Nounou: Histoire de la Moucheronne

Chapter 2

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"— Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien.

"— Quelqu’un qui m’aime? reprit l’enfant avec un sourire amer sur ses petites lèvres décolorées; il n’y a que Nounou."

Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle souleva sa tête endolorie.

"Nounou! Nounou! Où est-elle?"

A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex- nourrissonne avec ses bons yeux d’animal fidèle.

"— Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite, ajouta Manon en s’adressant à la malade, tu vois bien qu’elle n’est pas loin, ta Nounou.

"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même, quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre oiseau du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger! Car je ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier prend à la journée pour donner les soins essentiels à l’enfant et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine, et si ce n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans la vie."

Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la regardait curieusement; en fait d’êtres humains elle n’avait jamais vu que Favier et Rose l’idiote, car nulle autre créature qu’eux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la Moucheronne ne s’en éloignait jamais; Favier avec ses rapines et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde- manger; Rose apportait le pain du village et préparait grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait vivre, la fillette ne connaissait d’autres figures que la face bestiale du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de Rose, et le museau intelligent de la louve.

Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine entrevue, fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau, lorsqu’une absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils d‘ivresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous bois.

Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et que Rose l’idiote.

"— Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les petites mains brunes de l’enfant, c’est Favier qui t’a fait du mal, n’est-ce pas?

"— Favier?

"— Oui, l’homme chez qui tu vis.

"— C’est lui, répondit la fillette avec une sorte de résignation farouche; il m’en fait toujours, du mal.

"— Toujours?

"— Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce qu’il n’était pas rentré.

"— Et tu supportes cela?"

L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit qu’elle ne comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il résister à une brute sauvage comme Favier?

"— Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.

"— Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de l’impuissance.

"— Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au moins? s’écria Manon.

"— Un père, qu’est-ce que c’est?

"— Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la nature ou plutôt Dieu qui vous crée; c’est celui qui, après ce Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous nourrit, vous aime.

"— Le père, la mère? fit l’enfant songeuse, c’est tout cela? Alors c’est Nounou."

Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête de la louve.

"— C’est plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que Nounou n’est qu’une bête et que le père est un homme, la mère une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et d’os mais possédant encore un âme, une intelligence et la parole."

La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur l’oreiller.

"— Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais, reprit-elle aussitôt, qui donc m’a amenée ici? J’ai eu si mal que je ne me souviens plus.

"— C’est ton amie la louve.

"— Et où suis-je?

"— Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.

"— Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il faire lorsqu’il rentrera et que le feu ne sera pas allumé et la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire.

"— Il fera ce qu’il voudra; il t’a à moitié assommée, moi je veux te soigner et je te garde, voilà tout.

"— Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il me tuera après s’il le veut, mais je suis si bien ici!"

Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup:

"— Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que Nounou; vous lui ressemblez."

Pour elle, la louve représentait l’idéal de la bonté et du dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et un sourire desserra ses lèvres parcheminées.

"— A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il faut dormir, petite, et ne t’inquiéter de rien; nous veillons sur roi, Nounou et moi."

Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui, avant de s’endormir, se demanda toute pensive, d’où venait que ce simple geste lui faisait si grand bien au cœur.

Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière, d’un coup de sa grande langue rugueuse, et ce n’était plus comme cela.

Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient désormais les coups et les injures du braconnier si elle se sentait aimée et soutenue d’autre part?

CHAPITRE IV

POURQUOI L’A-T-IL LAISSEE VIVRE?

La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.

La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de mal, rien que de l’engourdissement dans la tête et à la poitrine avec un peu de moiteur à la peau.

Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle le moelleux d’un nid de plumes au lieu du varech séché de Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux rêves; à son réveil, elle n’avait pas entendu la voix rude du colosse lui crier: "A l’ouvrage, donc, fainéante! Est-ce que tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"

Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, c’était une pauvre masure, mais elle lui fit l’effet d’un palais; l’air ne s’y glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une bonne odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur fade et écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son taudis; le long du mur s’alignait la vaisselle, pauvre mais bien reluisante, formant tout l’avoir de Manon.

Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts ridés.

La Moucheronne se demanda ce qu’était cette espèce de collier de perles noires qu’égrenait la vieille femme en s’assoupissant.

Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que d’un œil, Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes velues.

Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme l’image de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à son ancienne nourrissonne.

Manon ouvrit les yeux à son tour et s’approcha du lit où elle donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit bêler une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou; mais, en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère Manon n’était pas une proie pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite amie.

Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement. Depuis longtemps elle n’avait rien goûté d’aussi bon.

"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve dont elle caressa le poil rude."

Mais l’excellent animal savait se plier aux exigences de la situation, et d’ailleurs ses pareils peuvent supporter un long jeûne sans trop en souffrir.

Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit causer et s’étonna de son ignorance profonde qu’expliquait cependant le genre de vie que menait l‘enfant depuis six années.

De Dieu, de la famille, de l’existence, la Moucheronne n’avait aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge aussi tendre.

Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient là ses seules consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, c’était la nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses enchantements; les nuits d’été avec leurs beautés sereines, la neige de l’hiver avec ses tristesses mornes mais splendides aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants; elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non le travail intelligent qui élève l’âme de l’enfant en lui découvrant peu à peu les choses de cette vie et de l’autre, qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille le front de sueur.

Elle ne connaissait que celui-ci, et encore l’accomplissait- elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de coups.

Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience qu’elle montrât, quelque zèle qu’elle manifestât, jamais on ne l’encourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela ne variait pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa main de bébé au travail.

Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle trouvait du plaisir à se laisser vivre; l’air était si tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres qui l’entouraient si bons!

Elle n’avait pas été battue et se demandait avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd, n’allait pas interrompre brusquement ce doux songe.

Mais non, et la journée s’écoula trop vite au gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis le cœur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous l’ombre fraîche des grands arbres:

"Cette petite n’est assurément pas une enfant du peuple, mais qu’est-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas amèrement?"

La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour n’occuper qu’une place étroite de la mince couchette.

Le lendemain, vers midi, comme l’enfant jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva soudain en grondant, tandis que la petite fille s’enfuyait en poussant un cri de détresse.

Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait maintenant; son visage féroce et couvert de poils d’un roux sale, frémissait d’une colère terrible.

"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas à présent que je vienne relancer jusqu’ici cette fainéante? Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te fasse sentir...

"— Favier!... ne la frappez pas! vous entendez? s’écria Manon en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.

"— Arrière! sorcière du diable! fit l’ivrogne exaspéré par cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre de la battre, j’espère?"

L’enfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.

"— Favier! reprit Manon d’une voix plus haute, car l’indignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette petite m’est arrivée avant-hier dans un état que je l’ai crue prête à mourir; c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et soignée de mon mieux, la pauvre âme, amis ce n’était point chose facile, car vous n’y allez pas de main morte, Favier.

"— Et s’il me plaît de frapper cette vermine, répéta le braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je suppose.

"— Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille femme avec force, et vous n’avez pas le droit d’en faire une martyre comme vous le faites, après avoir assass...

"— Manon! sorcière de l’enfer!... hurla Favier en saisissant les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu t’occupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."

A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine; elle était vaincue.

Favier desserra son étreinte.

"— Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la Moucheronne est bel et bien à moi puisque c’est moi qui lui ai sauvé la vie.

"— Vous lui avez sauvé la vie?............"

Manon prononça ces mots d’une voix amère et la fillette releva les yeux avec étonnement sur le braconnier.

"— Tiens! reprit l’homme avec son mauvais rire, je pouvais lui tordre le cou et l’envoyer rejoindre son... enfin... en faire ce que voulaient les camarades.

