa petite maîtresse l’entendrait et viendrait le délivrer.

Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses pleines facultés, par malheur.

"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers le réduit de la fillette.

Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en hérissant son poil.

Favier le saisit par la peau du cou:

"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui rentrait."

En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui tenait suspendu entre le pouce et l’index le chat terrifié, se laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou; elle poussa un cri déchirant.

Sans se retourner, Favier rugit:

"— Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça n’est pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute que tu es!"

Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint noir et sa voix s’étrangla dans sa gorge lorsqu’elle dit:

"— Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!

"— Qu’est-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.

"— Ca, c’est... c’est... Moucheron.

"— Qui t’a donné ce chat?

"— Un chat? c’est un chat? répéta la fillette qui, pour la première fois apprenait à quelle espèce d’animaux appartenait son ami.

"— Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je t’interroge! d’où ça vient-il?

"— D’où ca vient?... Je ne sais pas, répliqua l’enfant qui tremblait comme la feuille.

"—Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi: malgré ma défense absolue, pendant que je n’y suis pas, tu vas au village, et...

"— Le village? Qu’est-ce que le village?... Ah! c’est le pays de Rose. Je n’y suis jamais allée, vous ne l’ignorez pas, Favier.

"— Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat a pu venir tout seul ici?

"— C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa gueule, s’écria la Moucheronne dont le petit cœur battait à se rompre.

"— Nounou?... Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour une buse comme toi pour penser que j’ajouterai foi à tes contes.

"— Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée encore plus qu’indignée de l’injustice. C’est bien Nounou qui a apporté ce petit chat."

Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.

"— C’est Nounou, répéta la fillette avec fermeté."

Favier ignorait une chose: c’est que quelquefois les animaux les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas ce sentiment.

"— Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais faire de ton chat."

Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.

"— Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le tuer?... murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."

Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours suspendue.

La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et d’une voix tellement altérée qu’elle en devenait rauque:

"— Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas cela."

Le misérable se retourna alors et regarda l’enfant dont un étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla, mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien qu’il pouvait écraser entre deux doigts!

D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui poussa un gémissement horrible et vint s’aplatir contre le mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une convulsion suprême.

Il y eut un silence écrasant...

Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent dans le bois sec.

L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de la cabane, droite comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des yeux de panthère.

Son cœur saignait, mais une colère folle, sauvage, l’emplissait en même temps.

Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son bourreau.

Son bourreau, ah! si d’un regard elle eût pu le poignarder!

C’est que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le pardon.

Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être ni Rose l’imbécile, ni Nounou, ni Favier.

Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de diable:

"— Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu m’ennuies."

L’enfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cœur chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre Moucheron.

Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite ruelle qui lui servait de chambre.

CHAPITRE VIII

DESESPOIR D‘ENFANT.

Il n’était pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien qu’il m’entende parler, se disait-elle; s’il respire encore, au moins il saura que je suis là."

Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.

Elle passa la nuit ainsi. Nounou n’avait pas reparu; sans doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait l’aube pour venir gratter à la porte.

La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.

Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:

"Vois, dit-elle simplement, vois ce qu’il a fait de notre ami."

La louve eut un grondement de colère à l’adresse de Favier, en montrant ses crocs formidables.

La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa Moucheron.

Nounou l’accompagnait et lui léchait les mains comme pour lui demander pardon du crime de l’autre.

Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la température s’adoucit sensiblement.

Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une ou deux heures de l’après-midi.

Le sommeil de l’homme juste n’est pas toujours paisible comme on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et reposant.

Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.

"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin de la forêt qu’elle affectionnait particulièrement; un coin qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les heures brûlantes de l’été.

Elle s’y assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant, Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée. Lorsqu’elle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par le froid, et se dirigea vers le trou.

Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes.

Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait d’un air inquiet.

"C’est froid et c’est laid, murmura-t-elle avec un frisson, mais tant pis!"

Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les cailloux... elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à la surface.

Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette caresse suprême.

"Adieu, Nounou, dit l’enfant avec un accent de douceur infinie; il n’y a que toi qui m’aies aimée, toi et le petit chat... Manon, elle, est trop loin... Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop dure."

Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de l’ombre impénétrable.

"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie farouche; il n’aura plus personne à faire souffrir!"

Puis elle descendit doucement dans l’onde noire et épaisse.

En un certain endroit, l’eau était assez profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne l’entendit tomber... il n’y eut que la louve qui hurlait sinistrement sur le bord.