"— Ah! oui, vous l’avez laissée vivre quand vous pouviez la tuer, mais c’était par calcul et non par pitié; vous vous attribuez les droits d’un maître; l’enfant vous est utile pour tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups quand vous avez besoin de décharger votre colère sur quelqu’un; vous en faites votre esclave, votre souffre- douleur, votre chien et...

"— Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."

La vieille femme se tut.

Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura doucement à son oreille:

"— Gardez-moi.

"— Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne créature en se retournant."

Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les rides, peut-être par les pleurs.

La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la force de ne pas pleurer.

"— Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses frêles épaules son énorme bâton noueux."

Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que c’était encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime; il rencontra l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux ardents de la louve, et il ne frappa point.

Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la mère Manon seule et triste chez elle.

L’homme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson obscène entre ses dents; la louve suivait, l’oreille basse, comme fâchée de rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:

"Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre puisqu’il ne m’aime pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."

CHAPITRE V

LES REVES DE LA MOUCHERONNE.

De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.

Quelles réflexions s’agitaient dans cette petite tête? Dieu seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les confidences de l’enfant.

Lorsque vint l’été, avec ses journées brûlantes et ses nuits splendides, Favier s’absenta davantage et son souffre-douleur eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.

En dehors de la forêt, c’était une fournaise de soleil que fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, c’était l’ombre et la fraîcheur délicieuse.

La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y sommeillaient.

Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile et une louve, était d’une ignorance absolue; seulement Dieu l’avait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour, comment le père les nourrissait avec vigilance.

Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe tendre autour de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière, jusqu’à la poussée des plantes les plus infimes; et elle apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus savants.

"Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un jour, après une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce méchant homme? On n’achète pas les petits enfants comme on achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à la mort comme le petit oiseau presque sans plumes encore que j’ai nourri quelques jours."

Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait absolument, d’autres qu’elle connaissait pour les avoir entendu prononcer par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.

Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans l’azur foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont la lueur ruisselait entre le feuillage.

Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les beautés du firmament, mais l’animal était blasé sans doute sur cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la cabane.

Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez la mère Manon.

"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la vieille femme."

Mais Favier s’en était aperçu, et après une dure correction, il cria à la fillette:

"— Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai, mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui fera plus de mal qu’une volée de coups de poing."

Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa vieille amie, s’abstint désormais d’aller chez Manon.

La louve seule s’y rendait quelquefois; en la voyant venir, Manon comprenait que l’enfant était toujours là-bas et qu’elle lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la voir de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère de son maître.

La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté et n’avait pas besoin d’argent, mais pour y chasser à grand fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.

Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de certain braconnier des plus mal famés.

"Bah! répondit-il en riant, j’ai du gibier de reste et pour quelques lièvres qu’on occira sur mes terres, je ne mourrai pas de faim."

Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient de travers; on avait peur de lui.

De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la mère Manon: La vieille femme l’avait un jour guéri d’une blessure avec son merveilleux onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait déloger du bois où elle avait élu domicile.

Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était fort paresseux, et, sachant qu’il avait affaire à un maître peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.

Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs lieues à la ronde; d’ailleurs cette vie solitaire convenait parfaitement au vagabond qui n’aimait que les rapines et les expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire.

Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de ce genre; voilà pourquoi à son retour, — qu’il eût réussi ou non, — il battait la Moucheronne, se grisait d’eau-de-vie, et enfouissait de l’or au fond de son taudis.

Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.

Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une mouche; c’était autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à l’étourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le pays, les gendarmes vinrent l’arrêter; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne fit que la moitié de sa peine, car il parvint à s’échapper; et il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.

Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier; voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille femme de découvrir à la police la retraite du forçat en rupture de ban.

Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la forêt.

Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire feu sur elle lorsqu’il s’aperçut qu’elle était déjà fort malade: alors il s’abstint de la tuer, non par pitié, mais par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle guérit toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui, l’homme des bois et du meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à l’œil sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.